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La Bible face à la critique historique

Copie d'une jarre en terre cuite contenant un manuscrit découverte dans les grottes de Qumrân.

Jésus de Nazareth (II)

Jésus est-il Essénien ?

Depuis des siècles, une rumeur prétend que Jésus aurait été influencé ou était un Essénien. Certains frères catholiques vont même jusqu'à prétendre sur leur forum que "le judaïsme essénien fidèle à l'ancienne Alliance devint chrétien et serviteur de la nouvelle et éternelle Alliance". Nous verrons que cela est totalement faux car le mouvement essénien disparut vers 70 de notre ère. Pour taire les rumeurs, voyons ce que nous apprend l'histoire et quel crédit faut-il accorder à cette théorie, si elle contient un fond de vérité, des élémentrs factuels ou aucun indice probant.

1. L'influence du Maître de Justice de la communauté de Qumrân

Dans certains manuscrits comme le "Rouleau des Hymnes" et la "Règle de la Communauté" découverts dans les grottes N°4 et N°5 de Qumrân, on apprend que la communauté essénienne s’est retirée dans la région de Qumrân, en Cisjordanie, à l'ouest de la mer Morte, en compagnie de leur Grand-Prêtre légitime suite à sa destitution en 152 avant notre ère par un usurpateur dénommé Jonathan Maccabée de la dynastie hasmonéenne. Le Grand-Prêtre se faisait appeler le "Maître de Justice" ou "l'Enseignant".

Précisons de suite qu'il n'existe pas de concensus autour de l'identité du Maître de Justice ni même de ses adversaires. En effet, pour les biblistes partisans du modèle standard dit pro-hasmonéen, la plupart des manuscrits de Qumrân renvoient la création du mouvement Essénien vers 175 avant notre ère où il s'appelait "Yahad" (l'Union, l'Alliance). Mais certains partisans du modèle dit anti-hasmonéen prétendent en se basant sur d'autres manuscrits comme le "Document de Damas", le Pesher ou " Commentaire d'Habacuc" (1QpHab), "l'Hymne au roi Jonathan" (4Q448) ou encore le Manifeste 4QMMT dans lesquels des personnages historiques sont cités, que la secte ne fut créée qu'entre 76 et 63 avant notre ère. Mais cette seconde hypothèse est moins cohérente si on se base sur l'ensemble des données historiques disponibles. Quoi qu'il en soit, il est probable que plusieurs "Maître de Justice", concurrents ou héritiers, se sont succédés pendant plus d'un siècle avant la naissance de Jésus, certains ayant établi leur communauté au pays de Damas, d'autres à Qumrân. A défaut de certitudes, nous évoquerons le "Maître de Justice" tel que le décrit le bibliste André Dupont-Sommer dans son livre "Les Écrits esséniens découverts près de la mer Morte" déjà évoqué à propos des manuscrits et qui rappelons-le contient des traductions françaises de nombreux manuscrits de la mer Morte.

Qui était ce "Maître de Justice" ? Certains l'ont identifié à l'un ou l'autre personnage biblique mais rien ne l'atteste. En fait, on ignore son identité réelle qui importe moins que sa doctrine. Certains l'ont même assimilé à tord à Jésus car le Maître de Justice naquit probablement à la fin du IIe siècle avant notre ère et mourut donc plusieurs générations avant la naissance de Jésus.

Comme l'a résumé Dupont-Sommer, on sait juste que "le Maître de Justice était prêtre; réformateur zélé et mystique ardent, adversaire résolu du sacerdoce officiel auquel il reprochait son mépris de la Loi et son impitié, il rompit avec le judaïsme officiel et avec le service du Temple qu'il considérait comme souillé, entraînant dans le schisme nombre de prêtres et de laïques" (1959, p370-371).

Dans l'Écrit ou "Document de Damas" et dans les commentaires bibliques de Qumrân dont le "Commentaire d'Habacuc", le Maître de Justice se présente comme le fondateur et le législateur de la secte. Il définit les règles de la Communauté (cf. 4Q255-258, 4Q259, 4Q260-264 et 5Q11) et inspira les textes fondateurs de ce petit groupe sectaire en rupture avec la tradition juive enseignée au Temple. Ce groupe de disciples attendait la venue du Messie au début du Ier siècle avant notre ère.

2. Les Béatitudes

Dans le "Rouleau des Hymnes" on apprend que le Maître de Justice qui écrit souvent à la première personne, décrit ses sentiments et ses idées. Parmi celles-ci on retrouve la pénitence, la pauvreté, l'humilité, l'amour du prochain et la chasteté que prêcha également Jésus. On retrouve également les références apocalyptiques aux prophètes Daniel, Isaïe, Zacharie et Amos. On apprend (cf. 1QS, col.8) que le Maître de Justice conduisit ses disciples dans le désert, au pays de Damas (Qumrân) où curieusement le discours comme certaines actions de Jésus, de son cousin Jean le Baptiste et des Esséniens se ressemblent en bien des points et parfois mot pour mot, notamment à propos des Béatitudes.

Ainsi les expressions "heureux ceux qui..." et avoir "un coeur pur" qu'utilise Matthieu sont toutes les deux présentes dans un même paragraphe d'un rouleau de la mer Morte : "Heureux l'homme qui a atteint la sagesse - qui marche dans la loi du très haut - Heureux celui qui dit la vérité avec un cœur pur - et ne calomnie pas avec sa langue... Heureux ceux qui la cherche [la sagesse] avec des mains pures - et qui ne la recherche pas avec un cœur fourbe..." (4Q525). Matthieu dit : "Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux ! [...] Heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu ! Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu ! [...] Réjouissez-vous et soyez dans l'allégresse, parce que votre récompense sera grande dans les cieux; car c'est ainsi qu'on a persécuté les prophètes qui ont été avant vous." (Matthieu 5:3, 8, 12).

3. Le guide de Lumière, le bain rituel et la voix dans le désert

On retrouve également dans les manuscrits esséniens l'allusion au guide de Lumière ("je suis la Lumière", "je suis le chemin la vérité la vie", etc.) et la description geste pour geste quand il s'agit des étapes du bain rituel exécuté par Jean le Baptiste à Qumrân ou dans le Jourdain.

Certains versets de l'Évangile selon Jean sont également similaires aux règles de la Communauté. En son chapitre 8, la Règle dit : "... ainsi qu'il est écrit (Isaïe 40:3-5) : Une voix proclame : 'Dans le désert, déblayez la route de l'Eternel; nivelez, dans la campagne aride, une chaussée pour notre Dieu !'" (RC 8, 13). Jean écrit : "Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Rendez droit le chemin du Seigneur, comme a dit Isaïe, le prophète" (Jean 1:23). Notons que certaines bibles traduisent "Rendez droit" qui est plus proche du texte original par "Aplanissez".

4. Le rite du vin et du pain bénis

La "Règle de la Communauté" évoque aussi le rite du vin et du pain bénis : "[Lorsqu']ils se réuniront pour le repas de la communauté [ou pour boire] le vin, et que la table de la communauté sera disposée [et] le vin [mêlé] pour boire, [que personne n'étende] sa main sur les prémices du pain et [du vin] avant le (grand) Prêtre, car [c'est lui qui béni]ra les prémices du pain et du vin, [et étendra] sa main sur le pain en premier. Ensuite le Messie d'Israël étendra sa main sur le pain. [Et ensuite] toute la congrégation de la communauté [béni]ra, cha[cun selon] sa dignité" (RC 2, 11-21).

5. La mort du Maître et l'avènement du Messie

Enfin, dans le manuscrit B de l'Écrit ou "Document de Damas" précité que nous dénommerons Damas-B, il existe également deux références à la Communauté et à sa mission "jusqu'à l'avènement du Messie d'Aaron et d'Israël" (Damas-B, col.19, 9-11). Et contrairement au manuscrit A, nous trouvons des références directes à la "réunion", c'est-à-dire à la mort du Maître de Justice : "Depuis le jour de la réunion du Maître de la Communauté jusqu'à la fin de tous les hommes de guerre qui ont abandonné le Menteur, il y aura une quarantaine d'années" (Damas-B, col.19). "Aucuns des hommes qui entrent dans la Nouvelle Alliance dans le pays de Damas et qui le trahissent de nouveau et quittent la source des eaux vives, seront comptés avec le Conseil du peuple ou inscrits dans son Livre, depuis le jour de la réunion du Maître unique [de la Communauté] jusqu'à l'avènement du Messie d'Aaron et d'Israël" (Damas-B, col.33-20, 1).

Fragment 4Q271Df du "Document de Damas".

Le manuscrit Damas-B va jusqu'à recopier une partie du manuscrit A (Damas-A, col.7) et cite le prophète Zacharie (vv.13:7) pratiquement mot-à-mot : "Epée, lève-toi sur mon Pasteur, contre l'homme qui est mon compagnon dit Yahvé. Frappe le pasteur et les brebis seront dispersées, et je tournerai ma main vers les faibles". Les experts interpètent le Pasteur comme étant le Maître de Justice qui est à mettre en parallèle avec sa "réunion".

On retrouve aussi les idées apocalyptiques avec le délai "d'environ 40 ans" dans le fragment 4Q171 des Rouleaux de la mer Morte, lapse de temps également évoqué dans les Psaumes : "Encore un peu de temps, et le méchant n'est plus; Tu regardes le lieu où il était, et il a disparu" (Psaumes 37:10). Au bout de quarante ans, les méchants seront effacés de la terre et plus aucun homme n'existera. Cette prophétie se complique ensuite, surtout si on tient compte du Livre de Daniel (et du Livre d'Ezéchiel) qui évoque les "70 semaines" (Daniel 9).

Ces références apocalyptiques sont également mentionnées dans d'autres fragments (11QMech, 4Q390) où l'auteur essaye de faire correspondre l'histoire de la Communauté avec ce schéma prophétique et l'arrivée du Maître de Justice attendu "dans la première semaine du Jubilée suivant le neuvième Jubilée" (11QMelch), ou juste 40 ans avant la Fin des Temps. Le "Commentaire d'Habacuc" (1QpHab) évoque aussi l'attente apocalyptique de la Communauté pendant les 40 ans qui suivirent la mort du Maître de Justice.

Toutes ces similitudes et parfois ces coïncidences avec le discours de Jésus ou de ses disciples sont trop précises et fréquentes pour être le fruit du hasard (bien qu'on puisse toujours le croire en théorie faute de preuves tangibles). Ajoutées au fait que Jésus et Jean le Baptiste partageaient la même vision mystique de l'Apocalypse, son cousin étant de toute évidence l'un des leaders charismatiques soit des nazôréens soit des Baptistes, on peut raisonnable supposer que Jésus s'est construit notamment à partir de la doctrine essénienne. Cela reste toutefois une théorie controversée car nulle part dans aucun écrit évoquant Jésus on ne trouve la moindre référence explicite aux Esséniens ou au Maître de Justice. Mais parfois, un faisceau d'indices concordant valent bien une preuve.

Naturellement, comme tous les messies, le Maître de Justice n'est jamais ressuscité et on peut penser que Jésus connut la même fin tragique. Mais on constate en lisant le Nouveau Testament que les apôtres ont conservé cette tradition juive apocalyptique au point que Marc cite "les grandes souffrances" évoquées par le prophète Daniel (Marc 13:14; 13:28-31 et Daniel 12) tandis que dans les années 50 de notre ère, Paul écrit que "le temps du rendez-vous" est très proche, se référant également à Daniel et l'imminente détresse mais face à laquelle les fidèles ne doivent pas s'inquiéter (1 Corinthiens 7:25-31).

6. Jésus s'est-il inspiré de Menahem ?

Un autre fait renforce l'idée que Jésus s'est inspiré de pratiques esséniennes. Le bibliste Israël Knohl, directeur du département biblique de l'Université Hébraïque de Jérusalem étudia durant plusieurs années les manuscrits de la mer Morte et publia notamment un livre consacré au "Rouleau des Hymnes" intitulé "L'autre Messie" (2001) qui résume la publication exhaustive sur le même sujet du père André Dupont-Sommer précité.

Selon Knohl, le parcours spirituel de Jésus n'échappait pas à la mentalité judaïque de l'époque comme certains auteurs l'ont prétendu. On y reviendra notamment à propos du bain rituel que pratiquait Jean le Baptiste et du baptême de Jésus (cf. page 2). Dans les récits esséniens, il existe un guide spirituel appelé le messie Menahem (à ne pas confondre avec Menahem ben Judah, cf. les messies). Le messie Menahem ("menahem" signifie "consolation" en hébreu) représente la figure juive du Messie rédempteur, du "serviteur souffrant" comme le décrit Isaïe (Isaïe 52, 53) pour la rémission des péchés et auto-glorifié, se révélant avec les Gloires qu'il possède (les Anges).

L'existence de Menahem (Mena'hem) ainsi que du messie sacerdotal Hillel (un Pharisien qui le connut bien) sont attestées dans les "Antiquités judaïques" de Flavius Josèphe (Livre XV, X.5) qui le qualifie d'essénien. Son nom est également mentionné dans le Talmud, plus précisément dans le chapitre 2 du traité Haguiga de la Mishna, un ensemble de recueils rabbiniques listant notamment les personnages religieux, le détail des cérémonies se déroulant dans le temple de Jérusalem et des commentaires juridiques.

Manuscrit de la mer Morte dans lequel le messie Menahem de la secte de Qumrân se considère comme le "serviteur souffrant". Document Israel Knhol/U.Calif.Press.

Menahem était un sage judéo-araméen (Tanna) qui vécut à la dernière époque des Zougot d'Israël (la 5e génération de Sages). Menahem est né une génération avant Jésus. Il était Pharisien avant de se tourner vers la doctrine essénienne. Il était apprécié du roi Hérode le Grand mais ne lui a jamais révélé ses intentions messianiques. Ce n'est qu'après sa mort que Menahem se révéla publiquement et fut excommunié par les Pharisiens en raison de ses blasphèmes.

Quelles paroles avait donc prononcé Menahem ? Les textes esséniens découverts dans la grotte N°4 de Qumrân révèlent que Menahem rejetait sa condition d'homme : "[Mon] désir n'est pas charnel"' (4Q491). Il prétendait être "au-dessus des autres", "siégant sur un trône de puissance", bref qu'il était quasi-divin. Dans toute l'histoire des idées messianiques juives, Menahem est le seul Messie revendiquant un statut divin. Il se prétend aussi supérieur aux anges et siéger dans les cieux aux côtés des anges.

Les textes esséniens évoquent également une journée du messie Menahem. Ce sont les rares manuscrits où l'auteur parle à la première personne et où le nom du Messie est cité. Selon Knohl, ces manuscrits disent clairement que le Messie annonce que Dieu est venu pardonner les péchés au temps présent et demande aux membres de sa communauté de remercier Dieu pour le salut qu'il leur a accordé (d'autres manuscrits comme l'"Ecrit de Damas" retrouvé parmi les rouleaux annoncent aussi ce salut mais dans l'avenir). Mais là où le "Rouleau des Hymnes" devient très évocateur et intéressant, c'est qu'il dit surtout que le Messie fut rejeté par les Pharisiens, se révolta puis fut mis à mort par les Romains en l'an -4. Abandonné trois jours dans les rues de Jérusalem, ses disciples auraient prétendu qu'il était ressuscité.

Cette histoire messianique est étonnement proche pour ne pas dire identique à celle de Jésus. Selon Knohl, Jésus aurait grandit dans le souvenir de la mort de ce Messie juif se prétendant d'ascendance divine, s'inspirant de Menahem pour créer son propre Messie. De plus, rappelons que l'expression "Fils de Dieu" (Divi Filius) était déjà en usage dans le discours politique romain à l'époque de l'empereur Auguste (Octave, fils adoptif de Jules César qui régna de -27 à +14), mention divine qu'on retrouve sur ses pièces de monnaie (sesterces) frappées vers -40. La filiation divine était donc un concept très commun à l'époque et ce depuis l'Antiquité (cf. les pharaons ainsi que les légendes indo-européennes). On reviendra plus bas sur l'ancrage judaïque biblique du Messie.

Selon les biblistes, le récit essénien évoquant la mort de Menahem est mentionné de manière allégorique dans l'Apocalypse de Jean où "les deux oliviers et les deux flambeaux qui se tiennent devant le Maître de la terre" (Apocalypse 11:7-8) font références aux deux témoins messianiques dont Menahem tués par les Romains tandis que la fameuse Bête de l'Apocalypse (chap.13) représente l'Empire romain et toute forme de pouvoir s'opposant à Dieu (cf. les prophéties).

7. Le Paraclet

Nous pouvons aller encore plus loin en comparant certains mots de la Bible hébraïque utilisés dans le Nouveau Testament et voir de quelle manière ils ont été traduits par l'Église. Le mot "menahem" en particulier (le "consolateur") s'est transformé en "Paraclet" ("paraklêtos" signfiant l'avocat lors d'un procès ou, à tord, le consolateur des affligés selon l'Église) dans les anciennes versions de la Bible dont la Vulgate et ses traductions françaises. On retrouve le "Paraclet" dans l'Évangile selon Jean, notamment lorsque Jésus partage son dernier repas (Jean 14:16, 15:26, 16:7) où il précise aux apôtres que Dieu leur enverra "un autre Paraclet" mais uniquement lorsqu'il aura quitté ce monde.

Le mot "Paraclet" apparaît également dans la première Épître de Jean (Jean 2:1). "Paraclet" est également appelé "Esprit-Saint". Jean décrit le "Paraclet" comme "l'Esprit de Vérité" (Jean 14:17). Or avant même la découverte des rouleaux de Qumrân les exégètes savaient que cette expression était d'origine rabbinique et assimilée au Messie. Et qu'avons-nous découvert à Qumrân ? On retrouve dans les rouleaux l'expression "l'esprit de vérité" qui joue un rôle central dans la théologie de la communauté essénienne.

Selon Knhol, il n'y a qu'une explication : lors de la traduction de l'Évangile de Jean par les moines, le nom essénien du Messie "Menahem" aurait été traduit par "Paraclet". Ce terme est une manifestation purement chrétienne et tardive qui cache en réalité l'existence d'une influence essénienne inavouée à travers le Messie Menahem.

Quand Jésus évoque l'envoi d'un autre Paraclet, cela sous-entend que Jésus se considère lui-même comme un Paraclet, et donc comme un prophète d'ascendance divine qui s'inscrit dans la tradition essénienne de Menahem. Par conséquent, tout ce qui arriva à l'autre Messie doit arriver à Jésus et cela il en avait probablement conscience depuis longtemps.

Pour approfondir la question essénienne (et nazôréenne), Xavier Levieils, professeur et chercheur spécialisé en théologie à l'Université Catholique de l'Ouest à Angers a décrit en détails cette communauté religieuse et son influence dans son livre" Contra Christianos. La critique sociale et religieuse du christianisme des origines au concile de Nicée (45-325)" (2007).

8. Une révélation mais deux maîtres

Pour répondre à la question de ce chapitre, comme nous l'avons évoqué à propos des Rouleaux de la mer Morte, malgré les ressemblances parfois flagrantes entre les paroles de Jésus et celles des Esséniens, il ne faut pas confondre les deux doctrines ni imaginer que Jésus aurait calqué sa doctrine sur celle de l'un ou l'autre Maître de Justice. Jésus reste dans la ligne des prophètes dont il connaît les paroles par coeur et ne s'en écarte que pour proclamer que les prophéties vont s'accomplir ou qu'elles se sont accomplies en proclamant qu'il est le Messie annoncé.

Tout d'abord les Esséniens étaient théologiquement et physiquement séparées du peuple juif se revendiquant des "enfants d'Israël". Comme nous venons de l'expliquer, les Esséniens furent d'ailleurs persécutés par les autorités religieuses de Jérusalem en raison de leurs croyances gnostiques et de leur interprétation apocalyptique des Écritures. Du fait que la communauté de Qumrân interprétait à sa manière les règles juives, notamment en ce qui concerne les rites et la pureté, elle s'est naturellement désolidarisée du principal courant juif. De plus les esséniens ne frayaient pas avec les pauvres, une autre idée totalement étrangère à Jésus qui était un homme public et s'entourait d'abord des plus pauvres.

Enfin, après le décès de Jésus, à l'inverse de la communauté de Qumrân isolée dans le désert et ignorant le message du Christ ressuscité, les Chrétiens ont vécu dans la communauté juive (au début ils fréquentaient le Temple) puis dans la communauté grecque avec l'objectif d'annoncer la Bonne Nouvelle et de convertir les Juifs. Les premiers chrétiens ont également affirmé que la question de convertir ou non les païens ne devait pas devenir une source de division, "tout bon arbre porte de bons fruits" (Matthieu 7:17), au point que finalement Paul baptisa des païens. On y reviendra à propre de la querelle paulienne.

En fait, les membres de la communauté de Qumrân croyaient en leur maître, le Maître de Justice, et cherchaient en cette période troublée allant du IIer siècle avant notre ère au Ie siècle de notre ère sinon au-delà, un nouveau sens à leur vie sous l'occupation romaine avec l'espoir de trouver une nouvelle révélation divine, notamment à travers leur guide, le messie Menahem. Si les Chrétiens partageaient aussi l'idée d'une nouvelle révélation, ils croyaient plutôt la doctrine de leur maître, Jésus, le Christ ressuscité, un enseignement tout différent de celui de la communauté de Qumrân. Bref, une communauté religieuse n'est pas l'autre et l'Église l'a bien compris, peut-être un peu trop bien, au point de semer la discorde entre ses partisans.

En résumé, Jésus n'était pas Esséniens car il n'a jamais partagé leurs idées. Si Jésus et le Menahem partageaient la même révélation (apocalyptique), beaucoup de Juifs la partageaient également. En revanche, il a toujours eu deux maîtres et deux doctrines.

Les querelles dogmatiques

Pour l'Église, cette relation entre Jésus et les Esséniens et la présupposée nature humaine du Christ à l'image de celle du messie Menahem est une sérieuse épine qui risque de faire vaciller les fondements même de la Foi. Du fait que les écrits apocryphes et gnostiques furent détruits ou cachés, l'Église s'est rapidement reconcentrée sur le contenu des seuls livres canoniques en gommant méticuleusement toutes les références non rabbiniques ou chrétiennes.

L'Incipit de l'Évangile selon Matthieu (folio 27r) inclut dans les "Évangiles de Lindisfarne" enluminés en latin. Ils furent réalisés dans le royaume de Northumbrie (Angleterre) entre le VII-VIIIe siècle. L'ouvrage de 340 x 270 mm comprend 258 folios. Document British Museum.

Nous avons vu à propos du crédo que la problématique de la nature de Jésus et de l'Esprit remonte au IVe siècle, exactement en l'an 324, peu après la conversion au christianisme (arien) de l'empereur romain Constantin sur son lit de mort.

Comme l'explique Richard E. Rubenstein dans son livre "Le jour où Jésus devint Dieu" (2002), à cette époque l'Église n'avait pas encore fixé la nature de Jésus, encore moins sa branche orthodoxe (qui divergea de la doctrine latine à partir de 787 jusqu'au schisme de 1054). Pour l'évêque Athanase d'Alexandrie et les croyants, Jésus est le Fils de Dieu, l'égal de son Père et est donc d'essence divine. En revanche, pour le prêtre alexandrin Arius, Jésus n'est pas Dieu, il est certes d'un rang élevé dans la hiérarchie des êtres, mais il est subordonné au Créateur.

On comprend aisément que cette querelle comportait des enjeux politiques et religieux considérables. On a prétendu que ceci explique pourquoi 2000 ans plus tard les premiers manuscrits de la mer Morte évoquant la relation entre Jésus et les Esséniens ne furent pas divulgués durant plusieurs années à la demande du Vatican. Mais selon Knhol qui connaît bien ces manuscrits pour avoir participé à leur diffusion, cette soi-disant obstruction par l'Église est totalement non fondée. Il s'agit d'une rumeur car tous les spécialistes savent très bien que l'analyse des manuscrits anciens y compris leur réassemblage quand ils sont déchirés et leur traduction sont des processus longs et fastidieux qui peuvent durer des années. Mise à part la question juridique de savoir quelle institution allait détenir les manuscrits et les archiver, tout fut rendu public et mis à la disposition des scientifiques dès que les problèmes administratifs et juridiques furent réglés et ce, sans aucune censure du Vatican, même si on peut imaginer que les évêques les plus conservateurs aient préféré qu'on oublie ces manuscrits.

Pour rappel, en 1959 soit à peine cinq ans après la découverte des derniers manuscrits à Qumrân (il y en avait 870) on venait juste de terminer la traduction des Rouleaux de la mer Morte y compris des très délicats rouleaux en cuivre et de publier les premiers articles et livres de vulgarisation sur le sujet. Pas besoin de rajouter une hypothétique censure du Vatican pour expliquer ce délai; les seules précautions liées à la conscience professionnelle des chercheurs et la recherche de la vérité historique y suffisent.

Le contenu des manuscrits fut donc divulgué et le "Rouleau des Hymnes" fut traduit comme prévu. La nature des récits implique que le message du Christ n'aurait rien de divin et que le personnage dogmatique serait en réalité un adepte essénien endoctriné ayant lu les écrits du Maître de Justice et de Menahem, faisant de Jésus-Christ un simple nazôréen messianique parmi d'autres (voir plus bas) mais certainement pas le représentant de Dieu sur Terre au sens strict.

Cette interprétation que partagent de nombreux auteurs a été émise à la fois par des chercheurs juifs, pour lesquels le fait que Jésus ne soit pas le Christ fait partie de leur "crédo" depuis 2000 ans, mais également par des chercheurs chrétiens, catholiques, orthodoxes ou protestants. On ne peut donc pas évoquer le parti-pris d'aucun ordre religieux concerné mais au contraire un exemple de transparence toute "oecuménique" sur le sujet.

Thèse scandaleuse, sacrilège, il est évident que cette interprétation selon laquelle le Christ n'est finalement qu'un homme ordinaire pieux est catégoriquement niée par l'Église à coup de contre-arguments à défaut de preuves, la Curie romaine tendant au contraire à renforcer son opinion en validant de nouveaux miracles pour asseoir sa légitimité et son pouvoir. Car malgré les apparences, même au XXIe siècle, le Pape joue encore un rôle politique très important sur le plan social et humanitaire mais qui reste méconnu du public car il est discret et se cache souvent derrière la diplomatie.

Si la science ne peut pas s'opposer à un dogme, les scientifiques ont en tous cas démontré que les hypothèses essénienne et nazôréenne sont réalistes. De même, nous allons démontrer que le discours messianique de Jésus trouve son origine auprès des Esséniens de Jean le Baptiste dont Jésus reprit le flambeau, même s'il finit par s'en écarter en proposant sa propre doctrine bien plus humaine.

Au lecteur qui douterait de la nature humaine du Christ et de ses contacts étroits avec les Nazôréens, une lecture des textes esséniens puis des Évangiles et notamment celui selon Marc et selon Mathieu sous ce nouvel éclairage sera très révélateur. On reviendra sur les textes esséniens un peu plus bas car ils apparaissent encore dans d'autres versets des Évangiles. Encore faut-il accepter de voir la réalité.

Malheureusement, aujourd'hui quelques auteurs et associations en mal de reconnaissance assimilent la doctrine essénienne à de l'ésotérisme, de la méditation transcendantale ou des pratiques thérapeutiques d'inspirations métaphysiques parfois enseignées contre rémunération. Certains vont jusqu'à prétendre que les descendants des Esséniens les ont initiés à des pratiques qui relèvent plus de la pataphysique et de l'escroquerie que de la sagesse d'une communauté spirituelle en relation avec la tradition chrétienne ou même judaïque !

Nous verrons dans le prochain chapitre consacré au début du ministère de Jésus, comment son cousin Jean le Baptiste l'influença mais aussi pour quelles raisons Jésus s'éloigna de son enseignement et se radicalisa.

Pour plus d'informations

La porte du ciel : Les esséniens et Qumrân : quelles origines ? quelles postérités, fr. Étienne Nolet, Cerf, 2016

L'autre Messie, Israël Knohl, Albin Michel, 2001

Les écrits esséniens découverts près de la mer Morte, A.Dupont-Sommer, Payot, 1996

Qui étaient les Esséniens ?, Daniel Meurois-Givaudan

A lire : Jésus, Jean le Baptiste et le baptême

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