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L'origine et l'avenir de l'Homme

L'Homo rhodesiensis : 300000 - 110000 ans

En 1921, Tom Zwiglaar, un mineur suisse, découvrit un crâne humain dans une mine de plomb et de zinc à Broken Hill en Rhodésie du Nord (aujourd'hui rebaptisée Kabwe, en Zambie).

En complément, la mâchoire d'un autre individu, le sacrum, un tibia et deux fémurs furent également découverts. Le crâne fut surnommé "l'homme de Rhodésie" mais aujourd'hui il est plus connu sous le nom du "crâne de Broken Hill" ou du "crâne de Kabwe" alias Kabwe 1 dans le jargon des experts.

Il n'a pas été formellement établi que tous les autres ossements appartiennent au même individu. Seuls le tibia et les fémurs sont généralement associés au crâne Kabwe 1.

A gauche, le crâne Kabwe 1 de l'Homo rhodesiensis découvert en 1921. Il date de 200000 à 300000 ans. A droite, reconstruction de l'Homo rhodesiensis subsaharien. Documents NHM et Akela/Shadowness.

La première mesure indiquait que l'homme de Rhodésie était âgé de 125000 à 300000 ans. Un nouvel examen des fossiles réalisé ern 1974 par Bada et al. à partir de la mesure directe de la racémisation de l'acide aspartique (cf. les méthodes de datation des fossiles) indiquait que le squelette serait âgé de 110000 ans. Néanmoins, les experts du Musée d'Histoire Naturelle de Londres (NHM) où le crâne est exposé lui attribuent un âge compris entre 200000 et 300000 ans.

Notons que la destruction du site paléoanthropologique durant l'extraction minière n'a pas permis de dater les couches fossilifères.

D'autres fossiles apparentés à cette espèce furent découverts en Afrique du Sud (Hopefield, Saldanha), en Afrique de l'Est (Bodo, Eyasi, Ileret) et en Afrique du Nord (Salé, Rabat, Dar-es-Soltane, Djbel Irhoud, Sidi Aberrahaman, Tighenif). Ces spécimens remontent à 300000 et 125000 ans.

La capacité andocrânienne de l'homme de Rhodésie est d'environ 1230 cm3. Comme on le voit sur les photographies ci-jointes le crâne de Kabwe 1 présente la plus grande arcade sourcilière de tous les squelettes connus d'hominidés.

La partie supérieure de la maxillaire présente une dizaine de cavités. C'est l'une des plus anciennes apparitions du processus alvéolaire.

Les petites fosses visibles sur le maxillaire (près des molaires) et sur l'os temporal indiquent que cet homme souffrit probablement d'infection dentaire ou d'une infection chronique de l'oreille ayant pu être la cause de sa mort.

Cet individu devait être extrêmement robuste et présentait un visage large similaire à l'homme de Néandertal, raison pour laquelle on le considère parfois comme le "Néandertal africain".

Lors de sa découverte, le paléoanthropologue britannique Arthur Smith Woodward avait considéré Kabwe 1 comme l'holotype de l'Homo rhodesiensis.

Des études récentes indiquent qu'il s'agit d'une espèce intermédiaire entre l'Homo neanderthalensis et l'Homo sapiens (bien que certains scientifiques l'assignent à l'Homo heidelbergensis).

Selon Tim White, c'est un représentant de l'Homo rhodesiensis. Il serait l'ancêtre de l'Homo sapiens idaltu, qui serait lui-même l'ancêtre de Homo sapiens sapiens. On en déduit que l'Homo rhodesiensis est l'ancêtre direct de l'Homo sapiens qui aurait immigré directement d'Afrique vers l'Europe et le Moyen-Orient.

L'Homo sapiens : 300000 ans

Reconstruction du crâne de l'Homo sapiens de Jebel Irhoud basé sur des balayages micrographiques des fossiles originaux. Document Philipp Gunz/EVA/MPI.

Jusqu'à présent, les plus anciens fossiles connus d'Homo sapiens remontaient à 195000 ans. Il s'agissait des fossiles Omo I et Omo II découverts à Omo-Kibish en Éthiopie (voir plus bas). Puis en 2017, les chercheurs ont annoncé dans la revue Nature avoir découvert au Maroc des fossiles datant d'environ 300000 ans. Bien que les crânes sont incomplets, ils indiquent que les premiers Homo sapiens dits archaïques avaient un visage semblable au nôtre bien que leur cerveau était moins développé. Leur arcade sourcilière est épaisse, leur menton est étroit, leur visage plat et large. Mais dans l'ensemble, ils n'étaient pas tellement différents des gens d'aujourd'hui.

Cette découverte importante remonte à 1961 lorsque des ouvriers travaillant dans une mine au Maroc mirent au jour des fragments de crânes humains à Jebel Irhoud situé dans la région de Safi, à 400 km au sud de Rabat et 100 km à l'ouest de Marrakech et bien connu des paléontologues. C'est lors d'une expéditon conduite en 1962 que l'archéologue Émile Ennouchi découvrit les crânes presque complets de deux adultes dont Irhoud 1 daté de 160000 ans (Moustérien) présenté ci-dessous. En 1968, le site livra d'autres fossiles dont celui d'un enfant appelé Irhoud 3 daté de 160000 ans. Ensuite, les recherches n'ont plus révélé d'ossements mais uniquement des silex taillés vraisemblablement attribués à des Homos sapiens.

Dans les années 1980, le paléontologue Jean-Jacques Hublin de l'Institut Max Planck d'Anthropologie (EVA/MPI) examina de plus près une mandibule découverte sur le site. D'après ses analyses, les dents ressemblaient à celles des humains d'aujourd'hui mais la forme du crâne semblait étrangement primitive. Pour Hublin, "ce n'était pas logique" avait-il déclaré lors d'une interview. En fait, l'endocrâne semblait ancien. De plus, la partie arrière du crâne était plus aplatie que la nôtre comme on le voit sur la reconstruction présentée à droite.

A partir de 2004, Hublin et ses collègues ont exploré toutes les couches du gisement de la colline de Jebel Irhoud et on trouvé une foule de fossiles, y compris les os du crâne de cinq individus qui sont tous morts à la même époque.

Les chercheurs ont également découvert des lames de silex dans la même couche sédimentaire que les crânes dont beaucoup présentaient des traces de brûlures On en déduit que les Homo sapiens de Jebel Irhoud les ont fixées sur des poignées en bois et s'en sont servis comme lance et probablement comme "pic à viande". Ces individus ont probablement allumé des feux pour cuisiner des aliments, ce qui a permis aux paléontologues d'utiliser ces silex comme horloges isotopiques. L'analyse des produits de combustion des lames en silex par thermoluminescence a permis à Hublin et ses collègues de dater les lames d'environ 300000 ans comme ils l'expliquèrent dans la revue Nature en 2017. Les crânes ayant été découverts dans la même couche sédimentaire devaient donc avoir le même âge, ce recule de 100000 ans l'âge des plus anciens fossiles d'Homo sapiens connus.

Malgré l'âge ancien des dents et des mâchoires, les détails anatomiques montrent qu'ils appartenaient néanmoins à des Homo sapiens et pas à un autre groupe d'homininés, comme par exemple les Néandertaliens. Cette découverte faite à plus de 9000 km des Homo sapiens d'Éthiopie signifie qu'une fois de plus plusieurs espèces d'Homo vivaient simultanément en Afrique et pas une seule comme on le pensait encore il a quelques décennies. Plus important encore, ces populations étaient très mobiles et n'ont pas hésité à explorer toute l'Afrique puisqu'on retrouve des Homo sapiens archaïques jusqu'en Afrique du Sud.

A gauche, le site de Jebel Irhoud au Maroc. A sa droite, le crâne presque complet d'un adulte nommé Irhoud 1 découvert par Émile Ennouchi en 1962 et exposé au Musée archéologique de Rabat. A droite du centre, gros-plan sur la mandibule et l'excellente condition de la dentition du spécimen Irhoud 11. A droite, quelques silex taillés découverts sur le site. Documents EVA/MPI (Shannon McPherron, Jean-Jacques Hublin et Mohammed Kamal).

Bien que les crânes découverts à Jebel Irhoud sont aussi volumineux que ceux des humains contemporains, ils n'avaient pas encore la forme arrondie qu'on lui connaît aujourd'hui. Le cerveau de nos ancêtres était plus allongé et plus bas, comme ceux des anciens homininés. Connaissant l'évolution humaine, on en déduit que leur cerveau n'avait donc pas atteint le même stade d'évolution que le nôtre.

L'anthropologue Philipp Gunz de l'Institut Max Planck nous rappelle que les régions situées à l'arrière du cerveau dont celle du lobe pariétal (arrière supérieure) qui intervient des fonctions associatives et principalement dans l'intégration des informations sensorielles, se sont agrandies au cours des derniers milliers d'années, probablement en réaction à des changements adaptatifs liés au fonctionnement du cortex. En revanche, on ignore quel effet peut avoir un cerveau plus rond sur la façon de penser car on sait très bien que suite à de graves lésions cérébrales, une personne peut être amputée d'une grande partie de son cerveau tout en conservant l'essentiel de ses facultés intellectuelles.

A en juger par leurs artefacts, les Homo sapiens de Jebel Irhoud étaient certainement très évolués. Ils étaient capables de faire du feu et de fabriquer des armes complexes comme des lances nécessaires pour tuer des gazelles et d'autres animaux vivant dans la savane qui couvrait le Sahara il y a 300000 ans. Les silex sont intéressants car ils proviennent d'un site situé à environ 32 km au sud de Jebel Irhoud. Ces Homo sapiens archaïques savaient donc où trouver et comment utiliser les ressources parfois situées à plus d'une journée de marche. Des lames de silex semblables et du même âge ont été trouvées dans d'autres sites à travers l'Afrique et les scientifiques se sont longtemps demandés qui les avaient fabriquées. Les fossiles de Jebel Irhoud apporte un indice en soulevant l'hypothèse qu'ils furent peut-être fabriqués par l'Homo sapiens archaïque. Et cela s'avère exact, notre espèce a pu évoluer à partir d'un réseau étendu de populations qui se sont rapidement répandues sur l'ensemble du continent africain.

L'Homo sapiens idaltu : 195000 - 154000 ans

Le 16 novembre 1997, une équipe internationale de paléontologues dirigée par Tim White de l'Université de Berkeley découvrit en  Ethopie, dans une vallée sèche et poussiérieuse située près du village saisonnier de Herto, proche de la rivière de l'Awash Moyen, des pierres taillées et le crâne fossilisé blanchi d'un hippopotame dépecé émergeant du sol. Onze jours plus tard et cette fois accompagné de plusieurs dizaines de scientifiques, les chercheurs découvrirent trois crânes d'hominidés fossiles et divers ossements humains ainsi que des artefacts en pierres taillées.

Illustration de l'Homo sapiens idaltu (l'homme de Herto) par J.Matternes. Document U.Berkeley.

Entre-temps, une partie des crânes furent pulvérisés par le passage des vaches mais l'équipe parvint finalement à extraire tous les fragments et au terme de plusieurs années de recherches et d'efforts, elle parvint à reconstruire la plus grande partie des crânes.

La radiodatation par la méthode argon-argon a permis de dater ces nouveaux fossiles d'hominidés entre 160000 et 154000 ans, ce qui fut confirmé par l'analyse des roches volcaniques associées. Ces fossiles sont donc antérieurs aux hommes de Néandertal tout en présentant des caractéristiques morphologiques de l'Homo sapiens. La découverte ne sera communiquée au public qu'en 2003 dans le magazine Nature et dans les actualités de l'Université de Berkeley.

Les premiers squelettes de celui qu'on surnomma "l'homme de Herto" appartiennent à trois spécimens :

BOU-VP-16/1 : selon Tim White et son équipe, il s'agit d'un crâne adulte presque complet (il ne lui manque que sa mandibule). Large et robuste, sa capacité crânienne est estimée à 1450 cm3, soit plus grande que celle des hommes modernes (variant entre 1100-1700 cm3, avec une moyenne de 1400 cm3). Le crâne est long et présente des traits qui sont proches ou dépassent les limites du crâne des hommes modernes (angle occipital, hauteur du mastoïde, largeur du palais). Vu latéralement, le crâne est haut. Vu de dessus, sa longueur dépasse celle de 3000 échantillons de crânes d'hommes modernes tandis que sa largeur est inférieure à celle de la moyenne du crâne des hommes modernes. Enfin, l'arcade sourcilière n'est pas proéminente et est dans la moyenne de celle des hommes modernes.

BOU-VP-16/2 : il s'agit de fragments d'un crâne d'adulte qui est encore plus grand que le spécimen précédent.

BOU-VP-16/5 : pulvérisé en plus de 200 fragments, il s'agit du crâne d'un enfant probablement âgé de 6 ou 7 ans à en juger par sa dentition.

Les auteurs conclurent que ces fossiles appartenaient probablement aux plus vieux représentants de l'Homo sapiens et sont anatomiquement les ancêtres directs des hommes modernes. Du fait qu'ils diffèrent de tous les autres fossiles d'hominidés, ils furent baptisés Homo sapiens idaltu, une nouvelle sous-espèce d'Homo sapiens, le qualificatif "idaltu" signifiant "ancien" en langue Afar et faisant référence à son statut d'aîné par rapport aux hommes modernes. Il s'agit en fait d'une sous-espèce intermédiaire entre les humains archaïques africains et les humains modernes de la fin du Pléistocène.

Toutefois, en 2003, Chris Stringer du Musée National d'Histoire de Londres n'était toujours pas persuadé qu'il s'agissait d'une nouvelle sous-espèce d'Homo sapiens.

Anatomiquement et chronologiquement parlant, le crâne de l'homme de Herto se situe entre les crânes primitifs de Bodo et Kabwe, c'est-à-dire l'Homo rhodesiensis, et les premiers crânes des hommes modernes datés de 115000 ans.

L'homme de Herto constitue la preuve la plus évidente que l'homme moderne émergea en Afrique et s'est ensuite dispersé en Eurasie contrairement à la théorie multirégionale prétendant que les hommes modernes sont apparus en différents points du globe ou sont sortis d'Afrique bien avant l'homme de Herto.

Clark F. Howell, professeur émérite de biologie évolutionnaire à l'Université de Berkeley et qui étudia l'Homo erectus et les premiers hommes modernes aboutit à la même conclusion : "ces fossiles indiquent que des presque-humains ont évolué en Afrique bien avant la disparition des hommes de Néandertal en Eurasie. Ils démontrent qu'il n'y a jamais eu d'étape Néandertal dans l'évolution humaine."

A gauche, le crâne de l'Homo sapiens idaltu, spécimen BOU-VP-16/1. A droite, le Dr Berhane Afsaw en train d'assembler les quelque 200 fragments du crâne de l'enfant de Herto, BOU-VP-16/5. Documents David L.Brill via U.Berkeley.

Ainsi que nous l'avons expliqué, en plus des crânes, les chercheurs ont découvert dans la même couche sédimentaire les dents de sept autres individus, des os d'hippopotames présentant des traces d'outils de pierres ainsi que plus de 640 pierres taillées, y compris des bifaces, des nucleus, des éclats et quelques lames. L'équipe estime que le gisement cache encore des millions d'artefacts.

Selon les experts, ces outils de pierres assurent la transition entre la période Acheuléenne, caractérisée par la prédominence des bifaces et le Paléolithique moyen dominé par le débitage Levallois et la fabrication de pointes minces et autres lames.

Ces échantillons prouvent que ces hommes vivaient près d'un lac alimenté par la rivière où se développait toute une faune de grands mammifères (hippos, crocodiles, buffles) et de poissons-chats. L'homme de Herto maîtrisait la technologie de la pierre taillée et était capable de débiter des carcasses de grands mammifères et savait comment exploiter les plantes.

Selon White, le crâne de l'enfant et celui du deuxième adulte présentaient des marques typiques d'anciennes pratiques mortuaires. Ainsi, les traces sur le crâne de l'enfant indiquent que ses muscles furent découpés à la base du crâne. L'arrière de la boîte crânienne fut brisé et les bords furent polis. Le crâne entier est usé comme s'il avait été régulièrement manipulé. Le second crâne adulte présente des traces parallèles autour de son périmètre comme si la surface du crâne avait été tailladée régulièrement avec un outil en pierre mais d'une manière différente de celle d'un dépeçage, comme pour se nourrir. Même le premier grand crâne présente quelque traces d'outils.

Selon White et son équipe, les rites mortuaires de l'homme de Herto diffèrent de ceux de leurs ancêtres; certains individus ont découpé les chairs des crânes mais ne les polissaient pas ou ne les décoraient pas en y faisant des marques comme le fit l'homme de Herto. Plus récemment, des rites similaires furent observés par d'autres antropologues en Nouvelle Guinée, où les crânes des ancêtres sont préservés et adorés.

Les crânes de Herto ne furent pas associés aux autres os des squelettes, ce qui est inhabituel. White suppose que ces hommes ont extrait la cervelle par l'arrière des crânes pour accomplir un rite cannibale pour une raison qu'on ignore.

Puis en 2005, Ian McDouglas de l'Université Nationale Australienne (ANU) et ses collègues annoncèrent dans la revue Nature que les deux crânes partiels (Omo I et Omo II) découverts en 1967 dans un autre site proche, à Omo-Kibish, dataient d'environ 195000 ans. A l'époque, c'étaient les plus anciens fossiles d'Homo sapiens.

Ces découvertes suggèrent que notre espèce a évolué dans une petite région - peut-être en Ethiopie, ou à proximité en Afrique de l'Est. Selon les chercheurs, les espèces se sont ensuite dispersées sur le continent. Ce n'est qu' environ 70 000 ans plus tard, qu'un petit groupe d'Africains se serait dirigé vers d'autres continents. On y reviendra.

Document ExploraTV.

L'émergence des sentiments humains

Heureusement, malgré les avatars du climat, il y a environ 45000 ans, à la fin de la période de la glaciation de Würm (d'origine astronomique), l'homme sortit à proprement parlé d'une lente hibernation. Il ne vivait plus à une époque ancestrale où il était isolé et où seul les plus forts survivaient. Vivant dans des tribus aux rites codifiés, les hommes de Néandertal apprirent à s'unir pour survivre ce qui leur permit de s'épanouir et de traverser les difficultés de la vie.

Bien que rustre et parfois un peu "tête brûlée" quand on l'énerve, l'homme de Néandertal cache malgré tout un "bon fond". Grâce à la découverte d'une mandibule de Néandertalien dans le sud de la France, on sait par exemple qu'il éprouvait de la compassion, au point de subvenir aux besoins d'un vieillard perclus d'arthrite déformante et ayant perdu pratiquement toutes ses dents. Plutôt que de rejeter un chasseur devenu inutile à la collectivité, ils l'ont protégé, lui donnant les produits de leur chasse et mastiquant ou attendrissant les aliments pour lui.

Ils protégèrent également les membres handicapés du clan, aidant par exemple dans la vie quotidienne un chasseur amputé d’un bras ou les vieillards à qui on réservait le soin de tanner les peaux de bêtes. A une autre époque, du temps de Lucy ou de l'Homo erectus ils l'aurait laissé mourir de faim. Les contraintes de la survie dans un monde peuplé de mammifères de grande taille (ours des cavernes, félins, bisons, mammouths,...) n'auraient pas permis de prendre en charge les infirmes et risquer la survie de la tribu. A présent les comportements s'étaient littéralement humanisés.

On se doute aussi que l'homme de Néandertal était curieux et chapardeur, et n'hésitait pas à l'occasion à faire des excursions chez son ennemi, l'homme de Cro-Magnon, histoire de lui voler de la nourriture, quelques calebasses ou des vêtements plus beaux que ceux qu'il portait.

Mais c'était oublier que Cro-magnon était mieux armé que lui et savait utiliser la sagai et le propulseur mieux que personne. Plus d'une tribu de Néandertal sont revenues de leur tentative de pillage avec un frère ou un cousin blessé ou mort au combat. Malgré les incantations du sorcier, son corps était là, inerte, et rien pouvait lui redonner vie. Son souffle avait disparu et chacun éprouvait une même douleur, comme si quelque chose leur avait été arraché du fond du coeur. On appela ce sentiment la peine de coeur, le chagrin, la tristesse. Il fallait se résigner à l'enterrer. Mais l’homme de Néandertal croyait-il déjà à l’au-delà ?

L'homme de Néandertal vécut à une époque où le climat commença sérieusement à se refroidir. Au plus fort de la glaciation de Würm (entre 75000 et 10000 ans), la température moyenne du globe chuta de 6° et la calotte polaire envahit 30% de la surface du globe. Les forêts humides méditerranéennes se transformèrent en forêts de feuillus et en plaines, les grandes forêts de sapins cédant la place à des steppes désolées. C'était l'époque des mamouths laineux dont on a retrouvé les squelettes dans toute l'Eurasie (de l'Europe du Nord jusqu'en Espagne, en Europe centrale, en Sibérie et en Chine) et en Amérique du nord (de l'Alaska jusqu'au Mexique). Ce climat inhospitalier força les hommes de Néandertal à faire du feu, à se couvrir et à rechercher des abris pour surmonter l'épreuve du froid. Mais l'espèce qui était née en Europe était sans doute trop spécialisée et disparut il y a environ 26000 ans en Europe centrale, probablement sous la pression des hommes de Cro-Magnon.

Rites et cultures

 Arrêtons-nous un instant sur les rites et les cultures. On a beaucoup écrit et spéculé sur l’intellect, les concepts et les croyances des "hommes des cavernes". Une chose est certaine. Si la jeunesse se préoccupe peu de l'au-delà, et avec raison, arrivé au crépuscule de sa vie, l’homme, qu’il soit moderne ou primitif, croyant ou athée, accepte difficilement le fait qu’il va mourir. Il en arrive parfois à remettre en question jusqu'à la raison même de son existence et de l'univers qui l'entoure.

Incapable d'appréhender cette situation, quelle que soit sa condition sociale et son caractère, l'homme subit cet évènement avec plus ou moins de craintes, d'interrogations ou de sérénité, mais jamais dans l'indifférence.

Aussi invente-t-il des mythes qui, très tôt dans son histoire, ont défini la topographie du monde inconnu dans lequel il allait évoluer après la mort. Monde irrationnel, mais à l’image du monde terrestre, certains peuplèrent ce monde de “bons” et de “méchants”, d’élus, de sages, de rois, de danseurs ou de fous, asexués ou non, épris d’une compassion infinie, où la musique était divine, les parfums subtils et la nourriture abondante, où parfois les esprits étaient placés en fonction de leur rang terrestre et les damnés jetés en Enfer.

Ces hypothétiques lieux où l’on “vit” après la mort se situent tantôt au milieu du Paradis, au milieu de l’océan, au ciel ou dans un “autre monde”, quand la personne ne se réincarne pas. Cette métaphysique se complique lorsque vient se greffer sur ces croyances, les préceptes ou les lois religieuses, les principes éthiques et les doctrines sociales. Les peuples en viennent à tuer par idéologie (croisade, djihad) alors que celui qui tue devrait être condamné à l'Enfer.

Homme de Néandertal de la Chapelle-aux-Saints exhumé dans la grotte de La Bouffia Bonneval située dans la vallée de la Sourdoire (Corrèze, F) en 1908. Daté d'environ 45000 ans, l'homme était âgé entre 50 et 60 ans et souffrait de différents maladies de vieillesse (mâchoires édentées, arthrite aux cervicales, hanche gauche déformée et un genou abîmé). Document Ferrassie-TV.

Dans les gisements de La Ferrassie en France, où vécut l'homme de Néandertal, l’équipe de S.Gideon découvrit en 1965 une pierre tombale (à présent au musée des Eyzies) dans laquelle était gravée une dizaine de cupules, peut-être les signes d’une constellation ou des repères temporels. L'objet remonte au Paléolithique moyen.

Entre 100000 et 40000 ans, principalement durant la culture Moustérienne, en Eurasie mais également en Afrique de l'Est, l’homme de Néandertal a laissé derrière lui les traces d’une culture philosophique et les preuves d'une attirance pour les pratiques irrationnelles. Il pratiquait des rites magiques, hallucinatoires, le culte des morts et croyait à leur survie.

Cela n’est pas étonnant dans la mesure où, rassemblé autour du feu, chacun devait songer à son expérience vécue, aux émotions qu’il ressentait après avoir observé un phénomène extraordinaire ou après avoir perdu son protecteur ou un ami, mais aussi aux sentiments étranges qu’il devait éprouver lors de cérémonies rituelles et occultes.

On retrouve ainsi des collections d’ossements d’ours, de mammouths ou de loups, des marques symboliques sur les objets, mais surtout des grottes funéraires datées de 50 à 60000 ans en Europe (en France, grottes de La Ferrassie, Au Moustier, La Chapelle-aux-Saints), au Proche-Orient (en Israël, la grotte de Skhul du Mont Carmel), en Asie Centrale (Teshik-Tash) ou en Crimée (Kiik-Koba).

Ces sépultures contiennent non seulement des squelettes de plusieurs Néandertaliens, mais également des trousseaux funèbres : de la nourriture, des objets quotidiens ou des armes ont été déposées auprès des corps, en prévision du voyage et des éventuels combats qu’ils devaient livrer dans l’au-delà.

On peut donc en conclure que le défunt restait animé d’une mystérieuse force vitale qui conduisit les vivants à en prendre soin et à célébrer son souvenir, attitude qui révèle les prémices du culte des morts. Les mêmes traditions se retrouveront plus tard en Australie du Sud (Roonka, 18800 ans) lorsque l’Homo sapiens parvint aux antipodes. Entre-temps, la pensée religieuse se structura et les premières grottes-sanctuaires firent leur apparition il y a plus de 30000 ans.

Ailleurs, des animaux ont été enterrés et recouverts d’ocre, collectionnés tels des trophées de chasse ou placés dans des niches naturelles de grottes : une antilope au Liban, un ours en Dordogne (F), des restes de feux entourés de crânes de mammouths en Ukraine, etc. Ces rites, que l’on retrouve encore aujourd’hui chez certaines tribus de chasseurs de Sibérie ou d’Amazonie, sont le signe d’une vénération envers les animaux mythiques ou dangereux. Ces ossements devaient servir à des fins divinatoires, mais également comme instrument de magie (gri-gri, talisman) ou simplement fonctionnels, simples parures ou signes de puissance.

Il ressort de tout ce que les archéologues et paléontologues ont découvert que l’homme primitif du Moustérien se posait déjà d’innombrables questions qu’il tentait de résoudre dans les modestes limites de ses capacités. En enterrant ses morts ou en portant des ossements en trophée, il modifia son comportement intellectuel, développa une nouvelle conception du monde en recherchant une symbiose avec la nature et le monde de l'au-delà. Ces phénomènes forgèrent leurs propres rituels, le sens artistique des “initiés” et la pensée religieuse.

Pendant 100000 ans, l’homme n’a cessé d’exprimer sa peur du lendemain, sa relation à autrui, sa joie de vivre, sa soif de savoir, au point de transformer son bagage intellectuel en un acquis spécifique qui contribue à lui donner des caractéristiques génétiques et culturelles que nulle autre espèce ne possède : la parole articulée et la faculté de se projeter dans l'avenir.

A lire : Les plus vieux instruments de musique trouvés en Allemagne (sur le blog, 2012)

Quand l'humanité manqua de disparaître

Aujourd'hui encore, très peu de paléoanthropologues discutent d'un cataclysme majeur qui décima la majorité de la population humaine à l'époque des hommes de Néandertal et des premiers Homo sapiens. Pourtant l'évènement ne passa pas inaperçu et laissa d'importantes traces à la fois géologiques et biologiques que l'on ne peut aujourd'hui passer sous silence.

1. Le changement climatique : 100000 - 45000 ans

D'abord il y eut un changement climatique majeur qui débuta il y a environ 100000 ans où l'Homo sapiens manqua de disparaître en raison des nombreuses sécheresses qui sévirent tant en Afrique qu'en Eurasie. Ce changement fut combiné à un refroidissement progressif qui débuta voici 700000 ans et qui s'est fortement accentué au plus fort de la glaciation de Würm entre -75000 et -45000 ans.

En parallèle, la Terre connut un évènement géologique aussi violent qu'inattendu en Asie du Sud-Est qui manqua de peu de faire disparaître l'humanité.

La caldera engloutie du supervolcan Toba de Sumatra. Document NASA/GSFC/ASTER.

2. L'éruption de Toba : 73000 ans

En effet, en analysant le taux de mutation de l'ADN mitochondrial humain au cours des âges, deux professeurs de l'Université d'Utah, Lynn Jorde, généticien à l'Ecole de Médecine et Henry Harpending, anthropologue, découvrirent que l'évolution de l'homme était passée par un goulot d'étranglement il y a 70 à 80000 ans suite à un phénomène inexpliqué qui, selon toute vraisemblance décima la population humaine au point d'uniformiser le patrimoine génétique actuel.

Ayant assisté à l'une de leurs conférences sur le sujet, le Professeur Stanley Ambrose, paléoanthropologue à l'Université de l'Illinois mis en corrélation ce phénomène avec l'explosion du supervolcan Toba de Sumatra, un immense volcan qui explosa voici environ 73000 ans, juste au milieu de l'époque prédite par Jorde et Harpending.

Cette super éruption développa autant d'énergie que l'éruption simultanée de 10000 volcans comme le St.Helens, soit l'équivalent de 1000 MT de TNT (environ 67000 fois la bombe d'Hiroshima) ce qui provoqua un hiver volcanique global !

Alors qu'un volcan ordinaire dépasse rarement la classe éruptive VEI 3, la super éruption de Toba fut classée VEI 8, la plus puissante, dite "méga-colossale", projetant dans l'atmosphère 3000 km3 de cendres, de débris et de gaz, un volume des millions de fois supérieur à celui d'un volcan ordinaire. Il va sans dire qu'un tel évènement produisit une catastrophe globale, à l'échelle planétaire.

Les simulations de la NASA ont montré que dans les mois qui suivirent l'éruption, la température globale moyenne chuta brutalement de 3 à 5°C et même de 10 à 20°C au bout de 5 ans avec des hivers se prolongeant durant 10 ans, durant lesquels la température des régions tempérées chuta de 15°C en été et fut similaire à la température des contrées polaires... en hiver !

Cette catastrophe climatique aurait détruit toutes les récoltes, la majorité des animaux seraient morts de froid et par voie de conséquence, elle aurait précipité la disparition de la quasi totalité des espèces humaines, à l'exception d'environ 2000 individus dont les premiers représentants des hommes de Cro-Magnon, les Homo sapiens européens.

Suite à cette catastrophe, à quelques individus près, on peut littéralement considérer que nous sommes issus d'une seule famille d'Homo sapiens. C'est ce que démontre l'histoire de l'ADN mitochondrien. Reportez-vous aux articles sur les extinctions de masse et le supervolcan de Yellowstone pour en savoir plus sur la récurrence d'une telle catastrophe.

Après avoir survécu à ces sécheresses, au froid et à ce goulet d'étranglement, il y a environ 20000 ans un être à part dans le règne animal est né, l'homme moderne. Aujourd'hui biologistes, ethnologues, anthropologues et paléoanthropologues pensent que les derniers descendants de cette espèce vivent toujours sur Terre : il s'agit du peuple Bushmen dont les derniers représentants vivent dans le désert du Kalahari en Afrique du Sud.

Ces "hommes du Bush" présentent en effet une morphologie primitive et un mélange de traits européens (peau fine, traits fins), africains (cheveux crépu, peau plus ou moins sombre) et asiatiques (pommettes hautes des Mongols et yeux en amende des Asiatiques). En observant ces hommes nous découvrons à quoi ressemblaient les plus anciens représentants d'Homo sapiens. Rencontrer ces tribus fait donc honneur à la race humaine et a toujours quelque chose de très émouvant pour toutes les personnes s'intéressant à l'origine des hommes.

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L'Homo floresiensis

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