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  1. 1 point
    Pas loin : 1995 Je peux raconter son passage au numérique, car je l’ai vécu de très près. Ça risque d’être un peu long, mais je voudrais aussi remercier au passage d’autres personnes qui ont joué un rôle là-dedans, et puis il le mérite bien. En plus je vais parler du matériel et des techniques de l’époque, on va voir comment ça a évolué jusqu’à aujourd’hui. Ça commence fin 1994. Un (futur) ami commun, Vincent D., me demande si je veux rencontrer Gérard Thérin. Bien sûr, dis-je ! (j'avais bavé devant les photos de l'article de C&E). Ce qui fut fait un soir chez Vincent. J’étais venu avec les images de la chute de la comète SL9 sur Jupiter prises en juillet avec la lunette de 130mm du Pic et une Hi-SIS22, en équipe avec Christian Buil et Alain Klotz (merci Christian d’avoir organisé cette mission !). De retour du Pic, j’avais utilisé des images prises sur 3 jours pour reconstituer un planisphère puis le remettre en globe animé, ce qui donnait un Jupiter constellé d’impacts et tournant sans fin. Hé oui, Winjupos n’était pas encore né mais Mips, un ancêtre d’Iris (encore bravo Christian !), permettait déjà de faire tout ça. Bref, Gérard me dit qu’il a vu cette animation de Juju à l’Astroscope (l’ancêtre des RCE, au Futuroscope automne 94), que ça lui a tapé dans l’œil et attisé sa curiosité. J’explique en gros comment ça marche et s’en suivent quelques sorties astro où Gérard m’enseigne l’art de la collimation et toutes les choses qu’on peut voir sur une figure d’Airy, de l’astigmatisme par exemple : une révélation. Déjà à l’époque, il n’était pas avare de conseils (mais il fallait montrer « patte blanche ») Puis vient l’opposition de Mars, février 1995. Mars très haute dans le ciel, mais très petite (10’’ seulement !). On se retrouve en petit groupe sur un terrain au nord de Paris (Ognes). Je mets la Hi-SIS22 sur mon Mewlon 250 et je commence les acquisitions. Tout près, j’entends les crépitements des obturateurs des boitiers argentiques montés sur les TSC-225 (dont celui de Gérard). La nuit est humide comme pas permis (le télescope dégouline de flotte et le secondaire s’embue) mais très stable. Les brutes de Mars s’affichent sur mon ordi portable et provoquent déjà quelques commentaires étonnés. Je n’ai jamais vu les photos prises ce soir-là. Quelques jours plus tard, on se retrouve chez moi devant une image après compositage (une quinzaine de brutes si ma mémoire est bonne) et masque flou : Gérard dit alors : bon ok pour les planètes la messe est dite, j’attends de voir le lunaire pour me décider. Mais la Lune, c’était une autre paire de manches. Et là, il faut faire une petite parenthèse. La Hi-SIS22 (conçue par...Christian !) était équipée d’un capteur CCD « pleine trame », c’est-à-dire qu’il fallait absolument un obturateur pour masquer le capteur durant la lecture de l’image, sinon on avait des trainées verticales (smearing). En planétaire, on s’en sortait grâce à une astuce (toujours grâce à Mips, qui gérait aussi l’acquisition !) : on plaçait la planète dans la partie supérieure du capteur, puis en fin de pose le soft décalait très vite l’image dans la partie inférieure, qu’on pouvait lire tranquillement ensuite puisqu’aucune lumière ne tombait sur cette partie. Mais en lunaire ou solaire HR c’était impossible puisque de la lumière tombait sur tout le capteur. Quant à utiliser l’obturation manuelle (un grand cache tenu à la main devant le télescope), ça marchait en argentique mais il était impossible de descendre sous la demi-seconde, or en CCD on avait besoin de temps de pose de l’ordre du 1/10s. Un obturateur ? Impossible, ça vibre. Quelques mois passent le temps que je trouve la solution : utiliser un obturateur central à iris (type Compur), mais monté de telle sorte que ses vibrations ne se transmettent pas au télescope. Puis vient une nuit de lune gibbeuse décroissante (fin d’été ou automne 95, je ne me souviens plus de la date), on se retrouve (comme quelqu’un l’a dit) en bas de chez lui, sur le parking d’un immeuble au Blanc-Mesnil. Vous imaginez une bande de d’jeunes du 9-3 qui passe par là, qui voit des tubes et montures Taka derrière les voitures, et qui demandent : combien ça coûte tout ça ? Autant dire que je ne le referais pas aujourd’hui… Bref, je fais des acquisitions lunaires, après avoir nerveusement peaufiné ma collimation sous l’œil bienveillant mais impitoyable du maître ! Pas beaucoup d’images, parce qu’il faut dire que le temps de lecture d’une image sur la Hi-SIS22 était, par port parallèle, de…35 secondes !!! Autant dire qu’il fallait soigner son cadrage, surtout avec un capteur de cette dimension : des gros pixels certes (9 microns), mais peu nombreux : format VGA, soit 768x512. En planétaire, ça allait un peu plus vite (une image toutes les quelques secondes grâce au fenêtrage du capteur). Et il fallait aussi soigner sa mise au point : chaque essai ou erreur coûtait au moins 35s... Bref, des images du trio Cyrille/Catherine/Théophile apparaissent (enfin, une partie : le trio le tenait pas en entier dans le capteur). Je jette un masque flou vite fait (pas de compositage, de toute façon on avait trop peu d’images à l’époque pour compositer en lunaire. Du coup il fallait des poses assez longues pour avoir du signal et bien ressortir les zones sombres sans qu’il y ait trop de bruit après accentuation, mais ça se payait avec des zones brillantes cramées). C’était ma première séance lunaire, je ne la connaissais pas du tout à cette échelle, je voyais des cratères, des petits et des gros, mais ça ne me parlait pas. Et là, Gérard regarde l’écran et dit quelque chose comme : ah oui, quand même !!! Le lendemain, il passait commande d’une Hi-SIS22 et d’un ordi portable (tout le matos argentique a été revendu dans la foulée). Lui qui n’avait jamais utilisé d’ordi, il s’y est mis en deux temps trois mouvements, et il n’y avait pas besoin de lui répéter les choses deux fois pour que ce soit assimilé ! Et on connaît la suite... Tout ça pour dire qu’il abordait tout avec une rigueur incroyable, il avait un œil de lynx, il n’hésitait pas à se remettre en question, je crois que c’est ça aussi une des clés de la progression (et lui-même m'a énormément poussé à progresser). Il aurait pu, comme certains à l’époque, se moquer des étoiles carrées et des cratères carrés, hésiter devant les complications par rapport à l'argentique (l'ordi, la filasse, les temps de lecture, les tout petits champs...) mais pas du tout, il a tout de suite compris le potentiel du numérique et les perspectives que ça ouvrait, et il s'y est mis avec une facilité incroyable. La vie est injuste parfois.