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La Bible face à la critique historique

Gros-plan de "La Descente de la Croix" de Rogier van der Weyden peinte vers 1435-1438. On voit Marie de Clopas (Marie de Jacques) et Salomé qui comptent parmi les premières disciples de Jésus avec Marie-Madeleine. Cette peinture à l'huile mesure 220x262 cm et est exposée au Musée du Prado.

Le rôle des premières femmes chrétiennes

Une mystérieuse affaire religieuse remontant au VIe siècle a récemment refait parlé d'elle : une iconographie catholique présente des femmes accomplissant des actes que seuls les hommes sont autorisés à faire aujourd'hui et dont les œuvres furent dissimulées. Vraiment ? Certains chercheuses n'en sont pas convaincus.

Pour beaucoup de personnes, l'un des aspects les plus archaïques au sens péjoratif de l'Église catholique est le fait qu'elle interdit toujours aux femmes de servir en tant que prêtres alors que la question fut résolue depuis longtemps chez les Protestants.

Le pape Jean-Paul II décida en 1994 qu'il n'était pas question que les femmes deviennent prêtres et un essai publié en 2018 par le Bureau de la doctrine du Vatican réaffirma l'interdiction. En ce XXIe siècle où l'Église n'a plus l'auréole de jadis et est même très critiquée pour sa mauvaise foi et son côté conservateur totalement dépassé, le sujet fit donc l'objet d'une controverse, certains anticléricaux affirmant que l'enseignement de l'Église n'est rien d'autre qu'une tentative patriarcale de réprimer les femmes.

L'histoire de l'Église primitive est un des points forts de ce débat : certains ont affirmé que puisqu'à l'époque les femmes assumaient des rôles liturgiques, elles devraient être autorisées à servir de nos jours. Aujourd'hui, un universitaire respecté va encore plus loin et affirme non seulement que les femmes de l'Église primitive étaient des prêtres, mais aussi que le Vatican avait délibérément dissimulé les preuves artistiques qui le prouveraient.

L'historienne de l'art Ally Kateusz, auteur du livre "Mary and Early Christian Women: Hidden leadership" (2019) et chercheuse associée à l'Institut de recherche catholique de Wijngaards, présenta en 2019 un article sur le sujet lors du Meeting international de la Société de littérature biblique de l'Université Pontificale Grégorienne de Rome (Unigre).

L'article de Kateusz se concentre sur les œuvres d'art chrétiennes primitives qui, selon elle, dépeignent les femmes comme des prêtres et même des évêques. Ces images sont particulièrement importantes en raison de nos preuves limitées concernant la liturgie chrétienne primitive. En examinant les trois premières images survivantes de chrétiens adorant l'autel (deux du Ve siècle et une du début du VIe siècle), Kateusz note que les trois artefacts montrent des femmes près de l'autel dans des rôles apparemment officiels. "Ils représentent des femmes à l'autel de trois des églises les plus importantes de la chrétienté: l'église Saint-Pierre à Rome, l'église Sainte-Sophie à Constantinople et l'église du Saint-Sépulcre à Jérusalem."

Ce qui est important à propos de ces images, c'est qu'elles montrent des femmes et des hommes dans des rôles parallèles, leurs corps et leurs gestes se reflétant. Le parallélisme, soutient-elle, suggère l'égalité. Dans la représentation du culte du vieux Saint-Pierre de Rome gravée sur une boîte en ivoire du Ve siècle présentée ci-dessous, il semble que la figure féminine soulève un calice au-dessus de l'autel.

Une femme près d'un autel gravée sur un reliquaire datant du Ve siècle découvert à Rome. Document Metropolitan Museum of Art.

Aujourd'hui, il s'agit d'un acte accompli par les prêtres. Elle suggère que les femmes ont participé à la célébration de la liturgie. Cette représentation est présente dans diverses œuvres d'art depuis l'aube de la Chrétienté ainsi que dans les écrits du Père de l'église Irénée de Lyon datant du IIe siècle. Kateusz conclut non seulement que l'Eucharistie fut exécutée à la fois par des hommes et par des femmes, mais aussi que les origines de ce parallélisme de genre peuvent finalement se situer dans les anciens principes philosophiques et les pratiques religieuses juives.

L'un des exemples les plus importants de Kateusz est une mosaïque du baptistère du Latran de la chapelle de San Venantius à Rome présenté ci-dessous à gauche. La mosaïque, qui se trouve au-dessus de l'autel, fut commandée par le pape Théodore au VIIe siècle. Selon Kateusz, il contient une image de la Vierge Marie vêtue de son vêtement traditionnel bleu, accessoirisée d'un "pallium d'évêque", identifiable par la croix rouge sur le vêtement. Selon Kateusz, les bras de Marie sont levés "comme si elle célébrait l'Eucharistie. C'est une façon symbolique de dire que Marie était une cheffe d'église".

A gauche, gros-plan sur une mosaïque réalisée au VIIe siècle exposée dans l'apside de l'autel de la chapelle de San Venantius à Rome datant de ~650. On y voit Marie en habit religieux portant un "pallium d'évêque". Voici une vue générale. A droite, peinture de Cerula qui fut prêtresse au VIe siècle à Naples. Document Giovanni Battista de Rossi et Woman Deacons.

Comme on le voit ci-dessous à gauche, aujourd'hui, la mosaïque est presque entièrement cachée derrière un immense retable baroque. Le retable représente un type très différent de Marie dans lequel elle est assise dans une pose plus sage et traditionnelle tenant l'enfant Jésus. Dans son livre, Kateusz émet l'hypothèse que le retable fut installé vers 1916, lorsque le Vatican décida que les images de Marie en tant qu'évêque n'étaient plus autorisées. Elle soutient que cela faisait partie d'un effort délibéré "pour dissimuler le fait que Marie a été décrite comme un évêque." Cette dissimulation intentionnelle est aussi la première impression que tout visiteur ressent en observant l'aménagement des lieux.

Comme pour toute œuvre d'art, il existe des explications alternatives. La pose de Marie avec les bras tendus est appelée une "pose d'orans" et est généralement comprise comme représentant une figure en prière. Plutôt que de célébrer l'Eucharistie, Marie a peut-être joué son rôle plus traditionnel de prieuse pour les pécheurs.

Plusieurs autres chercheurs se sont demandés si Marie portait réellement un pallium d'évêque dans la mosaïque du baptistère du Latran. Pour Nicola Denzey Lewis, enseignante à la Claremont Graduate School, les femmes de la période Antique tardive pouvaient plus facilement assurer ce rôle que les prêtres ou les évêques. Toutefois, Jessica Dello Russo, spécialiste de l'art des catacombes met un bémol à cette l'interprétation, comme l'utilisation du titre de "prêtre" (presbytera) pour les femmes. Elle ajoute que dans l'art funéraire, il s'agissait "d'outils de commémoration" et de "conventions sociales" qu'il ne fallait pas lire à la lettre.

La chapelle de San Venantius à Rome dont l'abside contient une mosaïque représentant notamment Jésus et Marie. Pourquoi l'Eglise cache-t-elle une telle oeuvre ? Document A. Kateusz.

Certains pourraient également s'opposer à la caractérisation de l'installation du retable devant la mosaïque comme une tentative délibérée d'effacer l'idée de Marie comme clerc. En principe, il n'est pas étrange de trouver des meubles baroques cachant les éléments décoratifs médiévaux et antiques. En fait, c'est même assez courant dans les églises européennes en général (cf. la cathédrale Saint-Étienne en Autriche).

Kateusz souligne que presque toutes les mosaïques antiques de Rome sont exposées. Il est significatif qu'une mosaïque montrant Marie comme évêque soit dissimulée. Elle note également que lorsque les tessares rouges qui constituaient la croix sur le pallium ont commencé à tomber, ils furent remplacés par des blancs, masquant ainsi leur signification originale. Seule la préservation de la croix sur une illustration du XIXe siècle nous permet de connaître sa couleur originale.

Reste la question de savoir ce qu'il faut penser des premières représentations du culte d'autel que Kateusz analysa.

Même si les preuves artistiques ne sont pas concluantes, elles ajoutent au poids des arguments théoriques en faveur du rôle central des femmes dans la vie de l'Église primitive. Dans un article publié en 2017 dans la revue "Harvard Theological Review", Elizabeth Schrader, étudiante diplômée de Duke et critique de texte, expliqua que le rôle de Marie-Madeleine dans l'histoire de Jésus était délibérément masqué par les scribes qui copiaient la Bible afin d'amoindrir son importance. Cela pourrait ressembler à un roman de Dan Brown (cf. le Da Vinci Code), mais l'argument de Schrader repose sur une analyse détaillée des premiers manuscrits chrétiens.

Au-delà des œuvres d'art, il y a les données qui peuvent être extraites des textes du Nouveau Testament. Jésus comptait un certain nombre d'apôtres et de disciples, dont Marie-Madeleine, Marie de Clopas et Salomé. Dans ses lettres, l'apôtre Paul mentionne une diacre nommée Phoebé (Romains 16:1). Il qualifie une autre femme, Junia (Romains 16:7) de disciple, et envoie ses salutations aux femmes telles que Chloé, montrant qu'il y avait un certain nombre de femmes importantes et influentes dans l'Église primitive.

La question n'est donc pas "les femmes ont-elles assumé des rôles de dirigeantes ?" - elles l'ont fait - mais plutôt "pendant combien de temps ?". Sara Parks qui enseigne le Nouveau Testament à l'Université de Nottingham a confié au "Daily Beast" que "la forte présence de toutes les formes de dirigeantes féminines dans les premiers mouvements de Jésus était largement due au fait que, dans le judaïsme de l'époque, les femmes assumaient davantage de rôles publics comme devenir politiquement actives, initier le divorce, posséder des entreprises et des biens [et] diriger des mouvements religieux." Selon Parks, Jésus et Paul faisaient partie de cette tendance plus large. Après la chute de Jérusalem en 70, la situation commença à s'inverser.

Comme beaucoup de débats sur l'histoire de l'Église primitive, ces affirmations ont soulevé des controverses. En 2016, le pape François fit sensation en annonçant qu'il créerait une commission chargée d'étudier le rôle des femmes diacres. Au cours d'une audience avec les chefs des ordres religieux féminins, il déclara : "Il me semble utile de disposer d'une commission qui clarifierait ce point également", ajoutant même que les femmes pourraient participer aux consultations sur ce sujet.

Les recherches de Kateusz se présentent volontairement comme une réponse à l'invitation de Francois à des recherches supplémentaires qui ont, comme le note une critique élogieuse, quelques ramifications pratiques.

Il faudra un débat académique et un tri historique pour parvenir à un consensus sur l'importance relative de ces résultats pour notre connaissance du passé de la Chrétienté. Même si les chercheurs devaient convenir qu'il y avait des femmes prêtres dans les communautés chrétiennes orthodoxes au IIe siècle et par la suite, il est possible que la doctrine et la pratique modernes ne soient jamais affectées par ce travail. Mais pour les femmes d'aujourd'hui à la recherche de modèles dans l'Église, les arguments de Kateusz compliquent le portrait sage de Marie en tant que mère et les femmes en tant que témoins silencieuses des pratiques rituelles des hommes. En outre, pour ceux qui recherchent la parité des sexes, il est à espérer que le leadership féminin ne soit pas un rêve féministe moderne : il existait dans le passé et revête une importance pour le présent.

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