Contacter l'auteur / Contact the author

Recherche dans ce site / Search in this site

 

La Bible face à la critique historique

L'un des rares exemplaires luxueux de la Vulgate "B42" imprimée à Mayence par Gutenberg fin 1454. Il s'agit du premier incunable au monde, le premier livre imprimé au moyen de caractères typographiques mobiles. Cette Bible en deux volumes comprend 1300 pages. Document de la Bibliothèque Publique de New York.

La transmission de la Bible (II)

La Bible de Gutenberg

Le premier livre incunable, c'est-à-dire imprimé avec des caractères typographiques mobiles[2] est la fameuse Bible de Gutenberg dont le premier exemplaire présenté à droite fut imprimé fin 1454. C'est une Vulgate en deux volumes de 648 et 636 pages en format folio royal (~51 cm) imprimé sur un épais papier ivoire avec une police de caractères de style gothique. Comme cette Bible vit le jour ?

Les historiens ne disposent que d'informations très vagues sur Johannes Gensfleisch dit Gutenberg et à peine plus sur son invention qui fut largement couverte par des secrets de fabrication et du fait qu'au début, l'invention n'était pas encore au point. Des procès-verbaux de justice établis à Mayence en Allemagne notamment permettent heureusement de savoir comment il finança son invention et des indices dans ses Bibles permettent d'imaginer la manière dont elles furent imprimées.

Johannes Gutenberg (c.1400-1468) présenta des cahiers de sa Bible lors de la foire de Francfort en 1455. C'est à cette occasion qu'un certain Enea Silvio Piccolomini, le futur pape Pie II passa devant son étalage et fut intéressé par son travail d'une qualité exceptionnelle. Dans la fameuse "lettre d'Enea Silvio Piccolomini" qu'il adressa en 1455 au cardinal espagnol Juan de Carvajal, Piccolomini précise que la Bible de Gutenberg n'était pas encore terminée mais disponible sous forme de cahiers et de feuilles volantes. Il était prêt à acheter un exemplaire pour un ami cardinal.

Le futur Pape était intéressé par cette Bible car à l'époque l'empire Ottoman avait déjà conquis quelques villes occidentales dont Constantinople en 1453 et était sur le point d'envahir l'Europe de l'ouest. Il était donc urgent que l'Église romaine propage sa doctrine efficacement et l'impression de Bibles pouvait faciliter le travail des serviteurs de Dieu.

Gutenberg eut probalement l'idée d'imprimer la Bible en se rendant compte du travail de bénédictin auquel s'astreignaient les moines; la copie manuscrite et en caligraphie d'une Bible par un moine spécialisé, puis son enluminure et la reliure des carnets sous forme un livre exigeait jusqu'à 3 ans de travail et on ne disposait que d'une seule copie.

Portrait de Gutenberg paru dans les "Vrais Portraits et vies des hommes illustres" de André Thevet (1584) dont voici la page complète. Doc Coll. Archives Larbor.

Le projet de Gutenberg était ambitieux et unique en son genre. Il avait prévu d'imprimer 180 exemplaires de sa Bible sur papier ordinaire. Nous savons également que 25 à 30 autres exemplaires furent imprimés sur vélin, parfois avec une tranche dorée, une technique réservée aux oeuvres de luxe. Des indices laissent à penser que pratiquement toutes les Bibles étant déjà vendues avant que Gutenberg n'entame leur impression en chaîne.

Mais Gutenberg ne pouvait assumer seul les frais d'impression de sa Bible. Il contacta un financier et avocat de la ville appelé Joahann Fust avec lequel il négocia un prêt de 800 florins (guldens) puis un second prêt du même montant. On apprendra par la suite que Gutenberg ne se rappela pas qu'il s'agissait d'un prêt assorti d'un intérêt de 6 %. On estime que les 800 florins correspondent aujourd'hui à l'équivalent du prix de 4 ou 5 maisons, soit plusieurs millions d'euros.

Nous ne possédons aucun document décrivant la méthode de travail, les outils, les caractères typographiques ou l'atelier de Gutenberg. Tout ce que l'on sait est déduit soit de ses livres (des rares imperfections ou erreurs qu'on y trouve) soit de la façon de travailler des autres ateliers d'imprimerie existant à cette époque dont il existe des gravures.

Selon les relevés de comptes soumis aux experts des tribunaux, l'atelier de Gutenberg comptait 15 ouvriers, 2 à 6 compositeurs travaillant chacun sur une page et d'un ou plusieurs caligraphes pour fabriquer les caractères, toute l'équipe devant travailler de manière continue. Gutenberg qui tenait également les comptes de son atelier devait également prévoir les quantités nécessaires de matière première (papier, plomb, antimoine, bois, sable de fonderie, les composants pour fabriquer l'encre, etc) avec une certaine marge compte tenu des pertes inévitables, d'autant plus que c'était la toute première fois qu'on appliquait ce procédé innovant avec tous les risques que cela impliquait.

Comment Gutenberg a-t-il fabriqué ses caractères ? L'empreinte d'un caractère tombé dans la casse laissée sur l'une des pages de sa Bible et les caractères impmrimés permettent de se faire idée des moyens mis en oeuvre.

Chaque caractère typographique était fabriqué à la main à partir d'un alliage de plomb, d'antimoine et d'étain coulé à basse température dans une forme en bois pour éviter de recourir à une forge. Ce moule présentait un corps (la longueur) fixe d'environ 20 mm de hauteur et une chasse variable (un "m" est plus large qu'un "i") comme on le voit à droite. Un poinçon sculpté par un artisan spécialisé était ensuite frappé dans du sable de fonderie. La pièce était ensuite assemblée puis on coulait un alliage de plomb dans le moule. Le caractère était ensuite finalisé et poli.

Reproduction des caractères typographiques utilisés par Gutenberg pour sa B42. Il s'agit du mot "Faciedi" à l'envers, par exemple utilisé pour écrire "facie divinâ", le visage du divin si on ajoute un espace blanc). Document Dale Guild Type Foundry.

On estime que l'atelier était capable de fabriquer dix caractères par heure. Ils furent ensuite dupliqués puisque chaque page peut contenir plusieurs dizaines de fois le même caractère. L'atelier de Gutenberg aurait ainsi fabriqué environ 300 copies de chaque caractère, sachant que certains finissaient par s'émousser et se casser à force d'être utilisés. Gutenberg va également innover en inventant les espace blancs et modifia la chasse afin de pouvoir justifier l'impression à droite, une nouveauté qui relève immédiatement la qualité visuelle du texte parfaitement aligné sur deux colonnes. Chaque page pouvait contenir jusqu'à 7000 caractères mobiles.

Concernant l'encre, des analyses ont montré qu'elle contenait non pas de l'encre de carbone mais un mélange spécifique contenant du plomb, un moyen efficace d'accélérer le séchage des pages. Lorsque le temps était sec, on ajoutait plus de plomb et lorsqu'il était humide on en ajoutait moins au mélange. On a découvert que Gutenberg avait utilisé 294 bains d'encres différents, sans doute en fonction des conditions météos.

Pour accélérer le travail, Gutenberg utilisa deux presses en bois et espérait imprimer sa Bible au moins en deux couleurs, noir et rouge, voire en trois couleurs, avec du bleu, et même enluminée pour les exemplaires réalisés sur demande.

Le travail d'impression auquel s'astreignèrent Gutenberg et son équipe fut colossal. La fabrication de plus de 1300 feuilles pour les deux volumes fut un travail à temps plein qui dura plusieurs mois. Ensuite, il fallut composer le texte de chaque page en prenant chaque caractère mobile dans la casse (le casier contenant les caractères d'une même fonte) et en les juxtaposant de droite à gauche dans un composteur. On les déposait ensuite dans une galée ou plateau en bois d'une taille légèrement supérieure au format du papier. Le compositeur ou le typographe devait également être capable de lire le texte à l'envers au risque de faire des erreurs d'orthographe. Grâce à la galée, il pouvait ensuite effectuer les retouches nécessaires pour ajuster la largeur du texte, notamment en ajuster la chasse des caractères de façon à ce que le texte soit justifié. Il devait aussi respecter l'emplacement des phylactères (les fameuses bulles de nos BD), des décorations, des lettres colorées et autres enluminures éventuelles.

Puis commençait le long et fastidieux travail d'impression sur la presse actionnée à la force des bras et dont la pression devait être parfaitement ajustée. Il fallait d'abord prendre les feuilles une par une et les humidifier afin que l'encre adhère mieux. Puis, on prenait une feuille sans la froisser, on la fixait par ses extrémités sur son support, on déposait la chemise de protection puis on abaissait le cadre. Ensuite, on tamponnait les caractères d'imprimerie d'encre et on déplacait ensuite le tout sous la presse. On pressait la page d'un beau coup de bras, on retirait le cadre et la feuille en vérifiant qu'il n'y avait ni tache ni bavure sur celle-ci. Ensuite, on faisait sécher la feuille et on répétait ces opérations plus de 1300 fois puis on recommençait autant de fois pour imprimer le verso.

Gutenberg commença par imprimer sa Bible en 2 colonnes de 40 lignes et imprima directement les feuilles en deux couleurs, noir et rouge. Mais le papier étant cher et son budget limité, en cours d'impression il décida de composer les pages restantes sur 42 lignes, ce qui lui fit économiser 5 % des pages soit une vingtaine de feuilles de papier et autant d'encre, raison pour laquelle elle est aussi appelée la "Bible à 42 lignes" ou "B42" pour les spécialistes.

De même, Gutenberg abandonna rapidement l'impression simultanée en couleur, préférant imprimer rapidemernt le texte en noir puis demanda à des calligraphes ou des enlumineurs le cas échéant de réaliser manuellement les lettres rouges et les illustrations de chacune des pages.

Après le travail d'imprimerie, les exemplaires de luxe furent enluminés et rubriqués. Lorsque ce travail de bénédictin fut achevé, les cahiers furent reliées selon les désiderata du client et généralement protégés par une couverture en cuir. L'équipe de Gutenberg répéta ses opérations pour plus de 200 Bibles. Si l'atelier imprima 1286 pages de 180 Bibles, cela représente près de 232000 passages sous la presse, un véritable sacerdoce dont on estime qu'il dura 21 mois. On comprendra que seuls les lettrés les plus riches dont les membres des cours royales et du haut clergé pouvaient se payer une telle oeuvre d'art.

A voir : Johannes Gutenberg and the Printing Press

A gauche, un atelier d'imprimerie du XVe siècle. Au centre et à droite, un atelier d'imprimerie en 1568.

Il n'existe aujourd'hui que 49 exemplaires plus ou moins complets de la Bible de Gutenberg dont 12 sur vélin, toutes propriété de bibliothèques, fondations ou musées publics. Il existe des versions en un seul et en deux volumes.

L'impression des Bibles coûta finalement 7 à 8000 florins à Gutenberg et l'affaire ne fut jamais rentable. En défaut de paiment, Fust fit un procès à Gutenberg suite au non paiment des intérêts de ses prêts, intérêts composés en sus. Ensuite, un procès opposa Gutenberg à son apprenti scribe Peter Schoeffer qui revendiqua certains brevets. Par la suite, l'atelier de Fust et Schoeffer imprima un Psautier (les psaumes de David), une version de luxe dont il ne reste qu'un seul exemplaire préservé à la Bibliothèque de Vienne, mais l'ouvrage était trop cher et ne fut pas rentable.

A partir de 1461, on ne retrouve plus aucune trace de l'atelier de Gutenberg. On présume que Gutenberg n'avait plus ni l'argent ni la force de continuer ce travail très exigeant. Gutenberg mourut en 1468 dans sa vie natale mais on ignore dans quelles circontances. Une chose est sûre, il n'a pas profité financièrement de son invention ni de sa renommée, à l'inverse de Fust qui continua à vendre des ouvrages de luxe.

Entre-temps, Fust finança l'impression d'une nouvelle Bible Vulgate en 1462. La Bible pouvant à présent être imprimée sur demande, dès l'année suivante les prix de la Vulgate furent bradés sur la foire de Paris, ce qui suscita la colère des scribes contre Fust. Ensuite la guerre força tous les ouvriers des ateliers d'imprimerie à fuir le pays et à proposer leurs services sous des cieux plus propices.

Les historiens estiment qu'au cours des 50 années qui suivirent, 20 millions de livres furent imprimés. Vers 1490, du temps de Léonard de Vinci, le prix des livres avait déjà chuté de 80 %. Il va sans dire que l'invention de l'imprimerie révolutionna la manière de transmettre le savoir. Dorénavant la Bible est enfin accessible à tous les séminaristes et finalement tous les livres furent accessibles au commun des mortels. Après avoir utilisé le vélin pendant des siècles, c'est également à la fin du XVe siècle que les ateliers d'imprimerie utiliseront les premières feuilles de papier, conservant toutefois le vélin pour les éditions de luxe.

A voir : Bible de Gutenberg, Librairie du Congrès

Bible de Gutenberg, Bibliothèque d'Etat de Bavière

  Fac-similé de la Bible de Gutenberg (Biblia latina), Kubik Editions

La première page de la Bible de Gutenberg sur laquelle on voit le processus de colorisation de l'incipit. A gauche, la version non terminée appartenant à la Bibliothèque d'Etat de Bavière. A droite, celle de la Librairie du Congrès.

Notons que par convention, on définit un incunable comme un livre imprimé en Europe avant le 1 janvier 1501. A partir de 1501, ils sont qualifiés de post-incunable jusqu'en 1530-1540 du fait que la mise en page et la qualité typographique se sont améliorés.

Il existe également des incunables xylographiques, généralement de petits livres bibliques de maximum 50 page imprimés au moyen de blocs de bois gravés dans lesquels étaient taillés les textes et les illustrations puis mis en couleurs à  la main. Parfois, des textes additionnels étaient ajoutés à la main dans des phylactères. Ils ont existé probablement à partir de 1451, donc pratiquement en même temps que l'invention de Gutenberg.

La Nova Vulgata

Au début du XXe siècle, dans son encyclique "Divino Afflante Spiritu" (1943) consacré aux études bibliques, le pape Pie XII réitéra le sens du décret de 1546, soulignant que la Vulgate ne diminue en rien la valeur des textes originaux mais il considèrait que cette traduction latine avait une valeur juridique, c'est-à-dire qu'elle avait pour ainsi dire force légale. L'authenticité du texte latin est décrétée non pas par le concile "mais bien à cause de son usage légitime dans les Églises" et considérait que la Vulgate "est absolument exempte de toute erreur".

La Vulgate Clémentine fit autorité dans l'Église catholique jusqu'au concile Vatican II qui s'ouvrit en 1962 sous le pontificat de Jean XXIII puis fut révisée en 1979 sous Jean-Paul II. La version actuelle est appelée "Nova Vulgata" ou Néo-Vulgate.

A gauche, une page de l'Ancien Testament de la Bible de Gutenberg (~1455) relative à Salomon. Document de la collection du NCSU. Au centre, représentation du concile de Trente organisé entre 1542 et 1563 par le pape Paul III qui répondit à la Réforme protestante de Martin Luther. Cette peinture a priori attribuée à Paolo Farinati (1524-1606) est exposée au Musée du Louvre. A droite, le concile Vatican II (1962-1965).

Les différences avec la Vulgate Clémentine sont mineures, de l'ordre de la ponctuation et grammaticales, exceptionnellement un mot est remplacé ou ajouté. Par exemple, dans les Psaumes où on lit en français "Il tient dans sa main les profondeurs de la terre, Et les sommets des montagnes sont à lui. La mer est à lui,..." (Ps 95:4), dans la Vulgate Clémentine on trouve : "Quia in manu ejus sunt omnes fines terræ, et altitudines montium ipsius sunt; quoniam ipsius est mare, ..." (Ps 94:2) qui devient dans la Nova Vulgata : "Quia in manu eius sunt profunda terrae, et altitudines montium ipsius sunt. Quoniam ipsius est mare,..." (Ps 95:4). Voici d'autres exemples tirés des Psaumes.

Certains lecteurs ont calculé que l'Évangile selon Matthieu comptait 86978 caractères et 16542 mots dans la Vulgate Clémentine (sans les titres de chapitres et numéros de verset) contre 85835 caractères et 16339 mots dans la Nova Vulgata, soit 203 mots de moins (par comparaison la Vulgata de Stuttgard compend 86385 caractères et 16439 mots). Extrapolé à l'ensemble de la Bible, des milliers de mots ont été supprimés, ce qui fait dire aux experts que la Nova Vulgata semble encore un peu plus s'écarter du canon biblique (tout comme la Vulgata de Stuttgart) et de la tradition.

Bibles en langues vernaculaires

Les traducteurs et les scribes n'ont pas attendu Gutenberg pour traduire la Bible ou parties de Bible en langues vulgaires, dites vernaculaires. Ainsi, la première Bible complète mais dont nous ne posssédons que des fragments est écrite en espagnol et date du VIIe siècle et comme nous l'avons vu page précédente, le plus ancien Nouveau Testament complet que nous possédons est le Codex Fuldensis daté de 546-547.

Ensuite, il semble que les Bibles en langues vernaculaires aient disparu pour la période VIII-XIIe siècle. On retrouve en 1252 une partie de Bible (Bible de Riccardi comprenant l'Ecclésiaste, la Sapience et l'Apocalypse) écrite en italien florentin sur papier ordinaire dans un style anguleux typique du XIVe siècle. La Bibliothèque de Paris possède également une Bible complète en italien de la seconde moitié du XVe siècle. Dans les deux cas, les traductions originales ont été modifiées. Dans la version florentine, la division des chapitres a été modifiée tandis que dans la version complète, dans certains passages on ne retrouve plus le texte des meilleures traductions.

A télécharger : The Clementine Vulgate Project (latin-anglais)

La Sainte Bible selon la Vulgate, Amazon

A consulter : Sainte Bible en latin et en françois, 1748

Sainte Bible en latin et en français, 1820

A gauche, la première page du Nouveau Testament en langue d'oc datant du XIIIe siècle et destiné aux Cathares ou aux Albigeois. A sa droite, "La Sainte Bible en françoys, translatée selon la pure et entière traduction de Sainct Hierome". Il s'agit de la seconde édition traduite par Jacques Lefèvre d'Etaples dans laquelle on note des influences protestantes. Cette Bible fut imprimée à Anvers en 1534 chez l'imprimeur Martin Lempereur. A droite du centre, la Bible grecque-latine d'Erasme ouverte sur l'Évangile selon Matthieu imprimée en Suisse chez Johannes Froben en 1516 et illustrée par Han Holbein le Jeune. C'est l'une des Bibles que consulta William Tyndale pour sa version anglaise protestante. A droite, une Bible contemporaine en grec ouverte sur l'Évangile selon Jean. Documents Google Books, collection biblique Elizabeth Perkins Prothro, Bibliothèque du Princeton Theological Seminary et Craig Evans.

Comme on le voit ci-dessus à gauche, il existe également un manuscrit du Nouveau Testament en langue d'oc (langue romane du Midi à l'origine de la langue provençale) archivé à la bibliothèque du Palais Saint Pierre de Lyon sous le titre de "Novum testamentum (Bible cathare)". Selon un commentaire datant de 1887 de Léon Clédat de la Faculté des Lettres de Lyon publié dans son livre "Le Nouveau Testament" (réédité en 1968), ce texte aurait été traduit "au commencement du XIIIe siècle pour l'usage cathare ou albigeois, à peu près à l'époque où les croisades contre ces sectaires sont dans leur première ardeur". Ces traductions partielles de la Bible qui plus est, par des courants chrétiens dissidents, furent bannies par le pape Innocent III.

On possède également des récits relatant la traduction de la Bible en polonais vers 1280 mais dont aucune n'a survécu. Le plus ancien document est le Psaume de St Florian (Psalterz florianski) qui une copie d'un manuscrit daté de la seconde moitié du XIVe siècle.

Enfin, au XVIe siècle, suite à la la Réforme luthérienne (protestante) les théologiens retraduisirent la Bible à partir des textes originaux en hébreu et grec. Cette Bible fut adaptée et même allégée par les Protestants. C'est à cette occasion que des traducteurs d'universités proposèrent les premières versions de la Bible en allemand, anglais, français, italien et dans d'autres langues vernaculaires. Avec le temps, ce ne sont donc pas nécessairement des traductions de la Vulgate qui furent reprises dans les premières Bibles.

A gauche, une page de la première édition du Nouveau Testament en anglais extrait de la Bible de William Tyndale basée notamment sur la Bible de Luther, celle d'Erasme et la Vulgate. Cette version fut imprimée à Anvers par Peter Schoeffer le Jeune entre 1526- 1536. Document British Library. Au centre, facsimilé des Editions Taschen de la Bible réformée de Martin Luther de 1534. A droite, la propagande antipapiste (protestante) "L'âne-pape de Rome" de Lucas Cranach l'Ancien que le théologien luthérien allemand Philippe Melanchthon décrit comme suit en 1557 : "[un monstre prodigieux], à savoir un asne-pape fut trouvé à Rome en la rivière du Tibre l'an 1496 après une grande crue". Collection BnF.

Comme on le voit ci-dessus à gauche, c'est vers 1526 que le Nouveau Testament fut traduit pour la première fois et clandestinement en anglais par William Tyndale. Pour cette version, Tyndale s'inspira de plusieurs textes dont la Vulgate, la Bible allemande de Luther, de la troisième édition traduite par Erasme (qui se basa notamment sur les textes grecs byzantins, constantinopolitains et antiochiens) ainsi que par les textes grecs et du Tanakh. C'est l'unique copie qui survécut car cette Bible fut condamnée par l'Église anglicane et toutes les copies furent brûlées. Tyndale lui-même fut condamné pour hérésie et brûlé sur le bûché en 1536 à Vilvoorde, l'année où son Nouveau Testament fut imprimé à Anvers par Peter Schoeffer.

Selon Naomi Tadmor, auteur d'un livre sur les Bibles anglaises (2010) dans lequel elle cite une étude de John Nielson et Royal Skousen, la Bible de Tyndale aurait inspiré la célèbre "Bible du roi Jacques" (King James Version ou KJV) publiée en 1611 sous le règne de Jacques VI d'Ecosse et Ier d'Angleterre. Cette Bible anglicane, mais "autant catholique que réformée" selon les paroles même de l'Église d'Angleterre, est aussi célèbre dans le monde anglophone que la Bible de Martin Luther dans le monde protestant. Toutefois, de nos jours la majorité des Anglo-saxons préfèrent la Holy Bible NIV.

La Réforme de l'Église avec l'émergence du protestantisme fut également l'occasion pour les imprimeurs de développer leurs talents pour imprimer des affiches de propagande, en particulier sous le régime répressif de Thomas Cromwell, antipapiste et défenseur de la cause protestante à la cour du roi Henry VIII d'Angleterre (1491-1547). On reviendra à propos des guerres de religion.

Les Bibles polyglottes

Les Hexaples d'Origène (185-254)

Il s'agit d'une version polyglotte de l'Ancien Testament rédigée par le théologien et écrivain Origène né à Alexandrie en Egypte (c.185-c.253). Pour la petite histoire, selon Eusèbe de Césarée (Histoire ecclésiastique, Libris VI, ch. XV), c'est de retour d'un voyage à Rome sous le règne de Caracalla qu'Origène étudia le hébreu et rassembla différentes versions des livres sacrés et eut l'idée de les compiler sous la forme des Hexaples et Tétraples. D'autres sources prétendent qu'il ne commença son oeuvre qu'après son installation en Palestine en 231.

L'original des Hexaples fut déposé à la bibliothèque de Césarée après 245 de notre ère. Suite à la prise de Césarée par les Arabes en 638, il ne resta que des fragments de cette oeuvre inestimable que les érudits ont essayé de rassembler à partir du XVIe siècle. Récemment une édition de tous les fragments fut publiée dans le cadre de l'Hexapla Project.

Que contiennent les Hexaples ? Comme on le voit à gauche, les Hexaples offrent la particularité de contenir six versions différentes de la Bible hébraïque placées côte à côte (six colonnes sur une double page). Dans l'ordre et en commençant par la gauche, la colonne 1 comprend le texte consonantique hébreu comportant un mot par ligne mais dont quelques fragments seulement nous sont parvenus. Ce texte commande la translittération (reproduction des sons du mot lettre par lettre) en caractères grecs en colonne 2 qui permet de comprendre la prononciation en hébreu en Samarie au milieu du IIIe siècle, puis nous avons en colonne 3 la traduction grecque littérale (mot pour mot) effectuée vers 140 par le Juif nazôrien et exégète Aquila de Sinope. Ensuite c'est la colonne 5 comprenant une copie fidèle de la Septante (en grec) qui commande la colonne 6 comprenant une version grecque légèrement modifiée de la Septante par l'Ebioniste juif de culture hellénistique Théodotien, la colonne 4 intermédiaire comprenant une traduction grecque moins fidèle par le Judéo-chrétien Symmaque l'Ebionite (fl.170).

Notons qu'il existe plusieurs versions de cette oeuvre dont les "Octaples" comptant deux colonnes supplémentaires pour deux traductions anonymes des Psaumes et les "Tétraples" dans lesquelles les deux premières colonnes (hébreu et grec) sont retirées.

Précisons que selon Jérome, Origène serait l'auteur d'environ 2000 livres. Il enseigna également une doctrine (l'origénisme) proche des gnostiques qui fut controversée après sa mort. Origène est aussi l'inventeur du mot "Logos" appliqué à Dieu, au Christ et aux hommes, c'est-à-dire l'esprit pur ou le Verbe qui correspond au concept de l'âme, une doctrine qui inspira de nombreux ecclésiastes par la suite. On y reviendra.

La Bible polyglotte d'Alcalá

Inspiré par l'oeuvre d'Origène, le cardinal Francisco Jimenez de Cisneros, archevêque de Tolède, composa une Bible polyglotte hébreu, grec, latin. Cette Bible en 6 tomes fut imprimée à l'Université de Complutum (Alcalá) entre 1514-1517. Comme on le voit ci-dessous à gauche, chaque page comprend au centre le texte latin de la Vulgate de saint Jérôme qui commande l'ensemble, flanqué à gauche par le texte grec établit à partir de la Septante pour l'Ancien Testament et du texte grec original pour le Nouveau Testament et flanqué à droite par le texte hébreu.

A consulter : Dictionnaire et traducteur Latin-Français - Traducteur Latin-Français

Traducteur Hébreu-Français - Traducteur Grec-Français

A gauche, les premiers versets de l'Exode de la Bible polyglotte d'Alcalá de 1514-1517. C'est une Bible en six volumes, format Royal folio (340 x 246 mm.). En 2014, Sotheby's vendit un exemplaire de cette Bible pour 158500£ (plus frais). A droite, la Bible polyglotte de Platin imprimée en 1569.

La Bible polyglotte de Plantin

Cette Bible présentée ci-dessus à droite également appelée Bible royale ou Bible de Philippe II, comprend 8 volumes et fut imprimée dans l'atelier de Plantin à Anvers en 1569. Cette édition visait à remplacer la Bible polyglotte d'Alcalá. Le texte est proposé en 5 langues : hébreu, grec, syriaque, araméen, latin et commentée en latin.

Le Novum Testamentum Domini

Ce Nouveau Testament présenté ci-dessous à gauche fut compilé et imprimé en 1599-1600 par Elias Hunter et comprend 12 traductions : grec, latine de saint Jérome, huit versions protestantes dans les langues européennes, la traduction en hébreu et en syriaque qu'on ne trouve pas dans le canon syriaque. C'est la première "Bible" polyglotte contenant une traduction en anglais.

La Polyglotte de Londres

Il s'agit d'une Bible composée par le britannique Brian Walton et imprimée en 1657. Le texte peut présenter jusqu'à 11 colonnes côte à côte :le texte hébreu (interlinéaire avec le latin), latin (Vulgate clémentine), grec (Septante d'après le Codex Vaticanus, accompagné des variantes de l'Alexandrinus et de sa traduction latine), le Pentateuque samaritain (en paléo-hébreu avec traduction latine), syriaque (avec traduction latine), le Targum d'Onqelos (avec traduction latine) et la version arabe (avec traduction latine). L'ouvrage comprend 3000 pages et est disponible en format PDF.

A consulter : Bibles polyglottes en format DVD, Aeropage.Net

Bible multilingue (XML)

A gauche, une page Novum Testamentum Domini polyglotte (12 langues) de Elias Hunter imprimé en 1599. A droite, la Sainte Bible Polyglotte de Fulcran Vigouroux ouverte sur une page du livre des Rois (1 Rois 1:5-15) imprimée au début du XXe.s.

La Sainte Bible Polyglotte de Vigouroux

Au début du XXe siècle, le chanoine Fulcran Vigouroux (1847-1915) composa une Bible polyglotte hébreu, grec, latin et français dont un extrait est présenté ci-dessus à droite. Les textes présentés en colonnes sont illustrés et comprennent le texte hébreu original, le texte grec de la Septante, le texte latin de la Vulgate et la traduction française de l'Abbé Glaire. Cette Bible comprend 8 volumes et fut imprimée entre 1900-1909.

Les Bibles bilingues contemporaines

Bien que de nos jours le livre ait tendance à céder sa place aux documents numériques dont l'accès est bien plus commode, la version papier garde encore un certain intérêt et de beaux jours devant elle dans la mesure où tout le monde n'a pas d'ordinateur ou ne l'a pas toujours sous la main.

Quelques éditeurs persuadés que le livre traditionnel a encore de l'avenir proposent une version hébreu-français de la Torah, de l'Ancien Testament et même de la Bible complète. Ainsi, comme on le voit ci-dessous à gauche, la maison d'édition Israël Sinaï proposa en 1994 une Bible traduite par le Rabbin Zadoc Kahn également disponible d'occasion en version cuir. L'éditeur Biblioeurope propose une version équivalente. Mentionnons également la Nouvelle Bible Segond présentée ci-dessous à droite des éditions Bible Society in Israel publiée en 2015 et en 2017. Dans toutes ces éditions, le texte de la Bible hébraïque est celui de la tradition massorétique. Le texte est imprimé sur deux colonnes, mais dans certains versions le texte hébreu figure soit à droite de la page soit dans la colonne extérieure, le livre se consultant de droite à gauche.

A gauche, la version hébreu-français de La Bible publiée en 1994 par les éditions Sinaï. A droite, celle de la Nouvelle Bible Segond publiée en 2015 par la Bible Society in Israël.

Notons que dans le cas du Nouveau Testament, il est préférable de consulter la version originale bilingue grec-français. Malheureusement, il n'existe pas d'édition récente, la dernière version étant celle des éditions Nestle-Aland traduite par Louis Segond (1910) publiée en 1967. La seule version disponible sur papier est la traduction bilingue grec-français interlinéaire, mais dont la lecture est assez difficile. En revanche, il existe de nombreuses versions numériques (DVD, eBook, PDF, html, etc.).

Si aujourd'hui le contenu de la Bible est scellé à jamais depuis quelques siècles, suite à la découverte de nouveaux manuscrits que nous détaillerons dans le prochain article, comme au Moyen-Âge les éditeurs (ou plutôt les comités d'experts) ont toujours la liberté d'ajouter des notes en bas de pages pour commenter par exemple les passages avérés d'origine tardive, d'inspiration antique voire légendaires, rendant la lecture un peu plus intelligente et critique que jadis.

A lire : La découverte de nouveaux manuscrits

Retour aux Religions

Page 1 - 2 -


[2] Les premiers essais d'impression de livres furent réalisés en Chine grâce au procédé de xylographie (tout le texte est gravé sur une planche en bois) au IXe siècle sous la dynastie Tang mais c'est en Corée en 1377 qu'on inventa les caractères mobiles en bronze (la date est certaine car elle inscrite dans l'un de ces livres par référence au règne des monarches). Mais devant le nombre élevé de caractères à fabriquer et la difficulté de les façonner dans leurs moindres détails, la technique fut rapidement abandonnée au profit des copies manuscrites et de la xylographie. L'invention ne sera jamais connue des Européens.


Back to:

HOME

Copyright & FAQ