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Homo sapiens, un taxon polytypique ?

Biométrie du visage.

Tous identiques ou presque (I)

C'est une évidence, les humains sont tous différents, non seulement en apparence mais également d'un point de vue génétique; chacun a hérité de certains gènes familiaux et ancestraux comme des traits physiques, de caractères et certaines facultés. Sur ces dernières se greffent la pression de l'environnement et l'éducation (cf. l'article sur l'intelligence). Mais à quel point sommes-nous différents ? Pour un Asiatique tous les Blancs se ressemblent et vice-versa. Or après quelques jours d'habitude, chacun peut parfaitement reconnaître les subtiles différences entre deux vrais jumelles.

Cependant le phénotype et les tests biométriques généraux ne sont pas de bons critères d'identification et de classification. Reste les différences génétiques qui depuis Mendel et surtout Sir Alec Jeffreys (l'inventeur du test ADN d'empreinte génétique en 1984) permettent de distinguer les espèces et les sous-espèces et même les individus dans une population génétiquement homogène, ce qu'on appelle un haplogroupe. De fait, on retrouve chez chaque être humain des gènes spécifiques mais également issus de plusieurs haplogroupes ou populations génétiquement différentes; nous sommes tous issus de métissages ancestraux. On y reviendra.

Depuis que la taxonomie ou science de la classification existe, l'homme se pose la question de sa place dans l'arbre phylogénique, cherchant toujours à étiquetter tout ce qu'il voit. Si à l'époque de Darwin et par manque d'outils adaptés la classification du monde vivant fut plutôt subjective et basée sur les caractéristiques du phénotype, avec les moyens génétiques actuels, l'élaboration de l'arbre phylogénique repose sur des données scientifiques et principalement génétiques. Mais ce n'est pas pour autant que nous savons exactement où placer chaque espèce dans la multitude des embranchements possibles. Pire, si on analyse bien et objectivement l'évolution de l'homme, son statut d'espèce unique pose problème.

La question est de savoir s'il existe réellement une seule espèce d'Homo sapiens ou comme certains le pensent, nous appartenons en réalité à différentes sous-espèces d'Homo sapiens voire même à différentes races ? En effet, dans plus d'un article ou manuel consacré à l'être humain des scientifiques utilisent indifféremment le terme race ou profil pour qualifier par exemple un type caucasien, preuve s'il en est de la difficulté de l'excercice et des problèmes logiques que soulève la classification des êtres humains. Si c'est problématique de nos jours, nous verrons que cela l'était déjà lorsque le premier Homo sapiens quitta l'Afrique. Or cette idée va à l'encontre les théories communément admises.

Ce sont ces idées sinon révolutionnaires du moins interpellantes que nous allons décrire sur base de plusieurs études entreprises ces dernières années par des dizaines de généticiens et de paléontologues notamment et en déduire les conclusions qui s'imposent. Cet article complète celui consacré à l'origine et l'avenir de l'homme.

Avant de commencer, nous vous proposons un glossaire qui repend la liste des termes techniques utilisés dans cet article classés dans l'ordre des chapitres et thèmes développés.

A consulter : Glossaire

Homo sapiens, un taxon polytypique ?

Il est possible que l'Homo sapiens n'appartienne pas à une espèce mais à une sous-espèce, c'est-à-dire qu'il serait un taxon polytypique selon une étude publiée en 2010 par le biologiste Michael A. Woodley de l'Université Londres dans la revue "Medical Hypothesis" (en PDF). L'auteur affirme que l'Homo sapiens, qui est souvent considéré comme monotypique, c'est-à-dire une unité naturelle homogène qu'on peut reconnaître de façon distincte, possède des niveaux plus élevés de diversité morphologique, d'hétérozygotie génétique et de différenciation que de nombreuses espèces animales considérées comme polytypiques.

Quand l'expression phénotypique des gènes façonne les traits humains. Document Adrian Spitsa.

Woodley cite l'étude de Vincent Sarich et Frank Miele publiée dans leur livre "Race. The reality of human differences" (2004) selon laquelle les différences morphologiques entre les humains sont en moyenne égales aux différences entre les espèces d'autres genres de mammifères (à l'exclusion des espèces élevées à des fins domestiques) et sont généralement plus marquées que chez les autres animaux.

Cependant, on sait que les différences phénotypiques proviennent de petites variations génétiques, comme dans le cas des chiens ou des chats domestiques qui sont toujours considérés comme une seule espèce. Pour résoudre cette difficulté, Woodley a examiné ces incohérences taxonomiques à partir d'autres preuves génétiques comme les fréquences alléliques (les allèles déterminent la dérive génétique dont certains traits phénotypiques comme la couleur de l'iris) et la diversité génétique.

A partir de données provenant d'un large éventail d'études comparant la diversité génétique de diverses espèces de mammifères basées sur l'hétérozygotie, un indicateur commun de la diversité génétique, et décrivant si les deux allèles sont identiques ou non sur un locus, Woodley arrive aux conclusions suivantes :

- Les humains présentent une hétérozygotie (H) comprise entre 0.588 ≥ H ≤ 0.807. Selon la théorie cadre actuelle, l'Homo sapiens ne forme qu'une seule espèce. Or cette hétérozygotie relativement importante suggère que ce n'est pas exact.

- Les chimpanzés présentent une hétérozygotie comprise entre 0.63 ≥ H ≤ 0.73, soit très similaire à la valeur trouvée chez les humains. Or, les chimpanzés ont été divisés en quatre sous-espèces.

- Le loup gris présente une hétérozygotie H ≥ 0.528 correspondant à une diversité génétique plus faible que les humains. Or cette espèce a été divisée en 37 sous-espèces.

Ces données suggèrent que les humains sont plus diversifiés morphologiquement et génétiquement que certaines autres espèces de mammifères qui ont été divisées en sous-espèces. Pourquoi n'a-t-on pas appliqué cette règle à l'être humain ? Concrètement pourquoi ne sommes-nous pas classés comme une sous-espèce d'Homo sapiens que revendiquent officieusement certains chercheurs - ou plus vraisemblablement en différentes sous-espèces selon par exemple les traits génétiques propres aux ethnies ou populations de chaque sous-continent ?

Une question éthique

Scientifiquement parlant, qu'est-ce qui prouve que nous appartiendrions tous à la même espèce ou à la même race ? Sur base de critères objectifs apportés par la génétique, la plupart des biologistes et généticiens refusent d'admettre que nous sommes divisés en races comme le prétendent les heugénistes et quelques sectes aryennes car toutes les populations ont subi un brassage génétique important depuis la dernière période glaciaire. Mais cet argument ne tient pas compte de l'hétérozygotie évoquée ci-dessus.

On peut admettre qu'étant donné que nous sommes tous des descendants d'Homo sapiens et sommes tous des métisses génétiquement "compatibles", nous appartenons donc à la même espèce humaine et donc à une seule race du fait que les individus sont capables d'avoir une descendance féconde comme le prévoient les lois de la génétique. Ce fait est indiscutable mais en réalité la problématique est plus complexe.

Si généralement l'union de deux espèces différentes même appartenant à la même famille ne peut pas donner naissance à un hybride fécond, notre ADN nous apporte la preuve qu'il y eut des métissage entre différentes espèces humaines.

La nature nous prouve également que certains hybrides peuvent être féconds notamment chez les mules (résultat de l'union d'un âne et d'une jument) qui ont parfois donné naissance à un petit (~8 cas par an). Mais l'histoire ne nous dit pas s'il était fécond. On observe également des croisements entre différentes espèces de cétacés membres de la famille des delphinidae mais encore une fois on ignore si l'hybride (wolphin, nerluga, sténo-électre, etc) qui est généralement unique est fécond.

Plus près de nous, par nature un accouplement entre deux sous-espèces peut aussi donner une descendance féconde. De plus, si on analyse la population humaine à l'échelle continentale ou régionale, comme on le voit ci-dessous des haplogroupes apparaissent ayant chacun des particularités génétiques significatives. Prenons par exemple un caucasien d'Europe occidentale, un Tibétain et un Aborigène : chacun porte des centaines de gènes spécifiques et différents de son alter-ego résultat de sa spéciation, c'est-à-dire de son isolement géographique et de son adaptation à son milieu. Par analogie avec la classification des autres espèces (cf. les chimpanzés et les loups gris), on peut donc tout aussi bien parler de sous-espèces humaines. Pourquoi n'utilisons-nous pas ce terme ?

A gauche, carte des premières migrations des hommes modernes il y a 60000 à 80000 ans basées sur l'analyse génétique de l'ADN mitochondrial des populations actuelles avec indication des différents haplogroupes. Les flèches indiquent les routes probables de migrations. Les haplogroupes originaires d'Afrique sont : L0, L1, L2, L3, L4, L5, L6. Ceux originaires d'Eurasie occidentales sont : R0, H, V, J, T, U, I, W, X. Ceux originaire d'Asie de l'Est sont : A, B, C, D, E, F, G, Y, Z. Ceux originaires d'Australie sont : S, P, Q, O. Ceux originaires d'Amérique sont A, B, C, D, et X. Notons que l'haplogroupe M existait en Europe, en Inde et en Asie mais disparut d'Europe après la dernière période glaciaire il y a ~19500 ans. Aujourd'hui, on le trouve encore (avec le N) chez les Asiatiques, les Australiens et les Amérindiens de souche. Voici une carte similaire basée sur le chromosome Y (constitué de 104 gènes chez l'homme moderne il comprend plus de 30600 variations des nucléotides). A droite, localisation des haplogroupes de l'ADNmt dans les sites paléontologiques européens datant entre 45000 et 7000 ans. (A) Dispersion avant la fin du Maximum Glaciaire (LGM) des populations non-africaines des haplogroupes M et N. (B) Récolonisation du territoire après le recul des glaces. Entre-temps, la lignée M a disparu. (C) Décalage glaciaire tardif dans la fréquence de l'ADNmt. (D) Les chasseurs-cueilleurs de l'Holocène appartiennent principalement à un nouveau haplogroupe, U5. Document Cosimo Posth et al. (2018) et Mauricio Lucioni Maristany adapté par l'auteur.

Quand il est appliqué aux êtres humains, le concept de sous-espèce évoque immédiatement celui des races et du classement des personnes en fonction de leur apparence : la couleur de leur peau, leur origine ethnique, leur chevelure, leurs traditions ou des critères socio-économiques quand ils ne sont pas arbitraires. L'Histoire y compris contemporaine et proche de nous nous rappelle tristement les abus de cette politique dont pratiquement personne ne souhaite réveiller les démons. C'est déjà une bonne raison de ne pas aimer le terme sous-espèce.

Il existe donc une raison éthique de rejeter le terme "sous-espèce" à propos de l'être humain mais elle ne constitue pas une preuve scientifique en soi. Dans une démocratie on ne peut pas admettre qu'une personne soit "inférieure" à une autre. En revanche, on peut accepter un classement des individus sur base d'un examen portant par exemple sur des connaissances acquises ou un vote, même si cette façon de sélectionner les candidats à certaines postes est frustrante pour ceux qui ne sont pas sélectionnés ou élus. Mais au moins tout le monde a potentiellement - en théorie - la même chance de s'exprimer et de réussir.

Conclusion, le simple fait d'ajouter la préposition "sous" au terme espèce est interprétée péjorativement comme dévalorisant pour l'être humain, une sorte de cas de conscience existentiel qu'on ne supporte pas. Mais sur le plan génétique c'est une autre affaire.

En fait, nous ne sommes pas du tout prêts à accepter ce changement de position dans l'arbre phylogénique car il y aura toujours des hommes et des femmes imbus d'eux-mêmes ou frustrés qui jugeront qu'ils "valent mieux que d'autres" ou "ne méritent pas ça" pour tout un tas de raisons. Finalement, il est fort à parier que toutes les populations métissées seront dévalorisées et pour ainsi dire déchues au statut de sous-espèces. En pratique, cela concerne tous les être humains y compris les tribus reculées puisqu'ils se sont tous métissés à un degré ou un autre au cours des derniers milliers ou centaines de milliers d'années pour certaines d'entre elles. Et tant pis pour les Occidentaux soit-disant de "race pure" qui en seront pour leurs frais !

Visages du monde et morphing. Cliquer sur l'image de droite pour lancer l'animation (Avi de 10 MB). Maquettes T.Lombry.

Si on peut apporter la preuve génétique de la réalité des sous-espèces humaines - et tout l'indique -, concrètement dans la vie de tous les jours chacun préférera évidemment conserver son "titre" et se dire qu'il appartient à ce que l'évolution a fait (a priori) de plus abouti, l'espèce humaine. Bien sûr ce n'est qu'un argument psychologique, mais il a un poids émotionnel très important. Mais il a également un poids politique. En effet, l'avantage de classer tous les êtres humains au niveau de l'espèce est d'éviter que certains partis extrémistes et racistes brandissent légalement le concept de race avec tous les abus criminels associés à cette idée (cf. l'esclavage et l'apartheid).[1]

Effets du brassage génétique

Le brassage génétique des Homo sapiens commença lorsque la population originelle née en Afrique et se poursuit au cours de ses migrations vers l'Asie et l'Europe, étendant le pool génétique global et permettant à la race humaine d'embellir et de prospérer.

Le fait que notre génome contienne entre 1-4% d'ADN Néandertalien prouve que les Néandertaliens se sont métissés avec les Homo sapiens et que les deux espèces n'en forment finalement génétiquement qu'une seule. Document Frank Franklin II/AP.

Contrairement à ce qu'on pense a priori vu l'importance des populations (et sous-entendu des métissages potentiels), ce n'est pas en Europe ou en Asie qu'on trouve le pool génétique le plus diversifié mais en Afrique. En effet, comme nous le verrrons, la population Khoïsan (ou KhoeSan) qui vit aujourd'hui en Afrique australe et représentée par les ethnies San ou Bushmen (Bochimans) et leurs voisins les Khoïkhoïs ou Hottentots, a conservé les plus hauts niveaux de diversité génétique parmi toutes les populations humaines actuelles. De plus c'est la seule qui possède une trace génétique de l'ancienne branche remontant à la divergence survenue il y a 150000 à 300000 ans. On y reviendra.

Reste à savoir si l'expression "race humaine" est scientifiquement valide. Beaucoup de scientifques le pensent et ce sera certainement vrai si un jour nous avons la preuve qu'il existe une autre forme de vie intelligente dans l'univers car ce concept nous permettra de nous différencier d'elle sans faire intervenir des subtilités propres aux humains. Mais pour l'heure nous n'en sommes pas encore à ce stade et devons gérer le concept de race.

Etant donné que nous sommes tous le résultat du brassage génétique de différentes espèces humaines et de populations issues des premiers croisements entre les hommes de Néandertal, les Dénisoviens et les Homo sapiens, génétiquement parlant il est donc impossible de donner une définition du mot race. En effet, bien qu'on puisse isoler des haplogroupes parfois jusqu'à l'échelle d'une région d'un sous-continent, les hommes modernes présentent une variation continue d’une région à l’autre, chaque population étant marquée par un certain nombre de différences ou dérives génétiques.

Ainsi, l'enrichissement du matériel génétique à travers le métissage, l'isolement géographique et l'influence des conditions climatiques a créé de nombreuses mutations morphologiques et génétiques qui provoquèrent la spéciation des populations. Ces différences se sont affirmées au cours des siècles et s’est ainsi qu’on retrouve aujourd'hui des grandes populations (que certaines appellent encore des races) caucasiennes, négroïdes, mongoloïdes, australoïdes et capoïdes, à cheveux courts ou crépus, à peau claire ou sombre afin de mieux répondre aux sollicitations du climat. Avec le temps, le déplacement des populations et leur métissage, ces différences se sont parfois disséminées à travers toute la population d'un pays voire au-delà des continents. Ainsi il n'est pas rare de rencontrer des Australiens ayant des caractères génétiques caucasiens et australoïdes, des Américains ayant des caractères caucasiens et négroïdes, des Japonais ayant des caractères caucasiens et asiatiques voire des métisses présentant une diversité génétique bien plus riche encore. Pour un généticien doublé d'un statisticien, tout cela s'explique naturellement et de la même manière que la diversité des chimpanzés, des loups gris ou des poissons.

Pour plus d'informations

Origine et évolution de l'Homo sapiens

L'origine et l'avenir de l'homme (les premiers Homo sapiens).

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[1] Il serait naïf et politiquement dangereux car ouvert à tous les abus de croire que bannir le concept des races humaines suffit pour éloigner les vieux démons. En effet, nos soi-disant peuples "civilisés" nous ont montré depuis la nuit des temps qu'il existe d'autres formes de ségrégations analogues comme celle basée sur l'ethnie (cf. les génocides commis en Amérique du Sud au XVIe siècle et en Amérique du Nord au XIXe siècle ou le massacre des Hottentots au début du XXe siècle, la ségrégation raciale aux Etats-Unis), la ségrégation religieuse (cf. les guerres de religion, les conflits au Proche-Orient qui couvent depuis plus d'un siècle, l'extermination des Juifs par les Nazis ou les lois votées en Israël réduisant les droits des minorités non juives), la ségrégation basée sur le genre ou le sexe (les discriminations à l'emploi et dans les barèmes salariaux entre homme et femme) ou encore la politique de certains gouvernements soi-disant démocratiques qui érigent des murs entre les nations comme aux États-Unis ou en Hongrie (sans parler des murs hérités de la Guerre froide comme l'ancienne politique de la Russie envers les membres du Pacte de Varsovie aujourd'hui dissous ou la DMZ séparant la Corée du Nord de la Corée du Sud). Ce sont des exemples éloquents de dérives racistes ou ségrégationnistes où les gouvernements manipulent la vérité scientifique et l'Histoire ainsi que les principes démocratiques selon l'orientation politique du chef de l'État, généralement un régime fort ou une dictature.


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