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A ce jour les principales études ont concerné la fragmentation des habitats autour du lac Gatun au Panama et du lac Guri au Vénézuéla, toutes deux provoquées par l'installation d'un barrage, ainsi que les effets des projets agraires sur la dynamique des espèces biologiques dans le centre de l'Amazonie. On peut également cité l'impact socio-économique du barrage d'Assouan en Egypte. En temps normal, des "expériences planifées" de ce type sont généralement interdites par la loi, en raison de scrupules moraux, des conséquences écologiques, des obstacles logistiques et scientifiques à leur élaboration. Les expériences naturelles non planifiées sont très riches d'enseignements et débordent littéralement du cadre local. Pour le scientifique de telles expériences sont très intéressantes car elles leur offrent une opportunité extraordinaire pour étudier à grande échelle l'effet des activités humaines sur l'environnement.à travers la fragmentation naturelle des habitats. Evidemment, ce sont des catastrophes en soi puisqu'à terme on assistera à un dépeuplement biologique irréversible de la région. La création de grands barrages ces dernières décennies a créé un peu partout dans le monde de véritables îles artificielles représentant autant de laboratoires écologiques naturels. En 2000, il existait plus de 45000 grands barrages dans 150 pays auxquels il faut ajouter 320 nouveaux barrages en construction au détriment des biotopes naturels. La biodiversité des Trois Gorges En terme de biodiversité, la région des Trois Gorges a été peu affectée par la dernière glaciation et est donc restée l'une des régions les plus riches de Chine et de l'hémisphère Nord. Suite à un recensement conduit entre 1997 et 2001, on y dénombrait 6388 espèces de plantes supérieures dont 3500 sont endémiques, appartenant à 238 familles et 1508 genres différents représentant 20% de toutes les plantes à graine de Chine. Selon la "Liste Rouge" de l'IUCN, 57% parmi ces espèces de plantes sont menacées d'extinction. Cette région abrite également 3418 espèces d'insectes dont 368 espèces de papillons, 500 espèces d'animaux terrestres comprenant 101 espèces de mammifères, 319 espèces d'oiseaux, 35 espèces de reptiles et 32 espèces d'amhibiens, 350 espèces de poissons et 1085 espèces de plantes aquatiques en comptant le phytoplancton et les organismes benthiques (qui vivent sur le fond). Parmi toutes celles-ci beaucoup d'animaux sont rares ou menacés d'extinction. Cette biodiversité apparaît également à l'échelle de l'écosystème. Ainsi dans les montagnes de Dalaoling situées sur le versant nord de la Gorge de Xiling, il existe plusieurs écosystèmes locaux dans lesquels vivent des espèces endémiques dont la composition varie en fonction de l'altitude : forêts au feuillage large et persistant sous 800 m, forêts mixtes à feuillage persistant et caduque entre 800 et 1700 m et forêts de feuillus à feuillage persistant et de conifères au-dessus de 1700 m.
Le dauphin baiji est aujourd'hui l'espèce de cétacé la plus menacée d'extinction et la plus protégée de Chine. Mais cette protection semble bien inadaptée. En effet, entre 1985 et 1986, les plus optimistes estimaient que cette espèce comptait environ 300 individus. Elle sera ajoutée à la liste de l'IUCN en 1989. Entre 1997 et 1999, des recherches intensives n'ont identifié que 21 à 23 dauphins dans les eaux du Yangtsé. Sans mesures draconniennes de protection, dans dix ans cette espèce aura disparu et la culture chinoise aura perdu l'un des sujets millénaires de sa littérature et l'un des plus grands prédateurs du Long fleuve. Notons qu'une situation similaire se produit dans les eaux du Gange au Bangladesh, au Népal et en Inde où on ne compte plus que quelques dizaines de dauphins des fleuves. Deux autres espèces de dauphins vivent dans l'Amazone et l'Orénoque (Orinoco) et sont également en danger. Les effets du barrage Le barrage des Trois Gorges affectera la biodiversité et les interactions dans les écosystèmes à plusieurs niveaux du fait de la perte immédiate des habitats et de l'augmentation de l'isolement des biota qui subsisteront. Le fait marquant le plus évident fut la disparition des montagnes sous les eaux et l'apparition d'autant d'îles. Ce phénomène de fragmentation des biota va rapidement avoir des conséquences dramatiques sur les populations biologiques.
Un aspect important dans ces modifications du paysage est la plus grande facilité d'accès pour les hommes aux sommets des montagnes en bâteau, ce qui va conduire à un développement sans précédent des activités touristiques. Les conséquences de ces activités sur la dynamique écologique ne pourront être totalement appréhendées qu'en étudiant simultanément les stratégies de gestion du territoire et la double nature de la fragmentation (perte d'habitat et isolement) ainsi que ses effets sur les différents écosystèmes. Les scientifiques chinois ont aujourd'hui l'opportunité de développer et de tester de nouvelles théories sur la biogéographie des îles et la fragmentation de l'habitat, y compris la composition des espèces et leur diversité, la démographie des populations dominantes, la structure trophique des communautés, les taux de croissance des plantes et les propriétés des écosystèmes (par ex. les propriétés chimiques de l'eau du sous-sol, sa teneur en carbone et azote, en matière organique, la décomposition des détritus et la biomasse). A partir de ces résultats on pourra mesurer les taux d'extinction et déterminer s'ils varient entre les différents groupes taxonomiques ou niveaux trophiques.
Ainsi, si on prend l'exemple de l'île Barro Colorado, la plus grande île située au centre du lac Garun dans le canal du Panama formé par la création du barrage sur le fleuve Chagres en 1913, le premier recensement réalisé en 1920 dénombrait 208 espèces d'oiseaux nicheurs sur les 150 ha que représente cette île. Selon une étude conduite par J.Terborgh, 45% d'entre elles avaient diparu en 1970. J.Terborgh étudia par la suite les conséquences de la construction du barrage de la centrale hydroélectrique Raúl Leoni au Vénézuéla en 1986 surnommé le barrage Guri. Ce barrage mesure 1300 m de long et 162 m de hauteur et produit 87 milliards de kWh d'électricité, permettant au pays d'économiser 300000 barils (159 litres) de pétrole par jour ! La montée des eaux créa le lac Guri qui s'étend sur 4300 km2. Terborgh constata en 2001 que les îles présentaient une superficie oscillant entre 0.1 et 150 ha. Des relevés effectuées entre 1993 et 1994 ont révélé que les petites îles (0.25 à 0.9 ha) et les îles moyennement étendues (12 ha) avaient déjà perdu 75% des espèces de vertébrés existant sur la terre ferme en l'espace de 15 ans, tandis que toutes les îles perdirent leurs superprédateurs en l'espace de 4 ans ! Sans plus de prédateurs au sommet de la pyramide pour réguler leur population, les espèces d'herbivores ont proliféré. En conséquence, on observa une réducation significative du nombre de jeunes plants et des arbrisseaux. Le même phénomène apparut en Guyane française dans les années '80 lorsqu'on construisit le barrage du Petit Saut pour alimenter la centrale hydroélectrique d'Hydreco installée sur la rivière Sinnamary. Noyé sous 35 m d'eau en 1995 et couvrant 365 km2, le biotope fut profondément bouleversé. Plusieurs centaines d'îles apparurent dans les eaux de retenue. Selon des études conduites par JF.Cosson, C.Fournier-Chambrillon et leur équipe en 1999 et 2000, en l'espace de 4 ans la diversité des vertébrés chuta tant sur terre que dans les eaux tandis que de nouvelles espèces sont devenues dominantes. La plupart des arbres noyés sont morts en l'espace de 4 mois formant une vaste zone de "forêts fantômes" que vous avez certainement vues à la télévision, tant le spectacle était surréaliste. Les conditions physiques, la structure des forêts et la biodiversité ont présenté des changements en bordure des îles. Quand on lit sur le site Internet d'Hydreco que leur mission consiste à "protéger l'écosystème" local, et que "Hydreco a aussi contribué à la sauvegarde de l'environnement du site de Petit Saut en participant activement pendant un an et demi à la campagne de transplantation des animaux lors de la mise en eaux du barrage", on se demande de qui se moque-t-on et si Hydreco ne cherche pas plutôt à désinformer et à noyer le poisson... En tous cas les impacts écologiques ne plaident pas en leur faveur. Ainsi, un nombre significatif des prédateurs situés au sommet de la chaîne dans les petites îles du fleuve pourraient disparaître à un taux encore plus rapide conséquence de la pression humaine plus importante. Les études initiales réalisées sur le terrain sont donc essentielles pour établir les conditions de références crédibles sur lesquelles seront fondées les recherches futures. C'est d'autant plus vrai pour les espèces situées aux niveaux supérieurs de la chaîne alimentaire qui sont généralement beaucoup plus sensibles à la fragmentation de l'habitat que celles situées aux niveaux les plus bas. Il manque toutefois à ces expériences de terrain l'information fondamentale concernant la biodiversité initiale à jamais noyée sous les eaux du fleuve. On peut déduire ces informations à partir des collections rassemblées dans les musées, sinon à partir des enregistrement historiques relevés dans les différents biota avant l'élévation des eaux ou par comparaison avec des sources équivalentes, notamment avec les données récoltées au cours de l'étude des lacs Guri et Garun, bien que ces études aient été respectivement conduites 4 et 10 ans après l'isolement des îles. Dans le cas des Trois Gorges, les scientifiques chinois avaient déjà commencé à compiler des données écologiques de la région avant que le barrage ne soit totalement opérationnel, vers 1999-2000. Ainsi que le confirme Jianguo Wu et son équipe, le plus grand barrage du monde ne représente pas seulement une démonstration de la puissance de l'humanité - et de ses plus grandes erreurs -, il peut et devrait devenir une source unique et riche d'information pour mieux comprendre et protéger la biodiversité et les écosysèmes. Dans ce cadre et tirer avantage de cette opportunité, J.Wu et ses collègues lancent un appel à la communauté scientifique pour une recherche internationale et une collaboration à long terme. Si ces études ne vont pas résoudre le problème, elles permettront peut-être de mieux comprendre de quelle manière l'homme affecte l'environnement et la biodiversité, de quelle manière la nature lui répond et en combien de temps elle retrouve son équilibre si elle y parvient, une bonne leçon de vie sur laquelle nous pourrons tous méditer avant de commettre un jour, qui sait, l'irréparable. A lire : The Three Gorges Probe L'impact social et environnemental du plus grand barrage du monde Pour plus d'information An examination of China's Three Gorges dam project, S.R.Fishleight Allin et al., 2004 (PDF de 1.2 MB) Three-Gorges dam experiment in habitat fragmentation ?, J.Wu et al., 2003 (PDF de 800 KB) La revanche du fleuve, 1998, UNESCO Les articles de "Science News" sur Findarticles The World's Largest Power Plants Retour à l'Ecologie et l'Environnement |