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L'origine et l'avenir de l'Homme

Reconstruction de l'Homo heidelbergensis par John Gurche. Document NMNH.

Les premiers Européens (X)

Au fil des générations, les millions d'habitants qui peuplaient la Terre à l'époque de l'Homo erectus (H.ergaster pour l'Afrique) se sont lentement dispersés dans toute l'Afrique puis évoluèrent et donnèrent naissance à de nouvelles espèces qu'on retrouve dans le sud de l'Europe, au Moyen-Orient, en Asie, probablement poussés par l'envie de conquête ou d'aventure, un climat plus doux ou des terres plus fertiles.

L'Homo heidelbergensis : 600000 ans

Les fossiles humains les plus anciens d'Europe furent découverts à Mauer, près d'Heidelberg, en Allemagne en 1907 et décrits l'année suivante par Otto Schoetensack. Il s'agit de la mandibule d'une nouvelle espèce nommée Homo heidelbergensis vivant il y a environ 609000 ans mais avec une incertitude de 40000 ans selon les conclusions de l'équipe de Günther A. Wagner de l'Université d'Heidelberg publiées dans les "PNAS" en 2010. Un crânes de la même espèce fut découvert en 1976 à Bodo d'Ar en Ethiopie et remonte également à environ 600000 ans.

28 autres squelettes de la même espèce furent par la suite découverts dans la grotte de "Sima de los Huesos" (la fosse aux os) à Atapuerca, dans le nord de l'Espagne, et à Boxgrove dans le Sussex, en Angleterre, remontant à 500000 ans. Cinq autres fragments de squelettes furent découverts à Tautavel, dans les Pyrénées-Orientale remontant à 450000 ans tandis que le crâne de Broken Hill 1 découvert en Zambie remonte à environ 300000 ans (et au plus tard à 125000 ans).

Fait intéressant, la trentaine de squelettes entiers découverts en Espagne furent tous extraits d'une fosse qui était à ciel ouvert à l'époque de son exploitation. Parmi les rares artefacts, les paléontologues découvrirent un biface taillé en quartzite rouge baptisé "Excalibur", une roche cristalline assez rare dont on imagine fort bien qu'elle servit probablement d'offrande.

Ces hommes avaient donc déjà une certaine culture et développé une forme de rite funéraire bien avant l'Homo sapiens et les hommes de Cro-Magnon.

A gauche, la mandibule de l'Homo heidelbergensis datée d'environ 600000 ans découverte dans une sablière à Mauer, en Allemagne, en 1907. Au centre et à droite, deux crânes découverts sur le site d'Atapuerta en Espagne appartenant à une forme précoce de Néandertalien qui aurait divergé de l'Homo heidelbergensis il y a environ 500000 ans. Documents U.Heidelberg et Javier Trueba/Madrid Scientific Films.

Selon les dernières recherches, l'ancêtre direct de l’Homo heidelbergensis (comme celui de l'Homo rhodesiensis, voir plus bas) serait l'Homo antecessor dont certains représentants vécurent dans les mêmes régions d'Europe quelques centaines de milliers d'années plus tôt.

Qu'est devenu l'homme d'Heidelberg ? De toute évidence il est l'ancêtre de l'homme de Néandertal. En effet, l'horloge moléculaire des mutations de l'ADN mitochondrial fixe la divergence entre l'Homo sapiens et Néandertal entre -400000 et -300000 ans. Cela correspond à la période durant laquelle les hominidés vécurent dans le nord de l'Espagne.

On a cru jusque très récemment que l'Homo sapiens était le descendant direct de l'Homo heidelbergensis. Cette thèse n'est pas totalement écartée car les deux espèces ont effectivement localement vécu sur les mêmes terres à quelques dizaines de milliers d'années d'intervalles.

Néanmoins, les nouvelles analyses révélent que l'Homo sapiens descendrait directement de l'Homo rhodesiensis dont les ancêtres sont directement venus d'Afrique. On ignore cependant quel cheminement suivirent ses ancêtres pour atteindre l'Europe et s'ils ont par exemple suivi les pistes du Moyen-Orient comme leur ancêtre commun, l'Homo antecessor. Comme on dit dans ce cas là, toutes les pistes sont ouvertes.

Depuis la découverte des fossiles d'Homo denisova datés de 45000 ans dans le sud de la Sibérie, certains experts restent persuadés que l'Homo heidelbergensis serait l'ancêtre commun de l'Homo sapiens et de la branche à l'origine de l'Homo neanderthalensis et de l'Homo denisova. Ces derniers seraient en fait des populations de Néandertaliens partis vers l'Asie, leur descendants ayant exploré le sud-est asiatique puis l'Australie. Des analyses génétiques pourraient nous en dire plus.

Dans tous les cas, les Homo sapiens auraient chassé les espèces humaines jugées dangereuses ou indésirables de son territoire ainsi que les grands animaux et finirent par conquérir le reste du monde.

Séparation physique de la Grande-Bretagne du continent européen : 450000 ans

En analysant la géographie du fond de la Manche, des océanographes ont découvert des fosses et des traces d'érosion qui semblent avoir été creusées par d'importants flux d'eau qui se seraient déversés de lacs dans les vallées formant les soubassements du chenal. Ces vallées et ces trous sous-marins furent découverts lors de prospections dans les années 1960, mais ce n'est que plusieurs décennies plus tard que les chercheurs ont constaté qu'ils avaient étaient creusés par d'anciennes cataractes au débit très important (à l'image des canõns sous-marins qu'on découvrit à hauteur de la Sicile datant de l'époque de la crise Messinienne, cf. page 3). Une étude sur l'origine de la Grande Bretagne fut publiée en 2017 dans la revue "Nature Communications" par Sanjeev Gupta de l'Imperiual College et ses collègues. Notons pour l'anecdote que les scientifiques ont surnommé cette séparation, le "Brexit 1.0 mais pour lequel personne n'avait voté".

A voir : Les falaises de Calais à Cap Blanc-Nez

Les falaises de Douvres

A gauche, illustration du pont terrestre reliant la Grande-Bretagne au continent européen il y a 450000 ans, au cours de la formation de la Manche à hauteur de Calais et des falaises de Douvres, ce que les scientifiques ont surnommé le "Brexit 1.0". Le premier plan représente l'endroit où se trouve aujourd'hui le port de Calais tandis que l'actuelle Grande-Bretagne se situe à l'arrière-plan. D'énormes cataractes sont en train de séparer physiquement la Grande-Bretagne et le continent. A droite, carte bathymétrique de la Manche révélant une vallée importante érodée à partir du centre du chenal. Notez la crête de roche faite de craie présente simultanément dans le sud de la Grande-Bretagne et le nord de la France qui aurait reliée Douvres à Calais avant de se briser. Documents Imperial College London/Chase Stone.

L'illustration présentée ci-dessus à gauche tente de représenter l'aspect du chenal entre Calais et Douvres il y a 450000 ans. Comme dans le cas de la Méditerranée asséchée à l'époque Messinienne, on peut imaginer qu'à certains endroits du chenal en train d'être envahi par l'eau il existait des passages à gué ayant permis aux premiers hommes de traverser le chenal à pied pour conquérir la Grande Bretagne avant la période glaciaire (qui débuta il y a ~125000 ans).

Rappelons que plusieurs espèces humaines occupèrent par intermittence la Grande-Bretagne depuis près d'un million d'années. La plus ancienne preuve de l'occupation humaine date d'environ 900000 ans et se trouve à Happisburgh, sur la côte de Norfolk, où on découvrit des outils en pierre et des empreintes de pas probablement faites par l'Homo antecessor. On découvrit également des fossiles d'Homo heidelbergensis à Boxgrove, dans le Sussex remontant à ~500000 ans.

Les premiers outils en pierre taillée d'Asie

Nous avons expliqué que les traces d'outils les plus anciennes remontent à 3.4 millions d'années et les pierres taillées les plus anciennes à 3.3 millions d'années (cf. page 4). Mais ne sont pas des éclats façonnés ou taillés avec grand soin.

En fait, il faut patienter jusqu'à l'industrie lithique dite du "mode 2" pour trouver des bifaces au Kenya datant d'environ 1.7 million d'année, mais il ne s'agit toujours pas de pierres taillées très fines bien que leur qualité soit déjà exceptionnelle.

C'est surtout durant le "mode 3" qu'on a découvert des pierres taillées très élaborées comme des racloirs et des pointes de lance. Actuellement, les plus anciennes pierres taillées de ce type datent de 385000 ans et ne furent pas découvertes en Europe ni en Afrique mais... en Inde, c'est-à-dire dans une région du monde où on ne s'attendait pas à trouver ce type d'industrie lithique. En effet, jusqu'à présent les plus anciens outils furent découverts au Maroc et datent d'environ 300000 ans. Avant cette époque, on ne retrouvait que des cailloux grossiers à peine façonnés et uniquement en Afrique.

En 2018, Shanti Pappu du centre de recherche archéologique Sharma et ses collègues ont annoncé dans la revue "Nature" avoir découvert des outils de l'industrie paléolithique en Inde datant entre 385000 et 172000 ans dont un échantillon est présenté ci-dessous

Des pierres taillées découvertes à Attirampakkam en Inde datant entre 385000 et 172000 ans. Document Shanti Pappu et al. (2018).

Les outils découverts à Attirampakkam sont élaborés et même sophistiqués. Les plus anciens ont environ 1 million d'années et sont de gros bifaces piriformes ou allongés, un style d'outil qu'on retrouve habituellement chez les premiers hominidés qui quittèrent l'Afrique. En revanche, les outils datés entre 385000 et 172000 ans sont plus petits et mieux taillés. Certains portent même des entailles indiquant qu'ils étaient peut-être fixés sur une lance.

Ce genre d'outils a été trouvé en Europe à l'époque des Néandertaliens et d'autres espèces précoces d'hominidés. Mais jusqu'à présent, cette culture n'avait pas atteint l'Inde jusqu'il y a environ 100000 ans, d'où l'intérêt de cette découverte.

Actuellement aucun fossile n'a été découvert sur le site, ce qui ne permet pas d'associer ces outils à une espèce d'hominidé. Si d'une manière ou d'une autre des humains ont atteint l'Inde à cette époque, cela pourrait changer tout ce que nous croyons savoir sur la dispersion des premiers humains en dehors de l'Afrique. Malheureusement, pour l'heure on ne peut toujours rien affirmer. Ce qu'on peut affirmer, c'est qu'une espèce d'hominidé sans doute plus ancienne que les Homo sapiens et capable de fabriquer des outils en pierre taillée vivait en Inde à cette époque.

On ne peut donc plus supporter la théorie simpliste évoquant une dispersion linéaire des premiers hommes à certaines périodes du temps. Mais la plupart des squelettes du paléolithique ne s'étant pas fossilisés, c'est un puzzle qui reste très difficile à reconstituer et des théories quelque peu spéculatives, souvent basées sur un seul squelette voire un seul crâne. Difficile dans ces conditions d'établir une théorie à partir d'un seul échantillon.

Pour être complet, notons que durant le "mode 4" et essentiellement en Europe, c'est-à-dire durant la culture de l'Aurignacien (40000-29000 ans), l'Homo sapiens a produit des lames débitées de manière systématique pour fabriquer des outils très sophistiqués (grattoir, perçoir, pointe de flèche, etc) qui ne sont plus façonnées à partir d'éclats ainsi que des outils en os et en corne. On y reviendra.

L'Homo rhodesiensis : 300000 - 110000 ans

En 1921, Tom Zwiglaar, un mineur suisse, découvrit un crâne humain dans une mine de plomb et de zinc à Broken Hill en Rhodésie du Nord (aujourd'hui renommé Kabwe, en Zambie). En complément, la mâchoire d'un autre individu, le sacrum, un tibia et deux fémurs furent également découverts. Le crâne fut surnommé "l'homme de Rhodésie" mais aujourd'hui il est plus connu sous le nom du "crâne de Broken Hill" ou du "crâne de Kabwe" alias Kabwe 1 dans le jargon des experts.

Il n'a pas été formellement établi que tous les autres ossements appartiennent au même individu. Seuls le tibia et les fémurs sont généralement associés au crâne Kabwe 1.

A gauche, le crâne Kabwe 1 de l'Homo rhodesiensis découvert en 1921. Il date de 200000 à 300000 ans. A droite, reconstruction de l'Homo rhodesiensis subsaharien. Documents NHM et Akela/Shadowness.

La première datation indiquait que l'homme de Rhodésie était âgé de 125000 à 300000 ans. Un nouvel examen des fossiles réalisé en 1974 par Bada et al. à partir de la mesure directe de la racémisation de l'acide aspartique (cf. les méthodes de datation des fossiles) indiquait que le squelette serait âgé de 110000 ans. Néanmoins, les experts du Musée d'Histoire Naturelle de Londres (NHM) où le crâne est exposé lui attribuent un âge compris entre 200000 et 300000 ans.

Notons que la destruction du site paléoanthropologique durant l'extraction minière n'a pas permis de dater les couches fossilifères.

D'autres fossiles apparentés à cette espèce furent découverts en Afrique du Sud (Hopefield, Saldanha), en Afrique de l'Est (Bodo, Eyasi, Ileret) et en Afrique du Nord (Salé, Rabat, Dar-es-Soltane, Djebel Irhoud, Sidi Aberrahaman, Tighenif). Ces spécimens remontent à 300000 et 125000 ans.

La capacité andocrânienne de l'homme de Rhodésie est d'environ 1230 cm3. Comme on le voit sur les photographies ci-jointes le crâne de Kabwe 1 présente la plus grande arcade sourcilière de tous les squelettes connus d'hominidés.

La partie supérieure de la maxillaire présente une dizaine de cavités. C'est l'une des plus anciennes apparitions du processus alvéolaire.

Les petites fosses visibles sur le maxillaire (près des molaires) et sur l'os temporal indiquent que cet homme souffrit probablement d'infection dentaire ou d'une infection chronique de l'oreille ayant pu être la cause de sa mort.

Cet individu devait être extrêmement robuste et présentait un visage large similaire à l'homme de Néandertal, raison pour laquelle on le considère parfois comme le "Néandertal africain".

Lors de sa découverte, le paléoanthropologue britannique Arthur Smith Woodward avait considéré Kabwe 1 comme l'holotype de l'Homo rhodesiensis.

Des études récentes indiquent qu'il s'agit d'une espèce intermédiaire entre l'Homo neanderthalensis et l'Homo sapiens (bien que certains scientifiques l'assignent à l'Homo heidelbergensis).

Selon Tim White, c'est un représentant de l'Homo rhodesiensis. Il serait l'ancêtre de l'Homo sapiens idaltu, qui serait lui-même l'ancêtre de Homo sapiens sapiens. On en déduit que l'Homo rhodesiensis est l'ancêtre direct de l'Homo sapiens qui aurait immigré directement d'Afrique vers le Moyen-Orient et l'Europe.

Apparition du langage articulé : 200000 ans

En étudiant l'anatomie des premiers hommes, on estime que le langage parlé apparut probablement il a environ 200000 ans, à l'époque de l'Homo sapiens. Des études récentes de la cavité orale et notamment de l'os hyoïde de l'homme de Néandertal (voir plus bas) qui vivait à la même époque ont démontré qu'il partageait également cette faculté. 

L'éducation chez les Néandertaliens passa vraisemblablement par le langage. Document ExploraTV

Selon la majorité des chercheurs, aucune contrainte anatomique n'empêche l'homme de Néandertal et l'Homo sapiens de parler. Leur appareil vocal et notamment le larynx est placé suffisamment bas dans le cou pour leur permettre d'articuler des sons tout en libérant le système respiratoire supérieur.

Quant à savoir si les Néandertaliens parlaient comme nous, probablement pas avec notre aisance mais personne ne peut le démontrer. Nous pouvons juste établir des comparaisons anatomiques et faire certaines hypothèses.

Si nous comparons par exemple la position du larynx chez les Australopithèques et chez les nouveaux-nés humains ou les jeunes enfants, on constate qu'il est localisé en haut du cou, en face des 1ere et 3e vertèbres cervicales. Placé de la sorte, le bébé ne peut pas articuler et peut juste pousser des gésiments et des cris.

De plus on constate que la façon de respirer, d'avaler et de vocaliser des bébés est très similaire à celles des singes. Pourtant quelques années plus tard, les enfants humains savent parler mais pas les singes. Que s'est-il passé ?

C'est au cours de la croissance qu'une modification anatomique aux conséquences spectaculaires se produit chez le jeune enfant. En effet, c'est vers l'âge de 2 ans que le larynx commence à descendre dans le cou et va modifier radicalement la manière dont le jeune enfant respire, avale et émet les sons.

Avant l'âge de 2 ans, l'épiglotte du larynx (la partie cartillagineuse située au fond de la langue) atteint le voile du palais et peut basculer dans le fond de la cavité nasale pour séparer les voies digestives des voies respiratoires. A partir de 2 ans, les voies digestives et respiratoires se croisent au-dessus du larynx.

C'est donc à cet âge que la "boîte vocale" de l'enfant est fonctionnelle et capable d'articuler des sons. Le jeune enfant peut prononcer ses premiers mots : maman, papa... Il parle !

Paradoxalement, après l'âge de 2 ans environ, un humain ne peut pas boire et respirer en même temps au risque "d'avaler de travers", une réaction provoquée par le croisement des voies digestives et respiratoires. S'il s'agit en soi d'une erreur anatomique, l'évolution a pourtant conservé cette caractéristique alors qu'elle aurait pu la corriger. Elle a donc dû y trouver un "avantage".

De fait, en compensation la descente du larynx fut extrêmement positive pour l'homme : au cours de sa jeunesse, l'expansion du pharynx (la chambre pharyngale) de l'enfant se développe très fortement au dessus des cordes vocales. La hauteur pharyngale qui est inférieure à 30 mm chez un bébé de moins de 1 an, mesure 35 mm vers 2 ans, 45 mm vers 15 ans pour se stabiliser vers 80 mm de hauteur à l'âge de 25 ans. Cette modification est plus importante chez l'homme que chez la femme et est l'un des signes réminiscents du dimorphisme sexuel.

A gauche, augmentation de la hauteur de la cavité orale (bleu) et de la chambre pharyngale (rouge) en fonction de l'âge. La hauteur de la cavité et de la chambre sont un peu plus faibles chez la femme. A droite, transformation morphologique complète du crâne humain entre l'enfance et l'âge adulte. Notez le déplacement de la paroi pharyngale et du pharynx. Documents Louis-Jean Boë et al./Gipsa-lab.

Grâce à cette "caisse de résonnance", les sons émis par le larynx et les cordes vocales situées à son sommet peuvent être modulés bien plus facilement que chez le nouveau-né humain ou les autres mammifères.

Notons que si la hauteur pharyngale a fortement augmenté chez l'homme, en contrepartie la longueur du conduit vocal a fortement diminué au cours des 100000 dernières années, et en particulier la longueur de la cavité orale qui est passée d'environ 208 mm à 180 mm de longueur. Ce changement anatomique s'explique par la décroissance de la face et est en corrélation avec l'augmentation de la hauteur du pharynx.

En fait, ce n'est pas seulement le larynx et la hauteur du pharynx qui se sont modifiés, mais c'est la structure complète du crâne, de la colonne vertébrale et du conduit vocal qui se sont modifiés chez Néandertal et l'Homo sapiens comme chez l'homme moderne entre l'enfance et l'âge adulte, offrant à l'humanité toute la richesse du langage articulé. On reviendra sur l'intelligence et les autres formes de langage.

Le rôle des gènes accélérateur et FOXP2

En plus de prédispositions anatomiques, les humains parlent car nous disposons dans notre ADN d'un gène particulier appelé FOXP2 sur le chromosome 7 (cf. ce résumé de la découverte en anglais). Une mutation du gène FOXP2 induit une déficience héréditaire du langage. Vu que FOXP2 intervient dans le langage, son rôle est essentiel dès l'embryogenèse.

Le gène FOXP2 (pour "forkhead box P2") pèse ou contient environ 280 kbp et code pour la protéine FOXP2 qui assure différentes fonctions au sein des cellules. Ce gène appartient à la famille FOX qui sont des facteurs de transcription; ils produisent des protéines capables de réguler l'expression de plusieurs autres gènes.

Localisation du gène FOXP2 dans le chromosome 7. Document A.P. Monaco et al. (2002) adapté par l'auteur.

La protéine FOXP2 située au locus 7q31 comprend 715 acides aminés. Elle contient notamment une région ou domaine nommé Forkhead (ou tête fourchue) aux positions des acides aminés 508 à 584 qui, grâce à sa forme fourchue, lui permet de se lier à l'ADN afin de contrôler d'autres gènes. Elle comprend aussi trois autres domaines facilitant les interactions entre protéines.

Mais les reptiles, les amphibiens et les mammifères jusqu'aux singes et toutes les espèces humaines disposent également du gène FOXP2. Alors en quoi nous, les Homo sapiens, sommes-nous différents des Néandertaliens ?

Les généticiens ont fait plusieurs découvertes. La première, au cours de l'évolution de l'embryon humain moderne, 56 gènes assurent le développement du cerveau. Parmi ces gènes, il y en a deux ayant un impact majeur sur la structure du cerveau, en particulier sur le néocortex, la partie superficielle des hémisphères cérébraux : le gène accélérateur dont l'expression permet le développement des cellules neurales en multipliant les divisions cellulaires et le gène suppresseur qui stoppe leur prolifération. Chez les animaux ayant un gène suppresseur activé, le cerveau est de taille réduite par rapport au corps, même chez les superprédateurs qu'étaient les dinosaures carnivores.

En revanche, chez toutes les espèces de ammifères dont les humaines, le gène suppresseur est inactivé pour une raison inconnue. Par conséquent, l'expression du gène accélérateur n'est pas modérée, ce qui a permis à la lignée humaine de développer son néocortex jusqu'à atteindre sa complexité actuelle (cf. le système nerveux).

Quel évènement est à l'origine de cette mutation génétique ? La question reste ouverte mais les généticiens estiment qu'à un moment donné de l'évolution des mammifères, la molécule d'ADN subit une légère une mutation. La protéine FOXG1 produite par les cellules et qui jusqu'alors n'était pas utilisée, s'est fixée sur le gène suppresseur et le désactiva. Il s'en suivit une prolifération des cellules neurales, à l'origine de l'expansion du néocortex (cf. C.Hanashima et al., 2020).

Le gène FOXP2 existe chez les Néandertaliens et les Sapiens mais il est incompatible. Le paléogénéticien Tomislav Maricic qui travaille avec Svante Pääbo a découvert que chez l'Homo sapiens, en particulier chez 98% de nos contemporains, à un endroit précis de l'intron 8 (la partie de la séquence génétique qui est transcrite en ARN, cf. l'épissage alternatif) du facteur de transcription POU3F2 se trouve une base nucléique T (thymine) alors que chez toutes les autres espèces de reptiles et de mammifères, y compris chez les Néandertaliens et Dénisoviens se trouve une base nucléique A (adénine) (cf. T.Maricic et al., 2012).

La protéine POU3F2 est impliquée dans le développement du néocortex et augmente la vitesse de traitement de l'information. Son déréglement provoque un trouble bipolaire.

A gauche, les substitutions récentes qui sont fixes ou très fréquentes chez l'homme moderne. Le cladogramme illustre schématiquement les substitutions chez l'homme (en rouge) mais ancestrales chez les espèces humaines archaïques et les singes. En-dessous figurent la région FOXP2 du chromosome 7 centrée sur la transcription de FOXP2 (en bleu). Les lignes verticales dans la transcription indiquent les exons (l'exon 7 est en vert). Parmi les 46 substitutions récentes, celles qui se chevauchent avec les régions conservées et/ou les régions fonctionnelles annotées sont indiquées par les chiffres rouges. En 3) figure le site POU3F2 conservé. Voir l'article scientifique pour plus de détails. A droite, la forte conservation évolutive du site de liaison POU3F2. Sa position est indiquée par le cadre rouge, la colonne en jaune indique la conservation de la base nucléique A chez de nombreuses espèces d'animaux alors qu'elle fut subsituée par une base nucléique T chez la grande majorité (98%) des hommes modernes. Les points indiquent les bases identiques à celles des hommes modernes, les tirets l'absence de bases dans l'alignement. Documents T.Maricic et al. (2012).

Se pose alors la question de savoir ce qu'apporta cette petite différence génétique à l'Homo sapiens ? Les généticiens ont étudié les effets de notre gène FOXP2, celui des Homo sapiens, en l'implantant chez des souris de laboratoire. Ils ont constaté que les souris génétiquement modifiées produisaient des vocalises ultrasoniques plus longues que les souris ordinaires. Ils en ont déduit qu'elles s'expriment de manière plus complexe que les souris ordinaires (cf. S.Pääbo et al., 2009).

Dans une autre étude, l'équipe de Carina Hanashima et de Takashi Momoi montra que lors de séances d'apprentissage (la recherche de lait au chocolat dans un labyrinthe), les souris génétiquement modifiées bénéficiant du gène FOXP2 sapiens apprenaient un exercice en 7 jours contre 11 jours pour les souris ordinaires.

Les scanners de ces souris mutantes montrèrent que sur le plan anatomique, leur cortex était plus dense, les connexions neuronales plus complexes que celles des souris ordinaires.

On déduit de ces études que la mutation du gène FOXP2 chez les Homo sapiens eut un impact sur la structure et la complexité de son cerveau et donc sur sa faculté d'apprentissage. Cette évolution génétique et anatomique nous a conféré la faculté d'avoir un langage complexe et des facultés intellectuelles plus développées qui nous donnèrent un avantage décisif sur toutes les autres espèces, en particulier la faculté de partager des informations verbales et écrites entre individus et de génération en génération.

La meilleure preuve se trouve dans les artefacts archéologiques. Pendant des centaines de milliers d'années, les Néandertaliens ont fabriqué des outils élaborés (voir plus bas) mais toujours du même style. Ils n'ont jamais été aussi diversifiés et sophistiqués que ceux des Homo sapiens et autres Cro-Magnon qui inventèrent des outils spécifiques pour chaque usage. Ainis, au cours de l'industrie lithique du Châtelperronien (42000-32000 BP), les Néandertaliens vivant ont fabriqué des outils sophistiqués au point que les paléontologues estiment qu'ils empruntèrent la technique en cotoyant des Homo sapiens. Même différence dans l'art pariétal et la décoration qui restent très sommaire chez les Néandertaliens. Le patrimoine génétique des Néandertaliens ne leur a pas permis de s'adapter et d'évoluer intellectuellement aussi bien que les Homo sapiens.

L'homme de Néandertal : 430000 - 26000 ans

Les plus anciennes variétés de types pré-Néandertaliens existaient déjà il y a plus de 800000 ans. Ils descendent de l'Homo erectus et s'installèrent principalement dans la partie ouest de l'Asie. Ce n'est que plusieurs centaines de milliers d'années plus tard qu'on retrouve ses descendants en Europe centrale et de l'ouest.

Reconstruction d'un homme de Néandertal de La Chapelle-aux-Saints par l'Atelier Daynès.

Le premier squelette d'Homo neanderthalensis fut découvert par des ouvriers d'une carrière dans la vallée de Néander en Allemagne en 1856. Le squelette est daté de 100000 ans.

Découvert trois ans avant la publication de "L'Origine des espèces" de Charles Darwin, certains paléontologues proposèrent qu'il s'agissait d'une nouvelle race sauvage proche du singe, tandis que d'autres experts n'y voyaient que le squelette d'un animal stupide sans relation avec l'humanité voire malgré tout d'un humain mais atteint de graves pathologies.

Ce n'est qu'en 1871 que Darwin élargit sa théorie en incorporant la filiation de l'homme et de l'ancêtre du singe dans la théorie de l'évolution. Mais cette idée était trop avantgardiste pour son temps. En effet, rien que d'imaginer que l'homme pouvait être apparenté au singe ou pire, descendre du singe, comme le disaient en plaisantant les détracteurs de Darwin, créa un véritable scandale dans les clubs bien-pensants de l'époque et un schisme entre les défenseurs de la théorie de l'évolution et les doctrinaires enracinés dans les textes de la Bible.

Il faudra des dizaines d'années et la découverte d'autres squelettes de Néandertaliens puis d'Homo sapiens et notamment d'hommes de Cro-Magnon pour que les paléontologues se rendent à l'évidence : l'homme de Néandertal est bien l'un de nos ancêtres au même titre que l'Homo sapiens. On y reviendra à propos de la théorie de l'Evolution de Darwin.

D'autres fragments d'hommes de Néandertal furent découverts dans la vallée de la Meuse en Belgique, notamment à Engis en 1830, dans la grotte de Spy en 1886 et en France, dans la sépulture de l'Homme de la Chapelle-aux-Saints, en Corrèze, en 1908.

Malgré les faits qui valaient mieux que n'importe quel texte sacré, jusqu'au début du XXe siècle les préjugés influencèrent encore les scientifiques. Ainsi, en 1911 on représentait encore l'homme de Néandertal comme une espèce de gorille au dos vouté et aux membres légèrement fléchis, une attitude plus proche du singe que de l'homme.

Par la suite les paléontologues devinrent plus objectifs devant la masse de fossiles appuyant de plus en plus la thèse de notre filiation avec l'homme de Néandertal. Les dessins et les premières reconstructions le représentèrent quasiment comme un homme moderne, simplement un peu plus "sauvage" et au style un peu plus fruste.

Mais il restait encore une énigme en suspens : malgré ses ressemblances avec l'Homo sapiens, était-il une espèce d'homme à part ou une sous-espèce d'Homo sapiens ? Il faudra attendre plusieurs décennies et de nouvelles techniques d'analyses génétiques pour répondre à cette question. Nous y reviendrons un peu plus loin.

Finalement, on découvrit des squelettes d'hommes de Néandertal dans pratiquement toute l'Europe à l'exception des terres nordiques. On retrouve des hommes de Néandertal au Portugal, en Espagne, en France, dans le sud de l'Angleterre, en Italie, en Croatie et jusqu'au nord du Caucase. D'autres populations furent également découvertes dans l'Altaï, en Ouzbékistan et même en Sibérie, preuve que la longue marche des hommes vers de nouveaux territoires était déjà bien avancée.

Morphologie et adaptation

Anatomiquement, l'homme de Néandertal adulte mesurait environ 1.47 m pour 60 kg mais certains individus mesuraient une bonne tête de plus (1.75 m). Il était trapu avec des os épais, des mains et des pieds larges (voir plus bas), un crâne allongé en forme de tonneau avec un faciès prognate, un nez large et une importante arcade sourcilière. Sa musculature était puissante, similaire à celles d'athlètes modernes. Sa boîte crânienne était 10% plus volumineuse que celle de l'homme moderne. L'homme de Néandertal fut le plus robuste des hommes et san doute le plus téméraire. Et il le fallait pour maîtriser des cervidés de plus de 200 kg armés de bois comme des poignards, des bisons dépassant 1 tonne ou des rhinocéros laineux de 3 tonnes capables de vous encorner, pour débusquer les fauves les plus féroces jusque dans leur tanière et oser s'attaquer aux ours des cavernes ou aux mammouths laineux.

A gauche, reconstruction d'une femme de Néandertal surnommée "Wilma". Nous possédons en moyenne 2.5% de son génome. Cette reconstruction fut réalisée en 2008 par Kennis & Kennis, photo par Joe McNally/NGS. Au centre, distribution géographique des hommes de Néandertal. Document Wikiedia/Commons. A droite, reconstruction d'un enfant de Néandertal découvert à Gibraltar et exposé au Musée d'Anthropologie de Zurich.

Véritables "homme des bois" à la carrure et la démarche imposantes, quoi qu'on en dise, les hommes de Néandertal étaient adaptés à leur environnement. Il ne faut pas oublier qu'ils vécurent plus de 400000 ans, deux fois plus longtemps que notre espèce. Ils vivaient essentiellement dans des conditions climatiques très difficiles, avec le soutient de leur système immunitaire et une bonne santé, subissant les effets du refroidissement de l'âge interglaciaire : humidité, vents glacés, neige et intempéries étaient leur menu quotidien.

Pour l'anecdote, le portrait de Wilma présenté ci-dessus à gauche est basé sur les dernières connaissances que nous avons en biologie moléculaire et en anatomie. On constate notamment que cette femme est rousse et à des yeux bruns (noisettes). Pourquoi n'a-t-elle pas les yeux bleus ? Selon le National Geographic, les dernières recherches en paléogénétique suggèrent que l'iris bleu serait issu d'une mutation apparue il y a seulement 18000 ans chez l'Homo sapiens, donc longtemps après l'extinction des hommes de Néandertal qui commença il y a 28000 ans. Notons que les artistes hollandais Alfons et Adrie Kennis l'ont également représentée avec les yeux bleus ce qui est une erreur scientifique. On reviendra sur la couleur des yeux de la peau à l'époque de l'Homo sapiens (page 13).

Néandertal survécut jusqu'il y a 36000 ans environ, époque vers laquelle nous retrouvons ses dernières traces en France, à Saint-Césaire. Un seul groupe survécut dans l'ex-Tchécoslovaquie jusqu'il y a 26000 ans durant l'âge du paléolithique inférieur, à l'époque du Pléistocène.

A gauche, l'extension maximale de la calotte polaire boréale durant le dernier maximum glaciaire de Würm il y a ~22000 ans, c'est-à-dire peu après la disparition des Néandertaliens (la dernière période glaciaire commença il y a ~2.6 millions d'années et se termina il y a ~11700 ans). Document adapté par Ittiz de Thomas J. Crowley, "Global Biogeochemical Cycles" (vol. 9, 1995, pp.377-389). La couverture des Alpes a été corrigée ainsi que l'étendue des zones sylvestres et des lacs d'Afrique par T.Lombry. L'homme de Néandertal vécut à une époque où le climat commença sérieusement à se refroidir. Au plus fort de la glaciation de Würm (entre 70000 et 11700 ans), la température moyenne du globe chuta de 6° et les calottes polaires envahirent 30% de la surface du globe. Les forêts humides méditerranéennes se transformèrent en forêts de feuillus et en plaines, les grandes forêts de sapins cédant la place à des steppes désolées et l'Europe se couvra d'une toundra. C'était l'époque des mamouths laineux dont on a retrouvé les squelettes dans toute l'Eurasie (de l'Europe du Nord jusqu'en Espagne, en Europe centrale, en Sibérie et en Chine) et en Amérique du nord (de l'Alaska jusqu'au Mexique). Ce climat inhospitalier força les hommes de Néandertal à faire du feu, à se couvrir et à rechercher des abris pour surmonter l'épreuve du froid. Leurs abris consistaient soit en des grottes soit des grandes huttes arrondies construites avec des os longs et des défenses de mamouths et recouvertes de peaux de bêtes comme on en a retrouvé de l'Europe jusqu'en Sibérie. Mais l'espèce qui était née en Europe était sans doute trop spécialisée et disparut il y a environ 26000 ans en Europe centrale, probablement sous la pression de l'Homo sapiens et son représentant européen, l'homme de Cro-Magnon, mais également diluée dans les hybridations puisque nous possédons en nous quelques pourcents d'ADN néandertaliens.

Même si les hommes de Néandertal ont disparu, il faut leur reconnaître une adaptation remarquable dans des conditions hivernales très rigoureuses. Cela revient à nous demander de vivre sous la tente par 0°C habillé de peaux de bêtes et de chasser sous la pluie glacée ou la neige... Seuls quelques Inuits et Indiens de Patagonie pourraient éventuellement soutenir ce régime, et encore, car il n'est pas certain que leur santé y gagnerait. Jusqu'à l'heure actuelle l'homme de Néandertal est l'espèce humaine qui vécut le plus longtemps.

Des empreintes de pas de Néandertaliens en Normandie

En 2019, une équipe d'archéologues dirigée par Dominique Cliquet du CNRS/Université de Rennes 1 publia dans les "PNAS" les résultats de l'analyse de 257 empreintes de pas découvertes sur la côte de Rozel, en Normandie, où les archéologues avaient déjà découvert un abri sous roche et des traces d'habitat datant du Paléolithique moyen, il y a 80000 ans (cf. B. van Vliet-Lanoë et al., 2006 et D.Cliquet et al., 2018).

Cette fois les chercheurs ont découvert des empreintes de pas appartenant à un groupe de 10 à 14 personnes, dont la plupart étaient des enfants, y compris un enfant de deux ans. Selon Jérémy Duveau du Muséum National d'Histoire Naturelle de Paris (MNHN) et coauteur de l'article, "c'était incroyable d'observer ces traces qui représentent des moments dans la vie d'individus, parfois très jeunes, qui vivaient il y a 80000 ans."

Les empreintes de pas ont été faites dans une dune de sable située à l'époque à quelques kilomètres de la mer, environ 35000 ans avant que l'Homo sapiens ne s'installe dans la région.

Sur le plan archéologique, découvrir des empreintes de pas aussi bien conservées est très rare. Dans le monde, les empreintes de pas faites par des humains anciens ou modernes n'ont été découvertes que dans 36 endroits, y compris en Australie. Mais les empreintes de Néandertaliens sont très rares. Jusqu'à cette découverte, il n'existait que neuf empreintes dans quatre sites différents. La découverte d'autant d'empreintes en un seul endroit est donc exceptionnelle et pourrait apporter beaucoup d'informations sur l'âge et la composition des groupes de Néandertaliens.Selon Duveau, "ces traces de pas ont été recouvertes très rapidement par le sable [et] ont probablement été réalisées par un seul groupe."

A gauche, l'une des 257 empreintes de pas découverte à Rozel en Normandie. A droite, la large partie médiane du pied et de la voûte plantaire correspondent bien à ce que nous savons de l'anatomie des Néandertaliens. Documents D. Cliquet et al., (2019).

Comment savons-nous que ces empreintes sont celles de Néandertaliens ? Bien qu'aucun reste de squelette n'ait été retrouvé sur le site de Rozel, sur base d'autres fossiles trouvés dans d'autres sites, la forme des empreintes de pas correspond à ce que nous savons de l'anatomie des Néandertaliens. Selon Duveau : "[les empreintes de Néandertaliens] sont relativement plus larges, en particulier au milieu du pied que les empreintes des Homo sapiens, ce qui correspond à un pied plus robuste et à une voûte moins prononcée", comme on le voit ci-dessus.

Des empreintes de pas ont également été découvertes à côté de nombreux outils en pierre taillées fabriqués dans le style distinctif du Moustérien associé aux Néandertaliens.

Si les os fossilisés et les outils sont très utiles pour dater l'époque et le style d'industrie lithique, les empreintes de pas sont également très importantes. En effet, l'avantage des empreintes de pas fossilisées est de révéler concrètement le physique de la personne à travers ses muscles et sa posture.

Pour déterminer si ces individus faisaient partie d'un même groupe, les chercheurs ont mesuré les empreintes les mieux préservées, déterminé le rapport taille/hauteur et mesuré la profondeur des empreintes. Ils ont ensuite comparé les empreintes aux modèles tridimensionnels d'empreintes humaines anciennes et modernes d'autres sites, ainsi qu'aux données recueillies au cours d'une expérience réalisée avec des habitants de différents âges marchant pieds nus sur le sable.

Le gisement de Rozel en Normandie où l'équipe de Dominique Cliquet découvrit 257 empreintes de pas fossilisées.

Selon les chercheurs, les traces révèlent que la plupart de ces Néandertaliens mesuraient moins de 1.30 m mais un individu mesurait 1.75 m, ce qui est très grand pour un Néandertalien. Les empreintes de pas confirment que s'agit de personnes trapues et très puissantes.

Jusqu'à présent, les informations les plus détaillées que nous possédons sur les Néandertaliens dans les archives fossiles proviennent des squelettes de 13 personnes décédées ensemble il y a 49000 ans dans la grotte de El Sidron en Espagne (cf. M.Basti et al., 2010; A.Estalrrich et al., 2017 et T.L.Kivell et al., 2018).

Si la moitié de la famille des Néandertaliens d'El Sidron était composée d'adultes, environ 90% des membres du groupe de Rozel est composée d'enfants. Cela suggère que ce groupe était en plein essor même aux limites septentrionales de son territoire. On ne peut donc pas accepter l'idée que les Néandertaliens exploraient à peine les étendues glacées d'Europe. Au contraire, bien que ce peuple tentait de survivre dans un environnement hostile, il trouva le temps de séjourner sur une plage.

Pour les paléontologues qui étudient les sociétés de chasseurs-cueilleurs et les enfants de ce lointain passé, il n'est pas étonnant de trouver des traces de groupes d'humains comptant 40 à 50% d'enfants. En revanche, il est très rare de trouver ce genre d'information sur un site vieux de 80000 ans. Il est donc possible que les empreintes des adultes du groupe n'aient pas été fossilisées, raison pour laquelle le gisement fait toujours l'objet de recherches depuis 2012.

Pour les paléontologues il est très intéressant d'avoir des empreintes de pas d'enfants car on ne sait pas grand-chose du rôle des enfants et des adolescents dans la société néandertalienne. On ignore par exemple à quel âge les filles et les garçons étaient considérés comme des adultes. On suppose que les Néandertaliens étaient matures à l'âge de 15 ans.

Enfin, bien que les empreintes de pas aient été découvertes à côté des empreintes de main, des outils de pierre, des restes d'animaux et des empreintes de pattes, on ne sait pas exactement ce que le groupe faisait à cet endroit. L'avenir nous en dira peut-être plus.

A lire : Cartoon Cavepeople, sur le blog de Cave People and Stuff

(pour le plaisir, anatomie des hommes des cavernes dans les dessins animés)

Trois crânes d'homme de Néandertal. A gauche, un crâne découvert sur le site de La Ferrassie en France daté entre 70-50000 ans. A sa droite, le crâne de Néandertal découvert à Amud, en Israël, et daté de 41000 ans. A droite du centre, le crâne de Shanidar I (Nady) daté entre 45-35000 ans découvert en Irak et sa reconstruction par John Gurge. Notez l'imposante arcade sourcilière ainsi que l'absence de menton. Documents Modern Human Origins.

L'enfant de Néandertal

La vallée de la Meuse révéla un nouveau squelette en 1993. Des fragments de la mandibule et du maxillaire d'un enfant contenant encore quelques dents furent mis à jour dans la grotte de Scladina à Sclayin, près de Namur. Celui qu'on appela "l'enfant de Néandertal" était mort il y a environ 100000 ans.

Analysé par les paléontologues de l'Institut Max Planck d'Anthropologie Évolutionnaire (MPG/EVA) en Allemagne, sur base des modèles actuels les dents de l'enfant de Néandertal indiquent qu'il serait âgé de 11 ou 12 ans mais l'analyse de sa dentine démontra qu'il était mort à 8 ans, ce qui suggère un développement plus lent qu'à notre époque.

Sur base de toutes les connaissances acquises depuis plus d'un siècle et surtout grâce au développement de nouvelles techniques de morphologie, de reconstructions tridimensionnelles et d'analyses génétiques, nous avons aujourd'hui une image assez précise de la nature morphologique et génétique de l'homme de Néandertal.

Les moulage de son crâne  indiquent que son cerveau n'était pas différent du nôtre. Sa partie frontale est très similaire à celle de l'homme moderne. La différence est que le crâne de l'homme de Néandertal est plus bas et allongé. Ses lobes temporaux et pariétaux (qui interviennent dans le langage avec l'aire de Broca et le repérage dans l'espace notamment) sont de ce fait plus petits que les nôtres.

Concernant sa façon de vivre, l'analyse de la dentition de l'enfant de Néandertal montre qu'il vivait dans les bois et les grottes de la vallée de la Meuse et consommait de la viande d'herbivore (notamment d'auroch, l'ancêtre de nos bovidés) vivant en milieu ouvert; il était carnivore.

Où qu'ils aient vécus, en Belgique, en France, en Espagne ou en Croatie, tous les Néandertaliens étaient presque exclusivement carnivores et ne mangeaient pratiquement pas de poisson ni de végétaux. Ils chassaient de gros gibiers grâce à une technologie déjà très performante leur permettant de fabriquer des pierres taillées au profil parfois très élaboré comme on le voit ci-dessous.

A lire : Des pointes bifaciales sculptées il y a 75000 ans (sur le blog, 2010)

A voir : Ginellames, tailleur de silex

Lithic Casting Lab

A gauche, des répliques des outils de l'Acheuléen (500000-300000) et deux lames du Moustérien (extrême droite, 300000-30000 ans). A droite, des outils du Moustérien (300000-30000) : bifaces, pointes de flèches, racloirs et grattoirs fabriqués par l'homme de Néandertal. Ci-dessous à gauche, une lame de biface très mince en forme de ménisque. A droite, des outils en obsidienne et en silex datant d'environ 94000 ans découverts sur les pentes du mont Eburru, au nord-ouest du lac Naivasha, au Kenya par Stan Ambrose et son équipe. Documents Skulls Unlimited, Préhisto et P.A. Slater.

Les premières espèces de Néandertaliens ne connaissaient pas la lance et n'utilisaient que des armes en pierre. Ils devaient donc s'approcher de très près de leurs proies. Certains squelettes témoignent d'ailleurs de nombreuses blessures parfois mortelles, y compris des trous crâniens provoqués par les crocs de grands carnivores. Ce n'est qu'en cotoyant les Homo sapiens que les derniers hommes de Néandertal apprirent à manipuler des lances munies d'une pointe en pierre taillée.

Les plus anciennes peintures rupestres

Les spécialistes de l'art pariétal ont longtemps cru que les premières peintures rupestres furent l'oeuvre des Homo sapiens et notamment des hommes de Cro-Magnon du fait qu'on n'avait pas découvert de peinture rupestre antérieure au Paléolithique supérieur (30000-12000 ans). Les plus anciennes peintures rupestres découvertes en Afrique remontent à 26000 ans (grotte Apollo 11 en Namibie), celle d'Asie à 20000-30000 ans (Damaidi en Chine) et celles d'Europe à 36000 ans (Chauvet-Pont-d'Arc en Ardèche). Aussi quand un chercheur annonce la découverte de peintures rupestres remontant au Paléolithique moyen, la découverte fait sensation.

En 1970, des archéologues découvrirent des peintures rupestres dans la grotte de Nerja située à 45 km à l'est de Malaga, en Espagne. La grotte fut découverte en 1959. Elle contient des concrétions monumentales et on y découvrit également le squelette d'un Néandertalien ainsi que des charbons de bois au pied des peintures. Selon les analyses au radiocarbone faites en 2012 par le laboratoire américain Beta Analytics, les peintures rupestres datent entre 43500 et 42300 ans et sont donc antérieures à celles de la grotte Chauvet. Toutefois, certains auteurs comme le français Jean Clottes doute de cette datation car ce n'est pas l'ocre qui a été daté (elle ne contient pas de matière organique) mais les charbons de bois. Quoiqu'il en soit, des hommes préhistoriques ont fait du feu et peint dans cette grotte. Selon l'achéologue José Luis Sanchidrián de l'Université de Córdoba, étant donné que l'Homo sapiens n'avait apparemment pas encore atteint l'Espagne à cette époque, ces dessins furent probablement réalisés par des hommes de Néandertal.

A voir : Neanderthal Origin of Iberian Cave Art (La Pasiega)

A gauche, les peintures rupestres (des phoques et non des poissons) remontant à 43500-42300 ans découvertes dans la grotte de Nerja (entre Malaga et Motril) en Espagne. Au centre et à droite, les peintures rupestres découvertes à La Pasiega en Espagne datées de plus de 64800 ans, un record. Documents EPA/Diario Córdoba et Dirk L. Hoffmann/P.Saura et al.

Puis en 2018, Dirk L. Hoffman de l'Institut Max Planck d'Anthropologie Évolutionnaire et ses collègues ont annoncé dans la revue "Science" avoir daté des peintures rupestres découvertes dans la grotte de La Pasiega en Espagne d'au moins 64800 ans. Les résultats furent publiés trois ans après la découverte afin que les chercheurs aient le temps d'analyser de multiples échantillons et de procéder à une étude qualitative digne de ce nom.

La datation fut réalisée par la méthode de l'uranium-thorium sur des résidus de carbonate de calcium récoltés par l'équipe d'Alistair Pike de l'Université de Southampton et coauteur de cette étude. Ce minéral s'est déposé dans toute la grotte après le passage de l'eau. Pike et son équipe ont daté trois couches distinctes (externe, intermédiaire et interne). Comme ils s'y attendaient, les échantillons de la couche interne qui sont les plus proches des peintures ont donné les dates les plus anciennes tandis que les échantillons de la couche externe sont plus jeunes du fait qu'ils représentent des couches précipitées plus récemment.

Toutefois, l'archéologue Roberto Ontañón Peredo du Musée de Préhistoire et d'Archéologie de Cantabrie à Santander doute de cette datation car le carbonate de calcium a pu se dissoudre et se recristalliser plus récemment, libérant un peu d'uranium, rendant la datation plus ancienne qu'elle n'est en réalité. Mais Pike et ses collègues estiment qu'aucun processus de recristallisation de la calcite pourrait préserver l'ordre stratigraphique.

A ce jour, les peintures rupestres de la grotte de La Pasiega sont les plus anciennes au monde. Elles sont antérieures de 20000 ans à celles peintes par les hommes de Cro-Magnon découvertes en France. Comme on le voit ci-dessus au centre età droite, ces peintures colorées en rouge et en noir comprennent de nombreux animaux, des traces linéaires, des formes géométriques, des pochoirs à la main et des empreintes de mains. Selon les chercheurs, "les hommes de Néandertal présentaient une culture symbolique beaucoup plus riche qu'on le pensait auparavant". Selon Pike, on ignore encore ce que représentent ces symboles mais on en trouve de similaires dans trois sites en Espagne. Il ne s'agit donc pas d'une simple décoration de l'espace mais ces "gens faisaient un voyage dans l'obscurité". Extrapoler d'autres intentions serait purement spéculatif.

Avec tous ces éléments, nous avons suffisamment de preuves attestant que l'homme de Néandertal présentait les mêmes facultés d'abstraction et de symbolisme que l'homme de Cro-Magnon d'il y a 20000 à 40000 ans. Selon Hoffman et ses collègues, "il est donc possible que les racines de la culture symbolique se retrouvent chez un ancêtre commun aux Néandertaliens et aux Homo sapiens il y a plus d'un demi-million d'années".

Les plus anciennes gravures et les plus anciens pigments

Le plus ancien dessin abstrait fut découvert par l'équipe de Francesco D'Errico du CNRS sur un fragment de roche siliceuse (silcrète) dans des couches archéologiques dans la grotte de Blombos située à 300 km à l'est de la ville du Cap, en Afrique du Sud, et remontent à 73000 ans. La grotte fut découverte en 1991 et continue à livrer des artefacts.

Comme on le voit ci-dessous à gauche, le fragment porte sur une de ses faces neuf traits qui ont été volontairement tracés avec un crayon d’ocre pourvu d'une pointe. Ce tracé précède d'au moins 30000 ans les plus anciens dessins abstraits et figuratifs connus jusqu'à présent réalisés avec la même technique (cf. la grotte de Chauvet). Les résultats de cette découverte furent publiés dans la revue "Nature" en 2018.

A gauche, des traits tracés avec un crayon d'ocre sur une roche polie (silcrète) découverte dans la grotte de Blombos, en Afrique du Sud. La couche archéologique fut datée d'environ 73000 ans. A droite, bloc d'ocre gravé d’un motif abstrait trouvé dans la même couche archéologique. Documents C.S.Henshilwood et al. (2018).

Selon D'Errico, "retrouver à Blombos de nouveaux croisillons, sur un autre support et résultant d’une autre technique, suggère que dans l’esprit des habitants de cette grotte, ces symboles signifiaient quelque chose". Le chercheur compare cette gravure avec la croix chrétienne qui est aussi un " signe incorporé dans divers supports matériels."

Mais comme le rappelle D'Errico dans un autre article, ce n'est pas la première fois qu'on découvre ce genre d'artefact car des zigzags faits par un Homo erectus furent découverts sur un coquillage à Trinil, situé sur les rives du fleuve Solo, sur l'île de Java, et remontent à ~500000 ans (entre 540000-430000 ans). Ils furent attribués à un Homo erectus. Ces traits furent considérés comme artistiques et non utilitaires.

Enfin, on a découvert des coquillages marins percés contenant des pigments jaunes et rouges présentés ci-dessous datés de 115000 ans dans la grotte de "Cueva de los Aviones (la grotte des Avions) située dans le port de la ville de Cartagène (Murcie), dans le sud-est de l'Espagne. Cette découverte fut décrite par Dirk L. Hoffmann et son équipe dans la revue "Science Advances" en 2018.

Des coquillages marins datés de 115000 ans découverts dans la grotte de "Cueva de los Aviones" dans le sud-est de l'Espagne. A gauche, des bivalves Acanthocardia et Glycymeris contenant sur leur face interne des résidus d'hématite rouge (notamment sur la plus grande Glycymeris. A droite, un fragment de spondyle contenant des traces de pigments (dans la zone encadrée) composés d'inclusions d'hématite et de pyrite dans une base de lépidocrocite (un polymorphe d'oxyde de fer contenant du manganèse généralement orangé). Documents Dirk L. Hofamnn et al. (2018).

Notons que l'équipe de Francesco D'Errico avait déjà découvert des coquillages percés et contenant des pigments colorés en Afrique du Nord datés d'environ 82500 ans soit au moins 35000 ans plus anciens que les ornements similaires découverts en Europe. Leur découverte fut décrite dans les "PNAS" en 2009.

Des Néandertaliens en Amérique il y a 130000 ans ?

Selon une étude récente, des Néandertaliens auraient atteint le continent américain plus tôt que prévu. En effet, en 2017 une équipe d'archéologues dirigée par le paléontologue Steven R. Holen du Musée d'Histoire Naturelle de San Diego, publia dans la revue "Nature" les résultats de l'analyse d'un squelette de mastodonte découvert en 1992 le long de la route 54 sur le site paléontologique de Cerutti dans le comté de San Diego, en Californie. Selon une datation à l'uranium/thorium faite en 2002, ces fossiles datent de 130000 ans et comprennent des fragments d'os et de molaires qui semblent avoir été brisés et écrasés. 

Les os, les défenses et les dents du mastodonte étaient enlisés dans du limon, aux côtés de roches érodées et brisées. Pour cette raison le paléontologue Thomas Deméré coauteur de l'article a toujours pensé que cette usure était artificielle et que les roches n'avaient pas été déposées par le cours d'eau proche.

Comme on le voit ci-dessous à droite, les archéologues ont également découvert une masse ronde en pierre qui ressemble très fort à un percuteur primitif comme ceux utilisés par les Néandertaliens pour fabriquer leurs outils lithiques (voir plus bas).

A voir : CMS Bone Breakage Experiment

The first Americans: Clues to an ancient migration

A gauche, un fragment de molaire de mastodonte découvert en 1992 sur le site de "Cerutti" à San Diego, en Californie. A droite, ce qui ressemble à un percuteur découvert sur le même site. Ces artefacts se trouvent parmi des fragments d'os de mastodonte datant de 130000 ans. Documents Tom Deméré et al. (2017).

Comme on le voit dans la première vidéo ci-dessus, les chercheurs ont essayé de reproduire les marques visibles sur les os en brisant des os de squelettes d'éléphants en Tanzanie au moyen d'une masse et sont arrivés à la conclusion que les os brisés découverts à San Diego et les marques qu'ils présentent sont l'oeuvre d'humains. Selon Kathleen Holen, également coauteur de l'article, les marques ressemblent à celle d'un os qui aurait avait été posé sur une roche "enclume" et percuté avec une roche "marteau", un percuteur.

Le problème est qu'à ce jour, aucune espèce humaine n'était  censée se trouver à cet endroit à cette époque. Rappelons que les premiers humains ayant foulé le sol américain sont des Homo sapiens vers -20000, une période assez récente car les premiers migrants furent stoppés par les glaciers et durent attendre leur fonte avant de conquérir le Nouveau Monde. On y reviendra (voir page 13, Peuplement de l'Amérique).

L'hypothèse qu'une espèce humaine aurait été présente en Amérique du Nord il y a 130000 ans ne repose sur aucun squelette d'humain mais uniquement sur de maigres indices indirects. Cette théorie est donc controversée. De plus, on ignore s'il s'agirait de Néandertaliens ou d'une autre espèce humaine.

Selon la paléogénéticienne Beth Shapiro de l'Université de Califonria à Santa Cruz, il est possible que des Dénisoviens ou des Néandertaliens aient migré d'Asie vers l'Amérique du Nord. Peu avant cette découverte, en 2017 Beth Shapiro et ses collègues avaient justement publié un article dans les "PNAS" montrant que les bisons s'étaient répandus en Amérique du Nord à partir de la bande de terre du Béringie qui reliait l'Asie et l’Amérique du Nord voici 135000 ans à l'endroit où se trouve aujourd'hui  le bras de mer du détroit de Béring. Il est possible que des humains aient suivi ces troupeaux à la même époque. Mais sans fossiles humains datant de cette époque, ce ne sont que des spéculations. Les recherches continuent.

Ceci dit, la plus grande population de Néandertaliens vécut en Europe avant de migrer vers l'intérieur du continent et vers l'Asie.

L'émergence des sentiments humains

Heureusement, malgré les avatars du climat, il y a environ 45000 ans, à la fin de la période de la glaciation de Würm (d'origine astronomique), l'homme sortit à proprement parlé d'une lente hibernation. Il ne vivait plus comme à l'époque ancestrale où il était isolé et où seul les plus forts survivaient. Vivant dans des tribus aux rites codifiés, les hommes de Néandertal apprirent à s'unir pour survivre ce qui leur permit de s'épanouir et de traverser les difficultés de la vie.

Document ExploraTV.

Bien que rustre et parfois un peu "tête brûlée" quand on l'énerve, l'homme de Néandertal cache malgré tout un "bon fond". Grâce à la découverte d'une mandibule de Néandertalien dans le sud de la France, on sait par exemple qu'il éprouvait de la compassion, au point de subvenir aux besoins d'un vieillard perclus d'arthrite déformante et ayant perdu pratiquement toutes ses dents. Plutôt que de rejeter un chasseur devenu inutile à la collectivité, ils l'ont protégé, lui donnant les produits de leur chasse et mastiquant ou attendrissant les aliments pour lui.

Ils protégèrent également les membres handicapés du clan, aidant par exemple dans la vie quotidienne un chasseur amputé d’un bras ou les vieillards à qui on réservait le soin de tanner les peaux de bêtes. A une autre époque, du temps de Lucy ou de l'Homo erectus ils l'aurait laissé mourir de faim. Les contraintes de la survie dans un monde peuplé de mammifères de grande taille (ours des cavernes, félins, bisons, mammouths,...) n'auraient pas permis de prendre en charge les infirmes et risquer la survie de la tribu. A présent les comportements s'étaient littéralement humanisés.

On se doute aussi que l'homme de Néandertal était curieux et chapardeur, et n'hésitait pas à l'occasion à faire des excursions chez son ennemi, l'homme de Cro-Magnon, histoire de lui voler de la nourriture, quelques calebasses ou des vêtements plus beaux que ceux qu'il portait.

Mais c'était oublier que Cro-magnon était mieux armé que lui et savait utiliser la sagai et le propulseur mieux que personne. Plus d'une tribu de Néandertal sont revenues de leur tentative de pillage avec un frère ou un cousin blessé ou mort au combat. Malgré les incantations du sorcier, son corps était là, inerte, et rien pouvait lui redonner vie. Son souffle avait disparu et chacun éprouvait une même douleur, comme si quelque chose leur avait été arraché du fond du coeur. On appela ce sentiment la peine de coeur, le chagrin, la tristesse. Il fallait se résigner à l'enterrer. Mais l’homme de Néandertal croyait-il déjà à l’au-delà ?

Rites et cultures

 Arrêtons-nous un instant sur les rites et les cultures. On a beaucoup écrit et spéculé sur l’intellect, les concepts et les croyances des "hommes des cavernes". Une chose est certaine. Si la jeunesse se préoccupe peu de l'au-delà, et avec raison, arrivé au crépuscule de sa vie, l’homme, qu’il soit moderne ou primitif, croyant ou athée, accepte difficilement le fait qu’il va mourir. Il en arrive parfois à remettre en question jusqu'à la raison même de son existence et de l'univers qui l'entoure.

Incapable d'appréhender cette situation, quelle que soit sa condition sociale et son caractère, l'homme subit cet évènement avec plus ou moins de craintes, d'interrogations ou de sérénité, mais jamais dans l'indifférence.

Aussi invente-t-il des mythes qui, très tôt dans son histoire, ont défini la topographie du monde inconnu dans lequel il allait évoluer après la mort. Monde irrationnel, mais à l’image du monde terrestre, certains peuplèrent ce monde de “bons” et de “méchants”, d’élus, de sages, de rois, de danseurs ou de fous, asexués ou non, épris d’une compassion infinie, où la musique était divine, les parfums subtils et la nourriture abondante, où parfois les esprits étaient placés en fonction de leur rang terrestre et les damnés jetés en Enfer.

Ces hypothétiques lieux où l’on “vit” après la mort se situent tantôt au milieu du Paradis, au milieu de l’océan, au ciel ou dans un “autre monde”, quand la personne ne se réincarne pas. Cette métaphysique se complique lorsque vient se greffer sur ces croyances, les préceptes ou les lois religieuses, les principes éthiques et les doctrines sociales. Les peuples en viennent à tuer par idéologie (croisade, djihad) alors que celui qui tue devrait être condamné à l'Enfer.

Homme de Néandertal de la Chapelle-aux-Saints exhumé dans la grotte de La Bouffia Bonneval située dans la vallée de la Sourdoire (Corrèze, F) en 1908. Daté d'environ 45000 ans, l'homme était âgé entre 50 et 60 ans et souffrait de différents maladies de vieillesse (mâchoires édentées, arthrite aux cervicales, hanche gauche déformée et un genou abîmé). Document Ferrassie-TV.

Dans les gisements de La Ferrassie en France, où vécut l'homme de Néandertal, l’équipe de S.Gideon découvrit en 1965 une pierre tombale (à présent au musée des Eyzies) dans laquelle était gravée une dizaine de cupules, peut-être les signes d’une constellation ou des repères temporels. L'objet remonte au Paléolithique moyen.

Entre 100000 et 40000 ans, principalement durant la culture Moustérienne, en Eurasie mais également en Afrique de l'Est, l’homme de Néandertal a laissé derrière lui les traces d’une culture philosophique et les preuves d'une attirance pour les pratiques irrationnelles. Il pratiquait des rites magiques, hallucinatoires, le culte des morts et croyait à leur survie.

Cela n’est pas étonnant dans la mesure où, rassemblé autour du feu, chacun devait songer à son expérience vécue, aux émotions qu’il ressentait après avoir observé un phénomène extraordinaire ou après avoir perdu son protecteur ou un ami, mais aussi aux sentiments étranges qu’il devait éprouver lors de cérémonies rituelles et occultes.

On retrouve ainsi des collections d’ossements d’ours, de mammouths ou de loups, des marques symboliques sur les objets, mais surtout des grottes funéraires datées de 50 à 60000 ans en Europe (en France, grottes de La Ferrassie, Au Moustier, La Chapelle-aux-Saints), au Proche-Orient (en Israël, la grotte de Skhul du Mont Carmel), en Asie Centrale (Teshik-Tash) ou en Crimée (Kiik-Koba).

Ces sépultures contiennent non seulement des squelettes de plusieurs Néandertaliens, mais également des trousseaux funèbres : de la nourriture, des objets quotidiens ou des armes étaient posées auprès des corps, en prévision du voyage et des éventuels combats qu’ils devaient livrer dans l’au-delà.

On peut donc en conclure que le défunt restait animé d’une mystérieuse force vitale qui conduisit les vivants à en prendre soin et à célébrer son souvenir, attitude qui révèle les prémices du culte des morts. Les mêmes traditions se retrouveront plus tard en Australie du Sud (Roonka, 18800 ans) lorsque l’Homo sapiens parvint aux antipodes. Entre-temps, la pensée religieuse se structura et les premières grottes-sanctuaires firent leur apparition il y a plus de 30000 ans.

Ailleurs, des animaux ont été enterrés et recouverts d’ocre, collectionnés tels des trophées de chasse ou placés dans des niches naturelles de grottes : une antilope au Liban, un ours en Dordogne (F), des restes de feux entourés de crânes de mammouths en Ukraine, etc. Ces rites, que l’on retrouve encore aujourd’hui chez certaines tribus de chasseurs de Sibérie ou d’Amazonie, sont le signe d’une vénération envers les animaux mythiques ou dangereux. Ces ossements devaient servir à des fins divinatoires, mais également comme instrument de magie (gri-gri, talisman) ou simplement fonctionnels, simples parures ou signes de puissance.

Il ressort de tout ce que les archéologues et paléontologues ont découvert que l’homme primitif du Moustérien se posait déjà d’innombrables questions qu’il tentait de résoudre dans les modestes limites de ses capacités. En enterrant ses morts ou en portant des ossements en trophée, il modifia son comportement intellectuel, développa une nouvelle conception du monde en recherchant une symbiose avec la nature et le monde de l'au-delà. Ces phénomènes forgèrent leurs propres rituels, le sens artistique des “initiés” et la pensée religieuse.

Pendant 100000 ans, l’homme n’a cessé d’exprimer sa peur du lendemain, sa relation à autrui, sa joie de vivre, sa soif de savoir, au point de transformer son bagage intellectuel en un acquis spécifique qui contribue à lui donner des caractéristiques génétiques et culturelles que nulle autre espèce ne possède : la parole articulée et la faculté de se projeter dans l'avenir.

Le pouce de Néandertal

Comment l'Homo Sapiens a-t-il pu asseoir sa domination sur son cousin Néandertalien ? Des chercheurs ont découvert qu'une simple innovation morphologique modifiant l'anatomie de ses pouces aurait pu jouer un rôle majeur.

Dans un article publié dans la revue "Nature Scientific Reports" en 2020, Améline Bardo de l'Université du Kent et ses collègues ont vérifié si les deux espèces d'homininés se distinguent par leur façon de prendre en main et manipuler des outils.

Pour ce faire, les chercheurs ont analysé et mesuré les articulations entre les os du pouce de 5 fossiles de Néandertaliens grâce une méthodologie 3D. Trois squelettes furent découverts en France, un en Israël, et un en Irak. Les chercheurs ont ensuite comparé les mesures du pouce des Néandertaliens à celles obtenues sur 5 Homo sapiens fossiles et 40 humains adultes modernes au niveau du même complexe trapézio-métacarpien, c'est-à-dire les os situés à la base du pouce.

Selon Bardo, "Les résultats montrent un modèle distinct de covariation de forme chez les Néandertaliens, cohérent avec des postures du pouce plus étendues et en adduction qui peuvent refléter l'utilisation habituelle des poignées couramment utilisées pour les outils à manches. Tant les Néandertaliens que les humains récents démontrent une variation intraspécifique élevée dans la covariation de forme. Cette variation intraspécifique est probablement le résultat de différences génétiques et/ou de développement, mais peut également refléter, en partie, des exigences fonctionnelles différentes imposées par l'utilisation d'ensembles d'outils variés. Ces résultats soulignent l'importance de l'analyse holistique de la forme des articulations pour comprendre les capacités fonctionnelles et l'évolution du pouce humain moderne".

A gauche, reconstitution de la saisie manuelle d'un Néandertalien : le pouce est tendu le long du manche et dirige la force. A droite, comparaison de la forme de l'articulation du premier métacarpien Mc1 (première rangée supérieure, vue palmaire; deuxième rangée supérieure, vue proximale) et du trapèze (rangée médiane, vue palmaire; première rangée à partir du bas, vue proximale; 2e rangée à partir du bas, vue distale) chez l'homme moderne (2e à partir de la gauche) et 5 Homo sapiens fossiles (3e au 7e à partir de la gauche) et 5 Néandertaliens (1er au 5e à droite). Couleurs principales: jaune, joint trapézoïdal-Mc1; bleu, 2e articulation métacarpienne; articulation trapézoïdale verte; joint scaphoïde rouge. La première colonne (à gauche) représente les modèles de repère utilisés dans nos analyses pour quantifier la covariation de forme. NB. L'illustration n'est pas mise à l'échelle et les os du côté gauche (Le Régourdou 1, Kebara 2, Shanidar 4, Abri Pataud P1, Abri Pataud P3, Dame du Cavillon) sont mis en miroir pour une comparaison équitable. Documents A.Bardo et al., (2020).

Le résultat valide l'intuition des scientifiques : il existe bien une différence majeure entre les pouces des deux espèces. Chez les Néandertaliens, l'articulation du doigt s'avère plus plate, lui conférant moins de degrés de liberté que le nôtre. Si les Néandertaliens étaient capables de tenir puissamment un objet comme un marteau avec le pouce étendu le long du manche comme illustré ci-dessus à gauche, ils devaient être beaucoup plus maladroits pour des saisies de précision comme la préhension d'un objet entre le pouce et l'index. A l'inverse, chez l'homme moderne, les surfaces articulaires des pouces, plus grandes et plus incurvées, semblent parfaites pour accomplir de tels gestes.

Selon Bardo, "Si Néandertal restait capable d'un tel doigté, cela devait lui demander bien plus d'efforts. De plus, la prise devait être moins puissante et la pression appliquée inférieure à ce que sont capables de faire les Homo sapiens."

Cette différence dans la manière de saisir les objets dut avoir un impact considérable sur l'histoire des premiers humains, en favorisant certains, à savoir nos ancêtres, au détriment d'autres. Cette caractéristique anatomique inédite aurait alors permis à nos ancêtres de concevoir de meilleurs armes et objets, leur conférant un avantage évolutif indéniable sur les autres homininés avec lesquels ils se disputaient les territoires et les ressources.

Cependant, une question demeure : ce bouleversement anatomique est-il apparu chez Homo sapiens ou les prémices en seraient-ils déjà perceptibles chez ses ancêtres ? Pour le savoir, Ameline Bardo compte poursuivre son étude en se penchant sur les pouces de certains d'entre eux, notamment l'Homo naledi  et de plus anciens spécimens comme l'Homo habilis.

Autre interrogation : cette nouvelle caractéristique anatomique a-t-elle pu avoir des conséquences sur l'intégralité de l'anatomie de l'Homo sapiens et modifier sa posture générale ? Marchait-il mieux, courait-il mieux, grâce à cette habileté manuelle ? Puisque cette question touche à la posture du corps, ce spécialiste des mains préhistoriques a sollicité la collaboration d'un spécialiste ... des pieds. Affaire à suivre.

L'extinction de Néandertal

Malgré son adaptation l'homme de Néandertal n'a pas survécu et son espèce disparut il y a 26000 ans. Comment peut-on expliquer l'extinction d'une espèce aussi robuste ? Alors que les hommes de Néandertal ont cotoyé les Homo sapiens pendant au moins 50000 ans, pourquoi la première espèce disparut et pas la seconde ?

En deux mots, la coexistence des premières populations humaines fut très importante dans l'histoire de nos origines. Mais malgré toute sa force et son intelligence, l'homme de Néandertal n'a pas eu de chance face à la ruse et l'adaptation de l'Homo sapiens.

L'homme de Néandertal était un homme costaud. On estime que ses besoins en énergie atteignaient 6500 Kcal./jour, soit autant qu'un sportif contemporain de haut niveau en pleine activité. Les Néandertaliens n'avaient aucun soucis pour trouver de la nourriture carnée car le gibier (toutes les espèces d'animaux sauvages terrestres) était abondant, même pendant les périodes hivernales.

Par comparaison l'Homo sapiens se contentait de deux fois moins d'énergie. A défaut de force, il utilisa son intelligence pour développer des armes plus efficaces pour l'aider à chasser sans devoir consommer trop d'énergie et sans prendre trop de risques : il remplaça de temps en temps la chasse à l'affût par des pièges et la lance par des armes de jets plus légers et plus rapides.

Crâne de femme Néandertalienne. Doc NGS.

Quand on découvrit les premiers fossiles de Néandertaliens, les paléontologues constatèrent que les crânes avaient été soit perforés par une arme soit fracassés. Ils ont de suite imaginé que les Homo sapiens avaient massacré les Néandertaliens, ce qui conduisit à leur extinction. Mais l'étude récente du génome Néandertalien a forcé tous les chercheurs à revoir leur copie.

En fait, plusieurs théories concourent sans s'exclure pour expliquer l'extinction des Néandertaliens au profit de l'homme de Cro-Magnon.

La première théorie considère les luttes tribales. Comme des animaux indésirables, l'homme de Néandertal s'est réfugié en Europe où il fut chassé par l'homme de Cro-Magnon. Mais si l'Homo sapiens est plus sage que son ancêtre dit primitif, il n'a pas de raison de l'attaquer sans motif. De plus, nous n'avons aucune preuve que les Homo sapiens aurait commis un génocide envers les Néandertaliens.

Pour certains auteurs, les théories des luttes tribales et du génocide qui auraient provoqué l'extinction des Néandertaliens sont d'autant moins plausibles que les groupes de populations étaient relativement réduits (quelques dizaines de personnes par clan), la nourriture abondante et les territoires à conquérir aussi vastes que la Terre entière. En voyant un groupe potentiellement dangereux, pour éviter tout heurt, il aurait été plus logique dans l'esprit des Homo sapiens de passer leur chemin et de s'installer ailleurs, quitte à devoir marcher quelques semaines ou quelques mois de plus.

Mais si cette explication paraît logique, elle est surtout intuitive et manque de preuves. Car comment expliquer que nous soyons la seule espèce humaine survivante alors que 10 autres espèces ont cotoyé un certain temps nos ancêtres ? Comment également expliquer les preuves de guerres tribales entre populations et la présence d'objets sculptés par l'Homo sapiens chez les Néandertaliens ? Dans ces deux cas, la situation inverse s'est certainement produite plus souvent : victime des rapines et des larcins incessants des hommes de Néandertal, et peut-être également par peur de leurs ennemis, les hommes de Cro-Magnon ont vraisemblablement fini par décimer leurs populations, mais cela se fit toujours à l'échelle locale et sans stratégie à long terme. On reviendra sur les raisons de l'extinction des Néandertaliens et des autres espèces humaines dans l'article L'Homo sapiens a-t-il tué les autres espèces humaines ?

Deuxième théorie, avant l'étude génétique des Néandertaliens, on pensait que l'homme de Néandertal disparut également du fait de son inadaptation au climat, sa spécialisation, et son manque d'intelligence face aux facultés de notre ancêtre. Aujourd'hui cette théorie est abandonnée faute de preuves.

Mais l'hypothèse d'une disparition des Néandertaliens suite à une catastrophe climatique ou géologique n'est pas abandonnée. Ainsi, en 2010 la paléontologue Naomi Cleghorn de l'Université du Texas a évoqué l'hypothèse que les éruptions volcaniques survenues en Europe il y a environ 40000 ans dans la région actuelle de l'Italie et du Caucase ont pu contribuer à l'extinction de groupes entiers de Néandertaliens dont les populations étaient encore peu nombreuses. En effet, les retombées volcaniques ont localement rendu les terres stériles, condamnant à mort les animaux herbivores et avec eux la source principale de nourriture des Néandertaliens d'Europe Centrale. Mais cette théorie pêche par approximation car les volcanologues ignorent encore si ces éruptions ont duré quelques jours, quelques mois ou quelques années.

Les effets de la consanguinité.

Selon une troisième théorie, les Néandertaliens se sont éteints suite à une réduction drastique de leur population. Les raisons sont diverses : l'effet de catastrophes naturelles, l'émergence d'un ou plusieurs virus contre lesquels ils n'étaient pas immunisés ou la division et la réduction de la taille des clans. L'hécatombe les força à se reproduire de plus en plus souvent avec un membre plus ou moins proche de leur famille, ce qu'on appelle l'endogamie, provoquant un appauvrissement génétique et un problème de consanguinité pouvant entraîner des malformations (cardiaques, cérébrales, etc.) et des handicaps (mentaux, visuels, stérilité, etc.) en quelques générations (dès la 4e génération soit environ un siècle). Lorsque la diversité génétique s'est réduite et que le seuil de viabilité fut franchi, cette consanguinité conduisit à l'extinction de l'espèce[5]

On sait également que certaines populations de Néandertaliens pratiquaient occasionnellement le cannibalisme, peut-être à l'occasion de rites funéraires (on a par exemple retrouvé des crânes portant sur le front des incisions en forme géométrique). Or on sait que cette pratique développe des maladies à prions qui sont des agents pathogènes responsables de maladies du système nerveux comme la maladie de Kuru (encéphalopathie spongiforme) ou celle de Creutzfeldt-Jakob. Mais on n'a jamais démontré que les Néandertaliens sont morts de maladies infectieuses.

L'origine virale de l'extinction des Néandertaliens n'a jamais été confirmée. Les seules traces observées dans les squelettes de Néandertaliens sont celles de rachitisme, d'ostéoporose, d'ostéosarcomes (cancer des os) et de phytothérapie (des écorce de saule) contre des douleurs dentaires notamment. Les os fracturés d'autres spécimens se sont même reconstruits, preuve qu'ils prenaient soins de leurs semblables. S'ils furent contaminés par des virus, ces derniers provenaient nécessairement soit d'animaux infectés soit d'espèces virales libérées après la fonte des glaces ou transmises par des Homo sapiens vivant à proximité. Cette dernière hypothèse peut être reliée à une autre théorie.

Enfin, selon une étude publiée dans la revue "PLoS ONE" en 2019 par Anna Degioanni d'Aix Marseille Université et ses collègues, sur base d'une approche purement mathématique, les auteurs proposent que les Néandertaliens se sont éteints en raison d’une baisse de la fécondité des jeunes femmes. La théorie est séduisante, mais comment peut-on la prouver ?

Jusqu'à présent, ces théories n'expliquent pas pourquoi nous avons de l'ADN de Néandertal en nous. Une autre théorie basée sur des études paléogénétiques considère qu'étant sur le déclin, les Néandertaliens ont probablement disparu du fait de leur hybridation avec les Homo sapiens. C'est tout à fait possible sachant que les deux espèces se sont cotoyées durant quelque 50000 ans dont 5000 ans sur le territoire européen.

Ironie du sort, si les Néandertaliens sont mort de maladies génétiques, nous savons qu'il y eut des métissages avec des Homo sapiens car nous avons hérité des Néandertaliens des gènes qui ont renforcé notre immunisation face à certaines maladies ou des conditions climatiques extrêmes. Mais parfois ces gènes nous déservent; c'est ntamment le cas de certains patients sévèrement touchés par la Covid-19.

Mais, comme les conquérants européens à l'époque de la découverte du Nouveau Monde ou les soldats américains en Asie transmirent des maladies aux populations qu'ils découvraient ou fréquentaient, il est fort possible que les Homo sapiens ont transmis de nouvelles maladies aux Néandertaliens contre lesquelles leur système immunitaire peut-être déjà affaibli par la consanguinité était impuissant, précipitant leur extinction. Mais ce n'est qu'une hypothèse.

A lire : Le métissage entre les premiers humains

Document T.Lombry

L'espèce Homo neanderthalensis s'est éteinte en Europe quelques milliers d'années après la venue de l'Homo sapiens. C'est très court et on ne peut pas éviter d'établir un lien de cause à effet. On y reviendra. Cette hécatombe serait la première extinction provoquée par l'activité des hommes. Dans tous les cas, cela ne s'arrêtera plus.

L'homme moderne, jugé pourtant plus intelligent et plus sage encore, n'a pas agi différemment envers les populations autochtones et pourtant souvent amicales qu'il découvrait au cours de ses voyages à travers le monde. La défense de notre territoire (et parfois de nos idées), si elle est en soi légitime, conduit à la guerre et fait malheureusement partie de notre bagage génétique au même titre que l'amour et l'instinct de survie.

En résumé, l'Homo sapiens dont l'homme de Cro-Magnon en Europe doit sans doute son expansion à une évolution génétique plus complète certainement, incorporant des gènes de Néandertal, plus souple aussi, rendant son adaptation plus facile sous différents climats. Ce patrimoine génétique aujourd'hui intégré dans toutes nos cellules et plus ou moins exprimé selon les populations nous permet d'être mieux armés pour lutter contre les microbes, le froid, l'humidité et le manque d'oxygène en altitude notamment. Cet héritage est inestimable.

Prochain chapitre

L'Homo sapiens

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[5] Les effets de la consanguinité apparaissent rapidement chez les sujets concernés avec une affaiblissement des défenses immunitaires et des déformations physiques, notamment sur le visage, des handicaps et des stérilités en l'espace de quelques générations. Rappelons que le taux de consanguinité d'un mariage entre frère et soeur atteint 25%, entre mère et fils ou père et fille de 25%, entre grand-père et petite-fille de 12.5%, entre grand-mère et petit-fils de 12.5%, entre oncle et nièce de 12.5% et entre cousin et cousine de 6.25%. En 2014, en moyenne dans le monde 15% des mariages étaient consanguins avec un triste record de 40 à 49% en Tunisie (cf. Anwar et al., European Journal of Public Health, 2014) ! Aujourd'hui, dans certains départements français des Hauts-de-France ou le long de la côte d'Azur, le taux de consanguinité dépasse 30%. En 1998, il atteignit 29% au Maroc et même 38% dans la population belgo-marocaine (cf. G.Reniers, 1998). On rapporte des taux similaires dans certains régions du Québec, dans des populations musulmanes et chez les juifs Ashkénaze. Il fut même une époque au Luxembourg où le ministère de la santé conseilla à ses citoyens de chercher son alter-ego hors frontière. Le taux de consanguinité n'avait pas été publié mais fut certainement très supérieur à la moyenne européenne. Pour éviter tout risque, dans la plupart des pays la loi interdit certains mariages en famille jusqu'au troisième degré (cf. l'inceste). De nos jours, cette consanguinité très élevée dans certaines populations a deux explications. La première, en raison de la petite taille du pays ou du groupe ethnique, de la pression démographique étrangère et de la solidarité entre citoyens partageant la même culture (ou religion) et la même langue, ceux-ci préfèrent se marier entre eux plutôt qu'avec des étrangers, même des pays limitrophes. Deuxième raison, les politiques de regroupement familial inciteraient les jeunes migrants à faire preuve de solidarité, les conduisant à se marier avec un membre de leur famille afin de lui permettre d'acquérir la nationalité du pays.


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