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La Bible face à la critique historique

Reproduction des Dix Commandements en paléo-hébreu.

L'origine du Dieu unique

Vers le monothéiste proto-judaïque

Contrairement à ce que prétend l'Ancien Testament, l'invention du Dieu unique est une invention tardive du haut-clergé israélite. Au IIIe millénaire avant notre ère, dans le pays des Cananéens qui occupaient le territoire de la Phénicie des Grecs, c'est-à-dire de l'actuelle Israël et du Liban, le nom de Yahvé n'apparaît pas encore car les populations vénéraient des idoles dont le dieu Baal, le dieu de l'orage représenté par un taureau cher aux peuples d'origine sémitique ou phénicienne (cf. le livre d'Osée qui décrit le culte de Baal).

Ensuite, selon la tradition, vers le IIe millénaire on entrevoie dans la Genèse et en particulier dans l'histoire des patriarches dont celle de Jacob (versets 12 à 50), la vénération du dieu El sous différentes formes y compris sous des traits solaires qui devient un allier de Jacob et de ses serviteurs, au point que ce dieu lui demande de changer son nom en "Israël" (Genèse 12-50). Jacob lui ériga également un autel sacré près de Sichem (Genèse 33:20).

L'analyse des textes montre que le chapitre 14 de la Genèse où celui qui s'appelle encore Abram se lance dans une guerre sans merci contre tous les roitelets du pays, est un ajout tardif. Abram prête serment à ce nouveau dieu : "je lève ma main vers [YHWH], El Elyon, créateur des cieux et de la terre" (Genèse 14:22). Notons que le tétragramme n'apparaît dans aucun texte (ni dans la Septante ni dans les textes syriaques ou les manuscrits de Qumrân) mais le bibliste Thomas Römer[1] du Collège de France suppose que pour conserver la cohérence du texte, un copiste l'aurait mentionné pour marquer l'identité de YHWH avec El Elyon. Bien entendu, les Bibles contemporaines ont remplacé ces noms propres par celui de leur doctrine ("Yahvé, le Dieu Très-Haut" dans la Bible catholique et "l'Éternel, le Dieu Très-Haut" dans la Bible protestante de Segond).

Mais on ignore si El et Elyon sont un seul et même dieu ou deux divinités distinctes car dans un texte araméen datant du VIIIe siècle avant notre ère figurant sur une stèle découverte à Sfiré, à 25 km au sud-est d'Alep on peut lire les dieux témoins : "devant El et Elyon". Mais certains biblistes ont souligné l'utilisation de la conjonction "waw" qu'on retrouve sur la face A de la stèle, la phrase se traduisant alors par : "devant El, c'est-à-dire Elyon".

Evolution typographique du tétragramme YHWH (Yahvé).

Dans la Bible hébraïque, les auteurs insistent sur l'identité entre YHWH et les autres dieux, notamment certains psaumes : "Car toi, YHWH, tu es Elyon sur toute la terre, tu es souverainement élevé au-dessus de tous les dieux" (Psaume 97:9). Évidemment, les Bibles chrétiennes ont remplacé ces noms propres par celui de leur doctrine (respectivement par Yahvé et le Très-Haut dans la Bible catholique et l'Éternel et le Très-Haut dans la Bible protestante de Segond). Dans d'autres textes bibliques, on fait toujours la distinction entre "les paroles d'El" et les "conseils d'Elyon" (Psaume 107:11), y compris dans le livre des Nombres : "Déclaration de celui qui entend les paroles de El, de celui qui possède la connaissance d'Elyon, de celui qui voit la vision de Shadday, de celui qui se prosterne et dont les yeux s'ouvrent" (Nombres 24:16). Une nouvelle fois, la tradition chrétienne a retraduit ce texte à sa manière : El a été traduit par Dieu, Elyon par le Très-Haut, Shadday par Tout-Puissant. En revanche, à Ougarit, situé sur le côte nord de l'actuel Liban, El était utilisé comme synonyme de Baal (texte catalogué KTU 1.16m:5-8).

La Genèse cite également d'autres références au dieu El associé au dieu YHWH. Il y a El Roï ("El me voit") qui se manifeste à Hagar, la servante de Sarah (Genèse 16) et lui demande d'appeler son fils Ismaël signifiant "qu'El écoute" pour bien signifier que El est identique à YHWH. De même, Abraham associe El Olam signifiant "El d'éternité" à YHWH : "il planta un tamaris à Beer-Sheva et il appela là le nom de YHWH El Olam" (Genèse 21). On trouve le même titre à Ougarit où YHWH est appliqué à Shapsu, la divinité solaire (KTU 2.42). Même chose pour El Shadday cité dans la Genèse comme épithète de YHWH utilisé à l'époque perse par des auteurs sacerdotaux ou encore El-Berith (signifiant "El du Contrat") cité dans les Juges 9:46 mais qui est nommé originellement Baal dans la version qui servit de base au texte grec (cf. Juges 8:33 et 9:4).

Bref, pour les Juifs, l'acronyme divin "el" n'était pas encore synonyme d'Adonaï ou Yahvé. Et quand bien même certains juifs y pensaient, le Dieu de la tribu d'Israël comprenait le dieu guerrier YHWH mais également d'autres dieux d'origines assyriennes. Yahvé n'était pas donc pas encore le seul Dieu à régner au ciel et sur la terre. Nous sommes encore à des siècles au sens propre du culte judaïque. De plus, ce dieu des Hébreux n'avait pas son sanctuaire dans le temple de Jérusalem, un concept très tardif, mais dans les régions du sud, au pays de Madian.

En quête du camp de YHW au pays de Madian

Les textes égyptiens évoquent à l'est du golfe d'Aqaba un camp dénommé YHW (Yahwou). Et justement, dans la Bible, avant l'Exode, après que Moïse ait tué un égyptien et fuit l'Égypte, il se refugia dans le pays de Madian situé près du camp de YHW, où selon la Bible serait né le Dieu d'Israël. Pour rappel, c'est à cette occasion que YHWH ordonna à Moïse de retourner en Égypte sauver ses frères Hébreux (Exode 3:1-4:18).

Le Pentateuque en hébreu (34 f. 176v-177). Dans cette page, Moïse est parvenu dans le Sinaï, dans le pays de Madian et face au Buisson ardent, il reçoit la révélation du Nom de Dieu, YHWH (Yahvé). Document BnF.

Où se situe exactement ce pays de Madian ? Les géographes greco-romains et arabes précisent qu'à l'est du golfe d'Aqaba (cf. cette carte), il existait effectivement une ancienne cité appelée "Midama Madyan". Le pays de Madian pourrait correspondre à la région centrée sur la ville actuelle de al-Bad'a (ou Al Bad') située sur la côte ouest de l'Arabie Saoudite, à 120 km au sud d'Aqaba. Par ailleurs, à l'époque les Madianites contrôlaient les routes commerciales entre l'Arabie, le Néguev et le Sinaï. Selon la tradition (légende), les Madianites sont également rattachés à des tribus arabes issues de Qeturah, la femme d’Abraham.

Un autre passage de l'Exode évoque aussi cette révélation de YHWH au peuple hébreu dans le Sinaï. Selon la Bible hébraïque, en sortant d'Égypte, les hébreux sont devenus le "am yhwh", le "peuple de YHWH" (Exode 19-20) avec lequel Dieu fit alliance (Exode 24). Selon les spécialistes, ces passages sont les traces d'anciens rites pratiqués par le peuple de Shasou, les Hapiru, qui se sont considérés comme le peuple "élu, médiateur entre Dieu et les hommes, voyant en leur Dieu celui qui leur attribua la victoire contre l'Égypte.

Selon les archéologues, on trouve dans des inscriptions égyptiennes datant du XIVe siècle (une colonne du temple d'Amon à Soleb en Nubie datant de la dynastie d'Aménophis III et sur un mur d'Amarah ouest datant du règne de Ramsès II) des références aux cités du pays des Shasous. Ce peuple de bédouins est associé aux Hébreux (Hapiru) habitant le Néguev et la Transjordanie méridionale à l'Âge du Bronze récent et du fer I, à partir de 1500 avant notre ère. Dans ces listes, il est mentionné "Yhw en terre de Shasou". Yhw (Yahu) est un toponyme qui pourrait indiquer une ville juive disposant d'un sanctuaire, peut-être à l'origine de Beth-Yhw, la maison de Yahu.

Ce groupe de Hébreux d'origine édomites ou madianites[2] se serait ensuite déplacé vers le pays de Canaan, introduisant ce dieu YHWH auprès des populations des régions de Benjamin et d'Ephraïm où se trouvait les tribus d'Israël. Ainsi, la Bible hébraïque aurait conservé une trace des origines sudistes du Dieu d'Israël : "YHWH est venu du Sinaï, il s'est levé sur eux de Séïr, il a resplendi de la montagne de Paran [...] Oui, il aime son peuple (am) [...] il devient roi en Yeshouroun, quand s'assemblaient les chefs du peuple ensemble avec les tribus d'Israël" (Deutéronome 33:2-5). Notons que le verbe "aimer" correspond en fait au néologisme ou hapax "h-b-b" intraduisible mais qui se rapproche du mot "Habib", c'est-à-dire "ami" en arabe. On l'utilise aussi comme nom propre (par ex. Hobab, le beau-frère de Moïse). Si le Dieu des Hébreux est leur ami, on en déduit que tous ceux qui ne sont pas hébreux sont les ennemis du peuple juif.

Comme nous l'avons expliqué, aucune trace archéologique ne confirme la présence de Hébreux en Égypte ou dans le Sinaï à l'époque du Bronze récent, entre les XIVe et XIIe siècle ainsi que le livre de l'Exode le prétend. En revanche, des Shasous habitaient la région du Néguev et celle du nord-est. Mais ce que dit la Bible est différent. Ces textes sont donc tardifs, remontant pour la plupart à l'époque babylonienne et furent projetés à l'époque ancestrale, soit 1500 à 2000 ans plus tôt pour embellir et expliquer l'origine du peuple juif.

Mais pour ceux qui veulent y croire, il est possible qu'un groupe de Hébreux fuyant l'Égypte par la mer des Roseaux ou les rivages du lac Tanis (cf. le récit du passage de la mer Rouge), puis descendant vers Aqaba et la côte d'Arabie ait recontré des bédouins édomites ou madianites. Parmi ces peuples animistes voire polythéistes, certains auraient eu des inspirations spirituelles que d'autres appelleront des "visions divines" dans la région de Madian. Leur doctrine les aurait conduits à se considérer comme le "peuple élu" devant fonder une nouvelle nation. Mais nous ne le saurons probablement jamais puisque l'archéologie est muette à ce sujet et le récit probablement légendaire. Dans tous les cas, un groupe de Judéens très pratiquant a imaginé ce projet noble et ambitieux qui forgea le monothéisme des premiers Israélites et devint la religion judaïque et indirectement à l'origine du christianisme.

Les premières références à YHWH

L'introduction de Yahvé chez les Hébreux est déjà mentionnée dans des textes hittites remontant au IIe millénaire avant notre ère. Selon James Pritchard[3] dans la longue liste des dieux vénérés, ils reprennent l'expression "les dieux des Hapiru" qu'on peut traduire à partir de la tournure "elohe ibrim" signifiant "dieux des Hébreux" qu'on retrouve dans la Bible (Exode 5:3). Ceci dit, rien ne prouve qu'à cette époque ce dieu des Hébreux avait déjà un nom précis et encore moins qu'il était identifié à YHWH. Rappelons que Moïse ne connaissait pas le nom de Dieu quand celui-ci l'a mandaté pour délivrer ses frères d'Égypte (Exode 3:13). En fait, la nomination de Dieu est beaucoup plus tardive.

Comme on le voit ci-dessous à gauche, lors de fouilles réalisées entre 1935-1938 dans l'ancienne cité fortifiée de Lakish (Lachish) en Israël, aujourd'hui associée à Tell ed-Duweir, 21 tessons dont des ostraca furent découverts parmi les cendres d'un incendie daté de 609-607 avant notre ère. Ils présentent des inscriptions dont le nom de Yahvé.

Puis, en 1979 un adolescent travaillant pour une équipe d'archéologues découvrit dans une vieille tombe israélite située au sud-ouest de la vieille ville de Jérusalem, à 8 km de Lakish, deux petits rouleaux en argent. Souvent assimilée à un seul rouleau, elle est appelée "l'amulette de Ketef Hinnom" du nom de la colline où elles furent trouvées. Toutes deux datent entre 650-587 avant notre ère.

A lire : Yahvé : "L'Eternel" (PDF), Hugo McCord

Les occurences du nom de Yahvé dans la Bible

A gauche, reproduction des ostraca de Lakish (Lachish) découverts en 1935-38 sur lesquels sont inscrits le nom de Yahvé. Ces tessons furent découverts dans les cendres d'un incendie daté de 609-607 avant notre ère. A droite, les deux amulettes en argent gravées d'un texte sacré découvertes en 1979 à Ketef Hinnom située près de Jérusalem, à 8 km de Lakish. Elles datent de 650-587 avant notre ère. Au centre, la transcription du texte de l'une des amulettes. A droite du dessin, l'agrandissement du nom de Yahvé.

Comme on le voit ci-dessus à droite, ces deux amulettes sont constituées de plaques d'argent mesurant respectivement 97x27 mm et 39x11 mm. Sur la plus grande amulette est gravée une inscription de 18 lignes dont il ne manque que quelques caractères. A la ligne 15, on peut y lire le nom de Yahvé et une prière ressemblant à la bénédiction sacerdotale reprise dans le livre des Nombres : "Que Yahvé vous bénisse et vous protège ! Que Yahvé vous regarde avec bonté et vous accueille favorablement ! Que Yahvé vous manifeste sa bienveillance et vous accorde la paix !" (Nombres 6:24). Rappelons que ce livre biblique relate l'histoire du peuple Hébreu entre la sortie d'Égypte et l'arrivée en terre de Canaan.

On en déduit que le texte original du livre des Nombres fut rédigé avant la déportation à Babylone (586 avant note ère), du temps du roi Josias (639-609 avant notre ère) vers 600 avant notre ère ou peut être deux trois siècles avant, vers 900 avant notre ère pour les passages les plus anciens. On reviendra sur l'hypothèse documentaire et ses récentes évolutions.

Le texte de ces ostraca et de ces amulettes est la plus ancienne référence écrite au Dieu unique YHWH. Ces inscriptions datent aussi de l'époque où l'écriture apparut en pays de Canaan grâce à laquelle le savoir pouvait dorénavant rapidement se transmettre dans toutes les classes sociales et en particulier la propagation des textes sacrés.

La transition des dieux païens vers Yahvé

Les références à Baal puis à El montrent que les enfants d'Israël ont d'abord vénéré des dieux païens que la tradition de Jacob a regroupé sous la seule entité du dieu YHWH. Mais cette association qui fait de Jacob l'ancêtre d'Israël ne correspond pas à l'histoire politique et culturelle de la région ni à l'époque de la royauté où Israël et Édom étaient opposés (XIIIe-XIe siècle avant notre ère) ni à l'époque où les royaumes d'Israël et de Juda étaient séparés (931-687 avant notre ère). On en déduit que cette union autour d'un même dieu n'a été possible que lorsque régnaient des relations de bon voisinage entre tous les frères d'Israël, ce qui nous reporte à l'époque babylonienne ou perse, c'est-à-dire vers le VIe siècle avant notre ère. Une preuve supporte l'hypothèse que YHWH fut progressivement adopté dans les deux royaumes. Il s'agit des inscriptions de Kuntillet Ajrud découvertes dans le nord-est du Sinaï, sur la colline surplombant le Wadi Qurayyah et datant de l'Âge du fer II soit entre les Xe-VIIIe siècles avant notre ère. Le texte mentionne à la fois un "YHWH de Samarie", c'est-à-dire dans le royaume d'Israël, et un "YHWH de Temrân", c'est-à-dire dans le sud.

Le choc des cultures. A gauche, le tétragramme YHWH gravé en paléo-hébreu sur une pierre découverte sur la montagne de Shomeron en Samarie, dans le royaume du Nord. A droite, le culte au dieu Baal. Représentation contemporaine de l'idole sémitique, cananéenne et phénicienne surmontée du disque solaire.

Au IXe siècle avant notre ère, à l'époque du roi Omri, père du roi Akhab, le souverain du royaume d'Israël trouva un compromis pour faire cohabiter le dieu Yahvé aux côtés du dieu Baal phénicien dans un temple situé à Béthel. Mais cela révolta les Juifs yahvistes, ce qui conduisit à la destruction du temple de Baal érigé à Samarie par le putschiste Jéhu qui mis fin à la dynastie des Omrides et monta sur le trône d'Israël entre 841 et 814 avant notre ère (2 Rois 10:21-27). Notons que ce sanctuaire de Samarie n'a pas encore été découvert. Ceci dit, le putsch de Jéhu se solda tout de même par un échec car il dut faire allégeance aux Assyriens et reconnaître la suprématie de leurs dieux en s'acquittant d'un tribut (les Assyriens considéraient Jéhu comme le "fils" d'Omri) comme le relève une inscription de Salmanasar datant de 841 avant notre ère. On reviendra sur la puissance du roi Omri et sur la stèle de Mesha qui évoque la révolte du roi de Moab contre le royaume d'Israël.

C'est à cette époque que la représentation du dieu Baal évolua dans le royaume du Nord, passant progressivement vers une symbolique d'influence phénicienne; le dieu de l'orage représenté par un taureau parfois humanisé est accompagné par un dieu solaire ailé ougarite (ou parfois le taureau est ailé et surmonté d'un disque solaire). Sous cette représentation, ce dieu s'appelle Baal shamem (le Seigneur du ciel) qui est une divinité phénicienne qui peut aussi représenter Baal ou Yahvé. Le Psaume 104 fait justement référence à ce dieu Baal shamem (ou Baal shamim) qui assure la transition entre les deux formes divines, le dieu de l'orage et le dieu solaire entouré de serviteurs ailés : "il s'enveloppe de lumière et déploie le ciel comme une toile, il prend les nuages pour char et s'avance sur les ailes du vent". Nous ne sommes plus très loin des représentations de Dieu résidant dans les cieux, auréolé de sa Gloire et accompagné des anges. On retrouve également cette représentation d'un dieu païen surmonté d'un disque solaire divin ailé sur des sceaux appartenant à des personnalités du royaume du Nord. Sur ces sceaux figurent des noms comme "Yoab" (Yahvé est père) ou "Padayahu" (Yahvé sauve), ce qui indique clairement que Yahvé est devenu le dieu tutélaire.

On en déduit qu'entre 1200-1000 avant notre ère, plus ou moins inconsciemment, les habitants du royaume du Nord ont d'abord accepté la cohabitation du dieu Yahvé aux côtés de leurs idoles puis sa suprématie sur celles-ci, tandis que Yahvé l'emporta sur les dieux païens à partir du putsch de Jéhu en 841 avant notre ère.

A gauche, stèle du dieu de l'orage néo-hittite Tarhunz (ou Tarhunza, Tarhuwant) debout sur un taureau et portant lui-même des cornes, tenant dans ses mains la foudre et le tonnerre surmonté du dieu solaire ailé. La stèle fut découverte dans le nord de la Syrie, sur le site de Tell Ahmar, juste à côté de l'ancienne cité néo-assyrienne de Til Barship, près de l'Euphrate. Cette stèle gravée vers 900 avant notre ère contient un texte en akkadien commémorant la campagne militaire du roi Hamiyatas de Masuwari. Elle est exposée au musée d'Alep. Au centre, "l'obélisque noir" sculpté sur ses quatre faces dans du calcaire noi découvert en 1846 à Nimrod (Kahlu), ancienne capitale de l'Assyrie. Erigé en 825 avant notre ère, il décrit les victoires militaires de Shalmaneser III. A droite, l'agrandissement de la partie supérieure de l'obélisque illustrant le tribut de Jéhu, "fils" d'Omri, aux Assyriens après son putsch en 841. L'obélisque mesure 197.8x45.1 cm et est exposé au British Museum.

Enfin, comme le rappellent Nahman Avigad et Benjamin Sass[4], on a découvert à Jérusalem des sceaux datant du VIIIe siècle avant notre ère représentant le dieu solaire par un scarabée ailé. L'un de ces sceaux porte l'inscription "Yw'r est [ma] lumière". Les sceaux provenant de Lakish datant de l'époque du roi Ézéchias (c.739-687 avant notre ère) qui régna sur le royaume de Juda, représentent le dieu tutélaire de Jérusalem et de Juda sous les signes du dieu solaire égyptien. D'ailleurs le psaume 84 établit un lien direct entre YHWH et le dieu solaire : "Car YHWH Elohim est un soleil et un bouclier, YHWH donne la grâce et la gloire, il ne refuse aucun bien à ceux qui suivent la voie de l'intégrité" (Psaume 84:12).

Dans d'autres cités antiques, les archéologues James L.Starkey (fouilles de 1932) et David Ussishkin (fouilles de 1973, 1994), découvrirent plus de 300 jarres de stockage datant de l'époque d'Ézéchias portant des estampilles avec l'inscription "l-mlk" (pour le roi) suivi du nom de la localité (Hébron, Lakish, Sif, Sochon, etc.). Voici une jarre "l-mlk" destinée à Hébron.

A l'époque monarchique, il existait donc bien un lien étroit entre YHWH considéré comme "roi des nations" (version primitive du Psaume 47 dans le Psautier elhoiste) et le dieu solaire mais les idoles étaient encore vénérées à l'écart des grandes villes, non seulement par les populations vivant dans le nord mais également par les tribus vivant près du golfe d'Aqaba.

On constate également en passant du Psaume 30 où Yahvé est impuissant fasse à la Mort au Psaume 49:16 où il est aussi puissant que la Mort, que c'est à la fin du VIIIe siècle avant notre ère que Yahvé affirma sa supériorité sur le dieu des Enfers (le Shol où résident les morts).

Mais il faudra encore patienter quelques générations pour formaliser le concept du Dieu unique Tout-Puissant et réunir tous les Israélites sous la même bannière. Ce sera l'oeuvre du roi Josias à partir de 639 avant notre ère puis du prêtre Esdras après le retour de la déportation à Babylone, à partir de 536 avant notre ère. On y reviendra.

En résumé, entre le IXe et le VIIIe siècle avant notre ère, dans le royaume de Juda (nous avons moins de données concernant le royaume d'Israël), Yahvé est devenu le dieu national de la dynastie davidique et principal roi des nations. Il combina les fonctions des dieux El et Baal et absorba celles du dieu solaire. Le temple de Jérusalem fut consacré comme le seul lieu de sacrifice bien qu'il existait encore quelques sanctuaires et autres bamôt (hauts lieux) yahwistes dans les compagnes, tant au Nord qu'au Sud comme le précise le deuxième livre des Rois (2 Rois 12, 14, 23, etc.).

Vers un monothéisme interne ou externe

En dehors de Jérusalem, la pratique religieuse était moins orthodoxe. Le théologien et bibliste Pierre Grelot[5] (1917-2009) étudia notamment les textes datant du Ve siècle avant notre ère découverts à Éléphantine, située dans le sud de l'Égypte, en face de Syène. On apprend que la communauté judéenne locale faisait encore des sacrifices à une triade divine associée à Yahvé comprenant Yahô (Yahvé), Asim-Bêt'el et Anat Bêt'el. Anat est le parèdre de Yahô, Bêt'el est une divinité araméenne locale tandis que Asim-Bêt'el serait le fils. Cette communauté était en contact épistolaire avec les autorités de Jérusalem et de Samarie qui visiblement toléraient cette vénération peu orthodoxe à Yahvé.

Peu avant 407 avant notre ère, le temple juif d'Éléphantine fut détruit par le clergé égyptien sous la protection du saprate perse. Les Juifs demandèrent l'autorisation de le reconstruire au gouverneur perse de Judée (Yehoud) mais nous ne connaissons pas la réponse car la correspondance s'arrêta en 399 avant notre ère. A posteriori, ce temple ne fut pas reconstruit.

Autrement dit, au Ve siècle avant notre ère, il était encore possible de trouver des sanctuaires en dehors de Jérusalem où les Juifs vénéraient Yahvé en même temps que d'autres dieux.

Ensuite, après la disparition de l'Empire perse, durant l'époque hellénistique (332 à 141 avant notre ère) on constate que la religion monothéiste caractérise de plus en plus le judaïsme et démarque le peuple juif des autres nations et notamment du polythéisme des citoyens de l'Empire romain. Au début, cette nouvelle religion intrigue autant que séduit une certaine partie de l'aristocratie romaine mais elle ne s'impose pas encore dans l'Empire, si bien que les dieux païens continuent à être vénérés de l'Égypte jusqu'en Europe.

Selon le bibliste et auteur jésuite Pierre Gibert[6], professeur émérite de la Faculté de théologie de Lyon, la raison est que "le monothéisme est très difficile à penser". A l'époque de la Grèce antique, à cette étrange doctine juive, les philosophes grecs lui opposaient la "doxa polutheïá".

Le mot "polythéisme" apparut au Ier siècle de notre ère dans les textes de Philon d'Alexandrie (25 avant notre ère - 45 de notre ère) qui décrivit les pratiques des Grecs et des Juifs de la Diaspora d'Alexandrie. Philon, qui croit au Dieu unique utilise le néologisme "poluthéïá" (polythéisme) pour critiquer l’ancienne religion grecque. Selon l'historienne Mireille Hadas-Lebelle[7] de l'Université Paris-Sorbonne, la majeure partie des Juifs d'Alexandrie étaient convaincus de la supériorité de la civilisation grecque mais s'expliquaient mal la survivance du polythéisme.E n revanche, le néologisme "monothéisme" ne fut probablement inventé qu'au XVIIe siècle.

En fait, même au sein des deux principales communautés monothéistes, la juive et la chrétienne il existait deux manières de concevoir le monothéisme : interne et externe. Dans les deux religions, il y avait des laïcs prônant une doctrine ségrégationniste, interne, et des sacerdotaux revendiquant l'ouverture aux autres peuples, un monothéisme externe. Encore aujourd'hui, le judaïsme reste une religion ségrégationniste alors que le christianisme est une religion oecuménique.

Noms théophores inspirés de YHWH

Sur le plan historique, on retrouve dans les chroniques akkadiennes antérieures au Xe siècle avant notre ère des noms théophores composés utilisant la forme YHWH comme "YHWH, elohe sebaot" ou Yahvé-Sabaot qui signifie Yahvé ou Dieu des armées. Ce nom est mentionné 284 fois dans la Bible, le plus souvent dans les livres des prophètes et jamais dans le Pentateuque ni le livre d'Ezéchiel. Yahvé-Sabaot désigne la plupart du temps des armées célestes et non terrestres. On trouve également quelquefois le nom Yahvé-Shalom qui signifie Yahvé ou Dieu de la paix qui est également mentionné dans la Bible hébraïque et Serayahu qui signifie Yahvé règne élaboré à partir de la racine s-r-r signifiant régner, gouverner, commander.

On retrouve également la racine de Yahvé HWH (et non pas HYH) probablement dérivée de la racine sémitique hyy ou hwy signifiant "être", chez les Phéniciens (XII-Ve siècle avant notre ère) qui auraient adoré un dieu nommé Yo, nom qui figure dans la Bible hébraïque auprès de Yah (YH) et Yahu, généralement associés à des formes composées théophores (relatives à Dieu), préposées ou liturgiques : Yoiakin, Yaho, Yah Elohim, y compris Alleluia qui dérive de l'expression "hallelû-yah" signifiant "louez-Yah". On retrouve également cette racine théophore dans des noms propres comme Isaïe ou Ésaïe (Yesa'yahu), Jérémie (Yirmeyahu), Jonathan (Yehonatan), etc.

La forme YHW et sa forme accentuée YHWH (la lettre H sacralise le nom comme dans Abraham ou Sarah) furent aussi utilisées par les Judéens installés en Haute-Égypte au tournant du VII-VIe siècle avant notre ère qui appellent leur Dieu YHW qui se prononce "Yahô" et par les Juifs exilés à Babylone au Ve siècle avant notre ère qui l'appellent "Yahû" qui se prononce "Yaiwa" (Yahva). C'est ce nom qui par affaiblissement de la terminaison et déformation du a en é devint le nom "Yahvé" adopté par les Pères de l'Église.

YHWH, dieu unique et universel

A l'inverse des cultes polythéistes où un couple voire plusieurs divinités se partagent le bien et le mal, la protection et la souffrance, le Dieu unique YHWH est également la source du bien comme du mal : "Je suis Yahvé, il n'y en a pas d'autre, moi excepté, il n'y a pas de Dieu [...]. Je façonne la lumière, et je crée les ténèbres, je fais le bonheur et je crée le malheur; c'est moi, Yahvé qui fais tout cela" (Isaïe 45:5 et 7).

La Bible nous dit que Yahvé exigea de son peuple une fidélité et une loyauté absolues plutôt que de l'amour. Notons que cette loyauté est également exigée par Jésus. En fait, selon la Bible, Yahvé est un dieu sévère, jaloux, accusateur, vengeur et même dangereux puisqu'il est capable de frapper à mort les infidèles, y compris les patriarches de son propre peuple : "C'est Yahvé ton Dieu que tu craindras, lui que tu serviras, c'est par son nom que tu jureras. Ne suivez pas d'autres dieux, d'entre les dieux des nations qui vous entourent, car c'est un Dieu jaloux que Yahvé ton Dieu qui est au milieu de toi" (Deutéronome 6:13-15).

Ce Dieu se battit avec Noé : "Je vais effacer de la face de la terre l'homme que j'ai créé, depuis l'homme jusqu'au bétail, aux reptiles, et aux oiseaux du ciel ; car je me repens de les avoir faits. Mais Noé trouva grâce aux yeux de Yahvé" (Genèse 6:7-8).Yahvé se battit également avec Jacob et envisagea même d'assassiner Moïse : "Pendant le voyage, en un lieu où Moïse passa la nuit, Yahvé l'attaqua et voulut le faire mourir. Séphora prit une pierre aiguë, coupa le prépuce de son fils, et le jeta aux pieds de Moïse, en disant : Tu es pour moi un époux de sang !" (Exode 4:24-25). Ce Dieu imposa également sa Loi, les Dix Commanderments, et étant donné qu'il conclut une alliance avec le peuple juif, il n'hésita pas à le condamner à mort en cas d'infidélité. Depuis son "invention", Yahvé est donc avant tout un dieu guerrier, bon mais vengeur et même à tendance meutrière à l'occasion si les hommes lui sont infidèles.

Adoration du veau d'or sous Jéroboam qui régna sur la partie nord du royaume d'Israël entre 931-909 avant notre ère.

On en déduit que le Dieu des Juifs est un Dieu exclusif et Tout-Puissant, unique et universel. Mais nous verrons qu'il n'est pas encore officiellement établi dans sa fonction car dans l'esprit des Hébreux il partage encore son royaume avec d'autres divinités. En effet, entre l'Exode et l'arrivée en pays de Canaan, on constate que Yahvé ne représente pas encore le Dieu d'Israël. Rappelez-vous le "veau d'or" du temps où Moïse errait avec son peuple dans le Sinaï. Pendant qu'il recevait les "Tables de la Loi" gravées par Yahvé (les Dix Commandements), en attendant son retour, le peuple hébreu fabriqua un veau d'or (Exode 32) et se vautra dans la débauche. Finalement Moïse détruisit le faux dieu et rétablit le culte de Yahvé non sans punir les infidèles et que Dieu ensuite punisse Moïse en l'empêchant de poser les pieds en terre de Canaan.

A l'époque de Salomon, Yahvé doit encore partager son trône avec des dieux païens. En effet, lorsque le roi Salomon bâtit le premier temple à Jérusalem, le premier livre des Rois donne une description détaillée du temple (extérieur et intérieur dans 1 Rois 6:1-38) tandis que second Temple est décrit dans le deuxième livre des Rois (2 Rois 23:4-6) qui précise notamment que du temps du roi Josias sur lequel nous reviendrons on y trouve encore des figurines et des sceaux représentant une statue divine associée à la déesse Ashera (Astarté), la reine du ciel.

Les fouilles réalisées en Israël ont confirmé ce paradoxe. Dans tout le pays, on a découvert des déesses de la fertilité, la compagne de dieu, des animaux sacrés comme le taureau se référant aux dieux Baal et El. Ils apparaissent autant à l'Âge du bronze en pays de Canaan que dans les sites israélites de l'Âge du fer. Il y a donc une continuité entre les différents cultes pratiqués tout au long de l'Histoire de l'Israël antique.

On peut alors se demander pourquoi y a-t-il toujours eu un conflit en ces deux cultes dans l'Israël antique ? Pour cela il faut remettre les découvertes archéologiques en perspective avec le rôle même du culte dans la culture et l'économie du pays. Pour les Hébreux puis les Israélites, Yahvé représente le Dieu national au même titre que les Ammonites (royaume d'Ammon, en Jordanie) vénéraient leurs divinités dont le dieu Molk. Pour les deux peuples, ce ou ces dieux étaient très importants car ils les protégeaient, ils assuraient la fertilité autant des femmes que des champs, ils commandaient les forces de la nature, guidaient leurs chefs de guerre, etc. Nous verrons que même à l'époque de Jésus, il était impensable qu'un Romain puisse croire en l'existence du Messie car son vaste Panthéon divin assurait déjà toutes les tâches attribuées au Messie.

Quant à la question du thème du Dieu vivant évoqué par les prophètes et ensuite par Jésus et les apôtres, il rappelle celui du surhomme né d'une mère humaine fréquemment utilisé dans la littérature sacrée. Géant ou normal, séparé des hommes ou vivant parmi eux, il est doté de pouvoirs surnaturels. Dans l’interprétation judaïque comme des Pères de l’Église, Yahvé et le Christ n'ont pas échappé pas à cette image. On y reviendra à propos du Messie.

Les noms de Dieu

Dans la tradition juive (les Talmuds), en vertu du Troisième Commandement, YHWH (ou YHVH) ne se prononce pas. Or ce tétragramme revient 3018 fois dans la Bible hébraïque. Comment dès lors peut-on le lire, ce sont un jour demandés les massorètes (les savants juifs) chargés de l'orthodoxie des textes sacrés et la manière de les lire dans les synagogues.

Les scribes juifs ont d'abord proposé d'utiliser les voyelles du nom "Adonay" (ou "Adonaï") signifiant "mon Seigneur" (Josué 3:11), titre solennel à connotation noble que les chrétiens ont repris. "Adonay" est utilisé dans 417 versets. Grâce à cette substitution, on obtient le nom "Yahweh" (version courte) ou, si on change de syllabe, "Yehwah" et "Yehowah" (version longue) qui furent traduit en grec par le nom "kurios" (le Seigneur) dans la Septante. Bien plus tard, les Samaritains qui étaient opposés aux Judéens lui ont substitué le nom "Has-sem" ou "Has-Shem" signifiant "le Nom" qui pourrait provenir du nom araméen "sema" (le nom) pour éviter que les païens et les chrétiens ne puissent le nommer.

Si le nom de "Dieu" est universel, son usage et sa traduction dans chacune des langues y compris en hébreu et en grec est très variable. En effet, aux variations orthographiques près, rien qu'en hébreu (cf. la Bible hébraïque de Sefarim) il existe au moins 21 noms de Dieu dont 18 sont repris dans l'Ancien Testament, en particulier dans les livres de la Genèse et de l'Exode : YHWH, Yahvé, Je suis (Ehyeh), El, Elohim, al-elohim, Adonay, El-Roï, El-Shaddaï, El-Olam, El-Elyon, El-Elohé-Israël, Yahvé-Jiré, Yahvé-Sabaot, Yahvé-Shalom auxquels il faut ajouter les traductions en langues étrangères dont Dieu, Très-Haut, l'Éternel, Seigneur et Père. Pour expliquer cette diversité, il faut comprendre le style de la Bible et la difficulté du travail des traducteurs.

Les auteurs de la Bible hébraïque font souvent des jeux de mots ou des jeux phonétiques, en particulier lorsque Dieu s'exprime lui-même. Ainsi, quand Moïse demande à Dieu quel est son nom, il répond "Ehyeh asher ehyeh" c'est-à-dire "Je suis celui qui suis" (Exode 3:14) une manière de dire que mon nom ne vous regarde pas et afin de ne pas être comparé aux autres dieux. "Ehyeh" (Je suis) dérive du verbe "être" qui en hébreu ressemble phonétiquement à "yhwh" ("Yahweh" ou "Yahvé") par insertion des voyelles manquantes dans le tétragramme à partir du nom "Adonaï" et signifie "l'existant". Pour un linguiste, le jeu de mot ne fait aucun doute.

Hors contexte ou pour un lecteur non familié avec la Torah, la réponse de Dieu peut sembler bizarre mais si on se remplace à l'époque, sachant que les Hébreux étaient plutôt sceptiques et risquaient d'ajouter ce nouveau dieu au Panthéon des dieux païens existants, ne les distinguant que par leur nom, on comprend que Dieu ait choisi de ne pas révéler son nom.

De même, quand Dieu demande à Jérémie ce qu'il voit, le prophète lui répond qu'il voit une branche d'amandier ("shaqed" en hébreu). Dieu le prend alors au mot et lui répond qu'il veille ("shoqed" en hébreu) à ce que sa parole (sa révélation) s'accomplisse (Jérémie 1:11-12).

Usage pratique des noms de Dieu

En pratique, un traducteur peut recopier la forme YHWH comme telle, ce qui évite toute interprétation. Se pliant à la convention judaïque, la plupart des auteurs dont le bibliste Thomas Römer utilisent la version minuscule du tétragramme quand ils doivent écrire le nom de Dieu : yhwh. Néanmoins, dans la version françaises de la Bible hébraïque (y compris la Bible Segond) le tétragramme est remplacé par translittération (on reproduit les sons du mot lettre par lettre) par le nom "Yahvé" qui apparaît dans 6220 versets selon les mots codés Strong et jusqu'à 6828 fois dans la "Biblia Hebraïca" publiée en hébreu par Rudolf Kittel en 1906 (Bible BHK basée sur le Codex Leningradens B19A, le plus ancien et le plus complet des textes bibliques).

Comme au début du livre de la Genèse (vv.1:1-2) ou dans les Psaumes (v.68:19), on trouve souvent le nom "Elohim" (ou Elohiym), une forme pluriel mentionnée dans 2598 versets à l'exception du Lévitique. On traduit généralement ce nom par "Dieu" au sens large, le Dieu créateur.

On utilise également le nom "al-elohim" pour insister qu'il s'agit du "vrai dieu" par opposition à "Elowahh", le terme d'origine éthymologique également traduit par "Dieu" mais aussi par "faux dieu".

Ensuite, comme évoqué plus haut, il y a plusieurs synonymes ou plutôt divinités ancestrales associées à El (Dieu) utilisées dans des cas particuliers. Ainsi, la toute puissance de Dieu se traduit par "El-Shaddaï" signifiant "Dieu Tout-Puissant" quand il se manifeste par la création de toute chose ou quand il soutient tout ce qui vit (Genèse 17:1). Pour insister sur son éternité et son immensité, on emploie le nom "El-Olam" signifiant "Dieu d'éternité" ou simplement "L'Éternel" (Genèse 21:33). Le Dieu souverain et protecteur du peuple élu est appelé "El-Elohé-Israël", c'est-à-dire le "Dieu d'Israël" (Genèse 33:19-20). A une seule occasion, pour insister sur l'omniscience de Dieu, sa bonté et sa puissance, il est également appelé "El-Roï" signifiant "Dieu qui me voit" (Genèse 16:13).

Il existe également quelques noms composés. En plus de "Yahvé-Sabaot" et "Yahvé-Shalom", quand on veut témoigner de la capacité de Dieu à soutenir ses fidèles dans l'épreuve et la tentation, on le nomme "Yahvé-Jiré" signifiant "Dieu pourvoit" (Genèse 22:13-14).

En pratique, en fonction du contexte il existe donc des "synonymes" du nom Elohim, tous au singulier. Or pour un linguiste, la terminaison "-im" est celle d'un nom pluriel; il faut donc lire "les Dieux". Du coup, les exégètes s'en sont mêlés. L'Église catholique a même vu dans ce pluriel le signe de la Trinité mais peu d'exégètes partagent cette interprétation. En pratique, la plupart des traducteurs ont trouvé un consensus en associant simplement la forme longue du nom avec la forme courte "Yahvé".

A voir : Le dieu YHWH ses origines, Thomas Römer, Collège de France

(Ses origines, ses cultes, sa transformation en dieu unique)

Supports de cours : YHWH-1 et YHWH-2

Les traductions des noms de Dieu

Concernant la traduction du nom de Dieu en langues étrangères, sachant que les voyelles n'ont pas été transcrites dans les textes les plus anciens et que la forme des temps n'est bien définie en hébreu, les auteurs de la Bible remplacent le tétragramme YHWH ou "Ehyeh" (Je suis) par le verbe "être" à tous les temps et toutes les formes : "Je suis celui qui est" (Exode 3:14), "Je suis qui Je serai", "Je serai qui Je suis", etc. Même Jésus s'en inspira quand il dit "Avant qu'Abraham fut, je suis" (Jean 8:58) ce qui lui valut toutefois quelques jetés de pierres. Par ce nom, les Juifs comme les Chrétiens sont priés de voir en Dieu l'unique et seul vrai Dieu, mais il échappe également à toute projection ou représentation. Les formes passées et futures indiquent également sa toute-puissance (omnipontentia) éternelle.

Document T.Lombry.

L'expression "Je serai" ("Ehyeh 'immak", cf. Exode 3:12) fait également référence à la promesse faite par Dieu à Moïse d'une assistance divine dans le sens "je serai avec toi".

Dans la version grecque de l'Exode, il est écrit : "εγώ ειμι η ων" (ego eimi ho on), c'est-à-dire littéralement "Je suis Le Etant". Sachant que Dieu se nomme et utilise donc un nom propre, on peut également traduire "η ων" (ho on) par "Le Devenir", "Le Vivant" ou de manière moin littérale par "Celui qui Est".

Dans les vieux textes grecs, certains synonymes du nom de Dieu comme El-Elyon furent traduits par Elioun. A l'époque de la Septante écrite en grec (Septuaginta), on traduisit Yahvé et la plupart des noms théophores par "Kurios" (ou "Kyrios" signifiant "Maître" ou "Seigneur") qui fut même utilisé par certains copistes zélés pour traduire le tétragramme YHWH.

Quant aux traductions du nom de Dieu en français, cela dépend des confessions et donc de la version de la Bible. Ainsi la Bible de Jérusalem et la Bible Crampon ont remplacé "YHWH" par "Yahvé" très proche de sa prononciation. Les Bibles Segond et Segond 21 le remplacent généralement par "L'Eternel" ("El-Olam", cf. Exode 3.14) assez proche du verbe "étant", à l'exception du livre de la Genèse et de certains prophètes (Josué, Samuel) où elle a conservé les différents synonymes. En revanche, la Bible TOB préfère le nom de "Seigneur" ("Adonaï" en hébreu) par référence à la Septante mais qui s'éloigne du sens du tétragramme. Enfin, quelques sectes ont préféré le nom de "Jéhovah" mais qui repose sur une erreur de prononciation[8].

Une religion portative

Pour les Juifs, trois mots suffisent à définir leur religion : filiation, loi divine et promesse messianique. Cette idée est écrite dans la Torah et peut-être recopiée. Les Juifs ont justement une fête qui honore la Torah, la Chavouot ou "Pentecôte juive" qui se célèbre durant le mois juif de Sivan (entre avril et juin selon les années), sept semaines après Pessah.

Selon Römer, grâce au Tanakh et au Talmud mais en particulier la Torah, de manière très ingénieuse les théologiens juifs ont inventé une "religion portative", c'est-à-dire centrée uniquement autour de quelques livres sacrés transportables, les fidèles n'ayant donc plus besoin de terre, de représentant, de statue ou de temple pour croire et vénérer leur Dieu, ce dont Pompée s'était étonné en l'an 63. Le judaïsme inventa la séparation entre le pouvoir politique et la pratique religieuse ainsi qu'entre le territoire clos spécifique et la pratique religieuse, donnant naissance à une religion de Diaspora. Ce n'est qu'à partir de cette transformation que Yahvé est devenu le Dieu unique par le refus du judaïsme de l'appeler par son nom et de le représenter, risque potentiel de retour à l'idolâtrie. Grâce à la traduction de la Torah en grec puis en latin et finalement dans les langues vernaculaires, le monde gréco-romain découvrit Dieu et le cas échéant se tourna vers lui. Ensuite, l'avènement du Christ consolida l'assise de Dieu dans le monde chrétien et finalement à travers le monde. On y reviendra.

Rappelons qu'on retouve ce projet du dieu unique dans d'autres civilisations polythéistes antiques, en particulier en Égypte, d'abord initiée sous le règne du pharaon Khéphren (vers 2500 avant notre ère) qui affirma la préséance du dieu Atum (Atoum) sur Rê et les autres dieux et déesses, puis affirmée concrètement sous le règne du pharaon Akhenaton (Amenhotep IV) vers 1350 avant notre ère qui imposa le culte du seul dieu solaire Aton. Mais ses descendants n'y ont pas cru et sont revenus à leur religion polythéiste jusqu'à son interdiction par les empereurs romains chrétiens au IVe siècle de notre ère.

Dans les deux prochains chapitres qui sont également les derniers consacrés à l'Ancien Testament, nous tenterons d'identifier les auteurs et de dater les principaux livres de la Bible hébraïque avant de conclure.

A lire : Identification des auteurs du Pentateuque

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[1] Thomas Römer, "L'invention de Dieu", Seuil, 2014, p105.

[2] Lire "l'hypothèse madiano-qénite" du théologien F.W. Ghillany dans Joseph Blenkinsopp, "The Midianite-Kenite Hypothesis Revisited and the Origins of Judah", Journal for the Study of the Old Testament, 2008.

[3] James Pritchard (s/dir), "Ancien Near Eastern Texts relating to the Old Testament", 3d ed., Princeton University Press, 1969, p548.

[4] Nahman Avigad et Benjamin Sass, "Corpus of West Semitic Stamp Seals", Israel Academy of Sciences & Humanities, 1997, p1175.

[5] Pierre Grelot, "Documents araméens d'Égypte", Le Cerf, 1972, p95 document 10 et p383 document 89.

[6] Pierre Gibert, "Le Monde la Bible", 124, 2000, pp.50-51.

[7] Mireille Hadas-Lebel, "Philon d'Alexandrie. Un penseur en diaspora", Fayard, 2003, p376.

[8] Le nom "Jéhovah" repose sur une erreur de prononciation du tétragramme YHWH. En effet, pour pouvoir lire et prononcer le tétragramme, les massorètes (les savants sacerdotaux juifs) ont combiné les voyelles extraites du nom "Adonaï" au tétragramme YHWH que le dominicain Raimundus Marti au XIIIe siècle traduisit phonétiquement mais erronément par le nom "yeh(o)wah". Suite aux travaux de Galatius qui reprit cette adaptation, en 1520 l'Église des Témoins de Jéhovah choisit le nom "Jéhovah". Les Mormons (l'Église des Saints des derniers jours fondée au début du XIXe siècle par Joseph Smith) ont adopté le même nom. Mais de toute façon, la Bible des Témoins de Jéhovah et celle des Mormons ne sont pas conformes aux Bibles chrétiennes car les livres bibliques sont différents et à plusieurs reprises ils ont adapté le texte à leur doctrine que finalement très peu de fidèles suivent.


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