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L'origine et l'avenir de l'Homme

Reconstruction de l'Homo habilis par l'Atelier Daynès pour le CENIEH.

L'Homo habilis : 2.4 - 1.3 million d'années (VI)

Nous entrons à présent dans l'ère de la Préhistoire. Elle se définit comme la période du Quaternaire comprise entre le Pléistocène avec l'apparition du genre Homo et l'Holocène avec l'apparition de l'écriture (Sumer), soit grosso-modo entre -3 millions et -3500 ans avant notre ère.

Le premier des hominidés fut l'Homo habilis qui côtoya probablement les descendants de Lucy à l'est du Rift.

Etnt donné qu'il s'agit à ce jour de la plus ancienne espèce humaine, attardons un peu sur cet hominidé et les conditions de sa découverte qui ont soulevé de nombreuses controverses, certaines étant toujours d'actualité.

Récit d'une découverte controversée

Les premiers fossiles d'Homo habilis furent découverts au début des années 1960 par la famille Leakey (tous sont paléanthropologues : Sir Louis Leakey, son épouse Mary et leur fils aîné, Jonathan. Leur second fils Richard et leur fille Meave se feront connaître quelques années plus tard en découvrant des fossiles d'hominidés dans d'autres sites de la région).

L'holotype OH 7 fut découvert par Jonathan et Mary Leakey le 4 novembre 1960 dans les gorges d'Olduvai, dans la vallée du Rift, en Tanzanie. Les ossements comprennent les fragments d'une manibule contenant 13 dents, une molaire maxillaire, deux fragments crâniens d'un enfant ainsi que 21 os de la main et du poignet (phalanges et os carpiens). Le spécimen fut surnommé "l'Enfant de Jonny" (Jonny's Child).

Un pied d'adulte fut également trouvé près des fossiles de l'enfant et trois ans plus tard, un crâne et sa mâchoire furent découverts ainsi qu'un crâne très fragmenté comprenant des dents en bon état.

L'âge des fossiles fut estimé à environ 1.75 million d'années. L'enfant est âgé de 12 à 13 ans et présente une capacité andocrânienne d'environ 663 cm3 (la valeur fut de 600 cm3 lors de la première estimation). Par extrapolation, à l'âge adulte son cerveau devait atteindre entre 674 cm3 (Phillip Tobias, 1971) et 710 cm3 (Ralph Holloway, 1966).

Le squelette fut ensuite analysé par Louis Leakey et son équipe. Le plan coronal du crâne ne présente pas de prognathisme. La taille des dents post-canines est relativement petite comparée à celles de P.bosei. Le développement facial ressemble à celui des humains et les mains sont visiblement capables de saisir des objets avec précisions (et donc des outils).

L'Homo habilis.

Le paléanthropologue John Napier de l'Université de Londres avait déjà convaincu Louis Leakey que la main de l'enfant ressemblait fort à celles des humains modernes. Michael Day, expert en anthropologie physique de l'Université de Londres arriva à la même conclusion à propos du pied. Et le paléoanthropologue sud-africain Phillip Tobias était certain que ni les grandes couronnes des molaires de la mandibule ni le grand cerveau ne pouvait appartenir à une des formes connues d'Australopithèques d'Afrique du Sud.

Louis, Tobias et Napier publièrent le résultat de leurs recherches dans la revue Nature en avril 1964 dont voici l'article au format PDF. A partir des caractéristiques évoquées et notamment de la main du spécimen OH 7, l'équipe de Leakey proposa d'ajouter le substantif d'homme "habile" au genre Homo en le désignant sous le nom d'Homo habilis. Ils expliquèrent que la nouvelle espèce satisfaisait aux trois critères déjà connus en 1955 qualifiant le taxon Homo : "une posture droite, une démarche bipède et la dextérité pour fabriquer des outils primitifs en pierre".

L'équipe dut délaisser le critère dit du "Rubicon cérébral" considérant que le volume andocrânien de l'espèce Homo varie entre 700 et plus de 1600 cm3 pour s'accommoder avec le petit cerveau du spécimen qui n'était que de 600 cm3.

Cette proposition rencontra beaucoup de scepticisme et dès sa publication l'article fit l'objet de controverses. Certains fossiles ressemblaient trop à ceux des Australopithèques pour justifier une nouvelle espèce. John Robinson, le plus grand expert des Australopithèques, suggéra que l'Homo habilis était un mélange d'Australopithecus africanus et d'ossements d'Homo erectus. D'autres chercheurs reconnaissaient qu'il s'agissait d'une nouvelle espèce. Mais très peu d'experts acceptaient qu'il s'agissait des plus anciens êtres humains.

Il fallut patienter jusqu'en 1968 et la découverte de "Twiggy", OH 24 (voir plus bas), pour écarter l'argument de Robinson.

C'est finalement grâce aux fossiles découverts à Koobi Fora, au Kenya que l'idée de Leakey et consorts prit progressivement consistence et convainquit certains sceptiques de l'existence de cette nouvelle espèce.

Toutefois, suite à de nouvelles analyses effectuées à partir de 1978, plusieurs paléanthropologues suggérèrent que certains squelettes attribués à l'Homo habilis appartenaient en réalité à une seconde espèce humaine primitive désignée comme l'Homo rudolfensis.

Plus de 50 ans après la découverte des Leakey, Meave Leakey et son équipe confirmèrent en 2012 l'hypothèse des deux taxons après avoir examiné deux mandibules découvertes à Koobi Fora. Nous reviendrons un peu plus loin sur l'Homo rudolfensis en étudiant notamment les fameux fossiles de KNM-ER 1470.

A voir : Reconstruction en 3D du crâne de "Twiddy" (OH 24), NCSSM

A gauche, le crâne OH 24. Au centre, le pied gauche de l'Homo habilis. A droite, le crâne de KMN-ER 1813. Documents NCSSM adapté par l'auteur, NHM / Mary Evans Picture Library et Smithsonian Institution.

Aujourd'hui, la communauté scientifique considère l'Homo habilis comme une espèce assurant la transition entre l'Australopithecus africanus et l'Homo erectus, une position clé dans l'arbre phylogénique humain que l'équipe de Leakey a toujours revendiqué.

Néanmoins, contrairement à ce que les Leakey pensaient, l'histoire de l'humanité et le pouvoir créatif de la Nature est plus riche et plus complexe qu'on l'a imaginé. Ce n'est pas qu'une seule espèce humaine qui existait en Afrique de l'Est il y a un peu moins de 2 millions d'années mais au moins 3 ou 4 espèces qui se cotoyaient (H.habilis, H.ergaster, H.rudolfensis, H.erectus, etc.) en plus des différentes sous-espèces humaines vivant en Eurasie, sans oublier les Australopithèques.

C'est suite aux découverte par les Leakey et leurs collègues d'innombrables squelettes d'Homo habilis dans la région du Rift que beaucoup de paléanthropologues déplacèrent le sujet de leurs recherches de l'Asie vers l'Afrique où visiblement les fossiles d'homininés et les artefacts étaient non seulement très nombreux mais surtout plusieurs millions d'années plus anciens que partout ailleurs sur la planète.

Entre 1960 et 1995 de nombreux squelettes d'Homo habilis furent découverts dans les gorges d'Olduvai en Tanzanie ainsi qu'au Kenya. Ils sont datés entre 1.9 et 1.6 million d'années et présentent une capacité andocrânienne variant entre 590 et 750 cm3 à quelques exceptions près. C'est deux fois plus volumineux que le cerveau des Australopithèques mais encore moitié plus petit que celui de l'homme moderne. Ceci dit, c'est un volume important pour l’époque.

Parmi ces squelettes citons quelques spécimens historiques :

- OH 8 découvert en 1960 consiste en un ensemble d'os du pied dont il ne manque que le talon et le gros orteil. Son âge est estimé à 1.8 million d'années. Il présente des traits caractéristiques des humains et des singes mais compatibles avec la locomotion bipède.

- OH 16 découvert en 1963 et surnommé "George" comprend quelques fragments du crâne et de l'arcade sourcilière ainsi que des dents. Il est daté de 1.7 million d'années et présente un volume andocrânien de 640 cm3. Le squelette fut en partie détruit par le bétail Masaï avant son analyse.

- OH 24 découvert en 1968 par Peter Nzube dans les gorges d'Olduvai et surnommé "Twiggy". Le squelette est presque complet mais le crâne est très abîmé et contient 7 dents. Il est approximativement âgé de 1.85 million d'années et présente un volume andocrânien de 590 cm3.

- KNM-ER 1813 découvert en 1973 à Koobi Fora au Kenya. Sa capacité andocrânienne étant la plus petite avec 510 cm3, il s'agit probablement d'une femelle mais dont les caractéristiques sont étonnamment modernes (crâne arrondi, pas de crête sagittale, faible arcade sourcilière, proéminence nasale réduite).

Les quelque 300 fragments du squelette OH 62. Document adapté de "Journal of Human Evolution", 2004, Vol.46, pp.433-465.

- OH 62 surnommé "l'hominidé Did-dik" (par référence à l'antipole Dik-dik, typique des steppes d'Afrique de l'Est) fut découvert par Tim White (codécouvreur de A.ramidus) et Donald Johanson (codécouvreur de Lucy) en 1986 dans les gorges d'Olduvai. Les fossiles sont âgés de 1.8 million d'années et comprennent plus de 300 fragments du crâne, du bras, des jambes et des dents. Ils ressemblent plus aux fossiles OH 24, KNM-ER 1813 et KNM-ER 1470 qu'à ceux des Australopithèques. Toutefois, la taille de l'individu estimée à 1.05 m et des bras très longs le rapprochent des Australopithèques tel que Lucy. C'est d'autant plus étonnant que tous les scientifiques reconnaissent en OH 62 un Homo habilis. Cela implique donc qu'il s'agit quasi certainement d'une femelle, le dimorphisme sexuel étant encore important dans ces taxons primitifs.

À ces fossiles dont le propriétaire est confirmé, il faut ajouter plusieurs spécimens dont l'appartenance taxonomique a été remise en question :

- KNM-ER 1805 découvert en 1973 à Koobi Fora et daté de 1.85 million d'années. Il présente une crête sagittale typique de P.bosei mais dont les dents sont trop petites. Ce n'est pas tout à fait un Australopithecus robustus mais certainement pas une espèce du genre Homo.

- KNM-ER 1470 découvert en 1972 à Koobi Fora par Bernard Ngeneo. Agé de 1.9 million d'années, c'était le squelette d'Homo habilis le plus complet avant qu'il ne soit réassigné à une espèce nouvelle : l'Homo rudolfensis. Nous y reviendrons.

- Stw 53 découvert en 1976 à Sterkfontein en Afrique du Sud par Alun Hughes. Âgé entre 2-1.5 million d'années, les fragments crâniens et les dents sont associés à des outils de pierre. Son appartenance n'est  pas encore confirmée.

D'un point de vue anatomique, les ossements crâniens de l'Homo habilis sont relativement minces quand on les compare à ceux des primates contemporains. La forme de son crâne assez proche de celle des humains, sa mâchoire arrondie et ses molaires réduites lui donnent un faciès plus humain que simiesque comme on le voit sur la reconstruction présentée ci-dessus.

L'Homo habilis présente une taille variant entre 1.06 m pour les femelles et 1.50 m pour les grands mâles. Cette taille se situe donc bien entre Lucy (~1.10 m) et l'Homo erectus (1.40-1.85 m). Le poids moyen de l'Homo habilis est estimé à 50 kg pour les mâles.

L'emplacement de l'aire de Broca, essentielle pour le langage, est visible dans l'une des empreintes du cerveau de l'Homo habilis, indiquant que cette espèce était intellectuellement capable d'avoir un langage rudimentaire bien que la position du pharynx soit trop haute dans son cou pour qu'il puisse émettre des sons intelligibles et donc parler.

Apparition d'une culture lithique

L'Homo habilis est la première espèce d'homininé qui prit goût à la nourriture carnée, ce à quoi Lucy n'a probablement jamais ou presque jamais goûté. Se nourrissant de viande, cet apport important de protéines consolida la musculature de l'Homo habilis et développa son cerveau.

L'Homo habilis.

Si l'Australopithecus afarensis utilisa des outils en pierres il y a 3.4 millions d'années comme le prouvent les entailles dans les os d'animaux retrouvés à proximité de certains squelettes, le choix du nom Homo habilis vient de sa dextérité évidente quand on voit le nombre de pierres taillées associées à ses fossiles, notamment des galets aménagés de type Oldowayen (Mode 1) et des pierres coupantes provenant de roches volcaniques qu'il façonna. Cette espèce humaine avait donc également acquis la faculté de fabriquer des outils, certes primitifs, adaptés à ses activités.

Vu le nombre important de pierres taillées découvertes à son époque, on peut considérer que l'Homo habilis est probablement la première espèce humaine ayant développé une culture sociale et industrielle rudimentaire et par conséquent les prémices d'une forme d'éducation. En effet, quand un Ancien a taillé une pierre et qu'il souhaite transmettre son savoir à un jeune, il doit s'organiser et éduquer son élève afin qu'il apprenne à répéter les mêmes gestes. L'Homo habilis est le premier homininé a avoir développé ce comportement de manière systématique.

On estime que l'Homo habilis représentait une population d'environ 100000 individus.

Si vous visitez un jour les gorges d'Olduvai, ne soyez pas étonné de prendre un bus touristique et de marcher sur un chemin pavé entre les sites préhistoriques. Depuis 1931, époque à laquelle Louis Leakey commença à prospecter intensivement la région, les versants des ravines d'Olduvai battues par les pluies de la Mousson ont comblé les paléontologues, les paléobiologistes et les géologues au-delà de toutes leurs espérances. Comme c'est le cas dans certains parcs américains où foisonnent les fossiles du Jurassique ou du Tertiaire, à Olduvai, il suffit qu'un expert se baisse pour découvrir des fossiles vieux de millions d'années eflleurant à la surface du sol. Mais tout le monde ne peut pas les distinguer des cailloux ordinaires, ce qui fait aussi tout l'intérêt de cette science de terrain; tout reste à découvrir pour celui qui sait où chercher et distinguer l'extraordinaire caché sous ses yeux.

Les premiers cancers des os

On peut imaginer que les hommes préhistoriques exposés aux intempéries et aux vecteurs parasitaires de toutes sortes ont contracté des maladies bénignes mais peut-être également des maladies malignes d'une certaine gravité. Encore fallait-il le prouver. Cela fut effectivement confirmé au cours des dernières décennies.

Compte tenu des milliers de substances chimiques et parfois toxiques que produit la civilisation moderne, on a longtemps cru que les tumeurs et autres cancers que contractent beaucoup de personnes étaient des maladies de civilisation induites par l'alimentation ou l'exposition à des contaminants provoquant une dégénérescence et un développemenrt anarchique des cellules.

Or les archéologues ont découvert au nord du Soudan (cf. Roberts M. Binder et al., PLOS, 2014) des traces de carcinomes métastatiques secondaires sur des squelettes remontant à 1200 ans avant notre ère; ces personnes souffraient donc déjà de cancer. On découvrit ensuite un autre squelette en Egypte présentant les mêmes symptomes remontant à environ 3000 ans avant notre ère.

Puis, en 2013 David Frayer et son équipe ont découvert dans l'actuelle Croatie des squelettes âgés de plus de 100000 ans présentant des traces de tumeurs dont les effets pouvaient être très handicappants, y compris sur le plan neurologique.

A gauche, un fossile âgé de 1.7 million d'années découvert en Afrique du Sud rongé par un cancer des os. A droite, un cancer dans une vertèbre thoracique appartenant probablement à un Australopthecus sediba juvénile dont les os sont datés de 1.98 million d'années. Documents Patrick Randolph-Quinney/UCLAN et Paul Tafforeau/ESRF.

Les paléontologues ont ensuite découvert que nos ancêtres préhistoriques étaient également victimes de ces maladies. Ils ont d'abord découvert des traces d'ostéosarcomes, autrement dit de cancer des os sur des côtes de néandertaliens qui vivaient il y a 120000 ans puis sur des squelettes fossilisés remontant à la fin du Pléistocène, c'est-à-dire âgés d'environ 780000 ans.

Comme on le voit ci-dessus, dans une étude publiée en 2016 dans le South African Journal of Science, le paléontologue Patrick Randolph-Quinney et son équipe comprenant notamment Lee Berger qui découvrit l'Australopithecus sediba (voir page suivante) ont rapporté la découverte de fossiles d'hominidés encore plus anciens présentant également des ostéosarcomes. Un premier fossile fut daté de 1.7 million d'années. Une tumeur similaire fut ensuite découverte sur la vertèbre thoracique d'un squelette âgé de 1.98 million d'années. Berger pense qu'il appartenait à un jeune A.sediba âgé de 12 ou 13 ans quand il est décédé.

On a même découvert des traces de cancer beaucoup plus anciennes, cette fois sur des dinosaures de la famille des sauropodes et des Iguanodons (cf. Emmanuel Tschopp et al., APL, 2016).

On en déduit que ces types de cancers ne sont donc pas obligatoirement une maladie de civilisation ni même une maladie liée à notre style de vie ou la manière dont nous nous nourrissons. Ils ne sont pas non plus une conséquence du vieillissement puisqu'on a découvert au moins un cas sur un jeune enfant.

Voyons justement ce que nous savons sur l'Australopithecus sediba.

Prochain chapitre

L'Australopithecus sediba

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