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La Bible face à la critique historique

Les interprétations et inspirations dans la Genèse (II)

Adam et Ève et le Jardin d'Éden

L'histoire d'Adam et Ève et du fameux Jardin d'Éden évoqués dans les quatre premiers chapitres du livre de la Genèse (et représentant environ 50 versets) méritent une attention particulière.

Les analyses littéraires du livre de la Genèse réalisées par Hermann Gunkel et Pierre Gibert ont montré sans équivoque que les rédacteurs ont puisé dans des légendes du monde mésopotamien puis sumérien. En effet, les auteurs de la Genèse présentent le Jardin d'Éden comme le lieu surnaturel où séjournaient Adam et Ève et donc où se situe les origines de l'humanité.

Éden vient du mot akkadien "edinu" qui est lui-même dérivé du sumérien "e-din". Ce mot signifie "prairie" ou "steppe". Même chose pour le mot "Paradis" dérivé du grec "Paradaesa" pour lequel les Hébreux ont un synonyme "Gan eden" qu'on retrouve en vieux persan "Gah-e-fin" qui signifie "terrain de chasse délimité" ou "jardin clos". Dans un tel cadre bucolique, on devine aisément la suite de l'histoire.

Selon la tradition juive, le Jardin d'Éden comprend un fleuve qui se divise en quatre bras et précise que "le nom du troisième est Hiddékel; c'est celui qui coule à l'orient de l'Assyrie. Le quatrième fleuve, c'est l'Euphrate" (Genèse 2:14), ce qui situe clairement ce lieu en Mésopotamie.

Pour confirmer ce fait, la Genèse nous apprend qu'Adam fut créé quelque part à l’ouest de la Mésopotamie, puis fut conduit dans le Jardin d'Éden situé à l'est : "en Éden, du côté de l'orient, et il y mit l'homme qu'il avait modelé" (Genèse 2:8). On notera également qu'après avoir assassiné son frère Abel, Caïn, le fils aîné d'Adam et Ève fut maudit par Dieu qui l'envoya vivre "dans la terre de Nod, à l'orient d'Éden" (Genèse 4:16).

"L'Arbre de Vie" évoqué dans la Bible est également un emprunt sumérien généralement asssocié à Adam et Ève comme on le voit ci-dessous à droite.

Représentations de la mythologie sumérienne sur des cylindres. A gauche, la Création de l'Homme sur un cylindre akkadien daté de 2250 avant notre ère sur lequel sont représentés Ninurta, Ishtar, Shamas et Ea. A droite, représentation d'Adam et Ève autour de l'Arbre de la Vie datant d'environ 2500 avant notre ère.

Comme l'explique le scientifique et "débunker" américain Anton Parks dans son livre "Eden, la vérité sur nos origines" (2011), ces passages de la Bible ont été extraits de textes cunéiformes et d'illustrations gravés dans des tablettes d'argile plus de 1000 ans avant la rédaction des premiers récits bibliques et copiés lors de la captivité des Hébreux à Babylone (la première fois en 722 avant notre ère puis en 597 et en 586 avant notre ère).

Notons que dans son livre "Adam & Ève" (2017), le critique littéraire et historien Stephen Greenblatt de l'Université d'Harvard relate l'histoire de ce mythe et de son interprétation de ses origines mésopotamiennes à aujourd'hui à travers le point de vue des ecclésiastiques (saint Augustin), des peintres (Dürer, Le Caravage, Rubens), de poètes (John Milton), d'écrivains (Voltaire), de scientifiques (Charles Darwin) ou encore de féministes (Alexandra Tarabotti, Mary Wollstonecraft) parmi d'autres personnages. Comme quoi on peut être juif Ashkenaze et ne pas croire tout ce qui est écrit dans la Bible !

Le Déluge et l'Arche de Noé

Autre exemple avec le Déluge et l'Arche de Noé (Genèse, chapitres 6 à 9) précités. Les scientifiques ont évidemment commencé par rechercher des trace de l'Arche au sommet ou sur les contreforts du mont Ararat (Genèse 8:4-5) situé au sud-est de la mer Noire. Les seules "traces" évoquant un bâteau sont un relief allongé et une anomalie en forme d'amande mais qui n'ont rien à voir avec une structure artificielle, n'en déplaise aux amateurs de sensationnalisme. Quant à la soi-disant découverte de restes d'une structure en bois en 2010, il s'agissait d'une... tromperie organisée par l'un des prestataires de l'association Noah's Ark Ministries International ! Notons que l'historien britannique Norman Cohn (1915-2007) publia en 1996 un livre de référence intitulé "Noah's Flood: The Genesis Story in the Western Thought" qui relate l'histoire mythique de Noé et du Déluge. On reviendra sur cet auteur un peu plus loin.

Sans preuve de l'existence de l'Arche, les scientifiques ont recherché d'autres traces ou vestiges pouvant authentifier l'évènement du Déluge comme par exemple une montée des eaux exceptionnelle suite à un cataclysme.

Atrahasis, le Supersage, à l'origine de la légende de l'Arche de Noé. Selon une légende mésopotamienne, sur les conseils du dieu Enki (un des trois dieux membre de la triade des Annunakū), il construisit une arche et sauva les êtres vivants de la noyade.

La mention d'une inondation globale ayant détruit toute vie apparaît pour la première fois dans des textes de l'ancienne Babylone remontant entre le XXe et le XVIe siècle avant notre ère. Il existe neuf versions connues de l'histoire mésopotamienne du Déluge, chacune étant une version plus ou moins adaptée de la précédente. La plus vieille version écrite mais qui est déjà dérivée d'un récit antérieur fut rédigée en sumérien vers 1600 avant notre ère. Le héros est le roi Ziusudra (qui signifie "Jour à la vie prolongée") qui vivait dans la cité sumérienne de Nippur. L'histoire décrit comment le roi construisit un bâteau et sauva des vies, lorsque les dieux décidèrent de le détruire.

Dans une autre version, cette fois babylonienne écrite vers 1200 avant notre ère comprenant environ 1200 vers et appelée le "Poème du Supersage" ou "L'Epopée d'Atrahasis", le héros est appelé Atrahasis et l'inondation se réfère au débordement d'un fleuve (Atrahasis, tablette III, iv, lignes 6-9). Selon les experts en assyriologie, ce serait ce "Poème du Supersage" qui inspira aux prêtres le récit de Noé.

C'est à la même époque que fut probablement écrit le poème "Enuma Elish", un récit de la création du monde écrit en akkadien cunéiforme (cf. ces tablettes) qui rend hommage au dieu Marduk, le plus grand dieu babylonien qui créa les humains.

Mais la version épique la plus connue et la plus longue est "L'Epopée de Gilgamesh" dont le héros est nommé Utnapishtim (qui signifie "Il trouva vie"). La première version complète de cette épopée fut rédigée vers 1800 avant notre ère en akkadien, la langue diplomatique de l'époque qu'on parlait jusqu'au pays de Canaan, et se réfère au roi Gilgamesh, 5e roi (peut-être légendaire) de la Première Dynastie d'Uruk. Nous possédons également une copie assyrienne remontant au Xe ou XIe siècle avant notre ère. Selon la légende, c'est Ninurta (qui représente également Saturne) qui mit fin au déluge en "construisant un mur de pierre". Gilgamesh est le héros de l'épopée et non celui qui survécut à l'inondation.

Enfin, la dernière version que nous connaissons fut écrite en grec au IIIe siècle avant notre ère par un prêtre babylonien nommé Berossus, président du temple de Babylone. Il dirigeait une communauté religieuse composée de Babyloniens, de Macédoniens et de Grecs. Selon Finkel, cette version diffère peu des récits écrits près de deux millénaires auparavant.

Comme l'explique cet article comparatif ainsi que Finkel dans son livre précité, mis à part que Noé s'appelle Atrahasis sur les tablettes d'argile, on retrouve dans les deux textes la même chronologie des faits et pratiquement les mêmes mots : le même motif (les raisons du Déluge sont "expliquées" de manière aussi peu précises dans les deux écrits), le même avertissement de Dieu, la construction d'une arche, l'entrée dans l'arche, le déluge, la colombe, la sortie de l'arche, le sacrifice sur l'autel, la bénédiction et la promesse divine. Bien entendu le Coran a repris les mêmes sources.

Pour sa part, Jean Bottéro, expert en assyriologie et de formation dominicaine, confirme dans son livre "Babylone et la Bible" (2012) cette convergence entre l'Ancien Testament et la civilisation mésopotamienne.

Ce déluge fut longtemps considéré comme un mythe mésopotamien jusqu'à ce que les scientifiques le mettent en relation avec un changement du climat survenu en Asie Mineure il y a environ 7500 ans suite à la fonte des glaciers (qui suivirent la grande glaciation survenue il y a 15000 ans). Cette théorie proposée en 1993 par les géologues des fonds marins William Ryan et Walter Pitman (qui en feront un livre intitulé "Noah's Flood") montre que suite à la remontée du niveau des mers, la mer Noire s’est remplie d’eau salée et finit par déborder et inonder toutes les plaines avoisinantes sur des centaines de kilomètres à la ronde en quelques années. Une débâcle déferla sur la Mésopotamie à côté de laquelle une inondation ressemble à une flaque d'eau.

A gauche, la carte de la Mésopotamie. Le mont Aratat et la mer Noire sont situés juste au nord. Au centre, la première tablette cunéiforme du "Poème du Supersage" décrivant le Déluge. A droite, un fragment de la XIe tablette néo-assyrienne de L'Epopée de Gilgamesh (version ninivite, réf. BM K.3375, AN107404001) relatant également le Déluge (ou tablette du Déluge). Elle fut gravée en cunéiforme au VIIe siècle avant notre ère soit plus de 1000 ans après la première version de l'épopée, le récit du Déluge ayant probablement été ajouté vers le XIIIe.s. avant notre ère. Cette tablette en argile fut découverte à Ninive et mesure 15.25 x 13.33 x 3.17 cm. Documents T.Lombry et British Museum.

En 1999, l'explorateur des fonds marins Bob Ballard découvrit les vestiges d'une plage sous 150 mètres d'eau à proximité des côtes sud de la mer Noire. Les sédiments contenaient des roches et des coquillages indiquant que l'eau douce du lac avait été submergée par de l'eau de mer; les sédiments comprenaient des coquillages d'eau douce vieux de 7800 ans et des coquillages marins datant seulement de 7300 ans. Il y avait donc bien eu un lac à cet endroit avant la mer.

En Haute Mésopotamie, les effets de ce déluge furent catastrophiques et spectaculaires : le paysage fut noyé sous plus de 150 mètres d'eau ! Cette catastrophe dura plusieurs années. Ses effets restèrent dans la mémoire collective et furent intégrés au "Poème du Supersage" puis dans "L'Epopée de Gilgamesh" et donc au récit du Déluge évoqué dans la Bible. Ainsi, la métaphore de l'Arche de Noé devient une très belle mise en scène pour expliquer le "sauvetage" de ce qui deviendra le "Peuple élu" par YHWH pour reprendre l'expression des érudits juifs.

En résumé, pendant leur exil à Babylone, les Hébreux ont souvent entendu l'histoire d'Adam et Ève et du Déluge. Après leur retour à Jérusalem, à l'époque d'Esdras (Ve siècle avant notre ère), ils ont entrepris de rédiger leur propre récit mythologique pour servir de contre-histoire au puissant mythe de création babylonien afin de renforcer l'identité du peuple juif après la destruction du Temple. Mais il y a une différence majeure entre les deux traditions. Dans la légende mésopotamienne, les humains ne sont pas jugés moralement pour ce qu’ils font, alors que dans la Genèse ils sont responsables de leurs actions et de leur funeste destin. Comme le souligne Greenblatt, "Les Hébreux mettent ainsi l’ancienne histoire des origines sens dessus dessous. Ce qui était un triomphe dans Gilgamesh devint une tragédie dans la Genèse".

Nous verrons plus loin que la même mise en scène s'est vraisemblablement produite au sujet du récit du passage de la mer Rouge par Moïse et son peuple.

L'interprétation chrétienne

Le mythe d'Adam et Ève ne s'est pas arrêté là. Nous savons que les chrétiens (et les musulmans) ont également réinterprété cette histoire à leur façon. Dès le début du christianisme, les théologiens et les philosophes se sont interrogés sur les raisons pour lesquelles Dieu créa l’homme et la femme pour ensuite les chasser du Paradis et les condamner à une vie de souffrance. Les rabbins et les Pères de la Grand Église ont émis différentes opinions sur le sens de cette histoire. Certains la considéraient littéralement et donc authentique puisqu'elle avait a priori été écrite par Moïse (on y reviendra à propos des auteurs de la Torah), d'autres y voyaient une allégorie avec des éléments caractéristiques de la mythologie : un lieu hors du temps, un arbre magique, un serpent qui parle, etc. Les romains se moquaient de ce récit. En revanche, les érudits chrétiens ont défendu cette histoire sous l'argument qu'elle pouvait être interprétée de la même manière que les allégories de Platon.

A voir : La chapelle Sixtine, Rome Passion

Trois représentations du thème biblique d'Adam et Ève extrait du livre de la Genèse mais totalement en opposition. A gauche, les corps séduisants de style Renaissance peints par Albrecht Dürer en 1507. Il s'agit de deux huiles sur bois de pin de 209x81 cm chacune exposées au Musée du Prado à Madrid. L'oeuvre fut restaurée et représentée au public en 2010. Au centre, la fresque de Michel Ange (La tentation et Adam et Ève chassés du Paradis) peinte sur le plafond de la chapelle Sixtine du Vatican en 1508-1512. Selon la tradition catholique, l'arbre dont Adam cueille le fruit est également le bois dans lequel sera taillé la croix du Christ. Notez que dans cette allégorie, l'ange qui s'oppose au diable est un concept présent dès l'origine de l'humanité. A droite, gravure à l'eau-forte de Rembrandt réalisée en 1638. Très loin des canons classiques de l'idéalisation de la Renaissance, cette illustration est audacieuse par l'aspect des personnages. Elle scandalisa au XVIIe siècle et reste encore incomprise pour la majorité du public mais ne scandalise plus. Notez la présence de l'éléphant au pied de l'arbre. A l'époque, il était considéré comme un animal noble et qui joue ici le rôle d'anti-serpent, de symbole christique porteur d'espérance. Il représentait aussi une signification morale. Selon G.P. Valeriano (1556), l'éléphant possède "les attributs de la chasteté, de la mansuétude, de la munificence, de la pietas, de la religio et de la tempérance" et était aussi considéré par Pline comme "la beste la plus digne qui vive sur la terre et qui a le plus de sens". L'intrus dans la scène ajoute ainsi une leçon de psychologie conjugale doublée d’une discrète homélie sur la fidélité. Voici une analyse complète de ce tableau.

Aussi, dans les siècles qui suivirent, pour différencier l'histoire d'Adam et Ève des hérésies comme l’"Apocalypse d’Adam" (IIe.s.) qui décrit un Dieu dépassé par son oeuvre où Ève prend l'ascendance sur Adam, le philosophe juif hellénisé Philon d’Alexandrie (-25 avant notre ère à 50 de notre ère) réinterpréta les textes bibliques selon ce qu'on appelle les "catégories" de la connaissance hellénistique et proposa de prendre ce récit biblique comme une allégorie.

Plus tard, saint Augustin (354-430) réinterpréta le mythe d'Adam et Ève et développa les raisons réelles pour lesquelles ils furent chassés du Paradis. Selon Augustin, c'est la culpabilité du péché originel qui frappa l'humanité et qui par la suite pesa lourdement tout au long de l’histoire du christianisme. En effet, avant Augustin personne n’avait accordé à ce mythe une importance doctrinale. Or, Augustin fut le premier qui accusa la femme d'avoir péché en succombant aux paroles du serpent et d'avoir séduit l'homme. Autrement dit, la misogynie de l'Église et son problème avec la sexualité sont nés avec saint Augustin qui fit de la transgression d'Ève une sorte de "tare biologique" qui expliquait tous les maux de l’existence que subissaient ses descendants.

Il faudra attendre l'ouverture d'esprit et le génie des artistes de la Renaissance (XVe-XVIIe siècle) comme Dürer, Le Caravage ou Rubens pour rendre leur dignité à Adam et Ève et replacer ce récit à la place réelle qu'il n'aurait jamais dû quitter, celui d'un mythe, n'en déplaise aux Créationnistes et aux personnes sectaires notamment des Églises américaines qui interprètent encore littéralement le texte de la Genèse.

Enfin, c'est grâce au poète anglais John Milton auteur du "Paradis Perdu" (1667) que ce mythe de la création devint un conte épique exprimant la liberté fondamentale de l’homme de choisir et en particulier de désobéir aux interdits. Finalement, la lutte contre le sexisme se transforma en mouvement féministe dès la fin du XIXe siècle, un combat pour l'égalité des genres qui est toujours d'actualité.

Sodome et Gomorrhe

Le fameux pilier de la "femme de Loth" (Lldith ou Hedith) transformée en statue de sel. Il se trouve au sommet d'une falaise au-dessus d'un plateau surplombant la mer Morte. Voici une photo prise le dos à la mer Morte. Documents Dead Sea et A.Muller.

Un autre récit étrange est celui de la Genèse décrivant comment Yahvé punit son peuple pour ne pas avoir respecté la plus sacrée de toutes les lois orientales, celle de l'hospitalité. Selon la tradition, les villes de Sodome et Gomorrhe situées au sud de la mer Morte (dans l'actuelle Jordanie) furent détruites par une intervention divine par laquelle "Yahvé fit pleuvoir sur Sodome et Gomorrhe du soufre et du feu" (Genèse 19:24). Abraham aurait supplié Dieu de ne pas intervenir s'il y trouva 50 justes puis négocia pour n'obtenir que 10 justes. Mais le lendemain matin, "il vit monter du pays comme la fumée d'une fournaise" et Dieu n'avait épargné que son neveu Lot (Genèse 19:29). Selon les historiens, Sodome et Gomorrhe auraient étré détruites vers 2070 avant notre ère.

Si ce n'est la manifestation du courroux divin que réserva Dieu à son peuple livré à la débauche comme le prétend la Bible, comment deux villes peuvent-elles se retrouver en feu du jour au lendemain et l'air envahi de soufre ? En admettant que le récit repose sur des faits réels, ce qui est loin d'être démontré, deux phénomènes géologiques peuvent l'expliquer : une éruption volcanique ou des émanations de matière inflammable du sol.

Premier constat, il n'y a pas d'activité volcanique dans cette région du monde. Mais cela ne veut pas dire qu'il n'y pas eu de volcans à l'époque préhistorique. On reviendra sur cette hypothèse car cette éventuelle activité tellurique remonte à une époque bien antérieure à la période décrite dans la Genèse. Reste l'hypothèse d'une autre activité soudaine émanant du sol. Plusieurs théories ont été proposées.

Première hypothèse : le tremblement de terre

Nous savons que la région de la mer Morte se trouve sur une importante faille tectonique et on trouve dans le désert les preuves du déplacement de l'écorce terrestre. En effet, la région de la mer Morte est parcourue par une faille nord-sud qui traverse le golfe d'Aqaba, passe par la mer Morte, le fleuve Jourdain, le lac de Tibériade et se prolonge jusqu'en Turquie (cf. cette carte tectonique de l'USGS et cette coupe verticale du fossé de la mer Morte). Les lacs représentent ce qu'on appelle des "fentes d'extension" résultant du déplacement des plaques. Les plaques Ouest et Est glissent lentement l'une contre l'autre, la plaque israélienne vers le sud, la plaque jordanienne vers le nord, provoquant par ailleurs l'ouverture de la mer Rouge. Les failles sont géologiquement actives et les séismes y sont relativement fréquents avec une intensité variant entre 3 et ~5 sur l'échelle de Richter. Outre le sel (voir plus bas), le sous-sol de cette région est riche en soufre et en bitume.

Des séismites ou lits sédimentaires plissés suite au glissement rapide des couches sédimentaires de la mer Morte suivant un tremblement terre, dont la période est de ~80 ans dans cette région. Document Wooster Geologists.

Sachant que les cités de Bab edh-Dhra (Bab Adraa') et de Numeira (Numayra) située au sud-est de la mer Morte (voir plus bas) se situent précisément sur la ligne de faille, selon la théorie du tremblement de terre proposée en 1995 par Graham Harris et Anthony Beardowin (lire aussi "The Destruction of Sodom" de Graham Harris), la région étant riche en hydrocarbures, du bitume a pu remonter du sous-sol pendant un séisme. Bien qu'il existe peu de gisements naturels de bitume (l'un des rares lacs de bitume est celui de Pitch Lake à Trinidad et Tobago, cf. cette vidéo), cette matière n'est pas rare et on l'utilisa déjà 6000 ans avant notre ère pour imperméabiliser les bateaux et d'autres usages (comme colle et adhésif, pour l'embaument des momies, comme pigment noire, comme projectile enflammé, etc.). Mais comment faire brûler du bitume sachant qu'il ne s'enflamme spontanément qu'à 260°C ? Selon une théorie alternative, la pression d'un tremblement de terre forca la remonté de produits pétroliers inflammables à travers les lignes de faille. Ils s'enflammèrent ensuite et retombèrent en pluie de feu sur la campagne environnante. Dans les deux scénarii, si on cherche l'origine de l'étincelle, un éclair d'orage serait la cause la plus naturelle. Mais il faut ensuite que l'incendie se propage à toute la cité. Ce sont tout de même des conditions rarement réunies.

Parmi les auteurs antiques, Diodore de Sicile (1er siècle avant notre ère, Livre II, ch. XLVIII) décrit les éruptions de bitume dans la mer Morte qu'on peut voir depuis le rivage, de même que Strabon (1er siècle, Livre XVI, ch.II), Pline l'Ancien (c.73, Livre V, ch.XVI), Flavius Josèphe ("Antiquités Judaïques", Livre I, ch.IX et "La Guerre des Juifs", Livre IV, ch. VIII, 4) ainsi que Tacite (c.109, Livre V, ch.6-7) qui évoque le rejet de bitume et la forte densité de l'eau.

En étant très optimiste, un tremblement de terre suivi d'un épanchement de bitume ou de produit pétrolier inflammable et d'un incendie peuvent donc expliquer la destruction de ces deux villes sans qu'il faille rechercher une explication surnaturelle. La théorie du tremblement de terre est également supportée par Neev et Emery dans leur livre consacré à la destruction de Sodome, Gomorrhe et Jéricho. Néanmoins, cette théorie élude l'énigme de la statue de sel bien qu'il puisse s'agir d'une allégorie sans fondement historique.

A propos du sel et du Mont Sodome

Concernant le sel évoqué dans l'épisode de Sodome, dans un autre contexte les auteurs bibliques citent ses qualités purificatrices car il a un effet stérilisant. On sait depuis l'Antiquité que toute la région de la mer Morte (Al Mazrra) est dépourvue de végétation car le sel la rend stérile. D'où provient ce sel ? Il y a des millions d'années, la mer Morte communiquait avec la Méditerranée. Puis le niveau des océans baissa, entraînant l'isolement le mer Morte dont l'eau s'est lentement évaporée sous la chaleur du Soleil. Aujourd'hui, la salinité de la mer Morte atteint 0.27 (27% de sel) contre 0.035 en moyenne dans les océans. Avec une température moyenne annuelle de ~20°C et proche de 30°C à la surface de l'eau, on observe une forte évaporation. Les rives de la mer Morte blanchissent tandis qu'on peut observer localement des concrétions (évaporites) et des stalagmites de cristaux de sels. Actuellement, le niveau de la mer Morte diminue de 1 mètre/an. A ce rythme, si on ne la déssale pas, un jour ou l'autre la mer Morte disparaîtra.

A consulter : Dead Sea (tourisme)

A gauche, des concrétions de sel ou évaporites sur les rives de la mer Morte. A droite, la région du Mont Sodome située dans la Réserve Naturelle du Désert de Judée en Israël, au sud-ouest de la mer Morte. Documents iStock Photo et Israel for Tourists.

La mer Morte et toutes les collines proches contiennent non seulement du chlorure de sodium mais également du chlorure de magnésium, des sulfates, des carbonates et des bromures. Le Mont Sodome situé au sud-ouest de la mer Morte est une colline de sel qui s'élève à 226 m au-dessus de la mer Morte. Elle s'étend sur environ 8 km et 5 km de large. Au fil des éons, le sel s'est accumulé sur 4 km d'épaisseur et s'est mélangé à des dépôts minéraux qui se sont ensuite érodés. La chaleur souterraine a fait fondre le sel tandis que le poids des roches crée une pression qui le fait fondre sur les côtés. La région abrite également des grottes de sel évoquées dans la Bible dont certaines se sont effondrées. La plus longue grotte de sel nommée "Malham cave" s'étend sur 10 km sous le Mont Sodome et existerait depuis 7000 ans. Actuellement le Mont Sodome s'élève au taux de 1 cm/an.

Deuxième hypothèse : le Déluge

La région de Sodome serait située sur les rivages d'un ancien lac salé ayant entouré des volcans aujourd'hui submergés par la montée brutale du niveau de la mer Noire suite à l'effondrement des contreforts du Bosphore il y a environ 7500 ans. Comme évoqué plus haut, ce cataclysme majeur qui toucha toute l'Asie Mineure est évoqué dans la mythologie sumérienne qui inspira le récit de l'Arche de Noé.

D'une part, s'il existe effectivement des roches d'origine volcanique (au sens géologique) au nord de la mer ou lac de Galilée, toute la partie sud est couverte de roches plutoniques remontant à plus de 33 millions d'années (Eocène et antérieur, cf. la carte des temps géologiques). Le centre du bassin de la mer Morte est couvert de dépôts remontant au Quaternaire, c'est-à-dire formés il y a moins de 2.6 millions d'années. A part ces roches, il n'existe aucne trace prouvant l'existence de volcans éteints ou en sommeil dans la région. En revanche, il existe de nombreuses traces d'activité sismique. Comme on le voit ci-dessous, les coupes stratigraphiques montrent un affaissement du sous-sol suite au déplacement des plaques lithosphériques ainsi que l'accumulation d'une importante couche de sel depuis le Pliocène, il y a 5 millions d'années. Ces formations ne sont pas liées au cataclysme qui toucha l'Asie Mineure.

A gauche, la lithologie du bassin de la mer Morte et de la vallée du Jourdain sur 450 m de profondeur révèle la forte hétérogénéité des lieux. Au centre et à droite, coupes stratigraphiques du fossé de la mer Morte. Au centre, vue vers nord, entre le Mt Sodome et les dômes de sel de la région de Lisan (au sud-est de la mer Morte). A droite, coupe à hauteur du Mont Sodome révélant une couche de sel de plus de 4 km d'épaisseur. Documents I.Neugebauer et al. (2014), S.Gradmann et al. (2005) et Cours de géologie adaptés par l'auteur. 

D'autre part, si des eaux inondèrent la région, ce n'est pas suite au débordement de la mer Noire qui est située à plus de 1000 km de distance et séparée de la mer Morte par des reliefs. De plus, il n'y a aucune raison qu'une inondation ait détruite Sodome et Gomorrhe et préservé les autres cités installées dans la plaine. Enfin, cette théorie n'explique pas l'origine du feu.

Troisième hypothèse : l'explosion atmosphérique d'un astéroïde

En l'absence d'une source intense de chaleur et sachant qu'aucun cratère d'impact n'a été découvert en Israël ou en Jordanie, "le feu" pourrait provenir du ciel. En effet, il faut expliquer comment une région fertile comme Bab edh-Dhra située à l'est de Lisan (au sud-est de la mer Morte, voir la carte plus bas) où les chercheurs découvrirent de nombreuses traces de céréales et de fruits (blé, orge, dates, prunes, pêches, raisins, figues, pistaches, amandes, olives, pois chiches, citrouille, melon d'eau, etc), s'est retrouvée du jour au lendemain avec des centaines de milliers de cadavres, couverte de cendres et aujourd'hui quasiment désertique. Si le climat dans cette région du monde s'est fortement asséché en 3500 ans et explique l'aridité actuelle des lieux, cela n'explique pas cette hécatombe, ni les cendres et une destruction aussi violente.

En prospectant les cités de Bab edh-Dhra et Numeira et les autres cités situées au sud-est de la mer Morte (voir plus bas), les archéologues de l'Expédition de la Plaine de la Mer Morte (EDSP) ont découvert des milliers de tombes. Dans le cimetière des trois principales cités, les archéologues ont dénombré environ 500000 squelettes humains. Ensemble, ces trois cimetières abritent les squelettes d'environ 1.5 million de personnes !

Selon Michael D. Coonan de l'Université d'Harvard, les ruines de Numeira montrent des signes évidents de plusieurs destructions. "La première phase d'occupation fut détruite par le feu : les murs et les pièces qui se sont effondrés sur les débris de destruction cendreux étaient constitués d’une quantité considérable de débris de briques de terre crue, de nombreuses grosses poutres en bois ainsi que d'herbes et de roseaux carbonisés toujours attachés par les cordes qui les avaient maintenus en place comme du chaume." (cf. ASOR, 1984, 225, p79, voir aussi ABR).

Plus étonnant, des zones entières sont couvertes d'une épaisse couche de cendre spongieuse. Selon Coonan, "plus de 20 couches alternées de paillettes et de matériaux carbonisés suggèrent des activités saisonnières. Au-dessus de la couche finale se trouvait une épaisse couche de cendres (de 0.1 à 0.5 mètre), dans laquelle on retrouva les squelettes de deux hommes matures ayant péri lors la destruction finale de la ville." (cf. ASOR, 1984, 255, p80).

A voir : Dead Sea: East Side

Aspect du site archéologique de Bab edh-Dhra, respectivement en direction de la mer Morte (gauche) et sa partie Ouest (droite) révélant des ruines en pierre, des tombes et des murs de brique datant de l'Âge du Bronze Ancien Époque III (c.2200 ans avant notre ère). Documents Bibleplaces.

La datation au radiocarbone indique que cette première destruction eut lieu vers 2600 avant notre ère et serait l'œuvre des Mésopotamiens. Par la suite, pour éviter une autre tragédie de ce type, les habitants ont remplacé l'enceinte extérieure faite de briques de terre crue par un mur en pierre et ont construit une tour de guet.

Un rapport ultérieur de Coogan fait référence à la deuxième destruction, qui cette fois fut fatale à ses habitants. Dans les quartiers d'habitation "les principales surfaces de travail, avec des variations minimes d'une pièce à l'autre, ont été scellées par des débris de destruction épais, notamment du bois d'oeuvre calciné et des couches de cendre." (BASOR 240: 43,44).

Selon la datation au radiocarbone, Bab edh-Dhra fut détruite à la fin de la période du Bronze Ancien III, c'est-à-dire vers 2350 avant notre ère. Numeira fut totalement détruite vers 2300 ±50 ans avant notre ère. Le type de poterie gisant sur le sol des maisons confirme que la cité fut détruite en même temps que Bab edh-Dhra (cf. Rast et Schaub, 1980, 240, p45). Une couche épaisse de débris brûlés fut trouvée dans presque toutes les zones excavées (cf. Rast 1981, 254, p41; Archeology, 1987, 47). Michael Coogan décrit les lieux : "Sous la couche arable (sol du désert) et un sol sableux naturellement soufflé par le vent, toute la zone était recouverte par les débris de cendres provenant de la destruction finale de la ville jusqu'à 0.40 m de profondeur. Ces cendres contenaient des fragments de poutres en bois qui avaient soutenu les toits des habitations et reposaient immédiatement sur la dernière couche de chaque pièce, scellant ainsi le matériau situé en dessous. Il arriva fréquemment que des débris de briques en terre recouvraient les cendres, résultant de l’effondrement des superstructures en briques de terre après la conflagration finale." (cf. ASOR, 1984, 255, p76).

Plus surprenant, il existe une corrélation qui permet d'établir un lien entre le récit biblique et les découvertes archéologiques : c'est la saison durant laquelle l'évènement catastrophique s'est produit. Dans les ruines bien conservées de Numeira, en 1977 les archéologues ont notamment découvert dans une grande cache (Locus 17 de SE 3/1) des raisins entiers. Selon William Rast, il est remarquable que les raisins aient été préservés même avec leur peau (pellicule), en raison peut-être de la matière dont la combustion s'est produite suivie par l'effondrement de l'habitation qui scella ces éléments (cf. W.Rast, 1981, p43). Bien que les cités de Salamis, Hesban et Jéricho aient préservées des raisins entiers carbonisés, la taille du "trésor" de Numeira est suprenante avec plus de 700 raisins entiers, ce qui est très rare (cf. McCreery 1981, p168). Le fait que les raisins soient intacts indique qu'ils ont été fraîchement récoltés. Dans le climat chaud de la vallée de la mer Morte, la récolte des raisins a lieu plus tôt que d’autres régions du pays, à la fin du printemps ou au début de l'été. Cette donnée ajoute un élément chronologique intéressant. Toutefois, contrairement à ce que certains chercheurs ont écrit, la saison n'est pas mentionnée dans le texte biblique correspondant (Genère 18:10 et 18:14).

Comment expliquer la destruction de deux cités à la même époque, l'éboulement de lourds murs d'enceinte en pierre, la calcination et la présence d'une aussi importante couche de cendres ? Si des incendies suivant une bataille peuvent faire beaucoup de dégâts et laisser des traces noires sur les ruines, ils ne produisent jamais autant de cendres. L'origine serait-elle extérieure ?

Une théorie audacieuse mais réaliste propose qu'un astéroïde dense de quelques mètres de diamètre explosa en altitude, créant une boule de feu accompagnée d'un violent souffle et d'éjecta, "la pluie de soufre et de feu" évoquée dans la Bible. Une telle explosion, comme celle de la Tunguska ou de Tchéliabinsk libère suffisamment d'énergie pour calciner tout être se trouvant sous l'hypocentre, brûler ou pulvériser les habitations, briser des roches, faire fondre le sable et le transformer en verre comme on en trouve sur le site d'impact de certains météorites (cf. le verre de Lybie) ou sur le site de la première explosion nucléaire dans le désert d'Alamogorno en 1945 (cf. la trinitite).

A voir : Le Mont Sodome, Israël, Google Maps

A gauche, explosion aérienne (microburst ou airburst) d'un missile de croisière Tomahawk BGM 109 portant une charge de 1000 lbs (450 kg) lancé depuis un sous-marin américain sur une cible statique (un avion RA-5C Vigilante hors service posé au sol). Voici la séquence originale. A droite, explosion d'une charge atomique de ~15 kT lors du test Smoky dans le Nevada en 1957. La bombe explosa à ~200 m d'altitude. Dans les deux cas, c'est ce genre de boule de feu (300000°C dans un rayon de 17 m autour de l'hypocentre) qui se transforme au bout de quelques secondes en champignon de chaleur et le souffle qui l'accompagne à plus de 100 km/h qui sont destructeurs. Un petit astéroïde ou un fragment de comète explosant à quelques kilomètres d'altitude (8-10 km) produirait un effet similaire bien que centuplé et la radioactivité en moins, ce qui explique les dégâts constatés à Tunguska en 1908. Documents DOD/FAS et DIMOC.

Si l'explosion d'un astéroïde est plausible, encore faut-il le prouver. Une équipe d'archéologues comprenant Steven Collins, directeur du Collège Universitaire et d'Histoire Biblique Veritas International (VIU) de Californie, Phillip Silvia de la Trinity Southwest University d'Albuquerque au Nouveau Mexique et des chercheurs du Département des Antiquités de Jordanie a justement découvert dans les ruines de la cité antique de Tall el-Hammam située au nord-est de la mer Morte, à ~20 km au sud-ouest d'Amman en Jordanie des artefacts très significatifs. Parmi les dizaines de milliers de tessons de poteries récoltés au cours des missions archéologiques, les chercheurs ont découvert des tessons vitrifiés, du zircon incorporé dans les poteries fut transformé en gaz et des murs d'enceinte effondrés. Le même chaos et ce qu'on soupçonne être une exposition à une forte chaleur fut observé dans 120 autres lieux plus petits situés dans la région de Middle Ghor. Selon Silvia, le bouleversement aurait touché entre 40000 et 65000 villageois.

En novembre 2018, au cours du meeting annuel de l'American Schools of Oriental Research (ASOR) qui s'est tenu à Denver, Collins annonça que ces artefacts dataient d'environ 1700 avant notre ère, une période compatible avec la fin de l'Exode (XIIIe siècle avant notre ère). Selon Silvia, les minéraux vitrifiés indiquent qu'ils furent exposés à une température supérieure à 4000°C. Il s'agirait des conséquences de l'explosion d'un météoroïde dans les basses couches de l'atmosphère, peut-être à 1 km d'altitude, qui détruisit instantanément toute vie sur une surface de 500 km2 (env. 25 km de large) correspondant à l'étendue de la région de Middle Ghor (cf. P.Silvia et al. et ScienceNews, 2018). Par comparaison, l'explosion de la Tunguska en 1908 détruisit 2150 km2. Silvia et ses collègues soupçonnent également que le souffle de l'explosion projeta une saumure bouillante de sels anhydres (un mélange de sels et de sulfates) de la mer Morte sur les terres agricoles autrefois fertiles. Cela pourrait expliquer l'étrange passage biblique où la femme de Loth fut transformée en statue de sel (Genèse 19:26, Sagesse 10:7, Luc 17:32). Cet évènement aurait mis fin à la civilisation de l'Âge du Bronze dans cette région.

Prospections archéologiques au NE de la mer Morte : Tall el-Hammam

Prospections archéologiques dans la plaine SE de la Mer Morte : Bab ed-Dhra - Numayra, EDSP

A gauche, le site de Tall el-Hammam situé au NE de la mer Morte prospecté par l'équipe de Phillip Silvia en 2011. A droite, quelques tessons de poterie vitrifiés découverts sur le site. Cela signifie que le matériau fondit à plus de 4000°C, une technologie inconnue à l'Âge du Bronze. Documents Phillip Silvia et al. (2018).

Se fondant sur 25 indicateurs géographiques bibliques trouvés dans la région, dans son livre "Discovering the city of Sodom" (2013), Collins déclare qu'il est persuadé que Tall el-Hammam est la Sodome biblique et non pas le site traditionnel situé ~100 km plus au sud, dans la région de Lisan comme indiqué sur les deux cartes ci-dessous. Mais la majorité des experts ne partagent pas son point de vue. Pour comprendre cette divergence d'opinion, il fut se replonger dans l'histoire biblique et les confronter aux données archéologiques.

Dans le livre de la Genèse, les auteurs utilisent le nom de "Kikkar" signifiant "rond" en hébreu pour nommer une plaine presque circulaire située juste au nord de la mer Morte que la tradition appelle "le disque du Jourdain" (Genèse 13:10-12, 19:17, 19:25-29) mais que des traducteurs ont erronément traduit par "plaine du Jourdain". Certains experts favorables à la "théorie du Nord" comme Collins pensent que ce "disque" délimite les cités de Jéricho (O), Zeboiim et Admah (E) ainsi que Sodome et Gomorrhe (SE) parmi d'autres, dont Bab edh-Dhra. Mais ceux favorables à la "théorie du Sud" considèrent que ces cités se situaient plus au sud de la mer Morte, entre Lisan et El-Ghor. Bref, on ne sait pas exactement où se trouvaient réellement ces cités, ce qui ajoute à la confusion et aux interprétations biaisées.

Localisation présumée au nord de la mer Morte du "disque du Jourdain" ou "Kikkar" englobant les cités évoquées dans la Genèse. Document Biblos adapté par l'auteur.

Il est vrai que le récit de la Genèse mentionne la "vallée du Jourdain" conjointement avec "Sodome et Gomorrhe jusqu'à Tsoar" (Genèse 13:10-12). Que le lieu soit situé en Jordanie est correct quant à la situation du district; ainsi le Jourdain qui marque aussi la frontière des deux pays cesse là où il entre dans la mer Morte et ne peut exister au sud de ce point. Cependant, les sites archéologiques datant de l'époque biblique, c'est-à-dire du Bronze Ancien et du Bronze Moyen (mais la rédaction des textes est plus tardive, voir page suivante), font défaut dans cette région. De plus, les caractéristiques géologiques attribuées à la région entourant les villes de la "plaine", telles que le bitume et le sel (Genèse 14:10, 19:26) ne se trouvent qu'au sud de Lisan. Par conséquent, ces faits historiques plaident en faveur de la "théorie du Sud" : Sodome serait située au sud-est de la mer Morte, dans la région de Lisan, au sud-est de la ville jordanienne actuelle de Gawr al-Mazraah (ce que disent également les encyclopédies bibliques puisqu'elles puisent aux mêmes sources documentaires).

Pour appuyer la "théorie du Sud", dans la région de Lisan des archéologues découvrirent dans les années 1920 les ruines de deux cités ravagées par un feu intense décrit plus haut : Bab edh-Dhra située sur la rive sud du Wadi de Kerak et qui serait l'une des cinq "cités de la plaine" mentionnée dans la Genèse et Numeira qui donna son nom au Wadi du même nom, située à 13 km au sud de Bab edh-Dhra et caractérisée par son Sîq sinueux (un défilé rocheux) qui rappelle l'entrée de Pétra. Dans ces deux cités, les archéologues excavèrent des centaines de tombes juives et d'innombrables poteries et d'objets funéraires au point que le site fit l'objet de pillages dans les années 1990.

Mais ce qui suscita encore plus la curiosité des chercheurs est le fait que dans les deux cités antiques, on observe une régression de la civilisation locale avec la destruction ou l'abandon des lieux par leurs habitants qui sont retournés vers un mode de vie plus simple pastoral, nomade ou sédentaire. Ajoutés ces indices aux couches de cendres et à la matière vitrifiée, certains archéologues se sont demandés si on avait découvert les véritables Sodome et Gomorrhe ?

Comme évoqué plus haut, Bab edh-Dhra et Numeira furent détruite vers 2350 avant notre ère, avec un emarge d'erreur d'envion 50 ans. Leur destruction à la même époque est peut-être le résultat d'une invasion ou d'une guerre de chefferies. Mais c'est peut être aussi le résultat d'une catastrophe naturelle qui tua pratiquement tous les habitants et empêcha les survivants de revenir sur leurs terres, ce que les juifs interprétèrent comme une malédiction ayant frappé la région. Un évènement céleste comme l'explosion d'un astéroïde touchant simultanément les deux cités serait une raison toute indiquée.

Localisation de la région de Lisan au SE de la mer Morte où la Genèse semble situer Sodome ainsi que Gomorrhe, Bab edh-Dhra, Numeira ainsi que Tsoar et d'autres cités antiques un peu plus au sud dans la plaine d'El-Ghor. Documents Biblos et EDSP adaptés par l'auteur.

Mais Kris J. Udd de l'Université Andrews ainsi que d'autres chercheurs ne partagent pas cette conclusion. Dans une étude de 194 pages publiée en 2011 basée sur de très nombreuses données et recoupements, Udd confirme que Bab edh-Dhra et Numeira seraient deux des cités de la "plaine" mais il n'affirme pas qu'il s'agit respectivement de Sodome et Gomorrhe. En revanche, il conclut surtout que la destruction de Numeira serait survenue 200 ans avant celle de Sodome (estimée en 2070 avant notre ère), ce qui remet en question l'hypothèse de l'explosion d'un astéroïde.

D'autres chercheurs se basant sur la chronologie biblique prétendent aussi que les destructions de Bab edh-Dhra et de Numeira eurent lieu à 230-280 ans d'intervalle et ne peuvent donc pas avoir été détruites au cours du même évènement. Mais dans ce cas, sachant qu'il s'agit d'une source biblique, se pose la question de la véracité des données, c'est-à-dire leur fiabilité et leur qualité (cf. les Big Data), une dimension essentielle et "hors contrôle" qu'il faut cerner pour éviter les erreurs d'interprétations.

Toutes ces études se basent sur des datations au radiocarbone de couches géologiques ou d'artefacts recoupées avec des données historiques (les périodes des dynasties régnantes), culturelles (des annales, des monuments, l'art, etc.) ou d'autres sources qui se résument malheureusement parfois à des estimations de dates fondées sur des documents... bibliques. Même si la datation au radiocarbone la plus précise présente une incertitude de 50 ans pour la fin de l'Âge du Bronze au Moyen-Orient (Époque III, entre 2400-2000 avant notre ère), la combinaison des incertitudes sur l'ensemble des données élargit la marge d'erreur, donnant finalement un intervalle qui peut dépasser 300 ans selon les études, rendant les destructions de Bab edh-Dhra et de Numeira contemporaines. On ne peut donc pas écarter l'hypothèse de l'astéroïde aussi simplement.

En fait nous n'avons pas (encore) suffisamment de preuves pour affirmer que ces cités furent détruites par l'explosion d'un astéroïde ni que ces ruines seraient celles de Sodome et Gomorrhe. De plus, il peut encore exister de nombreuses cités en ruine sous le sable d'Israël ou de Jordanie. Mais si un astéroïde explosa effectivement près de la mer Morte, on parle de mégatonnes d'énergie libérée, environ 200 fois l'explosion d'Hiroshima. Les dégâts d'une telle explosion sont compatibles avec le récit biblique de la destruction de Sodome et Gomorrhe.

A voir : Sodom & Gomorrah - true location found - Ross Patterson

Dans ces trois hypothèses il n'a pas fallu d'intervention divine pour que ces villes tombent en ruine. Mais tout bien considéré, s'il faut bâtir une belle histoire, les premiers rédacteurs de la Torah avaient tout intérêt à inventer et tout au mieux à embellir et détourner les faits originaux pour asseoir leur nouvelle théologie. On y reviendra.

Quant aux miracles et autres mystères relatés dans l'Ancien Testament, les exégètes et les scientifiques reconnaissent que les textes bibliques peuvent aussi être interprétés à plusieurs niveaux. Tous ceux qui ont étudié la Bible savent que dans l'Antiquité, dans tout le Moyen-Orient le "miracle" était considéré comme une figure de style plutôt qu'une réalité, comme aujourd'hui la métaphore ou l'analogie peut éclairer son sujet. On reviendra sur le sujet à propos des miracles et des apparitions attribués à Jésus.

Conclusions préliminaires et suite des investigations

Au vu de tous ces problèmes d'interprétations et des incohérences voire des erreurs relevées dans l'Ancien Testament, comment pourrait-on encore affirmer que la "Bible contient la Vérité" comme on le prétendait jusqu'au début du siècle dernier et serait comme certains le croient encore, la transcription de la parole de Dieu ? À moins d'avoir une vision dogmatique et de refuser de remettre ses croyances en question comme s'y refusent les juifs et les chrétiens pratiquants, d'un point de vue scientifique cette affirmation est impossible à soutenir. Nous verrons que cette conclusion s'applique également aux récits sur la naissance du judaïsme - la partie de l'Ancien Testament décrivant l'histoire du peuple juif entre l'Exode et la destruction du second Temple - ainsi qu'au Nouveau Testament.

Mais il est probable que certains croyants littéralement endocrinés dans leur foi ne soient pas encore convaincus par les quelques preuves que nous avons présentées qui ne sont finalement extraites que des chapitres les plus anciens de la Bible que certains admettent du bout des lèvres relever de la légende. A leur intention et pour taire certaines rumeurs, nous allons donc poursuivre nos investigations en analysant les textes plus récents et démontrer par quels tours de force intellectuels les éditeurs des récits bibliques sont parvenus à convaincre leurs contemporains et leurs descendants de leur "bonne foi"...

Bien que les preuves historiques et matérielles nous manquent encore pour étayer tous les comptes-rendus bibliques, grâce à la découverte de nombreuses tablettes d'argile, de manuscrits apocryphes et de preuves archéologiques, nous avons aujourd'hui une meilleure compréhension de la Bible qu'au siècle dernier. Grâce à toutes ces données, les archéologues, les linguistes, les épigraphistes, les exégètes, les historiens et les experts des civilisations du Moyen-Orient sont capables d'identifier dans les récits bibliques ceux qui relèvent de la légende et ceux faisant référence à des faits historiques. Voyons ces différents récits et tentons de vérifier leur authenticité en commençant par les plus anciens et relatifs à l'histoire des patriarches.

A lire : Les patriarches et l'Exode

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