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Par Serge Chevrel, Association Apollo25
L'échantillon 15499 récolté par Scott et Irwin
au cratère Dune (voir la première
partie de cet article) fait partie des 370 échantillons
individuels, pesant au total 77 kg, récoltés sur le
site de Hadley lors des 3 EVA de la mission. Avec un poids de 2024 g,
15499 fait partie des échantillons les plus importants, mais il
n'est pas le plus gros car un bloc de basalte de 9600 g (15555) a
été récolté par Dave Scott lors de la
troisième EVA à la Station 9A en bordure de la faille
Hadley. Ce dernier est d'ailleurs l'échantillon le plus gros
ramené de la Lune et il est connu sous le nom "Big Scott".
Comme tous les autres échantillons lunaires des missions Apollo,
15499 fut, dès son arrivée sur Terre, entreposé
dans un bâtiment spécial: le "Laboratoire de
Réception des Echantillons Lunaires" ("Lunar Receiving
Laboratory": LRL) au "Lyndon B. Johnson Space Center" (JSC), qui
à l'époque s'appelait le "Manned Spacecraft Center"
(MSC). En 1979, la collection des échantillons a
été transférée du LRL dans le bâtiment
31N du JSC, au "Lunar Sample Laboratory Facility" (LSLF), dont
l'accès est strictement contrôlé, et donc
malheureusement non accessible au public. C'est au LSLF que les
échantillons lunaires sont étudiés par des
équipes de scientifiques et éventuellement
préparés et conditionnés pour leur envoi dans
d'autres laboratoires aux Etats-Unis et à l'étranger,
pour des études par des équipes de scientifiques.
C'est également en ce lieu que se trouvent les échantillons
soviétiques des missions Luna prêtés aux
Américains par les Russes, ainsi que les météorites
lunaires trouvées en Antarctique. Nous aurons sûrement
l'occasion de parler plus amplement de ce lieu mythique dans l'un
des prochains numéros de "l'Astronaute".
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David R. Scott se penche sur l'échantillon 15415 (la "roche de la genèse", voir la première partie de cet article), au sein du LRL au MSC à Houston. Derrière lui se trouve l'astronaute Joseph P. Allen, qui faisait office de capcom au cours des marches lunaires de la mission Apollo 15. (photo NASA s71_43477, le 12 Août 1971) |
Pour les chercheurs le but est de conserver intactes les
propriétés physiques et chimiques originelles des
échantillons, ceci afin de ne pas introduire de biais dans
les analyses. Le souci majeur et constant est donc d'éviter
toute contamination d'origine terrestre. Les constituants terrestres
les plus prompts à réagir avec les échantillons
sont l'oxygène et la vapeur d'eau qui se trouvent en abondance
dans notre atmosphère. Pour éviter les processus
d'oxydation et d'hydratation, ainsi que tout autre type de contamination,
les échantillons sont stockés, préparés,
et étudiés dans des vitrines contenant une
atmosphère inerte, composée d'azote quasiment pur. Ces
vitrines se trouvent placées directement à proximité
de la chambre forte où est stockée toute la collection
des échantillons lunaires.
L'échantillon 15499,10 qui est présenté à
la Cité de l'Espace se trouve placé dans un conteneur en
verre dans une atmosphère d'azote pur. Ainsi, depuis qu'il a
quitté la Lune, il n'a jamais été en contact avec
l'atmosphère terrestre.
Peu de temps après chaque mission, le premier examen et la
publication des premiers résultats scientifiques concernant
les échantillons étaient réalisés au LRL
par "l'Equipe d'Examen Préliminaire des Echantillons Lunaires"
("Lunar Sample Preliminary Examination Team": LSPET). Ainsi, les
spécimens de roches récoltés sur le site de
Hadley ont été examinés en détail quelques
jours seulement après le retour de la mission Apollo 15, en
présence de Scott et Irwin. Pour les géologues, le but
était de recueillir de leur part, en plus des nombreux
débriefings qu'ils avaient déjà subi, des
informations encore fraîches dans leur mémoire, à
propos du contexte géologique des échantillons les plus
importants, dont 15499. Le premier examen rapide de cet
échantillon en particulier date du 9 Août 1971, soit
deux jours seulement après le retour de Apollo 15, et une
première description détaillée (examen à
l'échelle macroscopique et à la loupe binoculaire) date
du 28 Août 1971.
Alors qu'elle était encore entière, la roche 15499
se présentait comme un bloc aux dimensions relativement
imposantes (17x15x8 cm) avec des faces relativement planes (tabulaires)
et des bords anguleux. La roche est de couleur gris sombre et
comporte de nombreuses vésicules (voir la première
partie de l'article) qui lui donnent un aspect rugueux. La roche
présente une forte cohésion avec peu de fractures
visibles en surface, ne pénétrant pratiquement pas
à l'intérieur.
Sur le plan de la texture, 15499 est une roche dite porphyrique.
Ce mot, un peu barbare pour un non géologue, indique qu'il
s'agit d'une roche présentant des cristaux visibles à
l'oeil nu et bien développés (jusqu'à 1 cm de
long dans le cas présent) au sein d'une matrice
constituée de cristaux très fins (microcristaux),
seulement visibles au microscope. Pour 15499, les zones correspondant
aux cristaux bien développés et à la matrice
occupent respectivement 42% et 58% de la roche totale. Les cristaux
visibles à l'oeil nu sont essentiellement du pyroxène,
avec aussi quelques rares cristaux d'olivine. La matrice
microcristalline est quand à elle composée pour
l'essentiel de plagioclase et de pyroxène, en
quantités égales, avec aussi un peu d'ilménite.
Le pyroxène, l'olivine et le plagioclase sont des
minéraux contenant surtout du silicium (Si), du fer (Fe),
du magnésium (Mg), de l'aluminium (Al) et du calcium (Ca). Ce
sont tous trois des minéraux appartenant à la classe
des silicates ayant des structures cristallines plus ou moins complexes,
que l'on trouve en abondance et en proportions variables dans les roches
magmatiques (1). L'ilménite est quant à elle un
minéral de la classe des oxydes; il s'agit d'un oxyde de fer
(Fe) et de titane (Ti). Les pyroxènes forment une famille de
minéraux structurellement et chimiquement complexes. Nous
mentionnerons simplement que dans le cas de 15499 le pyroxène
en question est un clinopyroxène, c'est à dire un type
de pyroxène relativement riche en calcium, que l'on nomme
pigeonite. Ainsi, la roche 15499 est classée comme étant
un basalte à pigeonite. Le tableau ci dessous donne la composition
chimique et minéralogique de la roche.
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Statut de
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Peu de temps après son arrivée au LRL, le bloc de 2024 g
qui constituait la roche 15499 a donc été divisé
en plusieurs sous-échantillons que nous appellerons ici des
sous-échantillons principaux, et dont les numéros
spécifiques sont donnés au schéma A. Seulement trois
de ces derniers avaient une taille importante. Il s'agissait de 15499,0
(1128 g); 15499,9 (580 g) et 15499,10 (298 g) (voir le schéma C).
Chacun de ces sous-échantillons principaux (sauf 15466,0 et 15499,30)
a subi de nouvelles subdivisions dont le nombre est donné entre
parenthèses en A et dont le détail est donné dans
le tableau B (se référer à la légende de
cette planche pour plus de détails). Ainsi, le
sous-échantillon principal 15499,10 a été
subdivisé en 76 parties ! La partie de 15499,10 qui subsiste
à la suite de ces multiples subdivisions, soit 163.44 g sur
les 298.54 g de départ, a été placée en 1972
dans un container spécial en verre (le container 291 pour la
petite histoire) pour être présenté au public.
C'est lui qui se trouve aujourd'hui à Toulouse. Finalement,
l'échantillon initial 15499 a été divisé
en 136 sous-échantillons... Sur ces 136 pièces, seulement
5 ont une taille importante. Il s'agit de 15499,0 (1128 g); 15499,76
(377.70 g); 15499,67 (177.26 g); 15499,10 (163.44 g) et 15499,45 (59.87 g)
(voir tableau D). Les 5 sous-échantillons suivants en ordre
d'importance ont un poids compris entre 5 et 10 g. Enfin, 27
sous-échantillons ont entre 1 et 5 g, tandis que 93 ont moins
de 1g... .
L'échantillon 15499 n'est donc pas ressorti indemne des
analyses qu'il a subies!
Les échantillons lunaires possèdent une valeur inestimable
sur le plan scientifique, et comme nous l'avons déjà
mentionné, ils sont stockés et gardés comme un
véritable trésor à Houston. Heureusement, la NASA
a tout de même autorisé que certains de ces "joyaux" soient
prélevés de la collection pour être
présentés au public. Ainsi, sur la collection
complète d'échantillons lunaires Apollo (2196
échantillons individuels (total de 381.7 kg), à l'heure
actuelle divisés en plus de 90000 sous-échantillons),
9129.6 g sont en possession du "Public Affair Officer" (PAO) de la NASA
pour des prêts à long terme à des organismes publics.
Cela représente 74 échantillons répartis dans 54
institutions (musées, planétariums, etc.) dans le monde.
Sur ces 74 échantillons, 57 sont présentés aux
Etats-Unis (37 institutions dans 21 des états
fédérés, plus le District de Columbia), et 17
sont présentés hors des Etats-Unis: Europe (9
échantillons dans 9 institutions), Canada (4 échantillons
dans 4 institutions), Amérique du Sud (1), Australie (1), Japon
(1) et Philippines (1). Le détail des échantillons
répartis en Europe est donné dans le tableau ci dessous.
On remarquera d'après ce tableau que Toulouse est bien
placée parmi les villes européennes pour l'importance
de l'échantillon qu'elle possède. Si vous voulez voir un
maximum d'échantillons lunaires, il faut aller dans le District
de Columbia aux Etats-Unis. En effet, l'organisme qui possède le
plus d'échantillons est le Smithsonian à Washington D.C.
avec d'une part 5 échantillons (au total 236.8 g)
présentés au "Air & Space Museum", et d'autre part 9
échantillons (au total 1373 g) présentés au
"Smithsonian Museum of Natural History". Il est à noter que
l'échantillon 15499,10 se trouvait en présentation dans
ce dernier lieu jusqu'à ce que, à l'occasion d'un
remaniement de sa collection, le Smithsonian s'en sépare. La
demande d'acquisition d'un échantillon lunaire par la Cité
de l'Espace correspondant au moment ou 15499,10 s'est trouvé
"libéré", elle en a hérité !
Les échantillons lunaires en prêts à long terme en Europe |
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| Ville | Pays | Lieu | Nb. | Echantillon | Poids (g) |
| Berlin | D | Museum fur Verkher und Technik | 1 | 76015,143 | 333.4 |
| Bonn | D | Museum of Contemporary History | 1 | 12055,32 | 285.0 |
| Copenhague | DN | Planétarium Tycho Brahe | 1 | 75015,53 | 206.6 |
| Nordlingen | D | Rieskrater Museum | 1 | 66075,26 | 164.2 |
| Toulouse | F | Cit de l'Espace | 1 | 15499,10 | 163.4 |
| Great Briton | GB | National Museum of Wales | 1 | 12022,92 | 149.6 |
| Noordwijk | NL | Noordwijk Space Expo. | 1 | 77035,99 | 141.7 |
| Londres | GB | Natural History Museum | 1 | 60015,87 | 128.5 |
| Geneve | CH | World Intellectual Property Org. | 1 | 15555,766 | 105.3 |
| . | 9 | . | 1677.7 | ||
Environ un tiers des roches collectées par Scott et Irwin
sur le site d'Apollo 15 sont des basaltes, le reste étant
des brèches des highlands constituées de fragments de
roches très anciennes de la croûte lunaire. Ces deux
types de roches, les basaltes et les brèches des highlands,
composent les deux unités majeures observables sur la Lune,
à savoir les mers et les highlands (ou continents) lunaires
respectivement. Ceci nous amène à parler
immédiatement de ces unités, telles que les ont
justement révélées les échantillons
Apollo, en insistant plus particulièrement sur les mers
lunaires car elles fournissent le contexte de l'origine de 15499.
Les mers lunaires sont ces grandes étendues sombres, quasiment
plates et peu cratérisées, qui couvrent à peu
près 17% de la surface de la Lune (presque entièrement
concentrées du coté de la face visible). Alors que la
croûte lunaire était formée, le grand bombardement
météoritique était encore à l'oeuvre,
créant au niveau de cette dernière de gigantesques
excavations que l'on appele des bassins d'impacts. On en a
identifié une trentaine de très importants sur la
Lune, les deux derniers à s'être formés, entre
3.9 et 3.8 Ga (Ga: Giga-année = 1 milliard d'années),
étant Imbrium (environ 1300 km de diamètre) et Orientale
(environ 630 km de diamètre). C'est au niveau de ces grandes
dépressions dans la croûte qu'une activité
volcanique s'est manifestée (principalment entre 4.2 et 3.6 Ga)
avec la mise en place de laves de composition basaltique. Les basaltes
lunaires sont des roches assez familières aux géologues
puisque l'on connaît leur équivalent sur Terre. En effet,
les coulées de basaltes qui se sont mises en place sur la Lune se
sont formées de la même faon que beaucoup de
coulées sur Terre: par fusion de la roche à
l'intérieur de la Lune (100-400 km), formant un magma,
puis par l'ascension de ce magma à travers des fractures
dans la croûte, ceci jusqu'à parvenir à la
surface où se produit une éruption. Ces coulées
se sont produites sous forme de grandes nappes très fluides
qui se sont empilées les unes sur les autres, parfois sur
plusieurs kilomètres d'épaisseur, remplissant "à
ras bord" les anciens bassins d'impact pour former ce qu'on appelle
les mers lunaires.
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Vue oblique de la zone Hadley-Apennins (nord en haut) photographiée par Apollo 15 en orbite lunaire. La faille Hadley se trouve en bas au centre de l'image, et les Apennins en bas à droite. Le point d'alunissage du LM d'Apollo15 se trouve sur le cote droit du "bec de poule" de la faille Hadley. |
Schématiquement, deux types de terrains composent le site de
Hadley visité par Scott et Irwin: la plaine de mer, dans
laquelle s'est posé le LM, entaillée à l'ouest par
la faille de Hadley, et la pente ou talus (encore appelé "Front
Hadley") qui forme le versant nord du massif Hadley Delta culminant à
3000 m. Le contact entre ces deux types de terrains est marqué en
surface par un simple changement de pente et une bande de matériaux
au relief "émoussé" et présentant peu de cratères
par rapport à la région de mer. L'absence relative de
cratères sur les pentes du "Front Hadley" s'explique par le fait
que ces derniers disparaissent rapidement en raison des mouvements des
débris du régolithe (2) vers le bas de la pente, formant du
même coup un talus. Les matériaux prédominant au niveau
des terrains de plaine et des terrains du "Front Hadley" sont respectivement
des basaltes et des brèches des highlands.
Pour en revenir aux basaltes lunaires, même si comme nous l'avons dit
ils paraissent familiers aux géologues, ils montrent tout de même
des différences par rapport aux basaltes terrestres et ils
présentent aussi une certaine diversité entre eux au point de
vue composition chimique, minéralogique et texture (tailles, aspects
et relations entre les cristaux d'une même roche). Ces différences
de composition et de texture reflètent principalement desdifférences
dans la composition originelle des magmas ainsi que dans la faon dont ceux
ci ont cristallisé (en surface, en profondeur, avec un refroidissement
rapide ou lent, etc.). Sans entrer dans les détails, disons qu'une différence fondamentale au point de vue chimique entre les basaltes
terrestres et lunaires est l'existence pour ces derniers d'une grande variation
de teneur en oxyde de titane (TiO2), allant de 1 a 15% du poids de la roche.
Cette caractéristique chimique est à la base même de la
classification des basaltes lunaires. On distingue ainsi des basaltes riches,
moyens et pauvres en TiO2 (TiO2 est présent dans les basaltes sous la
forme d'ilménite: FeTiO3). La diversité des basaltes lunaires
apparaît aussi à l'échelle de chaque site exploré
lors des missions Apollo. Ainsi, pour le site de Hadley qui nous intéresse
ici, les basaltes montrent des textures variées et des différences minéralogiques indiquant des conditions variées de cristallisation
et des différences dans la façon dont se sont mises en place les
coulées de laves en surface.
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Carte générale et coupe géologique schématique du site Hadley (modifié d'après Mare basalts on the Apennine Front and mare stratigraphy of the apollo 15 landing site, par G. Ryder) |
Maintenant que vous avez lu cet article, je vous propose d'aller admirer 15499,10 à la Cité de l'Espace... Placez vous devant lui, observez le bien, et si comme moi vous avez pour habitude de souvent regarder la Lune briller dans le ciel, dites vous que vous venez de faire un sacré bond en avant ! Face à cet échantillon, vous éprouverez sûrement des sentiments divers. Pour ma part, lorsque je suis face à un échantillon lunaire, j'ai toujours un sentiment partagé, car au delà de tout ce qu'il évoque sur le plan scientifique et qu'il m'est permis d'appréhender de par ma formation de "géologue lunaire", il évoque aussi une grande part de mystère et de rêve. Un échantillon lunaire impose toujours un profond respect, à la fois pour les hommes qui ont décidé d'aller le chercher, pour ceux qui ont rendu possible les expéditions lunaires, pour tous les astronautes qui ont marché sur la Lune, et pour la Lune elle même...
Remerciements:
Mes remerciements aux personnes suivantes pour leurs informations précieuses et la documentation qu'elles m'ont fourni lors de mon passage au JSC en Mars 1998: le Dr. Gary E. Lofgren, conservateur des échantillons lunaires de la "Planetary Science Branch" au JSC à Houston, ainsi que Mr. Boyd E. Mounce, directeur du "NASA Lunar Sample Display Program" du "Public Affairs Office" (PAO), au JSC à Houston. Merci également à Nancy McCollum du Space Center Museum de Houston.
Notes
Références:
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