|
|
Pour comprendre cela, il faut remonter au début du XIXeme siècle lorsque les théories de l'évolution ont vu le jour à travers des personnages aussi célèbres que Lamarck, Darwin, Malthus, Spencer... Leurs découvertes sont l'aboutissement des travaux théoriques des naturalistes du XVIIIeme siècle tels Buffon, Maillet, Bonnet et consorts qui s'étaient déjà rendu compte que toutes les espèces vivantes se transformaient au cours du temps, au grand dam des théologiens. Buffon[2] par exemple envisageait une histoire de la Terre et de la vie qui ne s’accordait pas avec la Genèse et qui lui attira les foudres du clergé. En 1751, la Faculté de Théologie de la Sorbonne condamna 16 propositions de son “histoire naturelle” et il dût se rétracter publiquement. Pendant plus d’un siècle cette querelle ne porta finalement plus sur les théories scientifiques mais bien sur la soumission de leurs auteurs aux idées étroites d’une minorité d’entre eux, adeptes d’une création directe de la Nature et de l’homme par Dieu. Ce sentiment était très fort en Angleterre et jusqu’au XIXeme siècle l’église anglicane considéra que la science ne devait pas s’écarter de la foi. Nous
allons voir dans les pages qui suivent comment les scientifiques ont essayé
d’écarter ce carcan obscurantiste au profit d’une analogie
“profane”, fondée sur l’observation des êtres vivants et la façon
dont ils tiraient avantage de leurs particularités. A l’époque de
Buffon, aucune loi fondée sur l’expérience ne permettait de comprendre
les raisons de l’évolution des êtres vivants, mais le célèbre
naturaliste resta malgré tout convaincu de sa bonne intuition. Il fallut
attendre une génération et le génie de Lamarck pour trouver les preuves
de cette transformation de la nature et proposer une explication
rationnelle de ce mécanisme complexe[3]. Lamarck,
Darwin et Mendel
Etant donné la multitude des espèces, il considérait que "par cette gradation nuancée dans la complication de l’organisation, [...] je parle d’une série presque régulièrement graduée dans les masses principales, telles que les grandes familles; série bien assurément existante, soit parmi les animaux, soit parmi les végétaux; mais qui dans la considération des genres et surtout des espèces, forme en beaucoup d'endroits des ramifications latérales, dont les extrémités offrent des points véritablement isolés”. Mais Lamarck[5] ne s’étend pas sur la définition des espèces lorsque celles-ci sont séparées : “Pour faciliter l’étude et la connaissance de ces corps, je donne le nom d’espèce à toute collection d’individus, qui pendant une longue durée, se ressemblent tellement par toutes les parties composées entre elles, que ces individus ne présentent que de petites différences accidentelles, que, dans les végétaux, la reproduction par graine fait disparaître”. Il constate seulement que ces organismes vivent dans un environnement qui favorise leur évolution : “En effet, au lieu de pouvoir dire que tout ce qui entoure les corps vivants tend à les détruire, [...] indépendamment de l’état et de l’ordre des choses dans les parties des corps vivants, qui permettent l’exécution du mouvement organique, ce mouvement néanmoins ne peut avoir lieu qu’autant que l’état des milieux environnants le favorise”. C'est en 1815 que Lamarck[6] invente “la biologie, la science dit-il, qui englobe tout ce qui est généralement commun aux végétaux et aux animaux comme les facultés qui sont propres à chacun de ces êtres sans exception". Pour expliquer la naissance de nouvelles espèces, Lamarck suggère que dans des situations différentes, les individus subissent des influences différentes de leurs congénères et forment de nouvelles espèces : “Mais outre dit-il, qu’à la suite de beaucoup de temps, la totalité des individus de telle espèce change comme les circonstances qui agissent sur elle, ceux de ces individus qui, par des causes particulières, sont transportés dans des situations très différentes de celles où se trouvent encore les autres, et y éprouvent constamment d’autres influences, ceux-là, dis-je, prennent de nouvelles formes par suite d’une longue habitude de cette autre manière d’être, et alors il constituent une nouvelle espèce qui comprend tous les individus qui se trouvent dans la même circonstance”. Mais si les animaux et les végétaux sont influencés par le milieu, il insiste dans sa Philosophie Zoologique sur le fait que ces mutations se produisent avec une grande lenteur et ne peuvent être léguées à la descendance en une seule génération : “Il n’est pas douteux qu’à l’égard des animaux [...] les mutations [soient] beaucoup plus lentes à s’opérer que dans les végétaux, et, par conséquent, sont pour nous moins sensibles et leur cause moins reconnaissable”. Si dame Nature est le maître d’oeuvre, “on sait que le temps n’a pas de limite pour elle”. En France et en Italie, pays catholiques, la théorie transformiste de Lamarck ne soulevait ni indignation ni excommunication. Le climat intellectuel était propice à la réflexion et les scientifiques pouvaient interpréter les textes théologiques et les faits à leur façon. En Angleterre un certain nombre de savants tels le célèbre géologue Charles Lyell auteur des Principes de géologie ou le philosophe John Stuart Mill revendiquait les idées de Lamarck, mais reconnaissait volontiers que la question soulevait moultes préventions, malheureusement incompatibles avec la science et le libre examen. Les Anglicans en chaire à Cambridge ou à Oxford rejetaient cette nouvelle doctrine.
Le géologue Adam Sedgwick la détestait, la considérant comme “[...] un matérialisme froid et irrationnel [excluant] tout argument d’intention et toute notion d’une Providence créatrice”. Le géologue William Conybeare fidèle aux paroles de la Bible voyait dans les idées de Lamarck “[...un] monument, humiliant pour l’esprit, des aberrations de la raison, [...] une spéculation barbare et absurde”. Plutôt que risquer de voir leur carrière brisée par l’establishment politique, plus d’un scientifique d’outre-Manche se sont donc tût en attendant des jours meilleurs. La lame de fond évolutionniste fit cependant doucement son chemin à l’abri des regards. Vers 1830, la communauté scientifique française, représentée par le géologue Ami Boué, fondateur de la Société géologique de France, rejeta la théorie fixiste et catastrophique de Georges Cuvier : “les déluges universels qui se seraient produits à plusieurs époques antérieures au déluge de Noé sont démentis par les faits les plus patents”. S’ajoutait à cela les découvertes de Lamarck face auxquelles les pourfendeurs de la liberté n’avaient aucune justification. Prochain chapitre
|
||||||||||||||||