Les extinctions de masse

Prélude d'une mort annoncée (I)

Document www.extinctions.com.

Comment expliquer que des milliers d'espèces en pleine croissance ou parvenues au sommet de leur évolution aient disparues périodiquement depuis l'ère primaire ?

En découvrant les imperfections des archives fossiles, Darwin reconnut qu’il dût y avoir des cataclysmes peu plaisants dans le passé, ce qui n’allait pas vraiment dans le sens de sa théorie de l’évolution. C’est la raison pour laquelle il évoqua des disparitions graduelles car elles devaient dépendre, selon lui, de la sélection naturelle. Or, après analyse, géologues et paléontologues reconnurent que des catastrophes globales s’étaient bien produites, mais que l’Histoire de la Terre ne se résumait pas à une suite progressive d’événements : en fait l’évolution suivait plutôt un régime chaotique[1] !

Ainsi au Permien, il y a 225 millions d’années (225 mi.) 98% des espèces d'invertébrés marins à coquilles se sont éteintes dont le trilobite. Des extinctions similaires se produisirent également à l’Ordavicien (440 mi.), au Dévonien (365 mi.), au Triassique (210 mi.) ainsi qu’au Crétacé (65 mi.), sans parler de la glaciation Varangienne survenue voici 600 millions d'années qui précéda l'explosion de vie du Cambrien, événement sur lesquel nous reviendrons dans d'autres articles consacrés aux Histoires d'impacts.

Mais peut-on expliquer les extinctions des espèces de manière naturelle ? Faut-il y voir une lutte pour la survie, un coup de mal chance, ou les deux ? Nous savons que la compétition joue un rôle majeur dans l'évolution ou la disparition des espèces. Nous savons également que l’interaction entre prédateurs et proies par exemple s’équilibre par rétroaction. En d'autres termes dans un milieu aux conditions de vie limitées, chaque espèce doit faire des concessions et restreindre son biotope ainsi que sa population si chacune veut survivre. Mais la chance joue également un rôle. Une espèce en nombre réduit à moins de chance de survivre à un incendie ou une maladie qui décimera peut-être l’espèce comme nous en avons eu de nombreux exemples au cours du XIXeme siècle.

Les extinctions de masse

Extinction normale ou massive, selon D.Raup, quatre espèces disparaissent en moyenne chaque année. Aujourd’hui le taux d’extinction est de 10000 espèces par jour, soit 120000 fois plus rapide. A ce rythme, D.Raup comme R.Leakey et consorts pensent qu’entraînant la biodiversité vers un seuil intolérable, bientôt nous assisterons à la 6eme extinction... dont l’Homo sapiens sera aussi la victime. Ainsi que le disait avec humour un chercheur, “ en première approximation la vie n’existe pas sur Terre”.

Aptitude à survivre au cours de l’évolution des espèces en fonction des taux de mortalité (m) et de reproduction (r) qui varient en fonction des ressources disponibles (K). Chaque plateau représente un état stationnaire et signifie que la population a atteint un maximum, l’écosystème est saturé lorsque m=r. Document T.Lombry basé sur I.Prigogine/I.Stengers, “La nouvelle alliance”, Gallimard-Folio, 1986, p251.

Mais comment expliquer les extinctions de masse ? L’inadaptation, un mauvais gène, n’est pas seul responsable de l’extinction d’une espèce. Le hasard dirige l’extinction ainsi que D.Raup et S.Gould en témoignent, arguments à l’appui.

Les extinctions massives ne sont pas des extinctions “normales” à grande échelle. Prenons les dinosaures, ces "terribles sauriens". Certaines espèces ont régné durant des dizaines de millions d'années ! On peut donc dire sans se tromper qu'ils étaient adaptés à leur milieu. Plus diversifiés que jamais, ils ont pourtant été soufflés en un instant. Après chaque désastre, une espèce différente a recolonisé la niche laissée vide : aucune espèce ne semble donc supérieure aux autres... à une époque donnée, les unes sont simplement plus adaptées que les autres.

Courbe des espèces éteintes

Tout au long de l'ère Phanérozoïque, c'est-à-dire les derniers 530 millions d'années caractérisés par une vie marine à squelette externe, la Terre connu au moins 5 extinctions massives, dans le sens ou plus de la moitié de toutes les espèces ont disparu. Eu égard à la rapidité de ces extinctions qui se sont produites en l'espace de quelque 5 millions d'années, l'hypothèse retenue tient compte d'un événement global. Toutefois, les mécanismes qui ont conduit à ces fatalités restent aujourd'hui en grande partie inconnus, à peine suggère-t-on l'impact d'un astéroïde dans le cas de l'extinction des dinosaures (5). Document Peter.D.Ward/LLNL

Selon D.Raup, les extinctions de masse ne sont pas ressenties au cours du temps comme la sélection naturelle. La vie moyenne dans l’espace, en regard des traces fossiles est de 4 millions d’années, tandis que les grandes extinctions se produisent en moyenne tous les 26 millions d’années.

Pour S.Gould[2] plusieurs hypothèses se présentent. Soit les extinctions sont provoquées par des facteurs extérieurs aux facultés d’anticipation des organismes, soit le hasard joue un rôle déterminant. Dans ce cas les grandes extinctions dépendent de facteurs nouveaux et inconnus qui n’obéissent pas aux mêmes lois que celles qui régissent la compétition en temps normal. En fait, il semble que lors des grandes extinctions, la compétition entre les espèces au sens darwinien est temporairement suspendue au profit de règles différentes face auxquelles les espèces ne sont pas préparées.

L'homme, un prédateur à la conquête du monde.

Sur cette scène, quel peut-être le comportement de l’Homme ? A l’heure actuelle l’Homme consomme 40% de la production primaire de la Terre (énergie de photosynthèse moins l’énergie consommée par les plantes). Toutes les autres espèces doivent ainsi se partager ce qui reste pour survivre. 

L’Homme n’est pas un “bon sauvage” comme le pensait J.J.Rousseau. “Il est devenu indéniable ces dernières années écrit R.Leakey[3], que l’apparition de Homo sapiens a laissé une marque indélébile sur le reste de la nature, et peut-être dès son origine ... Les humains causent des dégats sur le monde dont ils sont issus de nombreuses façons”.

Au Pléistocène (35 à 11000 ans), plus de 60 espèces de grands mammifères ont disparu en Amérique du Nord et plus encore dans le sud du continent; disparition du mamouth, du dinotherium, de l’ours, du lion, etc.  

Oui, l'homme est bien devenu un super prédateur depuis qu'il a conquis le monde...

Chasseur accompli, les Homo sapiens comptaient quelque 600000 individus lorsqu’ils atteignirent le golfe du Mexique. Les animaux, non accoutumés aux modes de vie de ce nouveau prédateur, moururent pour la plupart sans se défendre. Ce n’est pas un facteur extraterrestre ou climatique qui décima ces populations. Les végétaux sont demeurés abondants après la disparition de ces animaux tandis que le climat s’était adouci. De plus, aucune extinction n’a été constatée lors des glaciations et périodes interglaciaires antérieures. Le responsable de cette hécatombe semble bien être l’homme qui détruisit l’habitat des espèces animales et les chassa.

Relation espèce-superficie et espèce-latitude

A gauche, la relation espèce-superficie des poissons vivants dans les lacs du Québec et d'Ontario. Document non publié de Jake Vander Zenden/Redpath Museum McGill. A droite, la relation espèce-latitude. Appliquée à la fois aux forêts tropicales morcelées, aux réserves naturelles et aux zones envahies par les eaux suite à l’érection d’un barrage par exemple, la relation espèce-superficie suit une courbe asymptotique, isolant les espèces de leur écosystème original. On constate que dans les zones morcelées, en l’espace de quelques années la diversité chute au point de disparaître si la superficie se réduit à une peau de chagrin et les animaux trop petits pour passer d’un ilôt à l’autre pour survivre.

Selon Paul Martin[4], le même événement s’est produit en Australie il y a 60000 ans, en Amérique du Nord il y a 10000 ans et en Nouvelle Zélande il y a environ 1000 ans.

L’arrivée de l’homme fit des dégâts similaires dans l’archipel d’Hawaii, aux Galapagos... Si l’évolution à la Darwin est réconfortante, on découvre aujourd’hui que cette conception est anthropocentrique, insuffisante et fausse.

L’évolution n’a jamais été graduelle, allant du simple au complexe. Pendant la plus grande partie de son existence, la Terre n’abritait que des êtres unicellulaires. Puis soudain, il y a 540 millions d’années, il y eu l’explosion du Cambrien, une explosion biologique sans précédent qui donna naissance aux métazoaires. 

Ponctuée par des changements rapides et explosifs, la vie semblait garder une direction déterminée. Or, on découvre aujourd’hui qu’à l’horizon rien de précis se dessinait. Au jeu de la loterie de la vie, nous aurions pu perdre cent fois et ne laisser aucune trace de notre passage. Il semble aujourd’hui que l’homme soit apparu sur Terre par hasard et non de manière déterminée, en raison d'une nécessité immanente ou d'une contingence divine que rien ne vient démontrer. Pire, au cours des extinctions massives qui ont ponctuées le passé, jusqu’à 98% des espèces existantes ont été anéanties. Cela devrait relativiser la vanité de certaines d'entre nous qui  voudraient porter la spiritualité du monde sur leurs épaules; nous sommes poussière et retournerons à la poussière, et en toute probabilité, sans espoir de lendemain.

A gauche, l'explosion du cambrien. Au centre et à droite deux scènes typiques de la faune exubérante retrouvée dans les schistes de Burgess en Colombie Britannique (Canada) mettant à l'avant-plan l'extraordinaire Anomalocaris, le plus grand prédateur de son époque. A gauche deux aspects de l'Anomalocaris nageant en pleine eau. Près du sol, un Opabinia muni de 5 yeux est une espèce proche de l'Anomalocaris. Plus près de nous un Leanchoilia dont un second exemplaire nage en pleine eau et un Marrella, l'arthropode des mer rampant sur le sol. A droite, un Anomalocaris a capturé un trilobite et le conduit à sa bouche circulaire grâce à ses deux appendices. Devant lui un Opabinia. Au sol évoluent deux Marella. Près d'eux nous trouvons un Wiwaxia, un Hallucigenia et un Asheaia lobopodan. Deux autres organismes fixes se partagent la scène : une éponge bleue Vauxia et un Dinomischus jaune. Documents Le Seuil et WCO/MUOHIO.

Deuxième partie

Quand l'humanité manqua de disparaître

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[1] D.M. Raup, “Extinction: Bad genes or bad luck”, W.W.Norton, 1991.

[2] S.J. Gould, Natural History, aug. 1984, “The cosmic Dance of Siva”, p18.

[3] R. Leakey/R.Lewin, “La 6eme extinction”, Flammarion, 1997, p224.

[4] P. Martin, “Quaterny Extinctions : a prehistoric revolution”, University of Arizona Press, 1984, p384.


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