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La colonisation de l'espace

Le moteur de la navette STS-26. Il mesure près de 2.5m de hauteur et 5m de longueur ! Document NASA/KSC.

Performances des propulseurs (IV)

Comment fonctionne le moteur d'une fusée ou d'une navette spatiale ? Ce genre de vaissseau pesant extrêment lourd et devant s'extraire de l'attraction terrestre dans une atmosphère dense, il est indispensable de trouver une technologie hybride pouvant à la fois fonctionner dans l'atmosphère et capable de propulser le vaisseau dans le vide.

On pense immédiatement aux réacteurs qui équipent les avions-fusées comme le X-15, le X-43A ou des prototypes de longs-courriers. Mais ils sont inadaptés à un vol de longue durée et leur réservoir sont réduits au stricte nécessaire. 

Il faut donc développer une technologie spatiale particulière, ce que toutes les agences ont réussi à maîtriser au bout de quelques années d'essais et d'erreurs.

Les moteurs les plus puissants servent à extraire le vaisseau spatial de l'attraction terrestre. Il s'agit de propulseurs chimiques, à poudre, et ne fonctionnent que quelques minutes, le temps de traverser l'atmosphère. Ils sont ensuites relayés par des moteurs cryogéniques fonctionnant avec de l'hydrogène et de l'oxygène liquide ou de l'hydrazine lorsque le vaisseau atteint l'espace.

L’avantage des moteurs à propulsion chimique est d’avoir un énorme rapport poussée/poids qui est idéal pour arracher une fusée de la surface d’un astre comme la Terre. Malheureusement l’accroissement de la poussée spécifique est limité. Si nous désirons atteindre ne fut-ce que 0.1% de la vitesse de la lumière (300 km/s) nous devons obtenir une poussée spécifique de 30000 secondes. Actuellement nous sommes au mieux 42 fois en-dessous de cette valeur ! Nous devons donc nous orienter vers d’autres carburants.

Fusée à poudre et hydrazine

Aujourd'hui la navette spatiale utilise plusieurs types de carburants et de moteurs en fonction de la phase de vol. Pour s'arracher de la Terre dont l'attraction est relativement forte (9.81 m/s2), la navette doit pouvoir accélérer très rapidement, en d'autres termes disposer d'un maximum de "puissance" en un minimum de temps et maintenir cette poussée durant quelques minutes, le temps d'atteindre l'exosphère. Mais cela nécessite de stocker le carburant à bord du vaissseau ce qui n'est pas toujours possible. Il y a donc un compromis que les ingénieurs doivent trouver entre d'un côté le poids et le volume d'ergols (carburant et comburant) à embarquer et de l'autre la poussée ou l'impulsion recherchée. 

A l'heure actuelle le meilleur rapport poussée/poids est assuré par les carburants chimiques (les fusées à poudre ou SRM - solid rocket motor - dont le carburant est constitué d'un mélange de butadiène, d'acide acrylique, de perchlorate d'ammonium, d'aluminium et de nitrate de potassium). Ce mélange offre une impulsion spécifique de l'ordre de 265s, ce qui est plus de 2.5 fois supérieur aux performances de la nitroglycérine. Mais ce carburant occupe énormément de place. Avantage, cette "poudre blanche" est capable d'arracher pratiquement n'importe quel vaisseau à l'attraction terrestre. Ce carburant est utilisé dans les deux fusées d'appoint qui sont attachées au réservoir principal de la navette. 

Le gros réservoir extérieur contient de l'hydrogène (LH2) et de l'oxygène liquide (LOX) car ce type d'ergol réduit d'environ mille fois le rapport de masse tout en offrant une vitesse d'éjection presque deux fois supérieur aux carburants chimiques. Cet ergol cryogénique est conduit aux moteurs à raison de 178000 litres d'hydrogène et 64000 litres d'oxygène par minute ! 

Bien évidemment, comme pour la poudre son inconvénient est sa consommation. A ce taux, au bout de quelques minutes tous les réservoirs extérieurs de la navette sont vides. Inutiles, ils sont abandonnés pour gagner du poids et ils retombent dans l'océan où le tank externe est récupéré puis reconditionné pour un prochain vol. 

Propulsée par son impulsion initiale, la navette peut enfin quitter l'atmosphère mais elle subit encore son attraction car elle n'a pas atteint les 9.81 m/s2 nécessaires pour s'affranchir de la force gravitationnelle terrestre.

A consulter sur CAPCOMESPACE : Le Space Transportation System STS

Carburant chimique à poudre ou hypergol liquide, il est facile de voir la différence : l'un fait "un peu" de poussière, le second émet une belle flamme de plasma bleue pâle (hydrogène+oxygène) ou jauneâtre (hydrazine). A gauche du centre on distingue facilement la différence entre les gaz émis par les fusées à poudre et ceux des moteurs cryogéniques de la navette spatiale. A droite l'un des trois moteurs cryogéniques de la navette au banc test du National Space Technology Laboratories (le Stennis Space Center) dans le Mississippi et un schéma de son architecture. L'impulsion spécifique de ce moteur est de 450 sec, supérieur à celui de n'importe quelle fusée à poudre. Il a l'air petit mais en fait le cône mesure environ 2m de diamètre comme en témoigne les images de David J. Miller présentées sur ce site ! Documents NASA, SSC et MSFC.

Lorsque les réservoirs son pratiquement vides et la navette arrivée dans l'espace à près de 28000 km/h (7.8 km/s), les ordinateurs de bord coupent ses moteurs principaux (les moteurs cryogéniques SSME ou Space Shuttle Main Engines) et enclenchent les moteurs à hypergols (les OMS localisés dans les deux grosses "bosses" situées près de la dérive verticale arrière et les RCS situés sur les OMS et de chaque côté de l'Orbiter). Ceux-ci fonctionnent à l'hydrazine, un composant de la famille H2N-NH2, c'est-à-dire du monométhilhydrazine (MMH) ou du diméthilhydrazine asymétrique (UDMH) ou encore un mélange des deux appelé aérozine. 

Ce carburant équipait déjà les capsules Apollo, le module lunaire et équipe aujourd'hui les satellites ainsi que la navette pour assurer les petites corrections orbitales. L'hydrazine utilise comme comburant (oxydant) du tetro et peroxyde d'azote (N2O4). Son principal avantage est sa fiabilité : il brûle (ou plutôt détonne) spontanément dès qu'on l'injecte dans la chambre de combustion. 

Techniquement ce type de moteur à hypergol est également plus simple à construire car il ne nécessite pas de chambre pressurisée, pas de turbopompe, ni d'allumeur, etc. En revanche, l'hydrazine est corrosif, toxique et même cancérigène... Si vous avez déjà marché sur le tarmac d'un aéroport vous devez certainement vous rappeler son odeur caractéristique.

En principe la charge utile embarquée à bord de la navette est dimensionnée par rapport à l'altitude de la mise en orbite avec un maximum de 104% du taux de puissance nominale, sachant que chaque moteur développe une poussée de 1734803 Newtons (1 N=0.981 Kg) au niveau de la mer mais durant quelques minutes seulement. Globalement, au décollage la navette spatiale développe une poussée globale de 1360 tonnes dont 2x 1315t durant 2m2s pour les fusées à poudre et 3x 170 tonnes durant 8m30s pour les moteurs cryogéniques à hypergol liquide.

En cas d'urgence les moteurs de la navette sont capables de fonctionner à pleine puissance, "full power" ou puissance militaire, ce qui signifie dans le jargon de la NASA à 109% de la puissance nominale !

Full trust !

Les moteurs de la navette en action

Banc d'essai de nuit du moteur de la navette, d'une fusée d'appoint (SRB) filmé de jour et deux films du lancement de la navette en 1995. Document du SSC. (Mpeg de 1.3, 1.2, 1.7 et 1.7 MB).

Les moteurs du futur

Aujourd'hui les propulseurs électriques (ioniques)[10] sont 5 à 10 fois plus performants que leurs homologues chimiques. Le principe consiste à ioniser un gaz en le chauffant fortement. Les ions sont alors accélérés à grande vitesse par le champ magnétique avant d’être expulsés dans le vide. Ils conviennent dans des environnements gazeux à faible pression et bien sûr dans le vide. Ils ne peuvent donc convenir pour arracher une fusée à l’attraction planétaire ou la faire atterrir. Ce type de moteur équipe actuellement avec succès les nouvelles sondes Deep Space du programme New Millenium de la NASA.

Les propulseurs à plasma, dits lasers, offrent une poussée trois fois supérieure à celle des meilleurs pergols mais nécessitent une puissance considérable. De plus, ils demandent deux impulsions : la première vaporise le propergol tandis que la seconde transforme ce gaz en plasma. Sa dilatation brusque provoque un choc en retour qui exerce une force sur le vaisseau. Mais il convient de l’amortir si l’on veut préserver le bien être de ses occupants.

 Quant aux voiles stellaires, elles utilisent la pression de radiation exercée par le Soleil ou les étoiles (flux de protons, leptons, etc) sur un grand film aluminisé déployé dans l’espace. Elles permettraient d’atteindre quelques kilomètres par seconde et de modifier une trajectoire. Elles ne conviendraient que pour l’approche d’un système planétaire à faible vitesse.

Performances des différents types de propulsions

Carburant

DV = 31 km/s (R)  

 Vitesse d’éjection  

Chimique

 330700  

 3 km/s  

H2 + 02 liquide

490

5 km/s

Nucléaire

32

9 km/s

Antimatière

4.9

35 km/s

"R" représente la quantité de carburant nécessaire pour chaque tonne du véhicule et de charge utile. Noter que 10 mg d'antimatière produisent autant d'énergie qu'environ 200 tonnes de pergol liquide.

Un autre projet promu à un bel avenir est le RamJet de Robert Bussard, chercheur au Laboratoire scientifique de Los Alamos. Il s’agit d’un vaisseau atteignant 500 m de longueur et muni à l’avant d’une immense parabole magnétique pour collecter la matière interstellaire. Le flux d’ions est ensuite dirigé vers un réaction à fusion qui l’éjecte à grandes vitesses. Bussard calcula qu’un vaisseau d’une masse de 1000 tonnes, rencontrant une densité de protons de l’ordre de 109/m3 et utilisant un moteur à fusion 100% efficace, pourrait accélérer presque indéfiniment à 1 g. D’une vitesse initiale de l’ordre de quelques dizaines de km/s, le RamJet pourrait approcher la vitesse de la lumière en moins d'une année !

A lire : Vasimr, moteur magnétoplasmique à impulsion spécifique variable

Un moteur à plasma fabriqué par Ad Astra Rocket

A gauche, le moteur ionique NSTAR et à droite celui qui équipa la sonde DS1 de la NASA.

La propulsion nucléaire telle qu’elle est présentée dans le film "Deep Impact" de M.Leder sortit en 1998 remonte à une idée qui germa dans l’esprit de Theodore Taylor durant l’âge d’or du nucléaire, en 1958, alors qu’il travaillait lui aussi à Los Alamos. Freeman Dyson sera son coéquipier ainsi que quelques autres ténors.

Baptisé ORION, il s’agissait d’un programme de recherche très sensible qui resta longtemps entre les mains du Département de la Défense américain, puis il fut transféré à l’US Air Force pour finalement revenir à la NASA. Le projet ORION consistait en un vaisseau spatial de 125 m de longueur à propulsion nucléaire. Des explosions nucléaires répétées de bombes à fission devaient donner une impulsion suffisante au vaisseau pour franchir les espaces interstellaires. Mais le principal problème était le stockage du combustible, l’amortissement des chocs et le risque potentiel qu’encourait l’équipage; une erreur et c’était Hiroshima !  

Le projet ORION

Animation préparée par Rhys Taylor et partiellement réalisée avec Terragen. Fichier .MWV de 4.4 MB. Document Nuclear Space.

Techniquement parlant ORION devait produire une poussée spécifique de l’ordre de 2 à 6000 secondes avec une évolution possible au fil des générations jusqu’à 20000 secondes. Chaque impulsion nucléaire devait produire une énergie de 0.01 à 10 kT et devait se répéter toutes les 1 à 10 secondes.

Le projet bien que très ambitieux resta marginal. Il coûta 11 millions de dollars (de 1965) et occupa 40 personnes à temps-plein durant 7 ans. Mais il fut abandonné par manque d’intérêt des politiques, de la forte compétition qu’offrait les fusées conventionnelles et surtout par la signature en 1963 du moratoire international qui interdisait les explosion nucléaires dans l’espace pour la sécurité des missions spatiales. Aujourd’hui ORION repose au Musée américain Smithsonian de l’Air et de l’Espace. Selon Taylor, ce projet a vécu : “nous avons beaucoup mieux qu’ORION disait-il à un journaliste en pensant à la propulsion électrique des sondes Deep Space.

Science ou fiction ?

Parallèlement à la recherche scientifique, les auteurs de science-fiction ont imaginé depuis plus d’un siècle différents moyens de propulsion pour conquérir les étoiles. Voici quelques titres pour meubler vos loisirs :  

Auteur

Titre du roman

Moyen de propulsion

Larry Niven

L’Espace connu

moteur à fusion et collecteur d'hydrogène

L.Niven/J.Pournelle

La poussière dans l’oeil de Dieu

voile solaire  

Gene Roddenberry

Star Trek

vol hyperluminique  

Edmond Hamilton

Les rois des étoiles

vol hyperluminique

Isaac Asimov

Fondation

vol dans l’hyperespace  

Clifford Simak

Way station

vol dans l’hyperespace

John W.Campbell

Le plus puissant appareil

vol dans l’hyperespace

Piers Anthony

Macroscope

vol dans l’hyperespace

Piers Anthony

L’atome infini

vol dans l’hyperespace  

Murray Leinster

Talents

courbure de l’espace-temps

Paul Davis

Fireball

propulsion à l'antimatière  

Lawrence Manning

La galaxie vivante

propulsion à l’antimatière

Douglas Adams

Le guide du routard galactique

générateur d’improbabilité infinie

 Si l’explosion de bombes dans l’espace est bannie, la fusion contrôlée est une autre solution pour effectuer les approches planétaires à vitesse réduite, en utilisant les propulseurs ioniques puis chimiques. C’est la solution adoptée pour le projet de vaisseau spatial Daedalus imaginé par Alan Bond[11], ingénieur chez Rolls-Royce, et ses collègues de la British Interplanetary Society dans les années 1970. Daedalus est propulsé par de l’hélium-3 qui, par fusion nucléaire, pourrait produire une poussée spécifique de 106 secondes, une énergie nécessaire pour propulser le vaisseau de 54000 tonnes vers l’étoile de Barnard à 12% de la vitesse de la lumière. Mais le projet ne vit jamais le jour. Seule consolation, en 1988 des ingénieurs et des étudiants du MIT construisirent un petit Daedalus de 35 kg, mais il ne s’envola jamais.

La propulsion à l'antimatière

Pour atteindre une vitesse voisine de celle de la lumière, le vaisseau doit disposer d’une poussée spécifique aussi grande que possible, de l’ordre de 3x107 secondes. La propulsion à l'antimatière permet de l’obtenir en annihilant des micros grains de matière et d’antimatière. Selon le physicien Robert L.Forward[12] qui travailla sur cette idée, près de la moitié de l’énergie d’annihilation pourrait être transférée à la propulsion. Quand on se rappelle l'énergie que peut dégager une bombe atomique par simple fission ou fusion nucléaire, on peut imaginer la puissance de cet type de propulsion.

 La réaction produit des rayons gamma qui se déplacent à la vitesse de la lumière. Correctement canalisés par des conduits à supraconducteurs, le vaisseau pourrait ainsi naviguer à travers l’univers à une vitesse voisine de celle de la lumière.  

La propulsion à l'antimatière (proton - antiproton)

Le rendement de l'antimatière n'a nul autre pareil... mais ce n'est pas le carburant de demain au regard des difficultés techniques à surmonter.

Seuls désavantages, aujourd’hui la production d’antimatière, des antiprotons par exemple, coûte énormément d’argent - plusieurs milliards de dollars pour un milligramme -, un système de confinement très complexe et beaucoup d’énergie. Avantage, ce type de propulsion produit 1000 fois plus d’énergie que la fission nucléaire et 100 fois plus que les réacteurs à fusion. 10 milligrammes d’antiprotons pourraient ainsi remplacer l’énergie produite par 200 tonnes de carburant liquide (1.8 x1012 J). Mais nous sommes encore loin du temps où nous pourrons réserver notre ticket dans une boutique de la NASA pour un vol à l'antimatière vers la nébuleuse de la Lagune !

L'AIMSTAR propulsé par de l'antimatière. 

Document PSU

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[10] La première fusée à ions fut lancée en 1964 par l’engin soviétique Zond II en direction de Mars.

[11] A..R.Martin ed., “Project Daedalus - The Final Report”.

[12] R.L.Forward, “Antimatter Propulsion”, JBIS 35, p391-395, Sept.1982.


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