Mascotte, mon ami le renard de la Montagne de Lure, le 26 novembre 2005 

Dans la gueule du (p'tit) loup

La première neige de l'hiver 2005 est tombée sur la Montagne de Lure le vendredi 25 novembre. Le lendemain soir, j'ai renoncé à aller jusqu'à l'observatoire pour y faire de l'astronomie car j'étais seul, la route était légèrement verglacée par endroits et les prévisions météorologiques annonçaient l'arrivée de nuages en cours de nuit. Cela ne m'a toutefois pas dissuadé d'aller jusqu'à Lure pour y retrouver mon renard préféré.

La nuit était tombée et bien noire, en l'absence de Lune. Le ciel était à ce moment-là bien dégagé, la température était négative sous le ciel étoilé et je me suis préparé à affronter le froid. J'ai enfilé mes nombreuses couches de vêtements, en finissant par mon épaisse combinaison polaire, les grosses chaussures fourrées, la cagoule, le bonnet et les gants. J'ai placé dans le sac à dos la nourriture pour Mascotte puis j'ai pris le caméscope que j'ai réglé en position "vision de nuit", dans la perspective de filmer Mascotte en lumière infrarouge. J'étais fin prêt. J'ai fermé à clé les portières de la voiture et je me suis retourné pour partir à pied dans la forêt à la recherche de Mascotte, me demandant si cette fois je le chercherais longtemps après l'avoir appelé.

Je n'ai même pas eu besoin de l'appeler. Je m'étais à peine retourné et j'avais seulement fait quelques pas lorsque j'ai aperçu Mascotte. Il était là, virevoltant quelques mètres devant moi dans la quasi-obscurité. J'ai mis en marche le caméscope et, ému comme à chaque fois que je le retrouve, je lui ai dit quelques mots et j'ai instinctivement tendu une main vers lui à sa hauteur : il est venu brièvement renifler mes doigts et a fait semblant de venir les mordre, peut-être par jeu. Notre rencontre avait commencé, magique comme toujours.

Par endroits, le sol était recouvert d'une fine couche de neige et Mascotte y avait déjà laissé de nombreuses empreintes. Je ne le voyais pas vraiment car l'obscurité était presque totale, mais j'entendais ses pas sur la neige et je le voyais en lumière infrarouge sur l'écran de contrôle du caméscope. Il a marché à mes côtés puis je me suis assis pour mieux lui faire face et lui parler. Il avait l'air assez affamé. Sans doute lui est-il plus difficile de trouver de la nourriture en période de froid et de gel. Je lui ai donné, comme lors de chacune de nos rencontres, de petits morceaux de poulet cuit qu'il est venu grignoter dans ma main avec empressement. Manifestement, il avait très faim... une vraie faim de (p'tit) loup. Mascotte était à quelques dizaines de centimètres de moi et il m'était assez étrange de ne pas le voir, à cause de l'obscurité, et de seulement entendre et sentir disparaître chaque morceau de viande entre mes doigts. Seul l'écran de contrôle du caméscope, réglé en position grand angle et tenu dans ma main droite, me donnait une image de ce qui était en train de se passer et me permettait de constater que les petits morceaux de poulet partaient bel et bien dans la gueule de "mon p'tit loup".

On me demande souvent si je n'ai pas peur de laisser Mascotte venir attraper de petits bouts de viande entre mes doigts, avec ses longues canines acérées. C'est vrai que je prends un risque en jetant ainsi mes doigts quasiment dans la gueule du renard, sinon dans la gueule du loup. Je ne suis pas d'un naturel téméraire mais je fais parfaitement confiance à "mon p'tit loup". Il n'a aucun intérêt à me mordre et il est suffisamment intelligent pour comprendre cela. Par ailleurs, j'ai pu à nombreuses reprises constater à quel point ses gestes sont précis : même dans l'obscurité, je ne pense pas qu'il puisse "par erreur" refermer sa puissante mâchoire sur mes doigts.

Dans mon sac à dos, j'avais placé un petit coquelet "élevé au grain" ainsi qu'un morceau de pain. Mascotte aime beaucoup le pain mais il ne le mange presque jamais sur place : apparemment, selon Mascotte, le pain est fait pour être d'abord stocké. Ainsi, j'étais persuadé que si je lui donnais à cet instant le coquelet ou le morceau de pain, il traverserait la route pour aller porter cette nourriture précieuse jusqu'à son terrier ou tout au moins l'enterrer de l'autre côté de la route. Même si à cette heure-là la route était déserte, je n'aime jamais l'imaginer traverser seul et prendre le risque de se faire renverser ou simplement repérer. C'est pourquoi j'ai décidé de traverser la route en sa compagnie et de me rapprocher de son terrier.

Pour la première fois, c'est sans voir Mascotte que j'ai traversé la route qui monte au sommet de Lure en marchant à ses côtés. Mais j'étais certain qu'il était près de moi et m'accompagnait. Je me suis à peine enfoncé dans la forêt et j'ai renoncé à marcher avec lui jusqu'à la clairière où j'aime me rendre en sa compagnie. Seule ma lampe frontale me permettait de voir le sol et de me frayer un passage entre les arbres. Je me suis assis sur une zone légèrement enneigée et j'ai sorti du sac à dos le coquelet et le morceau de pain. J'ai entendu Mascotte marcher près de moi, toujours sans le voir. Je lui ai tendu le coquelet, dans l'obscurité, et le coquelet est parti de mes mains. Je me suis amusé à penser que peut-être ce n'était pas Mascotte mais un autre animal qui se trouvait en face de moi. J'ai à nouveau mis en marche le caméscope en mode infrarouge et j'ai pu discerner sur l'écran du caméscope les deux taches lumineuses traduisant la présence des yeux de Mascotte. Il était en train de dévorer le coquelet à quelques mètres de moi. Je l'ai appelé et il est venu jusqu'à moi. Je lui ai donné le morceau de pain. Il l'a emmené et a momentanément disparu dans la nuit, me laissant la garde de la moitié restante du coquelet.

Dans le froid et le silence de la forêt, j'ai attendu de longues minutes le retour de Mascotte, sous la voûte étoilée. Les astres scintillaient au-dessus des grands arbres et le spectacle était grandiose. Je me suis rapproché de la moitié restante du coquelet, m'asseyant à moins d'un mètre d'elle. J'ai maintenu le caméscope en marche et j'ai attendu. J'ai finalement perçu quelques bruissements de feuilles, ou peut-être était-ce le son des pattes sur la neige, tout près de moi. Je ne voyais toujours rien mais, d'un seul coup, Mascotte est apparu sur l'écran du caméscope. Il était à quelques dizaines de centimètres de moi. Avec ses deux yeux lumineux comme des lampes, il m'a regardé brièvement mais fixement, comme pour me demander si tout allait bien et s'il pouvait maintenant emmener ce qu'il restait du coquelet, puis prendre congé de moi. Je lui ai répondu en lui parlant doucement. Il a ouvert très grand sa gueule, l'a tranquillement refermée sur le morceau de volaille et s'est éloigné en trottinant, disparaissant définitivement dans la nuit noire et me laissant seul au milieu du silence, au pied des grands arbres, sous les étoiles.
 

Mascotte le 26 novembre 2005

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