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Poincaré[7] répondra négativement à la question de LeVerrier. Il repensa les méthodes utilisées en mécanique céleste dans la suite des travaux de Jacobi et de Hamilton et démontra que l'équation dynamique d'un système à trois corps était insoluble. Il fallait travailler par approximations successives pour trouver une réponse. Mais celle-ci n'était jamais totalement déterminée, c'est-à-dire qu'il n'était jamais possible a priori d'obtenir une précision d'une valeur donnée car les séries de perturbations utilisées par les astronomes pour calculer le mouvement des planètes ne convergeaient pas dans l'intervalle considéré. Poincaré montra également que si on s'attachait simplement au problème des 3 corps, par exemple aux mouvements du Soleil, de la Terre et de la Lune, les solutions étaient déjà extrêmement compliquées et ces mouvements ne n'étaient jamais réductibles aux solutions quasi périodiques et régulières qu'obtenaient les astronomes avec leurs développements en séries. Poincaré démontra ainsi les limitations de cette approche par les séries de perturbations, et démontra qu'il existait d'autres solutions mais qui devaient être construites dans une dynamique beaucoup plus compliquée. Poincaré se rendit compte qu'il étudiait jusqu'à présent l'ensemble d'un phénomène, en tenant compte de son plus lointain passé.
En 1875, âgé de 21 ans, il entra à l'Ecole des mines pour devenir ingénieur et passa la plus grande partie de ses loisirs à essayer de trouver une autre méthode pour résoudre les équations différentielles. Trois années plus tard il proposa une thèse d'état à l'université de Paris. Il expliqua comment, à partir d'un phénomène continu, défini par des variables infiniment petites de position et de vitesse évoluant dans un intervalle de temps extrêmement petit, il pouvait étudier directement "l'équation différentielle" du phénomène. Pour ce faire écrit-il[8], "on cherche simplement à relier chaque instant à l'instant immédiatement antérieur; on admet que l'état actuel du monde ne dépend que du passé le plus proche, sans être directement influencé pour ainsi dire par le souvenir d'un passé lointain". Il suffisait ensuite d'intégrer tous ces segments infinitésimaux pour décrire l'évolution générale du phénomène dans un intervalle de temps donné. Mais devant la complexité des intégrales, les solutions étaient souvent approximatives car limitées aux équations les plus simples à résoudre. Poincaré se demanda s'il ne serait pas plus facile de vérifier l'évolution de l'un des paramètres d'une équation différentielle sur sa solution. Cela permettrait de découvrir si cette petite variation provoquait ou non des changements considérables sur l'évolution globale du système. Poincaré développa son concept dans un espace multidimensionnel dénommé "l'espace des phases", formulation originale que nous devons à William Hamilton. Cette représentation abstraite contient toutes les solutions des équations différentielles. Prenons par exemple le pendule. Son mouvement est entièrement déterminé par sa position et sa vitesse initiale. Une fois lancé, son mouvement est progressivement amorti suite aux frottements dans l'air. Dans l'espace des phases, dont les coordonnées sont les variables de position et de vitesse, son mouvement est représenté par une spirale qui s'enroule graduellement autour d'un point fixe central.
Le génie de Poincaré, allié au
concept abstrait d'espace des phases, est d'avoir compris que les équations
différentielles d'Hamilton pouvaient être décrites de façon géométrique.
Le pendule par exemple possède 3 coordonnées de position et 3 coordonnées
de quantité de mouvement (impulsion), une pour chacune des 3 directions
de l'espace. Ainsi, quel que soit le système
dynamique étudié, les équations d'Hamilton indiquent, pour chacune des
coordonnées, le déplacement de chaque particule dans l'espace des
phases. Au cours du temps, la flèche résultante de l'addition de tous
ces déplacements instantanés donne le portrait, l'évolution du système
global. Cette représentation géométrique donne un instantané de la
dynamique de chaque point de l'équation. Il suffira de calculer les
courbes tangentes à ces "courbes" pour résoudre l'équation du
mouvement. Ainsi défini, l'espace des phases devient un outil visuel d'analyse de la dynamique des systèmes complexes. Une courbe fermée et regulière représente un comportement stable, cyclique; une courbe déformée ou une succession de boucles signifient que les mouvements subissent une perturbation. Il devient ainsi beaucoup plus aisé d'évaluer la stabilité et la complexité d'un système dynamique. En 1890, âgé de 36 ans, Poincaré
se fit fort de participer au concours de mathématique proposé quelques
années plus tôt par Gösta Mittag-Leffler de l'université de Stockholm
pour célébrer le soixantième anniversaire d'Oscar II, le roi de Suède
et de la Norvège. L'un des sujets proposé à la sagacité des
participants concernait le problème de la stabilité du système solaire
: était-il stable et dans ce cas toutes les planètes effectuaient sans
relâche la même ronde autour du Soleil, où les perturbations orbitales
séculaires rendaient le système solaire instable ? Problème lancé aux
mathématiciens du monde entier, Poincaré releva le défi. Il publia un
article[9]
sur les solutions des équations différentielles de la mécanique
céleste. Mais sachant combien la résolution des équations différentielles
était ardues et imprécises il délaissa les nombres et les développements
en séries pour s'intéresser uniquement à la visualisation des
trajectoires, cherchant dans l'évolution de leur structure des indices de
convergence ou de non-convergence du système. Dans son travail de 270 pages,
Poincaré démontra que quelle que soit la relation qui relie trois
particules dans le temps et l'espace, il n'existait pas de solution à
long terme car les solutions déduites des séries de perturbations
divergeaient. A l'inverse, les solutions approximatives pouvaient être
aussi précises que l'on voulait. Tout dépendait de la précision que
l'on donnait à la mesure de l'une des variables des premiers termes de la
série.
Mais Poincaré ne se contenta pas de ce résultat. Ne pouvant donc plus prévoir l'évolution d'une trajectoire sur une très longue durée, plutôt que d'étudier des trajectoires individuelles, Poincaré suggéra d'étudier des intersections de trajectoires multiples avec un plan fictif judicieusement placé; c'est la "section de Poincaré"[10]. Si toutes les trajectoires restent dans un tore, la trajectoire est régulière et prédictible. Si toute la section de Poincaré est percée de trajectoires, celle-ci sera chaotique et très instable dans le temps. Pratiquement, ces zones stables sont liées aux orbites bien réguliers et aux phénomènes de résonance. L'espace des phases ainsi calculé peut être reporté en 2 dimensions, traçant la vitesse et l'orientation de la particule en fonction du temps. On peut alors se demander si ce système a un comportement périodique ? La trajectoire se refermera-t-elle sur elle-même, deviendra-t-elle irrégulière ou deviendra-t-elle un point fixe ? Mais pour déterminer cette trajectoire "optimale", une seule expérience n'est pas suffisante. Nous savons que tous les pilotes de courses procèdent à de nombreux essais pour trouver la "meilleure" trajectoire, et ne font pas comme Newton, calculant instantanément leur route avec une succession d'infimes droites. Mécaniquement parlant les sportifs comme tous les mobiles cherchent à optimiser le principe de "moindre action"; c'est l'intégrale d'action. Il s'agit de l'intégrale de la différence entre l'énergie cinétique et l'énergie potentielle - le lagrangien - intégrée sur le temps et le long de la trajectoire du mobile. Le lagrangien : les attracteurs et les fractals La conséquence de cette généralisation de la formulation de Lagrange est l'apparition dans l'espace des phases de trajectoires qui se referment en un "cycle limite" ou en un point fixe (cf L'algorithme logistique). On dit que ce système possède un ou plusieurs "attracteurs", entouré d'un "bassin d'attraction" dans lequel converge l'intégrale du lagrangien (les trajectoires successives). On retrouve ce phénomène dans le mouvement du pendule. Alors qu'il peut osciller indéfiniment dans le vide, dans l'air suite aux frottements son balancement finit par s'arrêter au terme d'un mouvement progressivement amorti. De telles entités reflètent les propriétés des systèmes dynamiques. Elles sont indépendantes du milieu de propagation et s'appliquent également aux équations de l'électromagnétisme (théorie ondulatoire). Leur dérivation à partir du principe de moindre action permet de les retrouver en physique quantique jusque dans les théories de symétries de jauge, confrontant à nouveau les concepts d'ondes et de particules à notre bon sens. Mais ces attracteurs ne peuvent expliquer tous les phénomènes. En premier et entre parenthèses, le fait que la vitesse de la lumière soit une quantité dérivée par rapport au temps. Or nous savons que "c" est une constante, ce qui signifie que les variables fondamentales telles que la durée ou la longueur sont intimement liées d'une manière ou d'une autre. C'est toute l'épistémologie de ce paradoxe que nous retrouvons en relativité.
Cela dit, si on peut représenter un système chaotique dans un espace des phases à 2 dimensions, on découvre dans les systèmes dynamiques à 3 variables des attracteurs dits "étranges", occupant des espaces d'au moins 3 dimensions. Nous y reviendrons. Cette imprévisibilité se retrouve en physique quantique. Inversement, le chaos est-il présent dans les phénomènes déterministes ? Des expériences réalisées en 1970 par la mathématicien russe Yasha Sinaï de l'Institut Landau de Moscou et répétées depuis ont démontré qu'un système "ergodique"[12], c'est-à-dire un système non périodique, comme la totalité de l'espace des phases mais dont la période n'est pas infinie (système fini) se comportait de façon déterministe. En résumé, il appliqua les lois statistiques pour calculer l'angle d'impact d'une boule de billard sur les bandes d'un nombre considérable de tables identiques. En établissant la moyenne de ces expériences, il obtint une valeur identique à la moyenne faite en répétant un lancé un très grand nombre de fois. Ce résultat réconforta les mathématiciens qui retrouvaient le déterminisme dans certains phénomènes chaotiques. Prochain chapitre L'obliquité de l'orbite terrestre et La
diffusion chaotique des orbites planétaires
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