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Étoiles déchues

TGV Magazine - N°55 juin 2003 / SNCF / 300000 exemplaires - par Sylvain Fanet

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La pollution lumineuse est un phénomène encore méconnu, mais aux impacts multiples : menaces directes sur l'environnement et l'écosystème, disparition d'espèces, gaspillage d'énergie... Petit aperçu d'un problème universel.

« The sky has gone out », chantait il y a une vingtaine d'années le groupe rock Bauhaus. Si, aux dernières nouvelles, le ciel n'a pas disparu, peut-on en dire autant des étoiles ? Un geste aussi simple que celui de s'allonger dans l'herbe une nuit d'été pour contempler le ciel étoilé relève de l' utopie dans bien des lieux. Et pas seulement dans les grandes villes. Le coupables ? La pollution lumineuse. Derrière ce terme étrange se cache un implacable phénomène : le ciel nocturne est en moyenne sept fois plus illuminé qu'il y a cent ans ! L'éclairage de plus en plus puissant des villes, l'immense halo de leur agglomérations, les monuments illuminé, le suréclairage des sites industriels, des complexes sportifs... toute cette accumulation de lumière n'en finit pas de délaver le bleu profond de la nuit. Si la question n'était qu'esthétique, on se désolerait simplement de perdre chaque nuit un peu plus le fil des étoiles. Et l'on plaindrait les astronomes amateurs, premiers à dénoncer ce nouveau fléau de la modernité. Mais l'ampleur des dommages est tout autre : incidences sur l'environnement, menaces directes sur la faune et la flore, vaste gaspillage d'énergie... La progression constante de l'éclairage artificiel, souvent justifiée par des impératifs de sécurité, prend des proportions telles qu'à certains endroits de la planète, la brillance de ciel est neuf fois plus important qu'à l' origine.

Attraction désastre pour l'écosystème

Premières victimes, les insectes, dont l'attraction des UV et des infrarouges qu'émettent les lampadaires est en général fatale. L'exemple prouve qu'en pleine nature, l'installation d'un lampadaire élimine en deux ans toute vie insecte nocturne sur deux cents mètres à la ronde. Soit les insectes ont fui, soit ils sont morts d'épuisement à force de graviter autour du lampadaire. Soit encore ils ont été victimes de leurs prédateurs, comme les chauves-souris, qui n'ont aucun mal à les repérer. Or souvent un simple filtre anti-UV suffirait à éviter cette hécatombe. Plus généralement, la disparition du ciel nocturne bouleverse un rythme naturel, celui du jour et de la nuit. On sait que les animaux se repèrent avec la Lune et les étoiles pour se déplacer. Cette perte de repère nuit, par exemple, aux tortues marines. Leur instinct les pousse, tout juste sorties de l'ouf, à se déplacer vers l'océan, où l'horizon est en principe plus clair grâce à la lune et aux astres qui s'y reflètent. Une route avoisinante bordée de lampadaires servira de cimetière à bon nombre d'entre elles, dupées par cet éclairage artificiel qui les fait se tromper de direction. Animaux piégés, mais aussi menace sur l'écosystème. C'est toute la chaîne du vivant qui risque, à terme, d'être appauvrie. Comme ces papillons nocturnes qui ne pollenisent que la nuit et, à cause d'un lampadaire malvenu, risquent de ne plus accomplir cette tâche indispensable au cycle naturel. La présence, en rase campagne, d'une route très lumineuse peut aussi bloquer certains animaux et devenir un obstacle infranchissable. Ces espèces, cantonnées dans des zones plus restreintes, risquent de dépérir.

30 à 40 % de lumière perdue ?

Les êtres humains eux-mêmes sont-ils à l'abri de tout danger ? Pas sûr, si l 'on en croit des études, dont certaines relatées par le très sérieux magazine scientifique Nature, qui insistent sur les risques ophtalmologiques liées à l'excès d'éclairage. Chambres d'enfants trop éclairées, pénétration de la lumière à l'intérieur des habitations , éblouissements... plusieurs de ces facteurs augmenteraient le risque de myopie, notamment chez l'enfant.
Les remèdes, à en croire Christophe Martin-Brisset, président de l'ANPCN, association pour la protection du ciel nocturne, ne manquent pas : « Les collectivités locales dépensent plus de 50¨% de leur budget électrique en éclairage. » Et, pourtant, beaucoup d'équipements semblent vétustes ou mal conçus, éclairant inutilement les nuages ou trop puissamment le sol, la lumière « rebondissant » là aussi vers le ciel. C'est finalement 30 à 40 % de la lumière qui est ainsi gâchée et qui produit cette fameuse pollution lumineuse. Un gisement d'économies fabuleux. Quant à l'argument sécuritaire - on éclaire tard certains sites ou certains quartiers pour les protéger -, il se heurte à la réalité : la lumière, loin d'éloigner les cambrioleurs, semble les aider dans leur agissements. Sans compter que ces derniers officient davantage de jour que de nuit !
La prise de conscience de tous ces périls progresse, mais beaucoup reste à faire. Christophe Martin-Brisset insiste sur la nécessité de sensibiliser en amont les élus locaux sur ces questions : « Une fois qu'un éclairage est installé dans une commune, on sait qu'il sera impossible d'agir avant dix ou quinze ans. Mieux vaut donc prévenir les erreurs que les guérir. » Au niveau national, l'association milite pour l'intégration de ces problématiques de pollution lumineuse à la charte de l'environnement, sur laquelle planche le gouvernement actuel. Le but étant d'aboutir à une loi qui fixe des contraintes : imposer que la lumière ne soit pas projetée directement dans les nuages ou encore limiter la puissance lumineuse à 20 lux, un éclairage amplement suffisant », estime t-on à l'ANPCN. Des pays européens sont déjà bien plus avancés sur le plan législatif, comme l'Italie ou la République tchèque, sous l'influence de président sortant Vaclav Havel. D'autres ont simplement pris la mesure de cette nouvelles donnée environnementale dans le choix de leurs équipements : on observe qu'à Munich (1,2 million d' habitants), le halo lumineux est quatre fois plus faible qu'à Toulouse (400000 habitants). Enfin, pour tous ceux qui persisteraient à penser que les menaces sur le ciel étoilé ne concerne que les ados romantiques et les astronomes en herbe, il n'est pas inutile de rappeler que l'Unesco classe le ciel nocturne comme « patrimoine universel de l'humanité.» Un motif supplémentaire, s'il en fallait, de sauver la vue des étoiles...

Une pollution mise en carte

Pour alerter l'opinion, les astronomes amateurs et professionnels ont décidé de prendre les choses en main. Quoi de plus parlant, d'ailleurs, qu'un atlas de la pollution lumineuse », qui identifie les zones de la planète où le ciel noir subit les assauts de méchants projecteurs ? Ce sont les équipes de Pierantonio Cinzano à l'université de Padoue en Italie, qui ont réalisé le document. Un travail de cartographie ardu car la diffusion de la lumière s'avère un tantinet capricieuse : l'émission d'un grain de lumière (un photon) se heurte, en effet, aux molécules de gaz, aux poussières, qui redistribuent de manière anarchique la lumière. Du coup, on peut très bien retracer celle-ci en des lieux au départ non éclairés. Les résultats de ce travail - en attendant d'autres études - sont... lumineux : un humain sur cinq n'aperçoit plus la Voie Lactée. En France, 67 % de la population vit dans des lieux où le ciel nocturne est trois fois plus lumineux que sa brillance naturelle.


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