Tour d'angle

Au sujet de Solovki...
Anton Ciliga  (1898-1992)

Ce témoignage est extrait du très intéressant ouvrage d'Anton Ciliga, écrit en 1937
« Dix ans au Pays du mensonge déconcertant »
(Éditions Ivrea, 1977)*

Militant socialiste croate, Anton Ciliga évolue vers le bolchevisme.
De 1922 à 1926, il participe activement au mouvement communiste, à Prague, Vienne, Zagreb...
Le désir d'étudier sur place les expériences de la grande révolution russe le pousse,
au début d'octobre 1926, à quitter Vienne pour Moscou.
Là, il va de surprise en surprise et prend conscience que, sous la férule de Staline,
une dictature bureaucratique totalitaire supplante la démocratie ouvrière
et compromet l'essai de construction d'un État ouvrier.
Arrêté le 21 mai 1930 pour sa participation à un groupe d'opposition de tendance trotskiste,
il est incarcéré à la Maison d'arrêt de la rue Chpalernaïa, à Léningrad.

« Parfois on parlait dans notre salle du régime des autres prisons. [...]

« C'était de Solovki - cette Guyane arctique de l'U.R.S.S. - qu'on parlait le plus souvent. Pendant le plan quinquennal, dans toute la Russie et la Sibérie du Nord, depuis la frontière finlandaise jusqu'à l'océan Pacifique, avaient surgi d'immenses camps de concentration où se pressaient plusieurs millions d'hommes. Solovki devait sa célébrité à ce qu'il avait été le premier camp de concentration de ce genre. D'ailleurs, la plupart des détenus de la prison de Léningrad avaient Solovki pour destination. Il y avait aussi parmi nous des gens qu'on avait fait venir de Solovki à Léningrad pour un interrogatoire supplémentaire.

« Les déportés de Solovki étaient employés surtout à la coupe et au flottage du bois. On avait établi dans les îles et sur le littoral de nombreux campements où habitaient les détenus. Il n'y avait pas assez de baraquements. La nuit ils s'y empilaient comme des harengs dans un tonneau. Pour sortir, on devait marcher sur les corps étendus à même le plancher. En rentrant, on trouvait sa place occupée et on devait s'étendre sur quelqu'un avant de conquérir un petit coin de plancher. La nourriture était mauvaise, les vêtements insuffisants. L'administration se composait en majeure partie de détenus et avait à sa tête des tchékistes condamnés ; elle volait les détenus sans aucune pitié et exerçait sur eux un pouvoir discrétionnaire. Les inspecteurs avaient le droit d'abattre sur place quiconque faisait preuve de mauvaise humeur ou se permettait la moindre protestation. Pendant le travail en forêt, les inspecteurs usaient largement de ce droit. Fuir était non seulement très dangereux, mais pour ainsi dire impossible. Les détenus qui n'en pouvaient plus cherchaient une autre issue : ils se mutilaient en simulant un accident du travail. Les cas de doigts coupés à la hache étaient fréquents ; parfois c'était une main ou un pied. La Guépéou avait d'abord libéré ces invalides. Plus tard, lorsque les mutilations volontaires devinrent trop nombreuses, on les assimila à des actes de sabotage : on fusilla les coupables. C'étaient les femmes qui souffraient le plus et qui supportaient le plus d'humiliations. La famine, la saleté, l'entassement des prisonniers provoquaient des épidémies périodiques. En 1929-30, ces épidémies réduisirent la population des îles de 14 000 à 8 000 âmes. Lors de ces catastrophes, on envoyait de Moscou une commission de la Guépéou, on fusillait la moitié des administrateurs et après le départ de la commission, la vie du pénitencier reprenait dans toute son horreur habituelle.

« La population de Solovki comprenait des paysans déportés, des anciens officiers, des membres de sectes et toutes sortes de gens persécutés pour leur foi, puis des « nationalistes » musulmans, surtout ceux d'Asie centrale, et des nationalistes ukrainiens et blanc-russiens. Il y avait aussi à Solovki cinquante ou soixante trotskistes, dont l'un - Guessen Roskolnikov - avait été récemment directeur de la Pravda de Léningrad. Il y avait en outre quelques dizaines d'étudiants chinois de l'université Sun-Yat-Sen de Moscou, déportés pour avoir fait de l'opposition. On traitait ces Chinois en criminels de droit commun. Les autorités soviétiques avaient livré froidement une partie de leurs camarades à la discrétion de leur ennemi Tchaï-Kan-Chi en les embarquant de force sur un navire de Vladivostok en partance pour Shanghaï.

« Un des détenus de Solovki qui y avait occupé pendant plusieurs années un poste d'importance moyenne dans l'administration, se souvenait avec plaisir de la vie qu'on y menait. Dans cette atmosphère inhumaine et barbare, les membres de l'administration toute-puissante ne peuvent faire rien de mieux que de se livrer à l'ivrognerie et à la débauche. Ils le font avec acharnement, jusqu'à en perdre tout sentiment humain. Notre ex-fonctionnaire de Solovki aimait à décrire à qui voulait l'entendre ces orgies, ces sorties nocturnes, et ces beuveries interminables. Il n'y avait pas de femmes en liberté, mais les détenues étaient vouées à la débauche. Voici un exemple de ces récits : on vient d'amener au centre du district un groupe de quatre-vingts femmes. On les met en rang, l'administration du district les passe en revue, retient dix femmes qui lui plaisent et expédie les autres vers des camps plus éloignés. En même temps, on fait partir dix autres femmes d'un groupe précédent, qui avaient fait le « service » de l'administration. C'est ainsi qu'on expédie les femmes d'un camp dans un autre, comme s'il s'agissait d'une « traite des blanches ». Le pouvoir, le pain, la vodka, une chambre propre, tout cela est monopolisé par l'administration et suffit à mater les plus obstinées. « Toute femme, fût-elle la Sainte Vierge, devient à Solovki une prostituée », déclarait avec orgueil l'ancien geôlier, et il citait aussitôt, en grimaçant, le cas d'une « dame de la haute », nièce d'un des amiraux les plus connus...

« Ce fonctionnaire de Solovki était lui-même un vivant exemple de ce qu'un homme peut devenir dans un tel bagne. Il avait touché le fond de la corruption. Pourtant, il avait été autrefois un ouvrier mécanicien, un bolchevik, il s'était distingué pendant la Révolution de 1917. Pendant la guerre civile il avait été président de la Tchéka d'un des gouvernements de la Haute-Volga. Au début de 1921, il avait été commissaire politique à bord du cuirassé Marat, de la flotte de la Baltique. C'est en cette qualité qu'il s'était joint à la révolte des marins de Kronstadt. Il évita l'exécution, mais fut condamné à dix ans de déportation, qu'il avait passés à Solovki.

« Ce révolté de Kronstadt, que je voyais là en chair et en os, me paraissait presque un être antédiluvien : chaque année compte en période révolutionnaire ! Je m'efforçai d'en tirer des détails sur la célèbre révolte. Il n'en parlait qu'à contre-cur.

« Que voulaient les révoltés ?
« - Personne n'en savait rien. Ce ne fut pas une révolte, mais un vrai chaos. »

« Il en savait davantage sur la répression de la révolte. D'après lui, la plupart des victimes périrent non pas pendant la révolte, mais seulement après qu'on l'eût maîtrisée. On fusilla plus de dix mille marins ! Plusieurs milliers s'enfuirent en Finlande, puis rentrèrent en Russie après qu'on leur eût promis l'amnistie. Mais on ne tint pas parole et ils furent eux aussi fusillés. Maintenant que Trotski n'était plus au pouvoir depuis longtemps, mon interlocuteur n'avait plus aucune raison de cacher ses sentiments. Il était étonnant de découvrir autant de haine contre Trotski chez un homme profondément démoralisé. Pourtant cette haine était aussi vivace qu'au premier jour. Pour lui, Trotski n'était ni le héros de la Révolution d'octobre, ni le chef de l'armée rouge victorieuse, mais seulement le bourreau sanglant qui avait dompté la révolte populaire de Kronstadt. Aussi n'aimait-il pas les trotskistes et ne me témoignait-il aucune sympathie.

« Comment se faisait-il qu'on l'eût transféré dans notre prison ? À Solovki, il occupait une fonction dans l'administration et pouvait, par conséquent, se déplacer pour les affaires du service. Il avait même réussi à venir plusieurs fois illégalement à Léningrad, y avait divorcé et avait trouvé le temps de se remarier. Mais sa première femme le dénonça et il fut arrêté pendant une de ses visites clandestines à Léningrad. Il craignait beaucoup d'être fusillé, mais la Guépéou se montra indulgente envers cet ancien tchékiste et il ne fut condamné qu'à trois ans de prolongation de peine. Il dut donc retourner à Solovki. [...]

« Dans la salle de mon camarade Deditch il y avait un philosophe idéaliste russe bien connu - Alexandrovitch Meier - qui y avait été transféré de Solovki. Le crime qui l'avait fait exiler à Solovki n'était autre que la « contre-révolution dans le domaine de la philosophie ». On l'avait fait travailler dans le bureau central du camp. Aux horreurs de Solovki s'ajoutait chez lui une impression de délire : en pleine épidémie de typhus, au milieu des mourants, la salle de théâtre de la prison était pleine de lits de camp où gémissaient les malades, mais sur la scène, des détenus promus artistes répétaient avec ferveur une pièce de théâtre célébrant les succès du plan quinquennal et l'enthousiasme socialiste ! »

Anton Ciliga fut condamné à trois ans de prison et deux ans et demi d'exil en Sibérie.
Il fut relâché et expulsé en décembre 1935.

  

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Page créée le 28 février 2002, jour de la saint Romain.