Météorologie élémentaire

Katrina et le Mississippi contre New Orleans : 1-0

Penchons-nous un instant sur les effets meutriers d'un cyclone en analysant la catastrophe de New Orleans survenue en Louisiane en 2005 pour tenter de comprendre comment la force conjuguée d'un cyclone et l'irresponsabilité des autorités peuvent se liguer contre l'homme et tuer d'innoncentes victimes, même dans un pays aussi informé et à l'avant-garde des sciences que les Etats-Unis.

Un cyclone de catégorie F5 (vent moyen de 280 km/h, rafales jusque 344 km/h et pression au centre de l'oeil d'environ 910 mbar) est toujours synonyme de catastrophe et de mort. Ce n'est pas pour rien que les villes sont évacuées lorsqu'ils approchent car rien ne peut y résister. Si des gens sont obligés de rester chez eux et de se barricader au fond de leur cave en espérant s'en sortir indemme, c'est un jeu très risqué. 

Quand on connaît la force du phénomène la seule décision sage est d'évacuer la région coûte que coûte et de fuir à plus de 400 km de l'oeil du cyclone. Pour ceux qui en douteraient encore, rappelons ce qui s'est passé lors du passage de Katrina.

Le cyclone Katrina de catégorie 5 photographié le 28 août 2005 à 15h15 TU par le satellite météo GOES 12 de la NOAA. La force moyenne du vents atteignit 280 km/h ! 12 heures plus tard Katrina était sur New Orleans.

La ville de New Orleans abrite un Superdome où se produisent les grandes compétitions, les équipes de football, les chanteurs et même les pasteurs américains. Mais le 29 août 2005, le cyclone Katrina (hurricane) s'abattit sur la ville, noyant New Orleans sous plusieurs mètres d'eau suite à la rupture de deux digues. Il y eut près de 1337 morts. Ce jour là les choeurs de gospel se sont tus devant l'effroi. Ce fut 1-0 pour Katrina et le Mississippi contre New Orleans alors que tout le monde connaissait les règles du jeu et aurait dû sortir victorieux de ce mauvais coup du sort. Que s'était-il passé ? Pourquoi la ville fut-elle envahie par les eaux et pourquoi y eut-il autant de morts malgré l'état d'urgence décrété par le gouverneur de Louisiane ?

La ville était en effet protégée au sud des crues du Mississippi par une digue en béton de 3 mètres de haut tandis que sa partie nord était protégée des débordements du lac Portchartain par une digue en terre de 563 km de longueur. Cette dernière était tellement imposante qu'on pouvait la gravir en 4x4.

Il était notoirement connu que ce dispositif avait été conçu pour contenir la puissance d'une mer démontée par un cyclone de catégorie F3 mais pas supérieure. L'inondation de la ville de New Orleans étant donc prévisible, tout le monde se demanda comment une telle catastrophe avait-elle pu se produire dans un pays aussi moderne que les Etats-Unis, un pays capable d'envoyer des gens sur la Lune ?

Trois leçons peuvent être tirées de cette catastrophe :

- les autorités ont sous-estimé les forces de la nature et les effets résultant de la modification du cours du Mississippi

- les autorités n'ont pas tenu compte de l'avis des experts

- les autorités n'ont pas prévu de plan d'urgence et d'évacuation.

Il va de soi que si dans chacun des cas on dépasse légèrement ou de beaucoup les limites, la conjugaison de ces facteurs conduit inévitablement à un accident majeur. Voyons cela par le détail. C'est très instructif pour comprendre de quelle manière les autorités gèrent soi-disant des situations à risque ou des situations de crise. Cela peut en effet se reproduire ailleurs, et nous avons déjà assisté aux quatre coins du monde à des accidents naturels ou industriels proches de cette ampleur (éruptions volcaniques, tsunami, inondations, pollution chimique, explosion de site industriel, etc).

1ere leçon : ne jamais sous-estimer un risque

Il faut rechercher la cause de cet accident majeur dans l'histoire du pays et sa politique intérieure. Il y aura bientôt un siècle, le Gouvernement américain décida de canaliser le Mississippi en Louisiane pour éviter les crues et faciliter son entretien. Malheureusement, il n'a pas tenu compte de l'avis des agriculteurs ni des effets des phénomènes hydrologiques connexes à cette rectification de son cours. En effet, le sud de la Louisiane forme un immense delta envahi de marais qui étaient jusqu'alors enrichis en limon grâce aux boues fertiles charriées par le grand fleuve. Les méandres du Mississippi permettaient également d'alimenter les marais en eau douce et de faire vivre des milliers de personnes de l'agriculture et de la pêche.

Mais comme au Brésil, en France ou en Egypte, les autorités écoutent rarement les conseils avisés de la population et des scientifiques locaux quand elles décident d'implanter un projet d'urbanisme. Ici aussi, une fois de plus, aveuglées par les performances des champions qui s'exhibaient dans le Superdome, les autorités fédérales ont crut pouvoir imposer leur loi par la force. Mais il était présomptueux de sous-estimer les ressources de dame Nature, car tel est bien le fond du problème.

A gauche, New Orleans sous 2 à 3 mètres d'eau et le Superdome qui abrita 60000 survivants après le passage du cyclone Katrina le 29 août 2005. La population dû attendre les secours durant près d'une semaine dans des conditions d'hygiène épouvantables. Cette image a été prise le 31 août 2005 à 13h52 locale depuis un hélicoptère de la NAVY, la seule autorité avec la police et certains journalistes à pouvoir circuler librement dans la cité, devenue ville morte et la proie des pilleurs. A droite, un quartier de New Orleans sous les eaux photographié depuis l'avion présidentiel Air Force One lorsque le Président Bush Jr se décida enfin à visiter la zone sinistrée le 31 août 2005. Image prise par le photographe Paul Morse.

En canalisant le Mississippi, les autorités ont coupé tous les bras secondaires du fleuve et empêché l'alimentation du delta. A mesure que le temps passait, le limon disparut des bras du Mississippi et l'eau de mer a commencé à envahir les terres les plus basses. Comme une main coupée de son membre vital, le delta est aujourd'hui en train de mourir.

Dans les années 1950, le Gouvernement fédéral eut l'idée de bâtir une immense digue de béton de 5 mètres de hauteur en lisière des marais pour empêcher les vagues les plus violentes d'envahir les terres agricoles et la ville de New Orleans, construite 2 mètres sous le niveau de la mer. Il faudra 30 ans pour bâtir la digue. Ensuite une digue en terre fut érigée tout autour du lac Portchartain situé au nord de la ville pour éviter tout débordement qui noierait inévitablement New Orleans.

2eme leçon : ne jamais sous-estimer l'avis des experts

Mais sans l'action dynamique du Mississippi et de son limon, aujourd'hui la mer a remplacé l'action du fleuve. Le sel ronge la végétation, multipliant l'érosion, les marais sont devenus salés et toute exploitation agricole est vouée à l'échec, les terres arables se morcellent et chaque jour la mer gagne un peu plus sur les terres : une étendue grande comme un terrain de football se retrouve chaque jour sous les eaux ! Dans quelques décennies, le pays aura perdu des millions d'hectares, tout le sud de la Louisiane sera noyé sous la mer.

Assistant impuissant à la disparition de leurs terres et de leurs moyens de subsistence, il y a quelques années, les habitants de New Orleans comme les scientifiques avertirent les autorités fédérales du risque d'inondation de la ville si les digues n'étaient pas surélevées et renforcées. Il fallait également restaurer les marais afin qu'ils retiennent les terres qui étaient emportées par la mer. 

Mais le gouvernement a toujours jugé ces travaux non prioritaires et trop coûteux. Les mauvaises langues diront qu'en revanche Bush avait de l'argent pour continuer sa guerre en Irak et payer ceux qui flâtaient son ego...

En 2003 déjà, les chercheurs se demandaient si le gouvernement allait agir avant que ne survienne un désastre... En septembre 2004, le Gouvernement de Washington demanda un rapport faisant l'état des lieux. Ce rapport stipulait noir sur blanc que si New Orleans subissait un cyclone de catégorie F5, les digues cèderaient et la ville serait noyée sous plusieurs mètres d'eau, privant ses habitants d'eau potable, d'électricité et de nourriture. Il y aurait des milliers de morts et de sans-abris. On en parlait encore en 2005 sur les chaînes de télévisions jusqu'au jour où le cyclone Katrina s'abattit sur la Louisiane. Le rapport remis aux autorités un an plus tôt allait s'avérer prémonitoire jusque dans ses détails, mais malheureusement, les autorités qui l'avait demandé n'ont pas pris la peine de le lire !

En effet, le 28 août 2005, Katrina approcha des côtes de la Louisiane. C'était un cyclone de catégorie F5 sur l'échelle de Saffir-Simpson. Il atteignit son intensité maximale en fin de matinée avec des vents moyens de 280 km/h, des rafales jusque 344 km/h et une pression au centre de l'oeil de 906 mbar sur l'océan et de 918 mbar lorsqu'il atteignit les terres.

Le garde-côte Shawn Beaty de l'escadrille de secours HH-60J Jayhawk de Clearwater, Floride, recherchant le 30 août 2005 des survivants à New Orleans après le passage de Katrina. L'invraisemblance de la situation se lit sur son visage. Photographie prise par le garde-côte Nyxolyno Cangemi. Document NAVY.

3eme leçon : ne compter que sur soi

Malheureusement New Orleans ne disposait pas de plan d'évacuation, pas de plan de secours et pas de plan d'aide. La police fit de son mieux avec ses moyens limités pour faire évacuer la ville mais les plus pauvres, une majorité de Noirs, ne voulaient pas abandonner leur maison aux pillards. C'était tout ce qu'ils possédaient et plus de cent mille habitants ne disposaient même pas de moyens de transport. Quant aux bus municipaux, le maire disposait de trop faibles ressources pour satisfaire autant de personnes et ne reçu aucune aide extérieure malgré ses appels.

29 août 2005, Katrina atteint New Orleans

C'est dans ces conditions extrêmement risquées et précaires que le 29 août au matin Katrina déferla sur New Orleans et sa région. Une montagne d'eau de plusieurs dizaines de kilomètres de longueur et haute de 5 mètres déferla sur le pays. En quelques heures la ville fut envahie par l'eau suite à la rupture d'une digue en terre sur 60 mètres. Peu de temps après une digue céda sur le canal industriel et noya la ville jusqu'au Mississippi. La moitié de la ville, pour l'essentiel constituée de bungalow et de villa de plein pied, se retrouva sous 1 à 3 mètres d'eau. L'après-midi le cyclone repassa en catégorie 3 avec des vents inférieurs à 200 km/h puis continua sa route vers les états du Mississippi et du Tennessee où il souffla encore avec des vents de 160 km/h. Le 31 août il atteignit le Québec où il souffla avec des vents de 50 à 98 km/h, isolant certaines régions de la Côte nord durant une semaine.

Comme si la catastrophe ne suffisait pas, il y eut un problème d'organisation. Le Président Bush Jr était en vacance dans son ranch lorsque Katrina toucha New Orleans et il ne se soucia nullement de ce qui était en train de se produire en Louisiane. 

Pendant deux jours il continua ses visites protocolaires comme si de rien n'était, présentant de beaux sourires aux caméras et rigolant avec les vétérans. Pendant ce temps, le gouverneur et le maire de New Orleans continuèrent d'appeler à l'aide sur les chaînes de radio et de télévision où ils exprimèrent toute leur colère devant l'inaction des autorités fédérales. Même CNN s'en fit l'écho.

Ce n'est que cinq jours plus tard que l'Agence Fédérale de Gestion des Urgences (FEMA) apprit à l'improviste par la télévision ce qui s'était produit, alors que pendant ce temps le monde entier pouvait assister en direct au désespoir de la population !

Même les membres de la secte des Scientistes et les journalistes étrangers furent à New Orleans avant les services de secours officiels ! Pas un seul des bus ou du matériel de secours promis n'arriva en Louisiane comme si Bush se désintéressait totalement du sort des Noirs. 

On reprocha au Président  Bush Jr d'avoir d'abord cherché à connaître les dommages avant d'intervenir et de ne pas avoir eu d'attitude proactive en allant au devant des événements. Pire, l'administration s'occupa d'abord des Blancs et de l'évacuation (discrète) des touristes européens avant de secourir les Noirs qui étaient majoritaires ! 

L'oeil du cyclone Katrina vu de l'intérieur le 30 août 2005 à 12h29 locale depuis un WC-130 de la 53eme escadrille de Reconnaissance Météo stationnée à Keesler Air Force Base à Biloxi, au Mississippi. Doc NOAA/Hurricane Hunters.

De nombreuses personnes furent indignées devant le racisme et l'irresponsabilité des autorités. La popularité de Bush chuta encore un peu plus dans l'opinion public. Comme le dira Jane Fonda, toujours très militante, lors d'une émission de variété diffusée le 9 octobre 2005 sur Antenne 2, "l'empereur était nu, il avait essuyé un revers en Irak et s'obtinait à vouloir maintenir l'engagement de ses troupes. Maintenant Dieu avait provoqué une catastrophe sur son propre territoire, et il ne comprenait toujours rien !". 

Bush limogea sur le champ le directeur incompétent qu'il avait placé à la tête de la FEMA et s'excusa en public. Mais le mal était fait. 

Les victimes et les dommages

Lorsqu'en fin de compte les autorités réagirent, beaucoup d'habitants, y compris des centaines de personnes âgées et de bébés prématurés restés sans soins durant 4 jours étaient déjà morts. Plus de 500000 habitants furent déplacés, nourris et blanchis aux frais du gouvernement, la plupart étant logés dans des bâtiments militaires rénovés situés dans les états proches, parfois même jusqu'au Montana ! Mais deux mois après la catastrophe on pompait toujours l'eau de New Orleans et des centaines de milliers d'habitants vivaient toujours à des milliers de kilomètres de chez eux.

Avec le recul, Katrina dévasta 233000 km2 de terres. Il y eut entre 1211 et 1337 victimes et pour environ 200 milliards de dollars de dommages ! Un million d'habitants furent déplacés dont 100000 étudiants. Parmi les personnes ayant bénéficié de l'aide de l'Etat il y eu des fraudeurs, notamment de soi-disant habitants dont l'habitation avait été noyée et qui ont été dédommagés sans que les autorités ne prennent la peine de vérifier leur dossier...

En termes économiques, cet événement fut la plus grande catastrophe que connurent les Etats-Unis depuis la Grande Dépression de 1929. Un mois plus tard le Ministère du Travail estimait que Katrina avait provoqué 35000 pertes d'emplois, des chiffres en hausse pour la première fois depuis 2003.

Six mois plus tard

Début mars 2006 la moitié de la ville était toujours en ruine et la population ne pouvait toujours pas revenir chez elle. Et pour cause, la plupart des bungalows étaient toujours détruits, les voitures renversées et les exploitations abandonnées aux vents. En fait, aucun habitant ne souhaitait revenir à son domicile car les lieux étaient méconnaissables, couverts de gravats. Comme le disait un jazzman venu se rendre compte de la situation, "tout est brisé, je n'y plus rien. Il n'y plus personne ici. Vous ne voulez pas revenir dans un endroit où il n'y a plus rien".

Les agences touristiques de la région ont même organisé des tours de la ville en autocar pour les habitants revenus un instant revoir leur ancien quartier, tellement la désolation avait pris une ampleur inimaginable. Le travail à accomplir reste titanesque.

Heureusement dans la plupart des collèges et universités, entre 50% et 75% des étudiants avaient déjà repris les cours en janvier 2006.

Aspect du campus de l'Université Dillard le 15 janvier 2006. Six mois après le passage de Katrina, la moitié de New Orleans était toujours en ruine et abandonnée. Document AP.

La reconstruction reste excessivement lente et la population déplacée est toujours contrainte d'habiter à des centaines de kilomètres de chez elle. Les autorités espèrent remettrent la ville en état pour la mi-2007 seulement, mais il faut bien constater que beaucoup d'habitants ont tout perdu, y compris les nombreux groupes de jazz qui ont perdu à la fois leur habitation, leur salle de concert, leur studio d'enregistrement et leur matériel, et bien souvent des amis proches.

Retenir la leçon

Restait à expliquer cette catastrophe annoncée et que tout le monde redoutait. On découvrit que ce n'était pas les digues de terre qui avaient vraiment inondées la ville mais celles en béton qui verrouillaient les canaux traversant la ville. L'eau du lac Pontchartrain monta de plus de 3 mètres et se déversa dans la ville, inondant toutes les rues et les habitations de New Orleans jusqu'au premier étage.

Mais pourquoi les digues avaient-elles cédé ? Selon les autorités, le "projet inondation" prévoyait que les digues en béton résisteraient à une vague de 5 mètres. Celle-ci ne faisant que 3 m de hauteur, les critiques les plus sévères pensent qu'elles furent soit mal construites soit qu'elles reposaient sur de mauvaises fondations. Les responsables du génie civil pointés du doigt dans cette catastrophe invoquent un manque chronique d'argent depuis plusieurs années pour entretenir les digues.

Encore une fois, il fallut la mort d'innocentes victimes pour que le gouvernement se décide à réagir... Une telle catastrophe n'aurait jamais eu lieu si le Mississippi n'avait pas été canalisé et rendu à l'impuissance. Il est également ironique mais triste de constater que si le gouvernement avait agi quand il le fallait et bâti correctement les digues et les avait entretenues en temps et heure, il aurait aujourd'hui épargné des vies et beaucoup d'argent. 

Photographie de la New Orleans et d'une partie du lac de Portchartrain prise avant les inondations. La ville est bâtie 2 mètres en-dessous du niveau de la mer.

En effet, lors des grandes catastrophes on constate que les mesures préventives permettent d'épargner jusqu'à 90% des sommes investies en réparations !

On demande aux enfants d'apprendre leurs leçons, mais les adultes gérant notre société semblent avoir oublié ce devoir élémentaire : retenir les leçons du passé. Afin que ces habitants ne soient pas morts en vain, espérons que cet accident serve malgré tout de leçon, en particulier aux ingénieurs du génie civil et aux administrations qui gèrent les biens publics, les plans de secours et d'évacuation. Quant au problème des minorités sous-jacent à cet accident, je crains, mon cher Martin que la lutte ne soit pas terminée.

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