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L'origine et l'avenir de l'Homme

Reconstruction de l'Homo antecessor.

L'Homo antecessor : 1.2 - 0.7 million d'années (IX)

En 1932, le célèbre paléoanthropologue Louis Leakey découvrit des fossiles d'une nouvelle espèce du genre Homo dans la région de Kanjera, près du lac Victoria, au Kenya. Il les data du milieu du Pléistocène, soit d'environ 1 million d'années. Bien que partisan de l'évolutionnisme, il ne remis jamais cette datation en question. Louis Leakey mourut en 1972 et la question semblait en rester là.

Le dossier fut toutefois réouvert en 1994 lorsque des fossiles furent découverts par une équipe dirigée par Juan Luis Arsuaga, Eudald Carbonell et J.M. Bermudez de Castro de l'Université de Madrid, dans la grotte de Gran Dolina, à Burgos, situé dans la Sierra d'Atapuerca, en Espagne. Ils provenaient des dépôts d’une grotte de 18 mètres de profondeur qui fut mise à jour pendant la construction d'une ligne de chemin de fer au milieu du XXe siècle.

Le paléomagnétisme indique que la couche TD6 dans laquelle furent trouvés les fossiles remontait entre 800000 et 780000 ans. L'holotype est constitué de la mandibule et de l'os frontal d’un individu âgé de 10 à 11 ans. Au total, 86 fragments osseux appartenant à au moins à six individus furent excavés du site entre 1994 et 1995. Parmi ces individus, il y a un adolescent de 13 à 15 ans et des fragments appartenant à un enfant de 3 à 4 ans.

Ces squelettes appartiennent à une nouvelle espèce d'hominidé appelée Homo antecessor. Cet attribut qui signifie "pionnier" ou "exploreur" fait référence à la théorie des premiers explorateurs africains arrivés en Europe.

En mars 2008, l'équipe d'Eudald Carbonell de l'Université Rovila i Virgili de Tarragone décrivit dans la revue Nature la découverte à Atapuerca d'un fragment de mandibule d'hominidé (ATD6-69) appartenant à la même espèce.

A proximité des fossiles, les paléontologues découvrirent des pierres taillées et des ossements d'animaux dont s'était nourri H.antecessor. Il y avait également des traces non équivoques de cannibalisme. On y reviendra.

Aujourd'hui l'Homo antecessor est documenté par de nombreux individus, des enfants et des adultes, mais aucun n'a plus de 20 ans.

Les restes d'Homo antecessor sont associés à une abondante collection de pierres taillées rappelant l’Oldowayen des premiers Homo erectus (des galets amenagés).

Ces vestiges âgés de 1.2 à 0.8 million d'années constituent à ce jour les plus anciennes traces de la présence d'humains en Europe méridionale.

Des découvertes similaires avaient déjà été enregistrées en divers endroits et datées de l'âge du Pléistocène Moyen ou Inférieur : Denise en France, Galley-Hill en Grande Bretagne, Olmo à Arezzo, Quinzano à Vérone et Kenjera au Kenya, mais toutes ces datations furent mises en doute en 1969 par Vittorio Marcozzi.

La découverte de l'Homo antecessor à Atapuerca s'oppose donc formellement à la thèse de Marcozzi et est révolutionnaire en soi car, datant de plus d'un million d'années, elle renforce la présence d'espèces humaines en Europe en ces temps très anciens.

Du coup, la découverte d'Homo antecessor a revitalisé l'intérêt des paléontologues pour la recherche de sites lithiques en Europe remontant jusqu'à 2 millions d'années.

Ci-dessus, le squelette et le crâne d'un Homo antecessor découvert à Atapuerca, dans le nord de l'Espagne. Ci-dessous, les fragments du crâne du spécimen ATD6-69. Ces fossiles remontent à environ 800000 ans. Documents NCSSM, CENIEH et Javier Trueba/Madrid Scientific Films.

Sur le plan anatomique, la taille et le poids moyens de l’Homo antecessor sont comparables à ceux des hommes modernes.

Bien que le nombre de crânes retrouvé soit réduit, on estime que l’Homo antecessor présente une capacité andocrânienne d’environ 1100 cm³.

La face du crâne est identique à celle de l’Homo sapiens avec une orientation coronaire et une légère inclinaison vers l’arrière de la plaque infra-orbitale. Le bord inférieur de cette plaque est horizontal et légèrement plié. La fosse canine est présente et bien marquée.

La morphologie de la mâchoire rappelle celle de l'Homo heidelbergensis du site de la Sima de los Huesos d'Atapuerca (~500000 ans) tandis que la forme et la croissance des dents est pratiquement identique à celle des hommes modernes.

Concernant la partie postcrânienne, la relative faible épaisseur des os et l'emplacement de certains éléments indiquent une certaine gracilité, tout le contraire de la grande robustesse de l’homme de Néandertal. Ses hanches sont en revanche plus larges et son nez moins saillant que le nôtre.

L'Homo antecessor présente certains traits archaïques mais un plus grand nombre de traits modernes ainsi que des caractéristiques intermédiaires entre H.erectus, H.ergaster et H.heidelbergensis avec des inflections qui seront typiques de l'homme de Néandertal.

On déduit de ces analyses que l'Homo antecessor serait le descendant de l’Homo ergaster qui vivait 200000 ans avant lui. En outre, selon les analyses phylogénétiques, l'Homo antecessor serait l'ancêtre direct et commun de l’Homo heidelbergensis et de l’Homo rhodesiensis. Rappelons que le premier vivait dans la même région 300000 ans plus tard et est l'ancêtre de l’homme de Néandertal, le second étant l'ancêtre de l’Homo sapiens.

Fait rare dans l'histoire de l'humanité, Homo antecessor était anthropophage. En effet, plusieurs fragments de squelette retrouvés dans les sites présentent des entailles faites avec des outils lithiques, indiquant clairement que les victimes ont été dépecées. Selon J. M. Bermudez de Castro, l'Homo antecessor a consommé de la chair humaine, non pas en raison d'un manque de nourriture ou au cours de rituels mais de manière régulière : ils se nourrissaient de leurs ennemis de façon répétée (comme certaines populations primitives de Bornéo ou d'Amazonie le pratiquaient encore voici quelques décennies). L'étude montre également qu'ils mangeaient principalement des jeunes enfants et des adolescents.

A voir : The First Humans Out of Africa, David Lordipanidze, TEDx, 2012

Arbre phylogénétique de la filiation de l'Humanité avec les principales espèces d'hominidés depuis les Australopithèques. Notez la bifurcation vers l'époque de Lucy, il y a environ 3 millions d'années. Document T.Lombry adapté de Nature

Enfin, sur un plan historique et migratoire, on suppose que les premiers explorateurs Homo antecessor ont quitté l'Afrique à l'époque de l'Homo ergaster, qu'ils auraient atteint l'Europe par le Moyen-Orient, donnant naissance à l'Homo heidelbergensis, duquel serait descendu l'homme de Néandertal. Les Homo antecessors restés sur leurs terres d'origine seraient les ancêtres des Homo rhodesiensis qui, émigrant d'Afrique, seraient devenus les Homo sapiens modernes qui se sont ensuite répandus en Europe et dans le reste du monde au détriment des autres espèces. Localement d'anciennes espèces d'hominidés se sont isolées dans leur niche écologique et se sont différenciées des ancêtres des Homo sapiens tout en ayant acquis des traits modernes (H.georgica, H.denisova, H.floresiensis, etc). Nous reviendrons sur chaque de ces espèces. Bien que généralement admis par la communauté scientifique, tout ce cheminement reste bien sûr une thèse qu'il faut encore démontrer dans les faits.

Homo naledi : 912000 - 236000 ans

Le 10 septembre 2015, une équipe internationale de chercheurs dirigée par Lee R. Berger de l'Université de Witwatersrand (Wits) à Johannesburg annonça dans le magazine eLife en libre accès avoir découvert une nouvelle espèce d'homininé : l'Homo naledi, "naledi" signifiant "étoile" en langue sesotho.

C'est entre septembre 2013 et septembre 2014 que des scientifiques financés par la National Geographic Society exhumèrent dans la "chambre de Dinaledi" (la chambre des étoiles) appartenant au réseau de grottes de "Rising Star" situé près de Johannesbourg en Afrique du Sud, plus de 1550 ossements d'hominidés appartenant à au moins 15 individus, hommes et femmes, parmi lesquels des bébés, des jeunes adultes et des personnes plus âgées, ce qui en fait le plus grand gisement de fossiles d'hominidés découvert à ce jour. Tous présentent une morphologie homogène.

Notons que ce gisement se trouve à seulement 420 km au nord-est du lieu où fut découvert "l'enfant de Taung", le premier Australopithecus africanus en 1924 et à seulement 15 km du gisement de l'Australopithecus sediba découvert en 2008.

La datation des spécimens s'avéra très difficile. Selon les premières analyses, les squelettes dataient entre 2.8 et 1.5 million d'années. Mais cette date qui était plutôt vague et donc incertaine fut revue en 2016. L'anthropologue Mana Dembo de l'Université Simon Fraser du Canada et ses collègues réalisèrent une étude statistique à partir de la reconstruction du crâne et des dents qui  montra que les fossiles remontaient à 912000 ans. Mais cette datation reste toujours sous caution car tous les fossiles et sédiments n'ont pas été excavés du site.

A voir : Professor Lee Berger introduces Homo naledi

Inside the Rising Star Cave (3D)

A gauche, reconstruction du crâne de l'Homo naledi. A droite, distribution géologique et taphonomique (la formation des gisements fossiles) de la grotte de Dinaledi en Afrique du Sud dans laquelle furent excavés des milliers d'ossements de l'Homo naledi. Documents L.R.Berger/Wits University/NGS et Paul H.G.M.Dirks et al./eLife adapté par l'auteur.

Le fait qu'on n'ait pas découvert de spécimens adultes, en pleine maturité, ni de squelettes de gros animaux ou de reliefs de repas suggère que les squelettes furent déposés sciemment dans la grotte. Selon les chercheurs, l'accès limité à une crevasse très étroite et la grotte avaient déjà le même aspect il y a un million d'années ce qui n'en fait pas un habitat ni une cachette très pratiques. Sa fonction serait donc différente. Sans preuve formelle et la question étant délicate et complexe, vu l'abondance des ossements et leurs dispositions, Berger évoque à mi-mot qu'il s'agirait peut-être d'une sorte de site funéraire primitif si ce concept avait un sens à l'époque. La question reste toutefois ouverte.

Cette nouvelle espèce fait toutefois l'objet d'une controverse. Les spécimens présentent des caractéristiques dites "mosaïques" appartenant à la fois au genre Homo (jambes, pieds, mains et dents humaines, l'absence de crête sagittale) et aux Australopithèques (un petit corps et un petit crâne trois fois plus petit que celui d'un homme moderne).

Dans un article publié dans le "Guardian" en 2015, John Hawks qui participa à la découverte expliqua que "malgré certains traits modernes, l'Homo naledi appartient probablement aux origines du genre Homo. Il nous dit que l'histoire de l'évolution fut probablement différente de ce que nous avons imaginé." Dans le même article, Tim White, codécouvreur de Lucy, pense plutôt qu'il s'agirait d'"une forme primitive d'Homo erectus [similaire] au fossile décrit dans les années 1800". Toutefois, interrogé à ce sujet, Yves Coppens également codécouvreur de Lucy, n'y voit qu'un "Australopithèque de plus" ayant colonisé une nouvelle niche écologique comme de nombreuses espèces le font.

Finalement, Michel Brunet qui découvrit Toumaï conclut plus sagement que "c'est l'âge géologique" qui permettra de trancher la question. En fait, comme c'est souvent le cas en science, les découvreurs ayant été critiqués par leurs pairs les critiquent à leur tour avec des contre-arguments plus ou moins validés jusqu'à ce qu'une preuve indubitable vienne trancher la question. A ce jour, la datation de l'Homo naledi fait toujours débat et son identité reste en suspens car il paraît trop tardif pour appartenir au genre Homo qui était déjà établit en Afrique depuis longtemps. Mais nous savons que la nature est plus inventive et complexe que nous imaginons. Puis, une nouvelle découverte attisa la controverse.

Nouveaux fossiles et nouvelle datation controversée

Une équipe de 38 chercheurs dirigée par Lee Berger poursuivit ses recherches sur le site de "Rising Star" et découvrit dans une seconde grotte appelée la Chambre ou grotte de Lesedi située à 30 m sous la surface (cf. cette carte) plus d'une centaine de fossiles d'Homo naledi, portant leur nombre total à 131 individus. Les résultats des analyses publiés en 2017 dans la revue eLife indiquent que ces individus vivaient entre 335000 et 236000 ans, c'est-à-dire 600000 ans plus tard que les 15 premiers spécimens, c'est-à-dire à l'époque où vivait déjà l'Homo sapiens.

A gauche, le squelette complet de "Neo", l'un des H.naledi datant entre 335000 et 236000 ans. Au centre, le crâne de "Neo" et à droite, le crâne de "Néo" vu de profil découvert dans la grotte de Lesedi et à sa droite le crâne de DH1 de la grotte de Dinaledi. Documents John Hawks/U.Wits.

C'était la première fois que des chercheurs démontrèrent qu'une autre espèce d'homininé vécut aux côtés des premiers humains d'Afrique ! Aussi, les conclusions auxquelles ont abouti Lee Berger et ses collègues ont déjà été remises en question par d'autres chercheurs. Une fois de plus, l'existence de l'Homo naledi pose plus de questions qu'elle n'en résout ! Faute de consensus, de toute évidence ce dossier restera ouvert quelques années encore.

Le régime et le comportement alimentaires de l'Homo naledi

Découverte intéressante à noter, les dents de l'un des individus d'H.naledi daté de 335000 à 236000 ans ont été examinées par Ian Towle de l'Université John Moores de Liverpool et ses collègues et leurs conclusions furent publiées en 2017 dans le journal américain "Physical Anthropology".

Comme on le voit ci-dessous à gauche, les dents de ce jeune spécimen sont fortement ébréchées, présentant de nombreux éclats sur les trois molaires et les deux prémolaires. Elles sont plus nombreuses que chez tous les autres spécimens étudiés datant de la même époque. L'analyse de la taille des éclats, leur nombre et leur emplacement a permis aux chercheurs de déterminer le régime alimentaire et indirectement les comportements culturels de cet individu comme le fait d'utiliser ou non leurs dents comme outils.

Selon Towle, chez l'H.naledi, plus de 40 % des dents sont abîmées, ce qui est une proportion très élevée. On retrouve même jusqu'à 5 éclats sur une seule dent. Toutefois les ébréchures ne sont pas distribuées également sur toutes les dents. Ainsi, les dents arrière sont plus fracturées et plus de la moitié d'entre elles présentent au moins un éclat et beaucoup d'autres présentent plusieurs petits éclats. Ceci dit, les dents situées à l'avant sont malgré tout plus abîmées que chez d'autres espèces avec plus de 30 % des dents présentant au moins un éclat. Cela suggère que l'H.naledi a régulièrement mordu de petits objets durs.

Les molaires et prémolaires fortement ébréchées d'un Homo naledi. Document Ian Towle.

Par comparaison, les dents de H.naledi présentent une proportion d'éclats au moins 2 fois plus élevée qu'un Australopithecus africanus et 4 fois plus élevée qu'un Paranthropus robustus, deux espèces d'homininés éteintes habituées à consommer des aliments durs (sans qu'on puisse préciser lesquels). Parmi les grands singes actuels, les gorilles présentent 10 % de dents ébréchées pour seulement 5 % chez les chimpanzés. Ces deux espèces ont un régime furgivore. Les seuls singes ayant une proportion de dents ébréchées et des motifs similaires à ceux des H.naledi sont les babouins dont 25 % des dents présentent des fractures. Ces éclats sont probablement liés à l'environnement dans lequel ces singes évoluent, creusant et consommant une grande quantité de nourriture mêlée de sable, de gravillons et autres objets durs. Les babouins sont omnivores.

On retrouve également la même proportion d'éclats dentaires que chez l'H.naledi chez les Inuits et les Aborigènes d'Australie ainsi que sur des fossiles humains d'autres populations. Toutefois, les motifs trouvés sur les dents d'humains modernes sont différents car ce sont plus souvent les dents situées à l'avant (incisives et dans une moindre mesure les canines) qui présentent le plus de fractures. Aussi, à partir des spécimens présentant des ébréchures similaires à celles de l'H.naledi quelques archéologues en déduisent que l'H.naledi n'utilisait pas ses dents comme outils.

Enfin, on constate que les dents d'H.naledi sont plus ébréchées sur la mandibule droite (50 %) que sur celle de gauche (38 %) ce qui pourrait être le signe d'une prédisposition droitière mais que nous manquons d'exemples pour valider cette hypothèse.

Quant à savoir ce que mangeaient les H.naledi, selon Towle et son équipe, ils étaient vraisemblablement spécialisés dans la consommation de certains types d'aliments comme des tubercules brutes contenant encore de la terre ou du sable en surface. Cependant, il est également possible qu'ils mangeaient de petits aliments durs comme des noix ou des graines, ou qu'ils ont coupé ou brisé de plus gros aliments en morceaux.

En conclusion, H.naledi avait un régime sensiblement différent de celui des espèces d'homininés fossiles étudiés à ce jour. Il contenait certainement une plus grande proportion de petits aliments durs. Les chercheurs doivent encore étudier l'usure microscopique de ces dents et étudier les restes de plantes présents de leur tartre dentaire pour connaître l'origine exacte de ces fractures dentaires.

Cette découverte nous offfre l'occasion d'analyser en détails le régime alimentaire de nos ancêtres et de le comparer à celui des autres espèces.

Le régime omnivore

En analysant les dents de nos ancêtres et les traces relevées dans les os des animaux qu'ils chassaient, on estime que c'est probablement à l'époque des derniers Australopithèques, il y a plusieurs millions d'années mais bien après Mrs Ples, Lucy et Abel que nos ancêtres sont devenus omnivores. Quel avantage procure ce régime alimentaire au point que l'évolution nous l'a transmis ?

Le régime carnivore constitué de viande et de poisson se distingue du régime frugivore constitué de fruits et de baies par son apport en protéines, les briques indispensables à la fabrication et la maintenance de nos cellules, principalement des muscles mais également des os. Sans une bonne musculature fixée sur une ossature solide et résistante, l'homme aussi primitif (ou moderne) soit-il ne peut pas se permettre d'efforts violents, énergivores (pas même courir). Dans ces conditions c'est un piètre chasseur, peu résistant et littéralement sans force.

Les légumes comme les fruits sont riches en minéraux, en vitamines et certains en fibres. En revanche à peine 10 % des fruits contiennent plus de 10 % de protéines (cacahuètes, amandes, pistaches, cacao, noix, noisettes, etc) auxquels il faut ajouter quelques légumes (tomates séchées, germes de soja, haricots ailés, etc). Mais la plupart de ces aliments étaient inconnus des premiers hommes, peut-être juste quelques fruits à coques, les fèves, les racines ou les champignons mais ils étaient très peu nourissants.

Par comparaison la viande et le poisson contiennent entre 20 % et 37 % de protéines, soit trois fois plus que les légumes les plus riches et dix ou vingt fois plus que la plupart des fruits (dont l'apport en vitamines et souvent en eau est très utile).

Comparaison entre les systèmes digestifs des différents régimes alimentaires.

Cliquer sur l'image pour l'agrandir. Document Un Jour Sans Viande.be

En moyenne, un adulte a besoin de 2000 Kcal./jour (cela varie de 1500-5000 Kcal/jour selon la morphologie et surtout l'activité). Si vous faites la conversion en unités plus simples, cela correspond à une énergie d'environ 1000 watts (1000 J/sec), et ce 24 heures par jour et non pas uniquement durant la période diurne. Même si le cerveau des premiers hommes était au moins 30 % plus petit que le nôtre, il demandait environ 25 % de toute l'énergie générée par le corps pour assurer ses fonctions, soit le quart des deux tiers de celui d'un homme moderne, soit environ 166 watts ou 333 Kcal/jour.

La surface de la peau (pour 1.50 m et 50 kg pour un Homo erectus) couvre environ 1.5 m2, dont une partie se trouve à l'ombre une partie de la journée. Vous vous retrouvez donc avec une énergie assimilable d'environ 7 watts durant la journée, soit plus de cent fois inférieure à la consommation du sujet.

Si les premiers hommes voulaient trouver l'énergie complémentaire et satisfaire leur métabolisme en plus de rester en bonne santé, ils n'avaient pas d'autres alternatives que de soit rester au Soleil en permanence au risque de dépérir soit trouver des aliments riches en protéines, et donc idéalement de consommer de la viande et du poisson, devenir carnivore et finalement manger tout ce qu'ils pouvaient cueillir et chasser et plus tard cultiver et devenir omnivore. C'était encore plus digeste quand l'homme apprit à cuire ses aliments.

Voyons justement à quelle époque remonte la découverte du feu.

Le feu, cet étrange animal

A l'inverse des fourmis qui sont insensibles au feu au point de continuer à travailler jusqu'à brûler vives (cas des fourmis Atta dans la Pampa d'Argentine lorsque les Gauchos brûlent les herbes sèches), tous les organismes complexes craignent le feu à l'exception de l'homme. Pourquoi ne nous fait-il pas peur, même pas à un enfant ?

C'est l'Homo erectus qui domestiqua le feu. Il dut conquérir cet "animal" inhabituel sans doute très rapidement. Il est probable que des enfants ou les chasseurs les plus aguerris et les plus curieux l'ont découvert un jour d'orage après un feu de forêt. Imaginons la scène.

Alors que la tribu marchait en quête de nourriture, le frère du grand-chef montra un "animal" aux couleurs du Soleil qui bougeait à quelques mètres du groupe sur une branche morte au milieu d'un buisson. Laissant la tribu à bonne distance, l'un des chasseurs les plus habiles s'approcha doucement de l'animal et le piqua violemment de sa lance. L'animal n'eut aucune réaction et ne poussa aucun cri. Il dégageait par contre un souffle inhabituel et une odeur sucrée. Plus le guerrier s'approchait de lui plus la chaleur devenait insoutenable.

Tout en se protégant du souffle de l'animal avec son avant-bras, l'homme le piqua à nouveau. Cette fois l'animal bondit sur sa lance. Effrayé le guerrier abandonna son arme sur le sentier et s'encourut. Observant la scène à quelques mètres de distance, les membres du clan constatèrent que l'animal avait quitté la lance et était retourné sur sa branche.

Encouragé par ses condisciples, l'homme repris sa lance à bout de bras et s'approcha de nouveau de l'animal. Arrivé tout près de lui, il enfonça à plusieurs reprises sa lance dans le côté rouge-sang de la bête qui réagit immédiatement. Cette fois l'homme pensait l'avoir blessé à mort. Mais de manière étrange un second animal se suspendit au bout de sa lance, créant la stupeur dans le clan; le bout de sa lance s'était transformé en tison !

Voyant que l'animal était relativement inoffensif et restait à bonne distance, les autres membres de la tribu se rapprochèrent du buisson et comprirent qu'il s'agissait d'une espèce différente des autres animaux. Au lieu de mordre, l'animal infligeait une douleur intense à qui le touchait et laissait une odeur sur les mains ainsi que des traces noires. On ne pouvait pas le toucher et c'est une femme du clan qui trouva le moyen de le transporter en déposant le tison ardent sur une ramure feuillue. C'est ainsi qu'il fut emporté jusqu'à la caverne du grand-chef.

L'observant de loin, on découvrit que l'animal capturé gémissait de temps en temps en lançant des éclats brillants autour de lui. Le pouvoir de sa magie était stupéfiant. Quand on soufflait sur l'animal, il semblait mourir puis retrouvait ses forces. Quand il s'endormait, on découvrit qu'on pouvait le réveiller en le nourrissant de graisse ou de bois. On comprit qu'il n'était pas dangereux mais sa magie nous effrayait tout en nous captivant. Durant la nuit il brillait, portait des ombres et réchauffait ceux qui s'approchaient de lui. Docile tout en étant étrange, nul n'osait encore lui donner un nom. L'homme venait d'apprivoiser le feu.

A lire : L'impact du feu

On a retrouvé des traces de foyer dans des grottes du Midi de la France qui remontent à environ 750000 ans (et certainement depuis 380000 ans dans la région de Nice) et en Chine il y a plus de 500000 ans, à l'époque où vécu l’homme de Pékin.

Le feu fut bientôt le signe du pouvoir : celui qui s'en accaparait devenait l'égal des dieux. Mais pendant longtemps l'homme craignît que la flamme du foyer ne s'éteigne ou qu'une tribu ennemie ne s'en empare. 

Finalement les hommes parvinrent à le domestiquer. En maîtrisant le feu, l'Homo erectus se donnait pour la première fois les moyens de maîtriser la nature et de changer sa façon de vivre. Il pouvait dorénavant se réchauffer et ne plus subir les rigueurs du climat, le feu de la flamme permettait d'éloigner les fauves et la chaleur permettait enfin de cuire les produits de leur chasse, rendant les aliments plus digestes.

Autre observation importante, en attendant que sa nourriture soit cuite à point, l'homme se donnait aussi le temps de discuter et d'apprécier la compagnie de membres de son clan ou des invités. On pense que la nature sociable de l'homme, le fait qu'il aime vivre en société, discuter et communiquer remonte à l'époque où les premières tribus se réunirent autour du feu.

Aujourd'hui encore il est étonnant de constater qu'à deux pas du site où Lucy fut découverte, dans la vallée de l'Omo, le peuple Mursi vit encore comme les hommes primitifs, quasi nu et allumant son feu en frottant deux bois l'un contre l'autre[4]. Cette population se différencie toutefois de celle de nos ancêtres car elle considère que si l'harmonie règne dans sa société, la nature sera également harmonieuse, ce dont Lucy ne pouvait même pas imaginer.

A voir : L'Odyssée de l'espèce - Le feu

Le non sens caché des inventions...

Dans son sketch "le rire primitif", l'humoriste français Raymond Devos disait : "[Les primitifs] ont tout inventé ! La pierre taillée. Qui est-ce qui a inventé la pierre taillée ? Un primitif ! Le feu. Qui a inventé le feu ? Un primitif ! [...]" Mais ça sentait le roussi". L'innocent qui avait inventé le feu avait brûlé des amulettes. Le sorcier le condamna au bûcher. "Heureusement qu'il n'a pas inventé la poudre ! Il aurait fallut le faire sauter !"

Extrait de Raymond Devos, "Matière à rire", Plon - L'intégrale, 1991.

Les fossiles d’animaux que l’on a découvert dans les régions africaines où vivait l'Homo erectus pouvaient atteindre la taille des éléphants. Cela suggère que le comportement de ces chasseurs était déjà complexe et d’une grande efficacité pour s’attaquer à de tels mammifères. C'est à cette époque, pendant les veillées auprès du feu que se développa probablement l'esprit communautaire et tous les rites tribaux. L'homme enfin se projetait dans l'avenir et tirait des leçons de ses expériences.

L’évolution de l’Homo erectus n'était pas encore achevée. Il est ainsi prouvé que la taille du cerveau des premiers représentants fossiles n’était pas supérieure à celle des anciens hominidés, son volume oscillant entre 750 et 800 cm3. Un million d’années plus tard, sa capacité crânienne atteignait 1100 à 1300 cm3, autant que celle de l’Homo sapiens qui lui succéda.

Malgré sa bipédie, son cerveau volumineux, ses outils, bref de son adaptation au milieu durant plus d'un million d'années, la lignée de l'Homo erectus s'est éteinte au profit de l'Homo sapiens.

Entre-temps, marchant dans les traces des premiers hommes sortis d'Afrique, une nouvelle espèce vint s'installer en Europe, l'Homo heidelbergensis, l'homme d'Heidelberg.

Prochain chapitre

L'Homme d'Heidelberg et les premiers Européens

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[4] Le peuple Mursi a évolué depuis quelques décennies. S'il vit encore dans des huttes et allume encore parfois son feu en frottant deux morceaux de bois l'un contre l'autre, tous les hommes ont troqué la lance pour le fusil d'assaut AK-47.


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