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L'étrange matière négative &

Un champ scalaire de Higgs. Doc ASA.

La puissance de la matière négative

Existe-t-il de la matière négative quelque part dans l'Univers ? S'il s'avère qu'elle existe, son utilisation serait des plus intéressantes. Mais voyons d'abord de quoi il s'agit.

La physique moderne nous dit que la masse ou l'énergie de repos d'un corps est un champ scalaire (non orienté) continu et que le vide ordinaire représente l'état d'énergie minimum avec une valeur non nulle en chacun de ses points. Si la continuité de la masse ou de l'énergie de repos est un prérequis absolu, il est alors inconcevable que sa valeur puisse être négative en un quelconque point du champ. Comment alors expliquer le concept de matière négative ?

La matière négative est une forme hypothétique de matière. Ce n'est pas de l'antimatière qui n'a "d'anti" que les états de ses particules élémentaires, mais pas leur masse. 

Si elle devait exister, elle se comporterait d'une manière bien étrange. Prenons un exemple. Prenons une balle de matière négative de masse -m et plaçons-là sous un fusée traditionnelle de masse positive +m de même grandeur mais sans moyens de propulsions propres. On observe que la masse négative va pousser la masse positive tandis que cette dernière va attirer la masse négative. Selon la Loi du mouvement de Newton, la fusée et la balle de matière négative vont s'élever dans l'air dans la même direction et avec une accélération égale à la force de gravité qui les unit. Cet "effet sans réaction" fournit un moyen de propulsion miraculeux en offrant une accélération infinie et unidirectionnelle sans requérir la moindre source d'énergie ni masse de réaction (pergols). Il n'y a plus qu'un pas à franchir pour inventer des machines à matière négative pour nous fournir gratuitement une quantité d'énergie infinie. Avis aux écologistes !

Recherches en la matière

Hermann Bondi, aujourd'hui Master du Churchill College de Cambridge, a été le premier scientifique à discuter de matière négative. En 1957, dans "Reviews of Modern Physics", Bondi discuta de matière négative à propos de la théorie de la gravitation d'Einstein. Il démontra qu'une masse négative repoussait une masse positive avec une vitesse continuellement croissance en accord avec la relativité générale. 

William Bonner du King's College de Londres développa l'idée de Bondi. Ensemble ils découvrirent une solution exacte des équations relativistes du champ décrivant précisément le comportement de deux corps de masses opposées en accélération constante sous l'effet de leur propre champ gravitationnel.

La seule différence entre la solution Newtonienne et la solution de la relativité générale est que dans cette dernière les deux masses ne sont pas tout à fait égales ni opposées car elles sont mesurées dans des référentiels non galiléens, en accélération. Pour que les deux masses gardent une séparation constante dans un référentiel accéléré, la masse négative devait être légèrement plus grande que la masse positive.

S'il existe une grande quantité de particules de masses négatives dans l'univers, les corps positifs comme notre Soleil doivent attirer ces particules de matière négative. Certains chercheurs russes ont calculé que lorsque des particules de matière négative frappent les particules de matière positive du Soleil, elles ne ralentissent pas mais accélèrent continuellement. Au cours de ce processus, elles gagnent de l'énergie cinétique et apportent de l'énergie cinétique au Soleil, qui doit donc se réchauffer. Or le Soleil ne se réchauffe visiblement pas plus que le modèle classique le prévoit. Aussi, certains chercheurs en concluent que soit il existe très peu de particules de masse négative dans l'univers, soit qu'elles interagissent peu avec la matière positive.

Trou noir et énergie négative

Voyons à présent  le concept d'énergie négative. Le concept d'énergie est familier à tous les scientifiques. En fait on traite en général de différences d'énergie, par exemple de l'énergie dépensée en soulevant un poids sans nous préoccuper de la quantité d'énergie contenue dans l'objet. En cosmologie cette notion intervient par exemple dès qu'on aborde la thermodynamique ainsi que les théories de jauge à l'époque de l'univers primordial.

Il n'y a qu'une seule exception à cette règle, c'est concernant la gravitation. La célèbre loi d'équivalence d'Einstein, E = mc2, stipule que l'énergie représente une masse. 

Du fait que la masse est source de gravitation, on peut imaginer un état d'énergie de "zéro absolu" comme il en existe un pour la température. Tout ce dont on a besoin pour y parvenir c'est un objet, plus exactement un état, sans champ gravitationnel, par exemple un espace complètement vide de matière. Un état d'énergie négative serait alors tout simplement celui ayant moins d'énergie que celle d'un champ gravitationnel nul. C'est dans ce contexte qu'interviennent les particules virtuelles.

Cet état de vide quantique ne peut pas être dépouillé de ses entités et ces dernières ne peuvent pas en être extraites sauf si quelque chose vient perturber l'état de vide (une interférence, une attraction gravitationnelle ou électromagnétique, etc). Il est donc plutôt difficile de concevoir un objet constitué d'énergie ou de matière négative; il appartient tout au plus à l'univers virtuel. 

L'expérience de la double fente de Young révèle le phénomène d'interférences.

C'est dans toutes ces particules virtuelles que réside en fait la clé de l'énergie négative. Prenons par exemple la célèbre expérience de la double fente de Young. Des ondes lumineuses traversent deux fentes pratiquées dans un écran opaque et créent derrière celui-ci une série d'ondes alternativement brillantes et sombres comme l'image présentée ci-dessous l'illustre.

Les régions brillantes représentent les endroits où les ondes sont renforcées; on parle d'interférence constructive. Inversement, les régions sombres matérialisent les endroits où les ondes s'annulent car elles sont en opposition de phase, ce sont des interférences destructives.

Prenons maintenant les photons virtuels du vide quantique. De la même manière que leurs confrères réels, vous pouvez créer des états dans lesquels les "véritables" photons (réels) émis par un laser interfèrent avec les photons virtuels du vide quantique. Dans ce cas, les interférences destructives se forment dans les régions où le niveau d'énergie est inférieur à celui du vide quantique ordinaire, en d'autres mots, où il est négatif. S'il n'y aucun obstacle pour arrêter la lumière, vous obtenez un faisceau d'énergie négative ! Cette forme d'énergie exotique n'appartient donc pas à la science-fiction mais fait partie de l'arsenal aujourd'hui accessible aux physiciens des particules élémentaires.

Entropie et radiation Hawking

On connaissait l'essentiel de cette théorie de l'énergie négative depuis les années 1970, lorsque plusieurs physiciens dont Stephen Fulling de l'Université A&M du Texas ont essayé de créer une source d'énergie négative pour alimenter la radiation Hawking émise par les trous noirs. Ainsi que nous l'avons expliqué, vue de l'extérieur cette radiation représente une énergie positive émise par le trou noir. Mais il est impossible de tracer cette énergie jusque dans la singularité sans violer le principe même du trou noir qui stipule que rien ne peut en sortir. En revanche, selon Fulling, de l'énergie négative prise au monde extérieur est continuellement engloutie par le trou noir. Cette énergie négative s'accumule parce que la courbure de l'espace-temps générée par l'intense champ gravitationnel perturbe en permanence les particules virtuelles du vide quantique et provoque la matérialisation de certaines d'entre elles qui se voient séparées de leur contrepartie positive.

Un faisceau d'énergie négative n'apporte pas seulement de solution, il crée aussi quelques problèmes. Imaginons que vous orientiez un tel faisceau vers un objet chaud, un four, dont l'ouverture est protégée par un volet. Le contenu du four perdra de l'énergie et se refroidira. Mais ce phénomène constitue une sérieuse entorse à la Seconde loi de la thermodynamique concernant la fameuse propriété appelée l'entropie, le degré de désordre du système.

Si le four se refroidit, son entropie va décroître. Habituellement, ce processus est accompagné par une augmentation d'entropie partout ailleurs. Or l'énergie négative n'est pas associée à l'entropie et elle ne provoque aucun changement dans le monde entourant le four. Cela signifie que l'entropie totale de l'Univers pourrait diminuer, violant le Seconde principe de la thermodynamique. Etant donné qu'il s'agit de la loi pivot de la thermodynamique, toute violation de ce principe ouvre la voie à de très sérieux problèmes, comme la possibilité de créer des machines à mouvement perpétuel qui pourraient fonctionner sans que le travail fournit ne coûte rien à personne. Si ce serait très intéressant, c'est surtout irréaliste.

Un mini trou noir

L'énergie négative crée également d'autres difficultés dans une situation assez différente. Si vous jetez un objet dans un trou noir, vous perdez temporairement (jusqu'à son évaporation) toutes ses propriétés physiques à l'exception de sa charge électrique qui demeure et forme un champ électrique autour de lui. Ce champ électrique présente de l'énergie, laquelle modifie le champ gravitationnel du trou noir. Si un trou noir présente une charge électrique capable de rivaliser avec la force gravitationnelle, alors vous vous exposez à un vrai problème. Selon la relativité générale, si le rapport entre la charge et la masse dépasse un seuil critique, le trou noir disparaît brutalement. Ce phénomène a alarmé les physiciens parce nous savons tous que le coeur d'un trou noir abrite une singularité, la limite de l'espace-temps Si cette limite était exposée de la sorte, une "singularité nue" pourrait émerger et envahir l'univers.

Heureusement, tant que la singularité est précieusement contenue dans un trou noir, notre vaste univers est sauvegardé. Mais si le trou noir pouvait être retiré de l'univers, laissant la singularité seule, physiquement parlant (en terme d'effets thermodynamique et gravito-quantique) personne n'oserait plus parier sur rien, mis à part Hawking. Or, un faisceau d'énergie négative pourrait créer cette situation en réduisant la masse d'un trou noir sans affecter sa charge électrique jusqu'à ce que la limite critique soit atteinte. Ce jour là nous pourrions dire adieu à notre univers car tous ces singularités exploseront comme des milliards de bombes atomiques.

Le flash cosmique

Lawrence Ford de l'Université Tufts du Massachusetts a étudié ces scénarios perturbés et découvert quelque chose de curieux. Bien qu'on puisse trouver différentes manières d'envoyer de l'énergie négative dans des fours et des trous noirs, en pratique cela ne fonctionnerait pas suffisamment longtemps pour créer un véritable désastre. Ford a utilisé l'exemple des interférences entre des photons réels et les photons virtuels du vide quantique. Leurs interactions créent bien des interférences constructives lorsque de l'énergie positive entre en jeu et destructives quand il s'agit d'énergie négative. Mais dans un tel faisceau mixte, chaque impulsion d'énergie négative est immédiatement suivie d'une impulsion d'énergie positive.

L'expérience du four et du faisceau d'énergie mixte, négative et positive. Document HKU.

S'il est vrai que l'impulsion d'énergie négative va temporairement réduire l'entropie du four, à l'impulsion suivante l'entropie va à nouveau augmenter et ainsi de suite tant que le processus n'est pas interrompu. Bien que le faisceau créera une fluctuation de l'entropie totale, la Seconde loi de la thermodynamique est une loi statique qui n'autorise que de petites fluctuations. 

Pour résoudre ce problème, on a essayé d'abaisser l'obturateur chaque fois qu'une impulsion d'énergie positive était émise. On constate malheureusement que si cela bloque effectivement l'onde positive à l'entrée du four, il s'en forme une autre juste derrière l'obturateur, à l'intérieur du four. Rien que le fait d'utiliser l'obturateur crée une perturbation du vide quantique et un calcul rapide montre que la perturbation génère une explosion de photons à partir du vide. En sommant toutes leurs énergies on constate que l'entropie des nouveaux photons dépasse largement la réduction d'entropie produite par la seule énergie négative.

Des stratégies plus élaborées pour extraire les parties négatives du flux d'énergie et les stocker n'aboutissent qu'à des résultats similaires. Une fois encore, dame Nature semble trouver les moyens de confondre l'expérimentateur qui essaye d'utiliser l'énergie négative pour autre chose que réduire l'entropie...

Ford a essayé de prouver, pour les états qu'il a étudié, que l'intensité et la durée des fluctuations de l'entropie restaient dans les limites statistiques permises. Dans le scénario du trou noir, la situation est littéralement beaucoup moins claire. Il semble que si la singularité peut momentanément être visible, il se produit ce que Ford appelle un "flash cosmique". Le fait que ces flashes compromettent ou non l'avenir du cosmos reste incertain.

Une approche différente consiste à placer le four près de la surface du trou noir dans l'espoir de ramasser un peu d'énergie négative avant qu'elle ne soit happée. Cette fois, un autre effet préserve la Seconde loi de la thermodynamique.

L'attraction gravitationnelle au voisinage d'un trou noir est énorme et si vous voulez éviter que le four ne tombe dans l'ergosphère, vous devez lui fournir une immense force d'accélération vers l'extérieur. William Unruh de l'Université de Colombie Britannique a montré que si vous êtes en accélération, les photons virtuels du vide quantique vous donneront l'impression d'être immergé dans un bain de chaleur et plus vous irez vite plus la chaleur semblera intense. Il apparaît donc que le four laissera entrer plus de chaleur de l'extérieur que d'énergie négative et de ce fait l'entropie ne va pas diminuer mais bien augmenter.

Les trous de vers

Mais il n'y a pas que les flux d'énergie négative qui peuvent provoquer des paradoxes, de l'énergie négative statique en provoque quelques uns également. Parmi ces entités, il y a les trous de vers. S'ils existent, nous savons qu'il peuvent servir de machine à voyager dans le temps et créer certains paradoxes si le principe de cohérence n'intervient pas pour limiter ces risques.

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Pour plus d'information

Les principes de la thermodynamique (sur ce site)

Fabrication d'un trou de ver (sur ce site)

Time machines : time travel in Physics, metaphysics and science fiction, Paul J. Nahin, AIP Press, Springer-Verlag, 1999

The quantum interest conjecture", Lawrence H. Ford et T. A. Roma, Physical Review D, Vol.60, No.10, Article No.104018, 15 November 1999

The Unphysical Nature of warp drive, Lawrence H. Ford et M.J. Pfenning, Classical and Quantum Gravity, Vol.14, No.7, p1743-1751, July 1997

Negative Energy, Wormholes and Warp Drive, Lawrence H. Ford et Thomas A. Roman, Scientific American, January 2000

Lorentian wormholes; from Einstein to Hawking, Matt Visser, American Institute of Physics Press, 1996

Quantum Field Theory constrains traversable wormhole geometries, Lawrence H. Ford et T. A. Roman, Physical Review D, Vol.53, No.10, p5496-5507, 15 May 1996

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