Contacter l'auteur / Contact the author

Recherche dans ce site / Search in this site

 

La Bible face à la critique historique

Le ciel de l'île de Pâques photographié en 2017 par Yuri Beletsky. Bien que l'astre brillant soit la Lune, le décor rappelle le concept de "l'étoile de Bethléem".

La venue du Messie (II)

La date de naissance de Jésus

On ignore quand naquit exactement Jésus car à l'époque seule était consignée la date du décès. Le moine Dionysius Exiguus dit Denys le Petit (fl. 470-555) qui s'installa à Rome en l'an 497 participa à la transmission des écrits chrétiens orientaux vers l'Occident en les traduisant du grec en latin et travailla également sur le droit canon (le code de lois de l'Église). Il n'a jamais clairement expliqué comment il calcula l'année de naissance de Jésus si ce n'est qu'il s'est basé sur les tables de Pâques.

Cette date appelée l'année de référence (Anno Domini ou A.D.) fut adoptée en l'an 532 par l'Église romaine qui décida d'adopter le 1er janvier de l'an 1 de l'année de naissance du Christ comme année de départ des calendriers chrétiens. Elle fut généralisée dans l'Empire au VIIIe siècle et reconnue universellement vers l'an 1000.

Plusieurs théories ont été proposées pour déterminer l'année de naissance de Jésus. D'abord concernant l'année de naissance de Jésus.

Concernant l'année de naissance de Jésus, Denys le Petit la fixa le 25 décembre -1. Mais il fit une erreur de calcul suite aux différentes réformes du calendrier romain. Cette erreur força les historiens et l'Église à déplacer l'année de naissance de Jésus quelques années plus tôt, dans une fourchette qui varie en théorie entre l'an -9 et l'an -1.

Voyons comment déterminer cette date à partir des données que nous possédons. Dès la fin du XIXe siècle, l'historien et archiviste paléographe français Arthur Loth qui étudia la vie de Jésus confirma que l'année -1 était fausse et qu'il s'agissait en réalité de l'an -4. Le pape Benoît XVI pensait également que l'an -1 était erroné et Jean-Paul II estimait que Jésus était né entre l'an -7 et -2. Cette période est compatible avec l'apparition de l'Étoile de Bethléem. Passons ces différentes années en revue.

L'année -4

Selon Matthieu, Jésus est né "au temps du roi d'Hérode" (v.2:1) et précise que le roi était mort lorsque Marie et Joseph avaient trouvé refuge en Egypte (Matthieu 2:19). On estime aujourd'hui que la mort d'Hérode le Grand survint en l'an -4 (cf. cette enquête chronologique) sur base de plusieurs indices.

L'historien juif romanisé Flavius Josèphe déclare qu'une éclipse de Lune (cf. "Antiquités Judaïques", Livre XVII, 167) est survenue peu avant la mort d'Hérode le Grand (cf. "La Guerre des Juifs", Livre II, I, 3). On a déduit qu'il s'agissait de l'éclipse de Lune du 13 mars -4. La mort d'Hérode serait survenue entre une "fête" qu'il ne nomme pas et avant la Pâque soit avant le 11 avril -4.

"Theotokos" (la Mère de Dieu en grec) portant l'enfant Jésus. Cette peinture à l'encaustique (à la cire, l'ancêtre de la peinture à l'huile) date du VIe siècle et est exposée dans le monastère de Ste Cathérine (Sinaï).

Cette éclipse ne fut visible en Judée que très tard dans la nuit et il s'agissait d'une éclipse de Lune partielle. Les chercheurs ont donc cherché d'autres éclipses de Lune aux alentours de cette année. Il y eut une éclipse de Lune le 15 septembre -5 mais cette date semble beaucoup trop tôt par rapport aux évènements. Ensuite, après l'an -4 il n'y eut que deux autre éclipse de Lune jusqu'en l'an -1, le 10 janvier -1 (totale) et le 29 décembre -1 (partielle à 53 %). John A. Cramer de l'Université Oglethorpe d'Atlanta en Géorgie (USA) a prétendu en 2013 que la fête évoquée par Flavius Josèphe était Yom Kippur (qui tombait entre mi-septembre et mi-octobre). Cela implique qu'Hérode serait mort peu après l'éclipse lunaire du 29 décembre -1. Mais cette interprétation est fausse.

En effet, comme l'a précisée Suzanne Nadaf dans la revue BAS en 2014, un autre jeûne est survenu exactement un mois avant la Pâque : le jeûne d'Esther (Taanit Esther). La veille de la fête de Pourim est un jour de jeûne commémorant la prise de commandement de la reine Esther. Pourim tomba les 12 et 13 mars -4. Sachant qu'il y eut une éclipse et un jeûne les 12 et 13 mars de l'an -4, un mois avant la Pâque, cela correspondrait exactement à la déclaration de Josèphe qui encadre la mort d'Hérode par un jeûne et la Pâque.

L'année -4 prévaut également pour d'autres raisons qui furent décrites par le théologien allemand Emil Schürer dans son livre "A History of the Jewish People in the Time of Jesus Christ" publié au XIXe siècle et réédité en 1973 et 2010.

Schürer confirme que l'éclipse de Lune du mois de mars -4 évoquée par Flavius Josèphe est beaucoup plus probable que celle de décembre -1. Ensuite, Flavius Josèphe écrit qu'Hérode régna pendant 37 ans à partir de sa nomination en 40 avant notre ère et 34 ans depuis la conquête de Jérusalem en 37 avant notre ère (cf. "Antiquités Judaïques", Livre XVII, VIII, 1), "La Guerre des Juifs", Livre I, XXXIII, 8). En utilisant ce qu'on appelle le comptage inclusif (l'année de départ valant 1), cela place également la mort d'Hérode en 4 avant notre ère.

Enfin, nous savons que le règne d'Hérode Archélaüs sur la Samarie et la Judée commença en 4 avant notre ère sur la base du fait qu'il fut déposé par César dans l'année A.U.C. (Anno Urbis Conditae, l'année de la fondation de la ville) 759 soit en l'an 6 de notre ère, dans la dixième année de son règne (cf. Dio Cassius, "Histoire romaine", 55.27.6 et Flavius Josèphe "Antiquités Judaïques", Livre XVII, XIII, 2). En décomptant son règne depuis la fin, il commença en 4 avant notre ère.

En outre, on a découvert des pièces de monnaie datant de la 43e année du règne d'Hérode Antipas qui régna sur la Galilée jusqu'en 39 de notre ère, ce qui place le début de son règne en 4 avant notre ère (cf. Morten Hørning Jensen, "Antipas - The Herod Jesus Knew", BAR, Sep/Oct 2012).

L'année -7

Des tablettes assyriennes découvertes à Ankara en 1924 relatent le rapprochement à trois reprises de Jupiter et Saturne au cours de l'année -7. Ce phénomène appelé une triple conjonction se produit rarement, environ tous les 800 ans, et fut suffisamment brillant et inhabituel pour éveiller probablement l'attention de nombreux observateurs à quelques milliers de kilomètres à la ronde (cf. cette simulation au JJ=1718781.25000). La conjonction se produisit dans la constellation des Poissons, Jupiter étant séparé d'environ 7° de Saturne. Sur base de cette seule information, Jésus serait donc né en automne, aux environs du 7 octobre -7. Cet évènement coïncide également avec le recensement de la population par Hérode le Grand daté de l'an -6 ou -7. Toutefois cette date n'est pas compatible avec la mort d'Hérode le Grand et serait donc fausse.

Le récit de Luc

Enfin, on peut aussi tenter de déterminer l'année de naissance de Jésus comme l'ont fait les Pères de l'Église et les spécialistes contemporains, sur base du récit de Luc qui précise que Jean le Baptiste commença à prêcher "la quinzième année du règne de Tibère" (Luc 3:1-3) en sachant que Jésus était 6 mois plus jeune que son cousin. Mais cela ne suffit pas pour calculer l'année exacte. En effet, même en essayant de la recouper avec les dates connues comme la fin du règne d'Hérode le Grand (en l'an -4), du recensement "mondial" ordonné par César Auguste effectué à Nazareth (prétendûment à l'époque de la naissance de Jésus mais vraisemblablement en l'an -8), du recensement de la Judée par Quirinius, gouverneur de Syrie (en l'an 6, cf. Luc 2:2) et de la Pâque juive en l'an 30 ou 33, la marge d'erreur est d'au moins 10 ans. Mais de toute façon, comme l'explique Daniel Wallace du Dallas Theological Seminary, la date de Luc est probablement fausse et bien trop tardive.

Mois et jour de naissance de Jésus

Concernant le mois et le jour de naissance de Jésus, selon une première théorie remontant à l'an 200 de notre ère, le théologien et Père de l'Église Clément d'Alexandrie fixa d'abord la naissance de Jésus le 20 mai car elle coïncidait à un texte biblique précisant que les "moutons se rassemblaient en troupeaux", ce qui ne se produit jamais en décembre en raison du froid. Toutefois, peu après Clément d'Alexandrie proposa la date du 18 novembre de l'an -3. Des recherches récentes basées sur le recoupement des faits relatifs aux saisons, aux fêtes et aux évènements politiques ont également montré que Jésus n'est pas né en décembre.

Une seconde théorie proposée par Joseph Dumond auteur de livres sur les années sabbatiques propose le 11 septembre de l'an -3 sur base d'un passage du livre de la Révélation ou livre de l'Apocalypse (Apocalypse 12:1-5) qui fait référence à la constellation de la Vierge et des 12 étoiles qui la représentent.

Enfin, une autre théorie place la naissance de Jésus le 17 avril de l'an -6 lorsque Jupiter fut éclipsé par la Lune dans la constellation du Bélier, les Romains ayant même reproduit l'évènement sur une pièce de monnaie trouvée à Antioche.

L'Étoile de Bethléem

A quel évènement céleste pourrait correspondre l'Étoile de Bethléem ? Selon l'Évangile selon Matthieu, quand les Mages furent questionnés par le roi Hérode, ils lui dirent : "nous avons vu son étoile en Orient" (Matthieu 2:2). Nous devons donc trouver un éventuel évènement astronomique apparu à l'est, c'est-à-dire à l'aube à la fin du règne d'Hérode le Grand (entre -5 et -2).

Etant donné qu'aucune étoile ou planète ne brille suffisamment pour correspondre à cet évènement qui dura vraisemblablement plusieurs semaines, nous avons quatre sources possibles : une nova, une supernova, une comète ou une conjonction planétaire.

Une nova est une étoile ordinaire qui devient subitement très brillante mais généralement elle ne dépasse la magnitude apparente des étoiles visibles à l'oeil nu (Mv. de +6 à +4). Son éclat ne correspond donc pas au récit des Évangiles.

En revanche une supernova qui correspond à l'explosion d'une étoile massive peut théoriquement briller en plein jour et rester brillante pendant plus de 50 jours (la "Nova de Kepler" de 1604 atteignit la magnitude -2.5 soit proche de celle de Vénus). Toutefois très peu atteignent cet éclat et la plupart se confondent avec une étoile ordinaire (en 1987, l'étoile Sanduleak, alias SN1987A atteignit la magnitude +2.9). Mais en moyenne, le nombre de supernova visible à l'oeil nu se compte à moins d'une par siècle. Aucune supernova ne semble avoir explosé aux alentours de la date de naissance de Jésus, du moins parmi les résidus que nous connaissons. En fait, la confirmation serait difficile à établir. En effet, d'une part le ciel est envahi de nébuleuses plus ou moins brillantes parmi lesquelles il pourrait y avoir des résidus de supernovae non identifiés mais plus on s'approche du plan de la Voie Lactée plus ils sont mêlés et cachés dans les nuages moléculaires et d'autre part il manque les fameuses traces isotopiques typique de leur explosion.

On peut également imaginer qu'il s'agissait d'une comète puisque chacun sait qu'elles peuvent occasionnellement être visibles à l'oeil nu durant plus d'un mois et se déplacent sensiblement devant le fond du ciel. Le premier qui évoqua cette hypothèse fut le Père de l'Église et exégète Origène dans son livre "Contre Celse" écrit en 248 de notre ère (cf. I.58, pp.11-12 du PDF, extrait repris en latin par Jean Tristan dans ses "Commentaires Historique concernant les empereurs romains", t1, p34 publié en 1644) et plus récemment Colin J. Humphreys en 1991, ce dernier en déduisant même que Jésus serait né entre le 9 mars et le 4 mai -5.

Malheureusement, ni l'un ni l'autre n'apportent de preuves et leur hypothèse est totalement spéculative. Si elle est séduisante, en réalité elle est peu réaliste quand on connaît le sens de l'observation des anciens observateurs. En effet, les astrologues de l'époque (on parle pas encore réellement d'astronomie) étaient parfaitement capables de faire la distinction entre l'image diffuse et généralement allongée d'une comète et l'aspect ponctuel et scintillant d'une étoile, d'autant plus si les deux astres étaient très brillants. Aucune annale n'indique le passage d'une comète particulièrement brillante dans le ciel du Moyen-Orient à cette époque. Les simulations montrent également que la comètre de Halley passa au périhélie en l'an -11 puis en l'an 66, donc bien avant ou après la naissance de Jésus. 

Ensuite, aucun astronome n'a jamais vu une comète rester au même endroit du ciel. Si par un effet de perspective une comète peut sembler ralentir sa course ou faire demi-tour et paraître immobile dans ciel pendant quelques jours, dans le cas de la comète Ison C/2012 S1 par exemple, début 2013 elle parcourait entre 2 et 15° par mois (cf. ce schéma) et sa magnitude apparente passa de 14.6 à 7.4 durant cette période.

A gauche, "L'Adoration des Mages" de Giotto peinte en 1303-1305 dans lequel figure une comète mais dont le passage n'est pas attesté. Cette fresque fait partie des nombreux tableaux visibles dans l'église de l'Arena ou chapelle des Scrovegni à Padoue. A droite, la conjonction entre Vénus (Mv -3.4) et Jupiter (Mv -1.3) le 12 août de l'an -2 vers 3h du matin vue depuis Bethléem (32°42' N, 35°18' E) simulée avec Stellarium. Les deux planètes ne sont séparées que de 9' d'arc. Document T.Lombry/Stellarium.

Quant au tableau de "L'Adoration des Mages" de Giotto peint en 1303-1305 dans lequel figure une comète comme on le voit ci-dessus à gauche, cela ne prouve rien; c'est un pur effet de style du grand peintre florentin sans réalité historique.

En revanche, si on exclut toutes les dates fantaisistes faisant soi-disant référence à des conjonctions planétaires mais n'ayant jamais eu lieu, quelques conjonctions planétaires à moins de 1° d'écart pourraient correspondre à l'observation de l'Étoile de Bethléem bien que cela reste spéculatif avec une marge d'erreur importante par rapport à la mort d'Hérode :

- le 12 août -2 au matin, conjonction entre Vénus et Jupiter au matin à moins de 9' d'écart, élongation de 20.4° est (écart par rapport au Soleil vu de la Terre)

- le 27 août -2 au matin, conjonction entre Vénus et Mercure à 50' d'écart avec alignement de Régulus (à 11°50' de Vénus) et de Jupiter (à 15°15' de Vénus)

Citons pour mémoire une belle conjonction mais avec un écart angulaire plus important entre la Lune, Jupiter (14°31) et Pollux (2°46') le 27 janvier -2 vers 23h locale simulée ci-dessous et qui dut également marquer les observateurs.

Notons que l'astronome Dave Reneke a prétendu dans un article de presse qu'il y eut une conjonction entre Vénus et Jupiter le 17 juin -2 à 3' d'écart. C'est totalement faux car ce soir là Jupiter était 28° sous l'horizon à Bethléem. Ce matin là (3h), il y eut bien une conjonction mais entre Vénus et Saturne à 4°43' d'écart mais de toute façon sa théorie prétendant que Jésus serait né en été est totalement spéculative.

Certains auteurs prétendent également que l'alignement entre Jupiter et Régulus en l'an -2 serait un bon candidat car Régulus est l'étoile du roi David. Cette interprétation est totalement fausse. En effet, s'il existe effectivement des "étoiles royales" (Aldébaran, Régulus, Antarès et Fomalhaut), ce sont des figures de l'astrologie babylonienne et perse faisant référence à des signes du zodiaque (taureau, lion, scorpion et verseau) et des positions stellaires valables 3100 ans avant notre ère (alignement entre Aldébaran et Antarès) et 2300 ans avant notre ère (alignement entre Régulus et Fomalhaut). Cela n'a rien à voir avec la culture ou la religion judaïque du temps de Jésus.

En revanche, en hébreu Jupiter est appelé "Sedeq" signifiant la "droiture" qui est également un qualificatif attribué au Messie. Sachant que Vénus est la déesse romaine de l'amour et de la fertilité, il est possible que les astrologues aient interprété la conjonction entre Jupiter et Vénus comme le signe de la venue d'un nouveau roi d'Israël, une menace qu'Hérode n'aurait pas tolérée.

Ceci dit, une conjonction planétaire ne dure que quelques jours (et est plus lente pour Jupiter et Saturne qui sont les plus éloignées) et au bout d'un mois l'écart entre les deux astres est tel que le phénomène n'a plus rien de particulier. Il est possible que la Bible se réfère à ce type de phénomène, mais sans certitude. Si les Mages ont existé et sont venus d'Orient, ils ont dû mettre plusieurs semaines pour arriver en Galilée. Il est donc peu vraisemblable qu'une conjonction planétaire, par nature temporaire, ait pu les guider. On reviendra sur les Mages.

Enfin, Matthieu précise à propos des Mages : "Après avoir entendu le roi, ils partirent. Et voici, l'étoile qu'ils avaient vue en Orient marchait devant eux jusqu'à ce qu'étant arrivée au-dessus du lieu où était le petit enfant, elle s'arrêta" (Matthieu 2:9). Comment un astre peut-il arrêter sa course ? Certes, selon la Bible l'Eternel a déjà arrêté la course du Soleil et de la Lune (Josué 10:12), mais scientifiquement nous savons qu'un tel phénomène est impossible. Il est donc impossible que l'Étoile de Bethléem se soit arrêtée en plein ciel, et moins encore au-dessus d'une maison particulière ! Serait-ce un effet de perspective, l'astre s'étend apparemment déplacé devant le fond du ciel à mesure que les Mages se sont rapprochés de Bethléem ? Non plus, car à la distance où se situe les planètes et les étoiles proches, en quelques semaines il n'y a pas d'effet de parallaxe perceptible et même s'il y en avait un, le décalage est invisible à l'oeil nu (la parallaxe du Soleil par exemple, vaut 8.8"). 

Notons que le réalisteur Stephen McEveety a développé ce sujet dans un reportage sorti en 2009 intitulé "L'Étoile de Bethléem" (DVD).

Mais de toute façon il reste un problème. A part la chaleur et la lumière du Soleil ou l'effet de l'explosion d'une supernova proche, qui pourrait prétendre que les astres régissent la vie des hommes ? A part les astrologues, personne n'y croit ! Ceci renforce l'hypothèse que l'Étoile de Bethléem est une légende inventée par des astrologues suite à l'observation d'un phénomène céleste inhabituel qui serait survenu entre l'an -3 ou -2 et qui fut ensuite intégré à la tradition chrétienne.

En conclusion, si une conjonction planétaire pourrait correspondre par son éclat à l'Étoile de Bethléem, vu le manque de considération à l'époque pour les dates de naissance, c'est une donnée qui risque d'être à jamais manquante. Quant à la référence à un évènement astronomique, c'est une théorie purement spéculative. Il n'est donc pas étonnant que de nombreux auteurs continuent à placer la date de naissance de Jésus un peu n'importe où. Ceci dit, l'an -4 reste l'année préférée par référence à la fin du règne d'Hérode le Grand, mais même celle-ci reste posée a priori "faute de mieux". Quant au mois et au jour exact, la chronologie reste à l'appréciation du lecteur.

La fête de Noël

La fête de Noël du 25 décembre célébrée par les Églises catholique et protestante (certaines Églises orthodoxes la célèbre le 7 janvier conformément à l'ancien calendrier grégorien décalé de 13 jours par rapport au calendrier julien) est d'origine païenne, ce qui fait bondir certains athées qui ne supportent pas ce mélange des genres.

C'est l'empereur romain Aurélien (214-275) qui fixa la fête païenne du Soleil Invaincu (Sol Invictus) ou fête de la "Renaissance du Soleil" le lendemain de la fin des Saturnales, c'est-à-dire le 25 décembre afin d'harmoniser les fêtes religieuses dans l'Empire.

Quant à la fête de Noël proprement dite appelée "Natalis Invicti", c'est au XVIIIe siècle qu'on redécouvrit qu'elle fut célébrée pour la première fois en l'an 336 sous l'empereur Constantin Ier. Selon l'historien William J.Tighe du Muhlenberg College d'Allentown en Pennsylvanie, il y aurait également des références à la fête de Noël dès l'an 270. Mais rien n'atteste qu'elle était liée à la célébration du solstice, d'autant moins que les Romains ne célébraient pas le solstice d'hiver ni aucune de ces époques intermédiaires.

En résumé, on ignore la date de naissance de Jésus mais si elle correspond à peu près à la mort d'Hérode le Grand, l'année -4 est la plus plausible. Quant au mois et au jour, il y a des centaines de possibilités ouvertes à la sagacité des enquêteurs.

Les symboles de l'étoile et du rameau

Si la théorie de la nature astronomique de l'Étoile de Bethléem n'a jamais été confirmée faute de preuve historique, il existe une autre explication plus vraisemblable (que je n'ai jamais lue et que je soumets au lecteur).

L'étoile à 14 branches placée dans la crypte de la Basilique de la Nativité à Bethléem à l'endroit où Jésus serait né selon la tradition chrétienne. Voici une vue générale.

Chronologiquement, il y a d'abord la prophétie d'Amos qui évoque l'avènement d'une étoile : "l'étoile de vos dieux, que vous [les Israélites] vous êtes faits" (Amos 5:21-26) que les biblistes ont identifié avec l'Interprète eschatologique de la Loi. Ce personnage sera accompagné du Prince guerrier de la Communauté (il s'agit de celle de Qumrân sur laquelle nous reviendrons) chargé de punir tous les ennemis de la secte conformément à l'annonce faite par l'oracle de Balaam : "de Jacob monte une étoile, d'Israël surgit un sceptre" (Nombres 24:17). "L'étoile" qu'évoque Amos est l'Interpète de la Loi juive tandis que le "sceptre" est le Prince de la Communauté qui frappera tous les fils de Seth.

On retrouve un texte similaire dans la deuxième copie cairote de "L'Écrit de Damas" (manuscrit B, un texte découvert dans la genizah de l'ancienne synagogue Ben Ezra dans la banlieue du Caire en 1896) où ces deux personnages sont regroupés sous le nom commun de "Messie d'Aron et d'Israël" (au singulier) tandis que dans la "Règle de la Communauté", les Esséniens mentionnent bien les "Messies" (au pluriel) d'Aron et d'Israël. En d'autres termes, le Messie d'Israël est séparé du Grand-Prêtre d'Aaron. On reviendra sur ces textes dans l'article décrivant les inspirations théologiques de Jésus de Nazareth.

Ensuite, il y a des références éthymologiques. Nazareth est situé à 10 km au sud-est de Bethléem. En hébreu, Nazareth n'a pas le même sens qu'en arabe. En effet, si en arabe Nazareth (al-Nãsira ou al-Naseriyye) signifie "fleurir", en hébreu il dériverait du mot "netser" signifiant "rameau", "germe" et indirectement "racine", c'est-à-dire le lieu ou la personne d'où émergence la branche d'un arbre et par analogie d'une famille. Isaïe y fait notamment référence : "Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton (netzer) jaillira de ses racines. Sur lui reposera l’esprit du Seigneur" (Isaie 11:1-2). D'autres prophètes utilisent également ce nom dans le même sens (Daniel 11:7, Jérémie 23:5; 33:15, Zacharie 3:8; 6:12). On retrouve aussi souvent dans la Bible l'expression le "rameau de David".

Sur le plan archéologique, nous savons qu'au IIe siècle de notre ère, des manuscrits de la mer Morte indiquent que Nazareth, la ville "rameau" et Kokhaba, la ville "étoile" située à une vingtaine de kilomètres au nord de Sepphoris, étaient connues pour abriter des familles ayant des liens de parenté avec Jésus. Ceci explique que l'Etoile et le Rameau (cf. les prophéties) sont les noms de codes symbolisant le Messie.

Le symbole de l'étoile ou du disque solaire rayonnant figure aussi très souvent sur les portraits des souverains, symbolisant leur puissance et le cas échéant leur ascendance divine.

On retrouve la même symbolique dans l'expression "l'Étoile de Bethléem" évoquée par les Mages dans les Évangiles : "Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus pour l'adorer" que certaines bibles traduisent par "Nous avons vu se lever son étoile" (Matthieu 2:2).

Enfin, les symboles de l'étoile et du rameau (ou la racine) sont encore présents dans l'Apocalypse de Jean lorsque Jésus déclare : " Moi, je suis la racine et la postérite de David, l'étoile brillante du matin" (Apocalypse 22:16).

En conclusion, replacé dans le contexte biblique, toutes ces références suggèrent qu'il n'y a pas peut-être eu "d'étoile" particulièrement brillante dans le ciel de Palestine à l'époque de la naissance de Jésus. S'il y a bien eu des conjonctions planétaires, on ne peut pas certifier que les religieux s'en sont inspirés pour le récit biblique. En revanche, divers indices suggèrent qu'il peut s'agir d'une expression codée symbolisant l'arrivée du Messie, le Fils de David, le rameau royal annoncé par les prophètes. Sachant que les Évangiles sont truffés d'interprétation théologiques, cette théorie est tout aussi sinon plus plausible que l'hypothèse de l'apparition d'un évèment astronomique inconnu.

Les Mages et la Légende dorée

La présence des Mages auprès de l'enfant Jésus est une tradition chrétienne séculaire. On trouve son origine dans l'Évangile selon Matthieu (et uniquement le sien) qui raconte que des Mages venus d'Orient furent guidés par une étoile jusqu'à Jésus pour venir se protesterner devant lui. Comme de tradition en présence d'un roi, ils lui présentèrent des présents : de l'or, de l'encens et de la myrrhe puis repartirent chez eux par un autre chemin (Matthieu 2:1-12). Cette fête est célébrée le jour de l'Épiphanie, c'est-à-dire 12 jours après la Noël.

La Bible de Jérusalem ouverte sur une page de l'Évangile selon Matthieu décrivant la visite des Mages. Document T.Lombry.

Mais pas plus que la fête Noël avec son âne et son boeuf, l'Epiphanie et ses Mages ne reposent sur aucune réalité historique. Au début du christianisme on ignorait jusqu'à l'origine géographique et le nombre de Mages venus visiter Jésus. On ne savait pas non plus si les Mages virent l'enfant Jésus bébé à Bethléem dans son couffin ou seulement quelques années plus tard à Nazareth quand il savait déjà marcher ! En fait, tout ce que l'on "sait" aujourd'hui... fut inventé au Moyen-Âge et embellit par la suite !

Voyons d'abord ce que pense un bibliste célèbre sur la question des Mages, monseigneur Joseph Ratzinger, alias le pape Benoît XVI.

Dans le troisième tome de sa trilogie sur le Christ consacré à "L'Enfance de Jésus" (2012), le pape Benoît XVI explique l'origine des Mages : "La curiosité populaire les a imaginés dans différents rôles de représentation, comme l'évocation des trois âges de la vie : la jeunesse, l'âge mûr et la vieillesse. Ces Mages seraient des savants perses, établis à Babylone, l'actuel Irak, à la fois philosophes et astronomes. La grande conjonction de Jupiter et de Saturne dans le signe zodiacal des Poissons en 6-7 avant notre ère semble être un fait vérifié. Elle pouvait orienter des astronomes du milieu culturel babylonien et perse vers le pays de Juda, vers un "roi des juifs" ". Laissant visiblement libre court à son imagination, monseigneur Ratzinger feint d'ignorer qu'il s'agit en réalité d'un mythe qui n'est attesté par aucun fait historique.

En fait, il semble que la représentation traditionnelle des Mages soit apparue à la fin du XIIIe siècle. Le chroniqueur italien, dominicain et archevêque de Gênes, Jacques de Voragine (Iacoppo da Varazze, c.1228 et 1298) publia un livre en latin initulé "La Légende dorée" (Legenda aurea). Il s'agit de récits bibliques écrits entre 1261 et 1266 relatant la vie plus ou moins légendaire de 153 saints et personnages remarquables (saintes et martyrs compris) classés en fonction de l'année liturgique. Dans cet ouvrage, de Voragine décrit les Mages comme suit : "Le premier des Mages s'appelait Melchior, c'était un vieillard à cheveux blancs, à la longue barbe. Il offrit l'or au Seigneur comme à son roi, l'or signifiant la Royauté du Christ. Le second, nommé Gaspard, jeune, sans barbe, rouge de couleur, offrit à Jésus, dans l'encens, l'hommage à sa Divinité. Le troisième, au visage noir, portant toute sa barbe, s'appelait Balthazar; la myrrhe qui était entre ses mains rappelait que le Fils devait mourir". Depuis la tradition s'est chargée de transmettre cette légende qui se matérialise encore dans les crèches de Noël contemporaines.

Ensuite, ce n'est qu'à partir du XVIe siècle avec l'exploration des nouveaux continents que les Mages furent rattachés à certaines régions du monde : Melchior est venu d'Europe, Gaspard est venu d'Asie et Balthazar est venu d'Afrique, une manière astucieuse de convertir toutes les nations comme le souhaitait le Christ. Mais l'Église n'a jamais expliqué comment les Mages s'étaient concertés pour arriver tous les trois le même jour à Bethléem. En effet, le ciel de leur région d'origine était différent de celui de la Galilée pour peu qu'ils se trouvaient à quelques dizaines de degrés d'écart en latitude. Mais puisque tout cela relève des légendes, cela importe peu.

A gauche, une page manuscrite extraite de la "Legenda aurae" de Jacques de Voragine datant de c.1290 dont le livre enluminé est conservé à la Bibliotheca Medicea Laurenziana à Florence. A droite, une mosaïque illustrant les trois Mages de la Basilique Saint-Apollinaire-Le-Neuf à Ravenne, en Italie.

Ceci dit, les présents faits à Jésus reposent sur certaines traditions en cours à cette époque. Ainsi, la plus ancienne trace écrite de la myrrhe est mentionnée dans un texte assyrien datant de 1700 avant notre ère. Comme la résine des pins, elle est produite par incision de l'arbre à myrrhe (Commiphora myrrha) qu'on trouve dans toute la péninsule arabique et dans l'est de l'Afrique. Ceci explique également que la myrrhe soit associée au mage a priori venu d'Afrique. Aujourd'hui encore on trouve chez les épiciers de Bethléem des vasques entières d'encens et de myrrhe, cette dernière qui à l'aspect de fragments de résine brunâtre est notamment utilisée à des fins thérapeutiques comme tonique ou stimulant contre les inflammations notamment mais également comme matière aromatique lors des cérémonies funéraires comme c'était le cas à l'époque de Jésus (cf. Jean 19:39-40).

Enfin, il est impossible de certifier que les Mages ont visité Jésus immédiatement après sa naissance comme le sous-entend l'Église. Matthieu n'évoque jamais Jésus bébé mais plutôt l'enfant Jésus. Figure de style ou réalité, sachant qu'Hérode le Grand fit asssassiner tous les enfants jusqu'à 2 ans (voir plus bas), on peut juste déduire que lors de la visite supposée des Mages, Jésus avait tout au plus 2 ans puisque Joseph et sa famille durent fuir temporairement en Égypte (Matthieu 2:13-16) pour échapper au "Massacre des innocents".

Présentation de Jésus au Temple

Pour être complet, précisons que conformément à la Loi juive, le huitième de jour, l'enfant reçut le prénom de Jésus sur l'indication de l'ange (Luc 2:21) puis fut présenté au Temple de Jérusalem un mois après sa naissance (ou 40 jours plus tard selon la tradition chrétienne, le 2 février) pour être consacré à Dieu (Exode 13:2 et 13:12). L'enfant Jésus fut reçu par le vieux Siméon, homme "juste et pieux, il attendait la consolation d'Israël" et la venue du Christ (Luc 2:25) et qui vit en Jésus la "Lumière pour éclairer les nations" (Luc 2:32). C'est à cette occasion que la "prophétresse Anne, fille de Phanuel, de la tribu d'Aser" loua Dieu et "[parla] de Jésus à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem (Luc 2:38).

Le Massacre des innocents

Comme évoqué, selon Matthieu, le roi Hérode le Grand ayant entendu parlé de la prophétie juive évoquant l'avènement du "roi des Juifs", il n'aurait pas supporté cette "concurrence" et "envoya tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous qui étaient à Bethléem et dans tout son territoire" (Matthieu 2:16). les Juifs auraient interprété ce drame comme l'accomplissement de la prophétie de Jérémie que rappelle également Matthieu : "On a entendu des cris à Rama, Des pleurs et de grandes lamentations: Rachel pleure ses enfants, Et n'a pas voulu être consolée, Parce qu'ils ne sont plus." (Jérémie 31:15).

Ce massacre a-t-il réellement eu lieu ? Même à l'époque de la Rome antique, le massacre de bébés aurait été considéré comme abominable et certainement injustifiable au point que le Sénat romain qui nomma Hérode roi de Judée sous le règne d'Auguste aurait eu une bonne raison de le déchoir de son titre et de ses privilèges. Bien qu'Hérode a toujours été très habile pour éliminer ses adversaires et tourner les situations à son avantage, il est décédé de gangrène en -4 à 70 ans sans avoir été inquiété.

Le roi Hérode était réputé pour être opportuniste, sans scrupule, cruel et sanguinaire, bref un homme peu recommandable et à la vie dissolue. Voyant des complots partout, il n'hésita pas à faire assassiner sa femme Mariamne pour infidélité et trois de ses trois enfants pour des questions d'héritage ainsi que d'autres membres de sa famille. En théorie, il n'aurait donc eu aucun remord à ordonner l'assassinat d'enfants juifs.

En revanche, ce drame n'est pas attesté. Flavius Josèphe qui a retracé plus que les détails de l'histoire des Juifs de son époque décrit Hérode le Grand comme "servi par une constitution physique en rapport avec son génie. Il excella toujours à la chasse, où il se distingua surtout par son expérience de cavalier" ("Guerre des Juifs", Livre I, 13, 429). Il n'évoque pas le "Massacre des innocents" alors que l'écho d'un tel drame aurait dû être connu dans tout l'Empire et même en Égypte. 

Puisque seul Matthieu l'évoque, la plupart des spécialistes considèrent que cet épisode est également une pure fiction et plus exactement une hagiographie permettant de construire la biographie de Jésus et la faire reposer sur la tradition juive. Encore une fois, nous sommes en pleine fabulation.

Après la naissance de Jésus, nous verrons que Marie eut vraisemblablement d'autres enfants dont plusieurs de ses fils sont cités dans les Évangiles, une théorie appuyée par la découverte de l'ossuaire de Silwan.

Mais avant d'aborder les questions de la famille de Jésus, de la jeunesse de Jésus et les années perdues, nous décrirons dans le prochain chapitre ce que l'on sait sur le village de Nazareth où Jésus vécut toute sa jeunesse et comment ce village devint un lieu saint, une précision nécessaire afin de taire certaines rumeurs sur l'authenticité de ce village à l'époque de Jésus.

A lire : Le village de Nazareth

Retour aux Religions

Page 1 - 2 -


Back to:

HOME

Copyright & FAQ