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La Bible face à la critique historique

Lors du Jugement Dernier, "le Fils de l'homme s'assiéra sur le trône de sa gloire" (Matthieu 25:31-32). A l'appel du Christ, "ceux qui auront fait le bien ressusciteront pour la vie, mais ceux qui auront fait le mal ressusciteront pour le jugement" (Jean 5:29).

Les sous-entendus : qui est Jésus ? (II)

B. Le Fils de l'homme

L'expression "Fils de l'homme" (ou Fils de l'Homme avec une majuscule, que certaines bibles traduisent par "Fils d'homme") est la traduction littérale du grec "ουσιο του ανθρωπου" (uios tou anthrôpou) qui a l'époque de Jésus est dérivée de l'araméen "bar nasha" signifiant "de l'homme".

Dans la tradition juive, le "Fils de l'homme" a généralement son sens littéral, c'est-à-dire celui d'être humain sans aucune conotation spirituelle ou eschatologique (relative à la Fin des Temps) comme chez les Chrétiens.

Ainsi, dans l'Ancien Testament, le prophète Ezéchiel fait déjà allusion à l'humanité du Fils de l'homme quand la main de l'Eternel se posa sur lui : "Fils de l'homme, ces os pourront-ils revivre? Je répondis : Seigneur Eternel, tu le sais. (Ezéchiel 37:3 voir aussi 37:11). Ici Dieu utilise le prophète pour lui confier ses pensées, et en faire le porte-parole de ses prédictions. Pour le prophète, c'est en fait une manière d'asseoir son autorité en prétendant avoir établit une relation étroite entre lui et Dieu.

Le prophète Daniel raconte que "sur les nuées des cieux arriva quelqu'un de semblable à un fils de l'homme" (Daniel 7:13) et un peu plus loin : "Et voici, quelqu'un qui avait l'apparence des fils de l'homme toucha mes lèvres [...] Alors celui qui avait l'apparence d'un homme me toucha de nouveau, et me fortifia" (Daniel 10:18).

Job évoque également cette humanité : "Mes amis se jouent de moi ; c'est Dieu que j'implore avec larmes. Puisse-t-il donner à l'homme raison contre Dieu, et au fils de l'homme contre ses amis!" (Job 16:20-21).

Cette interprétation est également celle des Psaumes : "les cieux sont les cieux de l'Éternel, mais il a donné la terre aux fils de l'homme" (Psaume 115:16), et de l'Ecclésiaste : "Parce qu'une sentence contre les mauvaises actions ne s'exécute pas promptement, le coeur des fils de l'homme se remplit en eux du désir de faire le mal" (Ecclésiaste 8:11).

Quand Jésus se qualifie de "Fils de l'homme", on pourrait n'y voir qu'un fils d'homme de chair et d'os comme dans la tradition juive, mais il s'agit en réalité d'une expression plus générale. Par cette expression, Jésus ne fait pas référence à l'humanité du pauvre homme de chair et d'os mais comme il le dit lui-même, elle évoque la puissance qu'il reçut de Dieu, notamment quand il guérit un paralytique : "Pour que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir de remettre les péchés sur la terre, je te l'ordonne, dit-il au paralytique, lève-toi, prends ton grabat et va dans t'en chez toi" (Marc 2:10-11). Jésus ira même plus loin en bousculant la tradition quand il propose aux Juifs de travailler le sabbat, décrété jour de repos : "Le sabbat a été fait pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat, en sorte que le Fils de l'homme est maître même du sabbat" (Marc 2:28).

Pour Jésus, être le "Fils de l'homme" est synonyme de juge céleste qui annonce l'Apocalypse et la victoire de Dieu sur le Mal. Ainsi dans les Actes des Apôtres, Luc écrit : "Et il dit: Voici, je vois les cieux ouverts, et le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu" (Actes 7:56). Ce passage reprend en fait l'expression que Jésus utilisa lors de son procès devant le Sanhédrin (Marc 14:61-62).

Notons que Jésus utilise très souvent cette expression à la troisième personne. Voulait-il signifier qu'il attendait la venue d'un autre leader ou est-ce une simple figure de style ? La question est ouverte.

On en déduit qu'effectivement Jésus se considère comme un demi-dieu (cf. l'Évangile selon Thomas), le Fils de l'homme inspiré ou désigné par Dieu pour apporter la Bonne Nouvelle aux hommes. Mais en même temps Jésus sait qu'il est aussi un homme de chair et souhaite que la volonté de Dieu s'applique sur la terre, notamment quand il enseigne la prière que Jean le Baptiste a également repris : "Que ton règne vienne; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel" (Matthieu 6:10) ou lors de la trahison de Judas : "Voici, l'heure est proche, et le Fils de l'homme est livré aux mains des pécheurs" (Matthieu 26:45).

Dès le christianisme primitif, l'expression "Fils de l'homme" prend un sens eschatologique. D'abord, Luc l'interprète à sa façon et différemment de Marc par exemple (cf. Pourquoi Jésus est-il mort ?) en insistant sur le Messie souffrant qui pardonne : "Il faut, ajouta-t-il, que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, par les grands prêtres et par les scribes, qu’il soit mis à mort et qu’il ressuscite le troisième jour [...] Car quiconque aura honte de moi et de mes paroles, le Fils de l'homme aura honte de lui, quand il viendra dans sa gloire, et dans celle du Père et des saints anges" (Luc 9:22; 26).

En revanche, Jean interprète cette expression comme Jésus, à savoir comme le juge divin qui détruit les forces du Mal afin d'assurer la victoire de Dieu. Ainsi, Jean évoque le pouvoir de Jésus ou plutôt du Christ lors du Jugement Dernier : "Et il lui a donné le pouvoir d'exercer le jugement, parce qu'il est Fils d'homme" (Jean 5:27).

Dans le livre de l'Apocalypse (de la Révélation) Jean reprend aussi la vision de Daniel mais la remplace par une vision eschatologique de Jésus : "M'étant donc retourné, je vis [...] quelqu'un qui ressemblait à un fils d'homme. Il était habillé d'une longue robe et portait une écharpe en or sur la poitrine [...]. Il posa alors sa main droite sur moi en disant: "N'aie pas peur. Je suis le premier et le dernier, le vivant. J'étais mort et voici, je suis vivant aux siècles des siècles. Je détiens les clés de la mort et du séjour des morts." (Ap.1:12-18).

Mais si Jésus est homme et obéit à la volonté divine, les apôtres et certains prophètes imaginent que le Messie (ce que Jésus prétend être) est aussi quelque chose de plus extraordinaire. En effet, selon Jean, Jésus serait doté des pouvoirs extraordinaires que lui a donné celui que Jésus appelle le Père.

C. Le Fils du Père

Si malgré son humilité Jésus acceptait divers titres élogieux comme Maître ou Seigneur, il est plus étonnant qu'il n'ait jamais refusé qu'on le considère comme le Fils du Père et même qu'on le confonde avec Dieu. En effet, bien que nulle part dans la Bible Jésus ne dit qu'il est Dieu, les quatres Évangélistes ont utilisé ce nom pour le qualifier. Pourquoi ? Car si on en croit la tradition, Jésus a laissé croire qu'il était la personnification de Dieu, notamment quand il dit : "Moi et le Père nous sommes un" (Jean 10:30) ou encore "Je vous le dis, avant qu'Abraham fût, je suis" (Jean 8:58). Et qui pourrait exister avant les hommes à part Dieu, ont dû se demander les apôtres et les représentants sacerdotaux ? Mais ça, c'est l'interprétation chrétienne et rien n'atteste que Jésus a réellement prononcé ces mots.

Vitrail du Seigneur, le Fils du Père et Père en lui: "Qui m'a vu a vu le Père" (Jean 14:9).

Les mots de Jésus sont encore plus étonnants quand il les prononce en araméen et appelle Dieu "Abba", c'est-à-dire "Papa" sous-entendant une grande familiarité et de l'affection envers celui qu'il appelle son Père, Dieu en personne : "Abba, Père, tout t'est possible ; éloigne de moi cette coupe. Pourtant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux" (Marc 14:36). "Abba" est également cité dans les Épîtres aux Galates (4:6-7) et aux Romains (8:15). Précisons que du fait de l'utilisation d'un mot en araméen, il est probable que le texte soit authentique car on imagine mal un Chrétien écrire en araméen mais plutôt en grec ou en latin.

En revanche, après la résurrection, le Christ demande aux disciplines de prier non pas Jésus ou l'Esprit mais Dieu en l'appelant "Père", se réservant le terme plus familier. Jésus ne se prie donc pas lui-même mais se réfère constamment à son Père qu'il associe à Dieu. D'ailleurs Jésus le rappelle quand il dit : "Et n'appelez personne sur la terre votre père; car un seul est votre Père, celui qui est dans les cieux" (Matthieu 23:9).

Selon Jésus, "personne ne connaît le Fils, si ce n'est le Père; personne non plus ne connaît le Père, si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler" (Matthieu, 11:27). Si Jésus est le Fils de l'homme et ne fait qu'un avec le Père, Philippe reste incrédule et lui demanda : "Seigneur, montre-nous le Père, et cela sous suffit" (Jean 14:8). Déçu par cette question, Jésus lui répond : "Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne m'as pas connu, Philippe ! Celui qui m'a vu a vu le Père; comment dis-tu : Montre-nous le Père ? Ne crois-tu pas que je suis dans le Père, et que le Père est en moi ?" (Jean 14:9). Réponse typique de Jésus qui laisse les incrédules dubitatifs. Mais encore une fois, ce texte fut rédigé par Jean, une communauté très portée sur le symbolisme et la spiritualité au détriment des faits réels.

On retrouve ces références spirituelles dans d'autres versets. Ainsi, selon la tradition Jésus ne corrige pas non plus ses disciples quand Thomas l'appelle par exemple "mon Seigneur et mon Dieu" (Jean 20:28), faisant de lui un souverain et une divinité, ce que Jean a également crut quand il écrit : "La Parole était Dieu" ou "la Parole a été faite chair" (Jean 1:1, Jean 1:14). On reviendra sur le texte de Jean et sur son authenticité.

Pour les hommes et en particulier le clergé juif, de fait Jésus fait preuve d'une incroyable prétention en se prétendant différent des hommes et parlant au nom de Dieu voire étant l'égal de Dieu selon Jean. Convaincu de détenir la Vérité, Jésus n'hésite pas à froisser les théologiens et plus tard à choquer les Romains avec tous les risques qu'il encourt et qu'il connaît bien, raison pour laquelle généralement il évite ce genre d'affrontement, laissant à son interlucteur le choix de la réponse.

Ce n'est que lors du procès de Jésus devant Ponce Pilate que les Juifs représentés par le Sanhédrin, c'est-à-dire l'assemblée législative juive et le tribunal suprême de Jérusalem, ont bien compris sa nature terrestre et considéré qu'il avait blasphémé : "Ce n'est point pour une bonne œuvre que nous te lapidons, mais pour un blasphème, et parce que toi, qui es un homme, tu te fais Dieu" (Jean 10:33).

Ici encore, à travers Jean qui est seul à relater ces faits, l'Église prétend n'y voir que la réaction d'un peuple juif aveugle qui refuse de voir le Sauveur en Jésus. Il est vrai que les Juifs s'attendaient plutôt à un chef de guerre capable de bouter l'oppresseur hors de ses frontières. Mais nous avons vu précédemment à propos du crédo que la Grande Église a tout de même eu beaucoup de mal à définir la nature de Jésus - comme nous tous - son point de vue ayant conduit au schisme des Églises. Mais la réponse de l'Église reste dogmatique et elle n'a jamais cherché à rétablir la vérité historique, que d'ailleurs personne ne pourrait prétendre connaître avec précision, et certainement pas sur base des textes antiques découverts à ce jour. On y reviendra.

D. Le Fils de Dieu

Selon la Bible, lorsque Jésus réalisa le miracle de marcher sur l'eau (Matthieu 14:22-27), Simon (Pierre) voulut aller vers lui et marcha sur l'eau mais comme le dit Jésus, son manque de foi le fit doucement s'enfoncer et Jésus dut lui tendre la main pour le monter dans la barque. Juste après "Ceux qui étaient dans la barque vinrent se prosterner devant Jésus, et dirent : 'Tu es véritablement le Fils de Dieu' " (Matthieu 14:33). Jésus n'a pas fait de commentaire. Mais sans lui confirmer son ascendance divine, Jésus ne s'est pas non plus opposé à cette déification. Peut-être l'a-t-il trouvée réconfortante ou, bien que cela ne soit pas son habitude, digne du culte qu'on lui devait. Peu après Simon réaffirma sa croyance suite à quoi Jésus le renomma Pierre (Matthieu 16:15-18). Enfin, Luc confirma également que Jésus "est le Fils de Dieu" (Actes 9:20). Une nouvelle fois, ce n'est pas Jésus qui déclara cette filiation divine mais l'un de ses fidèles.

La Bible de Jérusalem ouverte sur une page de l'Évangile selon Jean évoquant le Fils de Dieu. Document T.Lombry.

Il s'agit des rares évocations de cette expression en présence de Jésus car lui-même n'a jamais souhaité cette personnification divine, qui de toute façon est étrangère aux Juifs (voir plus bas). On peut donc envisager que cette expression n'avait pas le sens qu'on lui attribue généralement. Il y a un passage explicite dans les Évangiles à ce sujet : "Comme Jésus se mettait en chemin, un homme accourut, et se jetant à genoux devant lui : Bon maître, lui demanda-t-il, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? Jésus lui dit : Pourquoi m'appelles-tu bon ? Il n'y a de bon que Dieu seul" (Marc 10:17-18). Conclusion : Jésus n'a jamais prétendu être "Fils de Dieu", encore moins la personnification de Dieu comme le prétend Paul et l'Église. On y reviendra à propos de la querelle paulienne.

Peut-on retrouver l'expression "Fils de Dieu" dans d'autres écrits apostoliques ? L'Évangile selon Luc par exemple décrit l'Annonciation de l'archange Gabriel à Marie en ces termes : "Il sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut [...], C'est pourquoi le saint enfant qui naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu" (Luc 1:32, 1:35).

Ensuite dans sa généalogique, Luc prétend pas moins que Jésus descend d'Adam : ""fils d'Enos, fils de Seth, fils d'Adam, fils de Dieu" (Luc 3:38), bien que cet héritage soit difficilement conciliable avec la conception divine de Jésus !

Enfin, il y a le fameux procès devant le Sanhédrin où Jésus répondit à la question de Caïphe : "Es-tu le Christ, le Fils du Dieu béni ? Jésus répondit: Je le suis. Et vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la puissance de Dieu, et venant sur les nuées du ciel " (Marc 14:61-62; Matthieu 26:63-64). Dans la première phrase, Jésus déclare sans ambiguïté qu'il est le Fils de Dieu.

Dans ses Épîtres, Paul y fait aussi référence : "Car vous êtes tous fils de Dieu par la foi en Jésus-Christ" (Galates 3:26) bien que généralement, comme Jean, il préfère l'expression les "enfants de Dieu" : "c'est-à-dire que ce ne sont pas les enfants de la chair qui sont enfants de Dieu, mais que ce sont les enfants de la promesse qui sont regardés comme la postérité" (Romains 9:8) ou dit plus simplement : "Or, si nous sommes enfants, nous sommes aussi héritiers: héritiers de Dieu, et cohéritiers de Christ, si toutefois nous souffrons avec lui, afin d'être glorifiés avec lui" (Romains 8:17).

Peut-on retrouver cette expression ailleurs que dans les textes apostoliques et tenter de connaître son origine ? Deux indices peuvent nous guider : Dieu est souvent associé aux rois et il se manifeste à travers les grands prêtres et les oracles. Il faut donc rechercher des figures emblématiques souveraines, civiles ou religieuses ayant pu influencer Jésus et l'interprétation des apôtres. L'idéal serait de trouver des récits ou des traces écrites évoquant cette expression. Bonne nouvelle, nous en possédons de nombreuses. Nous allons donc brièvement les décrire, des plus anciennes aux plus proches de l'époque de Jésus.

1. Dans la Bible hébraïque

Dans la Bible hébraïque il existe plusieurs références au "fils de Dieu" mais également à toutes ses variantes au pluriel. Parmi ces textes très anciens, on apprend que les anciens rois oints d'Israël sont appelés les "fils de Dieu". Ainsi, Samuel dit à David que Dieu a promis de faire une alliance avec lui et que ses descendants royaux régneront comme rois pour toujours. Selon Samuel, Yahvé déclare : "Je serai pour lui un père, et il sera pour moi un fils." (2 Samuel 7:14). Selon un psaume plus tardif, le souverain davidien s'exclame : "Tu es mon père, Mon Dieu et le rocher de mon salut! [et Yahvé fera] de lui le premier-né, le plus élevé des rois de la terre." (Psaume 89:26-27). Cette expression se réfère au Psaume 2 où Yahvé dit au roi : "Tu es mon fils! Je t'ai engendré aujourd'hui." (Psaume 2:7). Selon certains exégètes, ce langage aurait été utilisé dans le cadre du cérémonial d'intronisation, ces divers Psaumes étant classés parmi les "Psaumes royaux" du fait qu'ils célèbrent le règne du roi d'Israël qu'ils considèrent comme l'agent humain intercédant directement avec Dieu (Psaume 45, 72, 110).

Le roi Salomon, fils du roi David fut également considéré comme le "Fils de Dieu" : "Et l'Eternel t'annonce qu'il te créera une maison [...]. Je serai pour lui un père, et il sera pour moi un fils" (1 Samuel 7:11; 14). Même allusion dans le premier livre des Chroniques (1 Chroniques 22:10 et 28:6). On retrouve le même sens chez les pharaons d'Égypte.

Selon la Bible, le peuple d'Israël est appelé le "fils de Dieu". Ainsi, Moïse dit au Pharaon d'Égypte : "Ainsi parle Yahvé : Israël est mon fils, mon premier-né" (Exode 4:22) et le prophète Osée déclare : "Quand Israël était jeune, je l'aimais, Et j'appelai mon fils hors d'Égypte" (Osée 11:1).

A l'époque du second Temple, dans les écrits hébraïques datant de la fin du IIe siècle avant notre ère, celui qui suit Dieu avec dévotion est appelé son "fils" (livre de la Sagesse 2: 16-18 et 5: 5; L'Ecclésiatique ou livre de Ben Sita Le Sage ou Siracide 4:10). Ainsi dans le livre d'Enoch, les patriarches Noé, Mathusala, Lamech et Shem sont traités comme "mon fils".

On ne sera donc pas étonné comme nous l'avons dit de retrouver dans les textes apostoliques cette référence au "fils de Dieu" dès que l'auteur évoque la race humaine, qu'il s'agisse d'Adam en personne ou ses descendants (Luc 3:38, Actes 17:26-29).

Quant à l'expression au pluriel "les fils de Dieu" (b'nai' elohimc), elle est utilisée dans cinq versets du texte massorétique (Genèse 6:2 et 6:4; Job 1:6; 2:1 et 38:7). Dans le sens utilisé, cette expression se rapproche du concept chrétien des "anges" qui sont parfois chargés par Dieu d'intervenir dans les affaires humaines. Ainsi dans les Psaumes, Dieu se porte en juge et déclare : "J'avais dit: Vous êtes des dieux, Vous êtes tous des fils du Très-Haut" (Psaume 82:6). Dans les copies du Deutéronome retrouvées dans les Rouleaux de la mer Morte, "les fils de Dieu" sont mentionnés à deux reprises dans le "Cantique de Moïse" et sont visiblement associés à des gardiens célestes veillant sur les affaires humaines (Deutéronome 32:8 et 32:43), ces deux versets ayant été conservés dans la Septante. Il existe également une référence à ces êtres célestes dans la version araméenne du texte de Daniel qui évoque "bar 'elahin", "un fils des Dieux" (Daniel 3:25) dont la traduction a été respectée.

2. Sous l'Empire romain

A l'époque de l'Empire romain, l'empereur Jules César comme tous ses successeurs exigeait que tous les peuples conquis vouent un culte à l'empereur considéré comme une divinité, d'où son titre de "Dominus et Deus". L'empereur Auguste (-63 à +14), le fils adoptif de Jules César était considéré comme le fils du "divin Julius" et se faisait appeler "Divi filius", le "fils de Dieu".

Ces empereurs ont dominé le monde par la force et en s'accaparant tous les pouvoirs (Jules César se fit nommer "dictateur éternel" avec une fonction à vie peu avant son assassinat) et nous savons que les Juifs se sont révoltés à plusieurs reprises contre l'occupation romaine très souvent associée à des violences et des impôts très élevés, au point que les Juifs espéraient la venue du Messie pour y mettre fin, celui correspondant au "Fils de l'homme" évoqué par Daniel (versets 7:13-14 et 7:27).

A l'inverse, les peuples et vassaux favorables aux Romains voyaient l'empereur comme le sauveur divin apportant la paix dans le monde comme ce fut notamment le cas en Gaule. Suétone (70-130) rapporte dans son livre "Vie d'Auguste" que le célèbre Cicéron en personne rêvait qu'Auguste descendait du ciel soutenu par des chaînes en or ! (Suétone, 94:14). Les actions d'Auguste parvenant sans problème jusqu'en Palestine et la cour des rois, à n'en pas douter certains Juifs ont dû associer Auguste au "fils de l'homme venu sur des nuées du ciel" pour fonder son empire et son royaume tel qu'annoncé par les prophéties et que "tous peuples, toutes nations et langues" devait honorer comme un Dieu en échange de quoi l'homme sera béni et ni lui ni son bétail ne seront stériles (Deutéronome 7:13-14). Bien entendu, comme toute vie terrestre, ce règne est éphémère. Ceci est un premier exemple montrant que Rome a pu influencer certains religieux juifs.

Gros-plan de la mosaïque du Christ au royaume des Cieux avec la Jérusalem céleste à l'arrière-plan et une vue générale. La fresque date de c.390 et se trouve dans l'abside de la basilique Sainte-Pudentienne à Rome.

De plus, dans les Rouleaux de la mer Morte découverts dans la grotte N°4 de Qumrân, il existe un texte appelé "Le fils de Dieu" (4Q146) écrit aux environs de l'an 25 avant notre ère (mais il peut s'agir d'une copie d'un texte plus ancien de quelques décennies). Ce manuscrit doit son titre au fait qu'il contient plusieurs passages évoquant le "fils de Dieu" mais une fois de plus, le personnage n'est pas nommé. En revanche, on sait qu'il fut écrit sous l'empereur Auguste.

Le texte de Qumrân décrit l'essor d'une personne appellée "le fils de Dieu" : "[Un autre/dernier roi se lèvera et lui] il deviendra grand sur terre. [Les rois] feront [la paix avec lui] et tous [le] serviront. [Le fils du gr]and [Seigneur] il sera appelé et par son nom il sera désigné. Le fils de Dieu il sera appelé et ils l'appelleront fils du Très-Haut" (4Q246). Selon les exégètes, ce passage se rapporte à César, le Grand Seigneur, et Auguste, le Divi filius, le fils de Dieu. Le texte dit ensuite : "Comme les comètes que vous avez vues, ainsi sera leur règne". L'auteur compare le règne de César et d'Auguste à celui d'une comète, par nature éphémère. Enfin le texte précise : "Durant des années ils règneront sur la terre et ils fouleront aux pieds tout le monde". On retrouve l'action de fouler au pied la terre entière dans le livre de Daniel (chap. 7) qui rappelons-le fut déporté à Babylone, qui décrit notamment les quatre empires des hommes symbolisés par l'or pour l'empire de Babylone, l'argent pour l'empire Médo-Perse, l'airain pour l'empire hellénistique et deux jambes de fer pour l'empire romain, ce dernier étant également représenté par un monstre à 10 cornes symbolisant les nations démembrées.

Les mots comme le langage utilisés dans le texte de Qumrân et l'Évangile selon Luc sont très similaires tant dans l'Annonciation à Marie que la description de Jésus comme le "Fils du Très-Haut" ou le "Fils de Dieu". Cela implique que certains versets de l'Évangile selon Luc auraient été inspirés voire adaptés de traditions orales ou de textes rédigés par la communauté essénienne. Ces textes n'ont donc pas été écrits par une communauté apostolique hellénistique comme on le prétend encore mais bien en terre d'Israël. De plus, étant donné la similitude des termes, il est probable que les Esséniens aient eux-mêmes été influencés par le rayonnement mais également l'oppression de l'Empire romain.

Plus tard, dans ses Épîtres, Paul déclare que les disciples de Jésus qui ont reçu le Saint-Esprit sont appelés les "enfants de Dieu" (Romains 8:14-16) sachant que Jésus est "le premier-né entre plusieurs frères" (Romains 8:29-30). Paul parle d'"adoption" pour décrire cette filiation avec Dieu. L'auteur anonyme de l'Epître aux Hébreux parle également de "beaucoup de fils" de Dieu à venir (Hébreux 2:10). Jean exprime une idée semblable quand il évoque une famille étendue devenant les "enfants de Dieu" suite à la renaissance spirituelle de ceux qui se sont unis à Jésus (Jean 1:12-13).

Ceci dit, Jean qui est déjà le plus spirituel et le plus subtil des auteurs apostoliques, est le seul imaginant que Jésus est Dieu (Jean 1:1; 20:28), à voir en Jésus le Verbe qui s'est fait chair (Jean 1:1:14) ou qui fait de Jésus l'égal de Dieu (Jean 10:30). Il va de soi que Jésus n'a jamais rien revendiqué de la sorte et qu'il s'agit d'une libre interprétation théologique de la communauté johannique.

Justement, comment Jésus a-t-il interprété cette filiation divine ?

3. A l'époque de Jésus

Si on considère a priori que Jésus n'était pas un fabulateur (un homme conscient de jouer le rôle d'un être divin) ni un illuminé (un homme convaincu en toute conscience d'être d'origine divine) mais juste un homme ordinaire vouant un culte à Dieu (Yahvé), il est pratiquement impossible que Jésus ait délibérément accepté qu'on l'appelle "Fils de Dieu" ou de se présenter comme tel. En effet, en tant que juif pratiquant respectant la Torah et enseignant dans les synagogues et au Temple, il savait pertinemment bien que ce titre choquait les Juifs (et choque encore les Juifs traditionnalistes et les ultra-orthodoxes d'aujourd'hui) et que la Loi de Moïse condamnait à mort tout blasphémateur.

En fait jusqu'au terme de son ministère, Jésus a évité d'exprimer cette filiation alors que de toute évidence rétrospectivement il s'y reconnaissait et l'aurait bien assumée publiquement mais seulement le jour où il se sentirait prêt. En effet, on trouve déjà dans les Psaumes plusieurs commentaires allant dans ce sens. D'abord lorsque l'auteur écrit que la droite à la faveur suprême : "À ta droite, éternité de délices !" (Psaume 15:11). Plus loin, honorant Dieu, l'auteur écrit que le Messie "siège à ma droite, et je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône" (Psaume 109:1). Depuis l'Antiquité, la droite a toujours représenté la place privilégiée.

Nous verrons page suivante que le Psaume 146 évoque également les actes de rédemption et salvateur de Dieu que Jésus a repris dans ses Béatitudes, marquant ainsi clairement sa filiation avec Dieu.

Etant donné que Jésus reprit plus d'un psaume à conotation divine à son nom et évoqua les paroles prophétiques évoquant l'action de Dieu, cela prouve qu'il les reconnaissait et les appliquait à sa personne. On en conclut que Jésus était soit bel et bien un illuminé ou un exalté de Dieu soit véritablement ce qu'il prétendait être, le Fils de Dieu ou la personnification de Dieu.

Toutefois, cette filiation divine est difficile à accepter non seulement par ses implications métaphysiques mais déjà du fait qu'elle ne peut pas être démontrée et est donc du ressort des croyances. De plus, a postériori les prophéties sont des interprétations à vocation théologique et nous savons d'expériences qu'elles n'ont jamais eu de réel pouvoir prédictif, la quasi totalité des prédictions étant des textes pseudépigraphiques rédigés parfois plusieurs siècles après les évènements qu'ils évoquent. D'ailleurs, la science n'a jamais pu démontrer la réalité de la prémonition ni d'aucune faculté extrasensorielle qui restent actuellement du ressort des pseudosciences.

En revanche, comme ses disciples juifs, Jésus savait pertinement bien que prétendre être le Fils ou l'égal de Dieu était le blasphème suprême pour les Juifs car selon leur tradition il n'existe qu'un seul Dieu, YHWH. Celui qui ose prétendre à ce titre ou ne fut-ce que par filiation ne mérite que la mort ! D'ailleurs Jésus dut très bien s'en souvenir car les rares fois où il tenta de l'exprimer en public, que ce soit à Nazareth où dans le Temple de Jérusalem, la foule et les Pharisiens exprimèrent leur opposition et il fut à deux doigts d'être lynché, lapidé ou jeté du mont Précipice par les Juifs et dut s'enfuir avec ses disciples !

Vivant sous l'occupation romaine dans un pays régit par les lois de l'Empire, Jésus savait aussi qu'il ne pouvait pas se prétendre l'égal de Dieu, privilège réservé à l'empereur, au risque également d'être condamné à mort. Et il n'y a pas si longtemps encore, les souverains d'Europe et d'ailleurs imaginaient qu'avec leur ascendance, leurs "qualités" et leur "pouvoir de vie et de mort" ils étaient eux aussi les égaux de Dieu, ce qui n'a pas empêché certains de perdre la tête.

Donc quelle que soit l'autorité qui le jugerait, Jésus se doutait bien qu'il n'avait aucune chance de pouvoir défendre son titre de "Messie", encore moins celui de "Fils de Dieu" ni même imaginer dire à ses juges qu'il serait "assis à la droite de Dieu" dans le "Royaume de Dieu" et que ses blasphèmes seraient compris et acceptés ! Quand bien même un membre du Sanhédrin ou un officier romain était du côté de Jésus, il prenait de gros risques à le défendre en violant des lois et de toute façon leur avis ne ferait pas le poids face à leurs adversaires majoritaires et influents. Même Pierre qui fut présent au procès n'a pas voulu défendre Jésus par trois fois estimant que sa cause était perdue d'avance.

 Mais sans doute las des discours et enfin prêt à l'ultime sacrifice, ce n'est que lors de son jugement où il comprit que le Sandhédrin le condamnait à mort que Jésus finit par leur déclarer qu'il était le Fils de Dieu. Dernière tentative d'intimidation d'un fabulateur, dernier baroud d'honneur d'un exalté ou expression du statut assumé d'un être divin, nous ne le saurons jamais, mais cette expression fut reprise par divers disciples, notamment par Luc dans les Actes où il écrit que saint Étienne vit "le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu" (Actes 7:55-56), ce qui accentua la colère de ceux qui allèrent le lapider, faisant de lui le premier martyr chrétien.

En conclusion, compte tenu de la diversité des références et leur complexité théologique, pour un Chrétien on pourrait résumé l'expression "Fils de Dieu" comme l'affirmation par Jésus qu'il était l'enfant favori de Dieu, le Messie annoncé, l'élu du peuple juif, le futur prêtre-roi oint d'Israël né par l'incarnation (devenant chair) d'une femme choisie par Dieu et sans père humain, garant des idées de l'Etre divin préexistant. Mais pour ceux qui ne partagent pas cette vision spirituelle voire mystique que rien historiquement ne vient attester, il s'agit surtout d'une expression symbolique qu'il ne faut pas interpréter littéralement comme signifiant que Jésus serait l'incarnation physique du Fils de Dieu, même si la lecture des Évangiles laisse sous-entendre que jusqu'à son agonie sur la croix Jésus croyait sincèrement avoir été choisi par Dieu, "Abba", son Père (Marc 14:36). En revanche, si Jésus était exalté (rappelons que son frère croya un temps que Jésus était devenu fou), c'est la nature même du fanatique d'avoir la conviction d'être l'élu et de vouloir réaliser une mission pour défendre sa cause, quitte à mourir pour le prouver. Les martyrs en sont la version religieuse ou politique.

A présent que nous avons dressé la liste des titres assignés à Jésus ou qu'il revendiqua, examinons la question de la divinité de Jésus, un sujet très sensible qui oppose évidemment les Chrétiens pratiquants aux agnostiques et aux athées. Pour tenter de répondre à cette question nous allons analyser en détails les textes bibliques et découvrir qu'elle dit beaucoup de choses à ce sujet à celui qui prend la peine de comprendre le texte plutôt que de le lire. C'est l'objet du prochain chapitre.

Dernière partie

L'origine divine de Jésus

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