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La Bible face à la critique historique

La constitution des livres canoniques (II)

Influences et interpolations

La critique textuelle montre que les auteurs apostoliques des Évangiles, des Actes des Apôtres et du livre de l'Apocalypse se sont inspirés de la Bible hébraïque. Après tout, cela va de soi; les apôtres et les premiers disciples chrétiens sont des juifs de confession judaïque qui ont vécu toute leur vie dans l'esprit de la Torah et des enseignements religieux. Les notions séculaires de Messie, Fils de l'homme, des Justes, de la puissance divine et de la Fin des Temps évoquées par les prophètes leurs sont donc familières.

A. Influence de la tradition judaïque

Un cas particulièrement révélateur de la censure de l'Église romaine (comme du clergé judaïque) est l'absence du livre d'Enoch (Enoch est le grand-père de Mathusalem, cf. Genèse 5:18-24) dans les canons des deux confessions. Or, si on lit les Évangiles, il apparaît que Matthieu, Marc et Jean se sont inspirés de ce livre pour compléter plusieurs récits de leur évangile (et il n'agit pas de passages communs à deux ou trois d'entre eux). En fait, dans sa version la plus complète utilisée par l'Église d'Ethiopie, le livre d'Enoch comprend 5 livres : Le livre des Veilleurs divisé en deux parties (versets 6-11 et 12-36), le livre des Paraboles (verset 37-71), le livre de l'Astronomie (versets 72-82), le livre des Songes (versets 83-90) et l'Epître d'Enoch (versets 91-107). Les trois premiers sont précédés par une introduction (versets 1-5). Ces cinq livres furent composés entre l'an 200 et l'an 30 avant notre ère. Le livre que les apôtres ont le plus consulté est le livre des Paraboles qui évoque la Fin des Temps et le Jugement Dernier, un thème familier des gnostiques apocalyptiques.

Le livre d'Enoch fut déclaré hérétique par les Pères de l'Église au IIIe siècle car il développe le chapitre 6 de la Genèse, disant en suspens que les fils de Dieu (les anges) se révoltèrent contre lui et descendirent sur Terre pour épouser les filles des hommes qui leur donnèrent des enfants. Disparu jusqu'au XVIIIe siècle, le livre d'Enoch réapparut en Ethiopie et fut ensuite traduit par un faussaire. Mais étant donné qu'un autre exemplaire datant de l'an 200-300 avant notre ère fut découvert parmi les Rouleaux de la mer Morte, les historiens - et en principe l'Église - ne peuvent pas l'ignorer.

Selon certains auteurs, le livre d'Enoch aurait été le livre favori de Jésus à l'époque où il fréquentait la communauté nazôréenne et les Esséniens avec Jean-Baptiste. Mais cette théorie est purement spéculative car aucune parole de Jésus ou des apôtres ne confirme qu'il fréquenta des Esséniens. On y reviendra.

Voici quelques exemples d'emprunts au livre d'Enoch par les évangélistes :

Livre d'Enoch

Livres apostoliques

Enoch 98:3 : "Leur esprit sera jeté dans une fournaise de feu."

Matthieu 13:42, 50 : "Ils les jetteront dans la fournaise ardente."

Enoch 62:5 : "Quand ils verront le Fils de l’homme assis sur le trône de sa gloire."

Matthieu 19:28 : "Lorsque, au jour du renouvellement, le Fils de l’homme sera assis sur le trône de sa gloire."

Enoch 38:2 : "Il eût mieux valu pour eux qu’ils ne fussent pas nés."

Matthieu 26:24 : "Mieux vaudrait pour lui que cet homme-là ne fût pas né."

Enoch 2:4 : "Tous [les justes] seront des anges dans le ciel."

Marc 12:25 : "Ils sont comme les anges dans le ciel."

Enoch 69:27 : "La somme du jugement a été donnée au Fils de l’homme."

Jean 5:22 : "II a donné au Fils le jugement tout entier."

Enoch 48:4 : "Il [le Messie] sera la lumière des peuples."

Jean 8:12 : "Jésus leur parla de nouveau, disant : Je suis la lumière du monde."

Enoch 39:5 : "Là mes yeux virent leurs habitations (des justes) au milieu des anges de sa justice."

Jean 14:2 : "Il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père..., je vais vous y préparer une place."

Enoch 53:6 : " Le Messie est appelé “le Juste”."

Actes des Apôtres 3:14 : "Le Christ est appelé “le Juste”."

Ceci dit, on trouve également des extraits du livre d'Enoch dans l'Epître de Jude. On trouve par exemple le passage suivant dans le premier livre Enoch : "Énoch aussi, le septième depuis Adam,[...] a prophétisé à ceux-ci, en disant : Voici, le Seigneur est venu au milieu de ses saintes myriades, pour exercer un jugement contre tous,... (1 Enoch 60:8 et 1:9). Jude écrit : "Enoch aussi, le septième depuis Adam, a prophétisé à ceux-ci, en disant : Voici, le Seigneur est venu au milieu de ses saintes myriades, pour exercer un jugement contre tous,..."(Jude 14-15).

Mais le livre d'Enoch lui-même serait inspiré de la tradition orale juive tel que le Deutéronome, le cinquième livre de la Torah, la retranscrite dans lequel on retrouve par exemple l'expression "saintes myriades" : "Et il est sorti du milieu des saintes myriades..." (Deutéronome 33:2).

B. Influences profanes

Les Évangiles montrent également que les auteurs furent influencés (et ce n'est pas au conditionnel) par des récits profanes. Parmi les plus révélateurs et surprenants, il y a par exemple les "Histoires" de l'historien et sénateur romain Tacite (58-120) qui évoque les miracles de Vespasien (9-79 de notre ère) à l'époque où il était encore prince et proconsol d'Afrique (de 63-68 puis empereur de Rome de 69 à 79), faits que relate également le romain Suétone (70-122) dans les "Vies des Douze Césars".

Aureus d'or frappé en 76 de notre ère à l'effigie de l'empereur Vespasien. Cette pièce de 7.50 g et 19 mm de diamètre vaut 25 deniers d'argent ou 100 sesterces soit l'équivalent de 76 €. Elle se négocie de nos jours à près de 6900 € aux enchères, plus frais, soit 26 fois le prix de l'or ! Document Numisbids.

Pour rappel, c'est Vespasien qui fut à la tête de la campagne de Judée en 67-69 et détruisit Jérusalem puis Massada. On y reviendra. Quelques années auparavant, il aurait fait des miracles au sens propre. Ce sujet particulier mérite d'être évoqué car toutes ses biographies ne le mentionnent pas, probablement à juste titre.

Ainsi, dans ses "Histoires", Tacite écrit : "Pendant les mois que Vespasien passa dans Alexandrie, pour attendre le retour périodique des vents d'été et la saison où la mer devient sûre, plusieurs prodiges arrivèrent, par où se manifesta la faveur du ciel et l'intérêt que les dieux semblaient prendre à ce prince. Un Alexandrin, homme du peuple, connu pour avoir perdu la vue, se jette à ses genoux et implore en gémissant un remède à son mal. Il se disait envoyé par une révélation de Sérapis, la principale divinité de cette nation superstitieuse, et il conjurait l'empereur de daigner lui humecter les joues et les yeux avec la salive de sa bouche. Un autre, perclus de la main, demandait, sur la foi du même dieu, que cette main fût foulée par le pied de César. Vespasien les repoussa d'abord avec moquerie. Comme ils insistaient, le prince hésita : tantôt il craignait le reproche d'une crédule présomption, tantôt l'ardeur de leurs prières et les flatteries des courtisans lui donnaient de la confiance. [...] Vespasien, plein de l'idée que tout est possible à sa fortune, et ne voyant plus rien d'incroyable, prend un air satisfait, et, au milieu d'une foule attentive et curieuse, il exécute ce qui est prescrit. À l'instant la main paralysée est rendue à ses fonctions, et le jour brille aux yeux de l'aveugle. Ces deux prodiges, des témoins oculaires les racontent encore aujourd'hui que le mensonge est sans intérêt" (Histoires, Livre IV, 81).

Par comparaison, Marc écrit : "Ils se rendirent à Bethsaïda ; et on amena vers Jésus un aveugle, qu'on le pria de toucher. Il prit l’aveugle par la main, et le conduisit hors du village ; puis il lui mit de la salive sur les yeux, lui imposa les mains, et lui demanda s’il voyait quelque chose. Il regarda, et dit : J'aperçois les hommes, mais j'en vois comme des arbres, et qui marchent. Jésus lui mit de nouveau les mains sur les yeux ; et, quand l’aveugle regarda fixement, il fut guéri, et vit tout distinctement" (Marc 8:22-26).

On retrouve un récit similaire chez Matthieu avec la même incrédulité (apparente) de Jésus : "Etant parti de là, Jésus fut suivi par deux aveugles, qui criaient : Aie pitié de nous, Fils de David ! Lorsqu'il fut arrivé à la maison, les aveugles s'approchèrent de lui, et Jésus leur dit : Croyez-vous que je puisse faire cela ? Oui, Seigneur, lui répondirent-ils. Alors il leur toucha les yeux, en disant : Qu'il vous soit fait selon votre foi. Et leurs yeux s'ouvrirent. Jésus leur fit cette recommandation sévère : Prenez garde que personne ne le sache. Mais, dès qu'ils furent sortis, ils répandirent sa renommée dans tout le pays" (Matthieu 9:27-31).

L'édition de "Vita Caesarum" ou les "Vies des Douze Césars" de Suétone de 1775.

Dans son livre "Recensione et cum animadversionibus Vita Caesarum" présenté à droite, c'est-à-dire la récension (critique) et les observations (les reproches) de la vie des Césars alias les "Vies des Douze Césars", Suétone écrit : "Deux hommes du peuple, l'un aveugle et l'autre boiteux, se présentèrent devant son tribunal, le priant de les guérir, sur l'assurance que Sérapis leur avait donnée pendant leur sommeil, que l'un recouvrerait la vue, si l'empereur voulait imprégner ses yeux de salive, et que l'autre se tiendrait ferme sur ses jambes, s'il daignait le toucher du pied. Vespasien, n'augurant aucun succès d'une telle cure, n'osait pas même l'essayer. Ses amis l'encouragèrent. Il fit donc l'une et l'autre expérience devant le peuple assemblé, et réussit." (ch.VIII.VII:5-6).

Par comparaison, Jean écrit : "Jésus vit, en passant, un homme aveugle de naissance. [...] 'Pendant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde'. Après avoir dit cela, il cracha par terre et fit de la boue avec sa salive. Puis il appliqua cette boue sur les yeux [de l'aveugle] et lui dit : 'Va te laver au bassin de Siloé', nom qui signifie 'envoyé'. Il y alla donc, se lava et revint voyant clair." (Jean 9:1; 5-7).

Cela ne vous rappelle-t-il pas quelqu'un ? Même si la similitude entre les textes est frappante, en théorie il n'est même pas obligatoire que les apôtres ou les rédacteurs les représentant aient lu ces livres (probablement rédigés vers l'an 85-100) car le bouche-à-oreille se propageait très vite de la cour d'Alexandrie ou de Rome jusqu'en Palestine. Dans tous les cas le prince aurait réalisé ces "miracles" avant l'an 68 ce qui veut dire que les apôtres ont eu le temps d'entendre parler de ces prodiges. Mais cela n'implique pas que Jésus n'en n'aurait pas réalisé à son tour. Juste que ces coïncidences soulèvent des questions sur l'autenticité des miracles attribués à Jésus. On reviendra sur le sujet.

Le livre de l'Apocalypse

Le livre de l'Apocalypse (ou de la Révélation) est le dernier des 27 livres du canon du Nouveau Testament et le 66e livre biblique. Selon le préambule, l'oeuvre aurait été rédigée par Jean vers la fin du Ier siècle pendant son exil sur l'île de Patmos, en Grèce. Mais en réalité, rien n'atteste que l'apôtre Jean et Jean de Patmos sont la même personne. De plus, le livre de l'Apocalypse n'est pas signé et cela l'Église primitive l'a certainement notée lors de l'élaboration du canon mais une fois de plus, elle passa ce problème sous silence. Vu son origine douteuse, certaines Églises et notamment syriaque comme la Peshitta, l'a exclu de son canon jusqu'à la révision de Thomas d'Harkel en 616 de notre ère.

Ce livre divisé en 22 chapitres illustre la Fin des Temps sous forme d'une allégorie décrivant le combat et le triomphe du Bien sur les forces du Mal. Relativement ésotérique, il faut être initié pour en compendre le sens à la première lecture.

Sur le plan théologique, il faut le considérer comme symbolisant le drame qui pourrait toucher l'humanité lors du Jugement Dernier si les hommes désobéissent à Dieu. Heureusement mais on ne le souligne pas assez, l'histoire se termine bien car Jean précise que Jésus sauve l'humanité : "Puis je vis descendre du ciel un ange, qui avait la clef de l'abîme et une grande chaîne dans sa main. Il saisit le dragon, le serpent ancien, qui est le diable et Satan, et il le lia pour mille ans"(Ap. 20:1-2). Mieux encore, "Quand les mille ans seront accomplis, Satan sera relâché de sa prison [...] Et le diable, qui les séduisait, fut jeté dans l'étang de feu et de soufre, où sont la bête et le faux prophète. Et ils seront tourmentés jour et nuit, aux siècles des siècles" (Ap. 20:7; 20:10). L'Apocalypse n'est donc pas le synonyme ni même le résultat de catastrophes naturelles ou de guerres comme le pensent certains groupes de fanatiques.

Selon plusieurs études, le livre de l'Apocalypse contiendrait des adaptations d'anciens textes pré-chrétiens d'origine juive remontant à l'époque de Jean le Baptiste et des communautés de Qumrân ainsi que des textes plus anciens de quelques siècles appelés "Embedded Texts" (Textes incorporés) ou "Ur-Texts"[2]. Ainsi, on ne peut pas s'empêcher de rapprocher les paroles de ce livre de certaines prophéties de Daniel concernant l'Apocalypse et la Fin des Temps qui rappelons-le furent probablement écrites entre les IIIe et IIe siècles avant notre ère. Mais il existe bien d'autres références à la tradition juive antique.

En 1974, l'évangéliste et bibliste George R. Beasley-Murray (1916-2000) montra dans le chapitre "How Christian is the Book of Revelation?" du livre de Robert Banks "Reconciliation and Hope" qui fut réédité en 2006 de quelle manière Jean adapta un texte hébraïque ancien afin qu'il devienne le livre de l'Apocalypse chrétien. A l'époque, son étude fut très mal reçue et pour ainsi dire personne ne crut sa théorie. Près d'une génération plus tard, dans son livre "Revelation" (1995), la bibliste Josephine Massyngberde Ford (1929-2015) de l'Université de Notre-Dame décrivit en détails la symbolique du livre de l'Apocalypse et établit à son tour un lien probable entre le texte et certaines sources pré-chrétiennes. Mais sa théorie fut également très critiquée par ses collègues. Or il s'avéra finalement que l'hypothèse de Besley-Murray et de Massyngberde Ford serait bien fondée. En effet, plus récemment Hershel Shanks éditeur de la "Biblical Archaeology Review" et l'archéologue bibliste James Tabor déjà cité ont également montré que cette théorie est supportée par quelques preuves archéologiques et la critique des textes. Voyons quelques exemples de ces emprunts ou de ces influences antiques, une théorie qui fait encore l'objet de controverses vu le faible nombre de preuves rassemblées à ce jour.

1. Inflluence juive pré-chrétienne

Au chapitre 5 de l'Apocalypse, Jean nous est présenté avec une image apocalyptique de la délivrance du Messie, dépeint par le symbole de l'Agneau. Dieu sur son trône tient dans sa main un rouleau sacré scellé de sept sceaux. Ce parchemin représente soit le contrat de l'alliance du peuple juif avec Dieu soit un testament déclarant sa volonté de conférer le royaume à l'humanité (dont le sens est équivalent). Le texte dit en résumé :

L'agneau et les sept sceaux de l'église St Isidore de Grand Rapids, dans le Michigan (USA).

"Puis je vis dans la main droite de celui qui était assis sur le trône un livre écrit en dedans et en dehors, scellé de sept sceaux. Et je vis un ange puissant, qui criait d'une voix forte : Qui est digne d'ouvrir le livre, et d'en rompre les sceaux ? [...] Et je pleurai beaucoup de ce que personne ne fut trouvé digne d'ouvrir le livre ni de le regarder. Et l'un des vieillards me dit : Ne pleure point; voici, le lion de la tribu de Juda, le rejeton de David, a vaincu pour ouvrir le livre et ses sept sceaux. Et je vis, au milieu du trône et des quatre êtres vivants et au milieu des vieillards, un agneau qui était là comme immolé. [...] Il vint, et il prit le livre de la main droite de celui qui était assis sur le trône.[...] Tu es digne de prendre le livre, et d'en ouvrir les sceaux; car tu as été immolé, et tu as racheté pour Dieu par ton sang des hommes de toute tribu, de toute langue, de tout peuple, et de toute nation; tu as fait d'eux un royaume et des sacrificateurs pour notre Dieu, et ils régneront sur la terre" (Ap. 5:1-10).

Comme tout juif pratiquant pourrait le confirmer, ce document est typiquement juif dans la mesure où il reproduit l'attente traditionnelle de la délivrance d'Israël de ses ennemis et sa béatitude dans le royaume de Dieu. Ce qui est en revanche inhabituel est l'idée que Dieu enverra deux messies à cette fin, le Messie royal de Juda, représenté traditionnellement par le lion et le Messie sacré d'Aaron, représenté par l'agneau. La délivrance survient aussi de manière traditionnelle et orthodoxe, c'est-à-dire comme résultat d'une bataille, le Messie-Agneau étant un puissant guerrier. Sa représentation en tant qu'agneau n'a rien à voir avec le sacrifice, mais avec son origine comme le jeune représentant et héros du troupeau de Dieu. Il est représenté comme un bélier fort et corné.

Dans le livre de l'Apocalypse, les figures du lion et de l'agneau sont fusionnées; le Christ est le lion de Juda, le rejeton ou héritier de David et l'agneau de Dieu. Autrement dit l'origine juive est supposée et l'image n'est plus paradoxale. Ceci est souligné dans la description de l'agneau à "sept cornes et sept yeux". Dans l'Ancien Testament, les cornes représentent la force (Deutéronome 33:17) et la royauté (Daniel 7:7). On pourrait citer d'autres exemples que le lecteur trouvera dans l'analyse précité de George R. Beasley-Murray.

2. Témoignage oculaire

Dans le même ordre d'idées de la délivrance du peuple juif, dans un article publié en 2010 dans la "Biblical Archaeology Review" (July/August 2010) dont la couverture est présentée à droite, Shanks souleva une question provocante : "La destruction de Pompéi serait-elle la revanche de Dieu ?". Autrement dit, est-ce que les Juifs vivant dans l'Empire romain ont interprété la catastrophe de Pompéi survenue à Naples suite à l'éruption du Vésuve en 79 de notre ère comme la punition divine sur les Romains suite à la destruction de Jérusalem ?

BAS, Jul/Aug 2010.

Selon Shanks il existe des preuves confirmant que c'est bien le cas. Il se réfère à des vestiges archéologiques comme un graffiti au charbon de bois qui semble faire référence à "Sodome et Gomorrhe", ainsi que le Livre 4 des "Oracles sibyllins", un texte apocalyptique anonyme transmis par des auteurs chrétiens qui fait le parallèle entre les deux évènements et considère le second comme "la colère du Dieu céleste" (rappelons que dans le Livre III des "Oracles sibyllins" on évoque aussi la "Tour de Babel").

Selon les recherches archéologiques et bibliques entreprises par James Tabor, "il ne fait aucun doute que le chapitre 18 du livre de l'Apocalypse est un témoignage oculaire, très proche de celui de Pline le Jeune évoquant la destruction de Pompéi, mais l'auteur l'interpréta comme la chute de Babylone la Grande et la disparition de l'Empire romain lui-même !". Bien que le texte soit allégorique on peut en effet l'interpréter de la sorte : "Après cela, je vis descendre du ciel un autre ange, qui avait une grande autorité; et la terre fut éclairée de sa gloire. Il cria d'une voix forte, disant : Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la Grande!" (Ap. 18:1). Notons que James Tabor et Simcha Jacobovici ont réalisé un film sur ce sujet intitulé "Vesuvius & the Fear of God".

Avant le désastre, le port de Pompéi (Naples) était la porte de la Rome antique et était prospère. L'auteur du chapitre 18 de l'Apocalypse nous propose une version poétique d'un oracle contre la "Grande ville" représentée comme une "putain" chevauchant la bête à sept têtes de l'Empire romain, ivre du sang des martyrs et des saints. Sa destruction par le feu se produit en une heure, tandis que les survivants réfugiés sur des bateaux la regardent brûler de loin, déplorant la perte de ses richesses et la splendeur de son commerce. Sa destruction imagée représentait la chute apocalyptique de Rome, à la fois comme ville et symbole de l'Empire.[3]

3. Interpolation au Ur-text

La plupart des spécialistes s'accordent à dire que les prophéties du livre de l'Apocalypse remontent à la fin du Ier siècle de notre ère. Le chapitre 4 en particulier était originellement un livre hébraïque sur l'Apocalypse qu'on date de l'époque de Néron, vers 67 de notre ère, qui fut falsifié et amendé par les premiers chrétiens d'origine juive à l'époque de Domitien, vers 96 de notre ère.

De manière générale, dans plusieurs versets de l'Apocalypse de Jean on peut identifier et supprimer les références chrétiennes et retrouver le langage prophétique de la tradition juive qui n'a rien à voir avec Jésus, Jean ayant seulement ajouté dans le texte original les mots "Jesus-Christ" (Ap. 1:1), "témoignagne de Jésus-Christ" (Ap. 1:2) ou encore le nom de "Jésus" (Ap. 1:9), et ce de manière récurrente dans des dizaines de versets. En effet, une lecture attentive du texte met en évidence des ruptures de style et de la narration qui indiquent clairement que des interpolations ont été ajoutées au "Ur-text" (la version originale) dont voici une courte liste extraite du premier chapitre (les ajouts de Jean sont inscrits en italique et entre crochets) :

"Révélation [de Jésus-Christ,] que Dieu [lui] a donnée pour montrer à ses serviteurs les choses qui doivent arriver bientôt, et qu'il a fait connaître, par l'envoi de son ange, à son serviteur Jean, lequel a attesté la parole de Dieu et le [témoignage de Jésus-Christ], tout ce qu'il a vu. Heureux celui qui lit et ceux qui entendent les paroles de la prophétie, et qui gardent les choses qui y sont écrites! Car le temps est proche. Jean aux sept Eglises qui sont en Asie : que la grâce et la paix vous soient données de la part de celui qui est, qui était, et qui vient, et de la part des sept esprits qui sont devant son trône, [et de la part de Jésus-Christ, le témoin fidèle, le premier-né des morts, et le prince des rois de la terre ! A celui qui nous aime, qui nous a délivrés de nos péchés par son sang, et qui a fait de nous un royaume, des sacrificateurs pour Dieu son Père, à lui soient la gloire et la puissance, aux siècles des siècles! Amen!] Voici, il vient avec les nuées. Et tout oeil le verra, même ceux qui l'ont percé; et toutes les tribus de la terre se lamenteront à cause de lui. Oui. Amen ! Je suis l'alpha et l'oméga, dit le Seigneur Dieu, celui qui est, qui était, et qui vient, le Tout-Puissant. Moi Jean, votre frère, et qui ai part avec vous à la tribulation et au royaume et à la persévérance [en Jésus], j'étais dans l'île appelée Patmos, à cause de la parole de Dieu [et du témoignage de Jésus]" (Ap. 1:1-9). On peut ainsi identifier des références chrétiennes jusqu'au chapitre 22 où Jean conclut "[Que la grâce du Seigneur Jésus soit avec tous!]" (Ap. 22:21).

En fait, les références au "Seigneur", au "Christ" ou au "Messie" (Ap. 11:15; 12:10, 20:6) sont des expressions qu'on retrouve à l'époque du Second Temple dans la tradition juive apocalyptique et n'implique pas nécessairement une origine chrétienne, à  l'exception de "l'Agneau" déjà évoqué représentant le "Fils de l'homme" souffrant retournant au royaume de Dieu qui est explicitement emprunté à Daniel (vv.7:13-14).

Les idées évoquées dans cette version hébraïque hypothétique varient selon les textes de la Bible hébraïque, mais on les retrouve en particulier dans les livres des Prophètes dont celui de Daniel, d'Isaïe et de Zacharie. Certains spécialistes ont également associé cette version du texte à Jean-Baptiste qui est appelé "Yochanan" ou "Yochanan haMatvil" mais que les Bibles contemporaines ont retraduit par "Jean" (cf. Ap 1:4; 1:9, etc).

On trouve également de multiples références au Dieu Tout-Puissant "Yahvé" et à "son Messie" qui font de toute évidence écho au langage prophétique des textes de la Bible hébraïque. Ainsi le tétragramme "YHWH" (Yahvé) a été inséré aux endroits du texte où figurait le mot grec "Seigneur" (kurios). En revanche, le nom "Seigneur" ou "Seigneur Dieu" a remplacé le mot hébreu "Adon" ou "Adonai" (cf. Zacharie 4:14, Ap. 1:8). 

Ainsi, un certain nombre de versets du livre de l'Apocalypse ne contiennent aucune référence explicite à Jésus, montrant clairement que cette intégrité textuelle reflète le monde spirituel des Juifs apocalyptiques à l'époque pré-chrétienne. Citons quelques versets représentatifs :

- "Je suis l'alpha et l'oméga, dit le Seigneur Dieu, celui qui est, qui était, et qui vient, le Tout-Puissant" (Ap. 1:8).

- "Tu es digne, notre Seigneur et notre Dieu, de recevoir la gloire et l'honneur et la puissance; car tu as créé toutes choses, et c'est par ta volonté qu'elles existent et qu'elles ont été créées" (Ap. 4:11)

- "Et ils chantent le cantique de Moïse, le serviteur de Dieu, et le cantique de l'agneau, en disant : Tes oeuvres sont grandes et admirables, Seigneur Dieu tout-puissant ! Tes voies sont justes et véritables, roi des nations!" (Ap. 15:3)

- "Et j'entendis l'autel qui disait : Oui, Seigneur Dieu tout-puissant, tes jugements sont véritables et justes" (Ap. 16:7)

- "Et il me dit : Ces paroles sont certaines et véritables; et le Seigneur, le Dieu des esprits des prophètes, a envoyé son ange pour montrer à ses serviteurs les choses qui doivent arriver bientôt" (Ap. 22:6), etc.

Notons que James Tabor en collaboration avec plusieurs doctorants a publié en 2017 la totalité du texte hébraïque a priori caché sous le texte de l'Apocalypse.

A partir de cette simple analyse on peut proposer au moins deux conclusions significatives. Tout d'abord, on peut facilement extraire une version pré-chrétienne du texte en laissant pratiquement intact le "Ur-text" sous-jacent beaucoup plus ancien. Les références à la "Bête", au "faux prophète" et à "Babylone" sont typiques du contexte antérieur à la chute de Jérusalem en 70 de notre ère, bien qu'il subsiste des traces de rédaction tardive jusqu'en 100 de notre ère.

Ensuite, à partir de l'Apocalypse 11:5, les auteurs s'écartent définitivement du style narratif antérieur et adoptent une interprétation entièrement différente. Ici les auteurs se réfèrent exclusivement à Jérusalem et non plus à Rome, "Sodome et Egypte, là même où leur Seigneur a été crucifié" (Ap. 11:8). Ils se distancient du cadre narratif évoquant la "Bête" et à la place ils évoquent les martyrs dont les cadavres sont abandonnés dans les rues de Jérusalem. A aucun moment ils n'évoquent Jésus, le Messie crucifié. Cette seconde partie démontre qu'à partir de ce chapitre, ce texte apocalyptique trouve ses fondements dans les évènements politiques dramatiques de la fin du Ier siècle de notre ère et non pas dans la tradition juive ni dans la symbolique du Christ.

Enfin, comme l'avait notée Josephine Massyngberde Ford, on pourrait probablement faire la même analyse avec les textes apocalyptiques de Qumrân qui évoquent des partis et des faits politiques du milieu du Ier siècle avant notre ère.

Dernière partie

Authenticité et partialité des Évangiles

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[2] Dans la littérature scientifique biblique anglo-saxonne les textes antiques précédant la Septante et les textes Massorétiques sont appelés "Embedded Jewish Texts" ou "Ur-Texts" ("Urtexts") mais ils n'ont rien à voir avec l'ancienne cité de Ur, à l'exception que les premiers textes de ce type datent effectivement de la dynastie Larsa qui régnait en Mésopotamie après la chute de la cité de Ur. On retrouve notamment ces textes juifs anciens et autre "Ur-Text" dans le livre de l'Apocalypse.

[3] On retrouve une complainte similaire dans le récit de l'Atlantide de Platon qui voit dans cet évènement aujourd'hui associé à l'explosion du volcan de Santorin, le destin funeste de la Cité grecque.


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