La colonisation de l'espace

Les contraintes de la vie dans l'espace (II)

Il fut une époque où les ingénieurs de la NASA, épaulés par les Présidents Kennedy, Eisenhower puis Nixon, pensaient que le temps était venu pour coloniser l'espace proche. Beaucoup de travaux ont été réalisés dans ce sens mais aucun d'eux n'a abouti faute d'une stratégie à long terme et de financements. Il est toutefois intéressant d'étudier ce passionnant sujet pour comprendre combien cette démarche est complexe tout en étant prometteuse, bien que parfois les projets soient peu réalistes voire chimériques.

Selon les projets les plus avancés de W.von Braun, R.Bussard, G.San ou G.O’Neill, la première étape de cette colonisation sera la mise en orbite à proximité du Soleil d’immenses plates-formes habitables capables d’accueillir de quelques centaines à plusieurs millions d'âmes. Ces stations orbitales auront probablement une forme cylindrique, plus facile à protéger des rayonnements nocifs qu'une station en forme de roue. Leur dimension sera comprise entre cent mètres et plusieurs kilomètres d'envergure.

Une station orbitale de O'Neill

Non, vous ne rêvez pas : il y a bien des arbres, de l'eau, des nuages... Mais vous n'êtes pas non plus sur Terre. Dans les années 1970, Gerard O'Neil imaginait qu'à terme un environnement spacieux et un décor naturel seraient reproduits dans les stations orbitales. Les travailleurs et les visiteurs trouveraient là haut des villes de banlieue qui feraient presque oublier qu'ils n'ont plus les pieds sur Terre ! Aujourd'hui un tel concept est tout à fait utopique.

Jusqu'au programme Apollo il était très difficile de se faire une idée objective de l'aspect que pourrait avoir une colonie spatiale. Les artistes étaient plus préoccupés par l'aspect artistique et pratique de leur invention que par son aspect financier ou sa conception même. Si les colonies spatiales dessinées par Rick Guidice, les scénaristes de films ou les artistes du Ames Research Center de la NASA présentent un quelconque intérêt, c'est principalement pour les solutions originales qu'ils ont apporté à la survie en milieu clos et aux problèmes d'écologie, la distribution des compétences techniques, les loisirs, la structure porteuse, les modes de fonctionnement et bien sûr sur l'esthétique de ces cités du futur. La plupart des concepts sont basés sur l'ouvrage "High Frontier" de Gerard O'Neill[6] disponible auprès du Space Studies Institute, l'institut sans but lucratif qu'il fonda dans les années 1960.

Les colonies spatiales en images

gros-plan sur un dessin d'une base lunaire réalisé par Rick Guidice en 1978 pour la NASA et adapté par l'auteur.

Consulter les dessins originaux

Il ne sera pas question d'être claustrophobe où d'avoir le mal de l'espace dans ces habitats d’un nouveau type. Les missions spatiales soviétiques et américaines de longues durées ont déjà permis de bien comprendre les mécanismes qui provoquent ces symptômes. L'apesanteur qui règne dans un vaisseau spatial est un obstacle à notre développement et nous n'y sommes pas préparé tant biologiquement que physiologiquement parlant.

Radiations atteignant la Lune et la Terre

Radiation

Lune

Terre

Dose moyenne totale

0.22 - 1.27 mGy/ jour

1 - 2 mGy/ an

RAYONS COSMIQUES

± 95% du total

30% du total

RAYONNEMENT GALACTIQUE

-

100% des émissions secondaires des rayons cosmiques

Energie :

108 - 1020 eV/ nucléon

0.1 - 20 GeV (muons) et 10-8 - 102 MeV (neutrons)

Composition :

98% des nucléons sont à

87% des protons 

12% d’hélions 

1% d'éléments Z>2 

reste 2% d'électrons

~ 80% de muons

20% d’électrons

<1% rayons cosmiques primaires

(protons, pions chargés, neutrons)

 

RAYONNEMENT SOLAIRE

 

Energie  :

<1010 eV/ nucléon

faible contribution au rayonnement cosmique global

Composition :

0.01 - 0.1% éléments Z >2

réfléchis par la magnétosphère terrestre

VENT SOLAIRE

 

Energie :

<4x103 eV/ nucléon

-

Composition :

électrons, protons, hélions

-

ERUPTIONS SOLAIRES

 

Energie :

106 - 109 eV/ nucléon

-

Composition :

protons, hélions, ions lourds

-

La Lune ne possède pas d’atmosphère ni de champ magnétique. Sa surface est donc exposée en permanence à la totalité des rayonnements galactique et solaire. La compréhension de ses composantes est essentielle, non seulement pour préserver la santé des cosmonautes, mais également pour assurer le bon fonctionnement des stations automatiques (satellites, bases orbitale et lunaire). 

Source: "Mission to the Moon", ESA.

Si l’état d’apesanteur fait rêver, il faut savoir qu’il provoque une décalcification osseuse, une perte de poids, une atrophie musculaire et un excès de sang dans le cerveau. On sait aussi que le fonctionnement de l'hypophyse qui assure la production des hormones de croissance doit être régulier. En apesanteur les cosmonautes souffrent également de déshydratation et leur système immunitaire s'affaiblit. A l'heure actuelle les cosmonautes effectuant des vols de plusieurs mois passent la moitié de leur journée à faire des exercices musculaires afin de compenser tous ces effets négatifs. Si cela est envisageable pour une petite équipe d'hommes, pour plusieurs centaines de cosmonautes il faudra prévoir un système de gravité similaire à celui de la Terre. 

Se greffe sur ces problèmes celui plus préoccupant des radiations. Toute activité en dehors de l'enceinte protectrice de la colonie signifie une exposition directe aux rayonnements corpusculaires solaires et aux rayons cosmiques. Nou savons que les éléments lourds (protons ou ions) peuvent endommager les chaînes d'ADN et sont à l'origine de mutations génétiques pouvant évoluer en cancer. Les ingénieurs et les médecins doivent donc considérer très sérieusement ce problème si nous envisageons travailler dans le vide de l'espace ou même sur une colonie implantée sur la Lune ou sur Mars. 

A l'heure actuelle nous connaissons les effets de ces rayonnements sur l'organisme, nous savons comment les arrêter mais les chercheurs constatent que si certaines cellules mutantes deviennent malignes, d'autres ne développent pas de cancer. La réaction des cellules est souvent inattendue. On ignore en fait comment et pourquoi un cancer se déclenche. Une voie de recherche consiste actuellement à traiter directement les gènes. Si nous savions sous quelles conditions se développe un cancer, nous pourrions mieux protéger les travailleurs et les touristes de l'espace.

Doses limites d'exposition aux radiations

(en rem, "roentgen equivalent man")

Recommandations publiées par le National Council on Radiation Protection and Measurement à partir des mesures effectuées sur les astronautes lors des missions spatiales se déroulant entre 240 (Mir) et 432 km (Skylab) d'altitude.

 

Age en début d'exposition

Sexe

25

35

45

55

Homme

150

250

325

400

Femme

100

175 

250

300

NB. 1 roentgen équivaut à quelque 50 radiographies aux rayons X. Durant la vie d'un être humain, les tissus profonds supportent une exposition de 100 à 400 rem (1-4 Sv), les yeux de 400 rem et l'épiderme peut supporter jusqu'à 600 rem (6 Sv).  

Cliquer ici pour en savoir plus sur la mesure de la radioactivité.

Le jour ou l'espace proche, la Lune ou Mars deviendra un lieu de vie pour quelques centaines ou milliers de personnes, dans ces colonies la vie devra autant que possible être proche des conditions terrestres. Dans un premier temps, l’environnement sera similaire à celui que l’on connaît déjà dans les stations de recherche en milieux extrêmes, offshores ou polaires. Ensuite un environnement plus spacieux et un décor plus naturel y seront reproduits avec des moyens économiques. 

Beaucoup plus tard, si les colonies spatiales et les hôtels orbitaux voient le jour, les visiteurs et les touristes trouveront là haut des villes de banlieue, une végétation terrestre, éventuellement des cours d'eau et même une petite faune. Des usines préfabriquées auront pour mission de gérer les cultures intensives et l'élevage. La température sera régulée et l'atmosphère sera tout à fait respirable. Le cycle du jour et de la nuit pourra être imité au moyen d'écrans protecteurs qui cacheront la lumière du jour une partie du temps. L'énergie ne manquera pas. Le Soleil est une source inépuisable et les centrales solaires fourniront toute l'énergie de la population[7].  

Séduisante dans les années "Kubrik", une station orbitale en forme de roue s'avère en fait plus difficile à protéger des rayons nocifs qu'une station cylindrique. Illustrations de Joe Bergeron.

Plusieurs ingénieurs considèrent que les colonies spatiales pourront être construites à partir de la Lune. Des mines pourraient y extraire la matière première, le fer, l'aluminium et les oxydes. L'extraction sera d'autant plus facile que le sous-sol lunaire n'a pas été remué et brassé comme le sont les plaques tectoniques terrestres. Certains composés viendront de la Terre, comme l'hydrogène pour produire de l'eau. D'autres viendront des astéroïdes, en particulier le carbone, l'iridium ou le titane.

Ainsi que le dit O’Neill[8], “vers 2074 plus de 90% de la population humaine pourrait vivre dans des colonies spatiales, disposant virtuellement de ressources illimitées d’énergie propre pour l’usage quotidien, une abondance et une variété de nourriture et de biens, libre de voyager et indépendant des gouvernements supranationaux”.  

Infrastructures à distance

Site

Date

Charge utile

(kg/an)

Puissance

(MW)

Population

Antarctique

1990

5 x 105

0.35

100 (été)

ISS

2001

1 x 105

0.1

7

Exploitation lunaire

2015

3 x 103

1

12

Adapté de "The decade of discovery in astronomy and astrophysics", NSF, 1991, p102.

Mais son rêve restera malheureusement une fiction pour longtemps. La date butoir de 2074 qu'il s'était fixé sera vraisemblablement repoussée de cent à deux cents ans, faute de moyens et surtout en raison des événements socio-économiques qui frappent la plupart des pays du monde. N'oublions pas par ailleurs notre écosystème qui subit actuellement la plus importante modification climatique depuis un million d'années. Ces problèmes entraveront certainement les rêves constellés d'étoiles de nos promoteurs. La réalité est malheureusement plus... terre-à-terre.

Prochain chapitre

Les voyages interstellaires

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[6] G.K.O’Neill, Physics Today, 27, sept 1974, p32 - G.K.O’Neill, “The High Frontier, Human Colonies in Space”, Morrow, 1977, 3d edition. T.A.Heppenheimer, “Colonies in Space”, Stackpole Books, 1977 - L.Geis et al., “Move into space”, Perennial Library, 1980.

[7] Dans l'espace un capteur d'1m² fournit 1400 watts, soit deux fois plus que sur Terre et ce 24 heures sur 24. Dans de telles conditions on ne parle plus de rendement !

[8] J.Stoneley et A.Lawton, “CETI”, Warner Book, 1976, p149.


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