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La mer, dépotoir ou refuge ?

L'immersion des armes et des munitions chimiques (II)

Le risque

C’est à la fin du XXe siècle, notamment poussé par la Commission OSPAR, que quelques pays, ainsi que certaines ONG ou membre de la filière pêche, ont commencé à s’inquiéter du devenir des stocks de munitions immergés en mer ou en eau douce. Au fur et à mesure que le temps passe, ces munitions approchent (ou ont localement déjà dépassé) un état de dégradation susceptible de provoquer des fuites de toxiques importantes en mer, à des profondeurs où de nombreux poissons et coquillages mis sur le marché pourraient être affectés.

Certains dépôts contiennent des dizaines de milliers de tonnes de munitions. En cas de libération brutale et importante de toxiques, même à grande distance, de grandes quantités d’organismes marins, y compris les poissons et des mammifères comme les cétacés, pourraient être gravement et massivement affectés, de même que les populations humaines s'il devait y avoir des émanations toxiques dans l'air (notamment en mer Baltique).

Le risque est très mal évalué en Europe. Ce n’est qu’en 2005 que les premières cartes officielles ont été publiées en application de la Convention de Londres et conformément aux engagements des Etats membres de la Commission OSPAR.

Les responsables de ces immersions semblent avoir longtemps pensé qu'il y aurait dégradation puis dilution des toxiques chimiques. Or, au moins dans les eaux froides, les toxiques sont encore parfaitement actifs après 80 ans, certains ne sont pas dégradables ni biodégradables (mercure, par exemple) et peuvent être rapidement reconcentrés par les organismes filtreurs et par la chaîne alimentaire.

Des études récentes et de nombreux indices laissent penser que le plomb, le mercure et les gaz ou liquides toxiques ainsi que les explosifs des munitions de 1914 (ou ultérieures), et le nitrate (propulsif) ou le phosphore ainsi que les métaux qui constituent les enveloppes, douilles ou chemisages des munitions immergées pourraient significativement affecter les écosystèmes terrestres et aquatiques, notre alimentation et notre santé. Ces toxiques pourraient aussi contribuer aux grands phénomènes de dystrophisation et de zones mortes (marine dead zones) identifiés par l'ONU.

A lire : Le Paardenmarkt, une décharge de munitions de la 1ère GM devant la côte belge (PDF)

A gauche, les sites d'immersion de produits toxiques au large des Etats-Unis et de leurs possessions. L'Armée a admis en 2007 avoir immergé 30000 tonnes de gaz inervants et moutarde, 400000 bombes chimiques, mines terrestres et roquettes ainsi que 500 tonnes de déchets radioactifs qui furent soient jetés par dessus bord soit enfermés dans des navires qui furent ensuite sabordés. Au centre, les sites nord-américains où sont immergés des produits chimiques toxiques dont certains sont à la dérive. A droite, les site d'immersion des munitions autour de l'Europe. Document US Army, IMUD et OSPAR (2003).

Certains sites d'immersion sont proches de sites touristiques majeurs, de thalassothérapie ou de conchyliculture (Cancale, Quiberon…) ou importants comme frayères ou lieux de pêche de poissons et crustacés. Les toxicologues craignent que les bactéries, les poissons, crustacés, moules, huîtres, coraux, éponges et autres organismes filtreurs, puissent des années ou siècles après les conflits, réabsorber et bio-accumuler le mercure, le plomb, l'arsenic et le cadmium non dégradables. Ils peuvent fuir de munitions corrodées, ou commencent déjà à se disperser dans les eaux et les sédiments marins.

Ces "objets" immergés sont juridiquement assimilables à des "déchets toxiques ou dangereux". Les conséquences d'une explosion ou d'une fuite englobent les domaines de l'économie, de l'environnement, de la santé publique, de la sécurité civile et des affaires militaires et de la prospective. Les impacts redoutés par les experts en déminage et en écotoxicologie s'étendent au moyen et long termes et concerne toute la pyramide alimentaire.

Peut-on récupérer les déchets immergés ?

Remédier au déversement des armes et des munitions chimiques en mer est un défi sur le plan technique en raison de la nature même des matières déversées et de l'incertitude planant sur les quantités, les types, les lieux et les conditions actuelles ou la stabilité de ces matériaux.

Les munitions chimiques déversées en mer réagissent différemment dans l'eau en fonction de l'agent qu'elle contienne. L'enveloppe de la munition peut se fendre ou s'ouvrir durant l'opération de largage ou peut se corroder au fil du temps, conduisant à des épanchement et des fuites de produits toxiques en mer. Les agents neurotoxiques et de nombreux autres agents s'hydrolisent ou se séparent et se dissolvent au contact de l'eau et deviennent innofensifs dans une période de temps relativement brève.

Munitions conventionnelles et chimiques immergées er mer. Document COSPAR

Le gaz moutarde (hypérite), cependant, est insoluble dans l'eau et la plupart des contaminés ont été des pêcheurs qui avaient été en contact avec des munitions chimiques contenant du gaz moutarde.

Les mines et les bombes au phosphore présentent également des risques à long terme. Actuellement, le conseil le plus avisé consiste à dire que si on les laisse en place au fond de la mer, elles ne posent aucun risque. Si on les pertube, comme cela fut le cas dans la mer d'Irlande, sur la faille de Beaufort's Dyke (200-300 m de profondeur), pendant qu'on installait un pipeline sous-marin, en raison de leur flottabilité positive, ces mines vont flotter et dériver en surface où elles représenteront un réel risque pour les marins, les plaisanciers, les plongeurs et le public en général si elles se rapprochent des côtes.

Sans tenir à jour des enregistrements adéquats des rencontres fortuites avec les armes et munitions chimiques, il est impossible d'évaluer le risque posé par ces engins.

Le déversement des munitions et en particulier leur perturbation suite aux activités en haute mer, notamment la pêche, l'extraction du sable et des graviers, les opérations de dragage et d'enfouissement ainsi que l'installation des cables et des pipelines est une question importante qu'il faut résoudre car ces armes et munitions sont potentiellement dangereuses.

Il est essentiel que les lieux précis de déversement des munitions ainsi que les endroits où des munitions ont été repérées soient documentés et tenus à jour. Toute activité sous-marine à l'intérieur ou proche de ces périmètres devrait faire l'objet d'une évaluation du risque potentiel avant l'approbation des activités sur zone par les autorités nationales.

On sait aujourd'hui que la récupération des munitions déversées en mer n'est pas possible sur le plan technique. Il y a des inquiétudes concernant la sécurité du personnel qui serait impliqué dans de telles opéations. Toutefois, malgré cette approche pragmatique, une sérieuse expertise des sites pourrait en théorie conduire à une extraction de ces matériaux dangereux, d'autant que tout indique qu'à terme, certaines munitions n'étant pas solidaires du fond marin, elles réapparaîtront soit naturellement soit du fait des activités humaines. D'autres munitions en revanche ne présentent aucun risque de dérive.

Travaux entrepris par les instances internationales

Au cours de la 16e réunion de la Commission d'Helsinki (HELCOM) sur les munitions chimiques déversées en mer (CHEMU) qui s'est tenue en 1994, les experts ont conclu qu'environ 40000 tonnes de munitions chimiques, contenant plus de 13000 tonnes d'agents chimiques de combat furent déversées dans la zone de la Convention d'Helsinki, en mer Baltique.

Le CHEMU a découvert que ces munitions étaient soit larguées sur des hauts-fonds soit pouvaient dériver en-dehors du périmètre prescrit au moment du déversement. De plus, les munitions pouvaient dériver suite à l'activité des pêcheurs mais il était peu probable qu'elles dérivent naturellement. Le rapport concluait qu'il n'était pa possible d'estimer l'étendue de la corrosion du fût des munitions et qu'on savait très peu de choses sur le comportement chimique des agents chimiques de combat dans l'environnement marin.

Des munitions couvrent le fond marin devant les côtes belges. Document VLIZ/EOS (2013).

Compte tenu de l'environnement et du risque de contamination pour les consommateurs de produits de la mer, le CHEMU a conclu sur base de la connaissance de l'époque que le risque d'extension à l'environnement ou au consommateur était négligeable. Toutefois, le groupe d'experts reconnut que les équipages des bâteaux pêcheurs travaillant dans ou près des zones concernées couraient un risque en raison de la présence des agents chimiques de combat. De fait, très peu d'accidents ont été constatés. Sur les 25 cas relevés en 2003, on releva 4 accidents seulement en 2005 et plus aucun aujourd'hui, en raison d'une identification plus précise des lieux à risque.

En 1996, dans son rapport "NATO and Partner Countries Study Defence-Related Radioactive and Chemical Contamination", l'OTAN a défini des zones de contaminations trans-frontalières potentielles provoquées par de très grandes quantités d'agents chimiques de combat déversés en mer. Elle en a identifié en mer Baltique, dans le Skagerrak (détroit du sud de la Norvège) et vraisemblablement en mer Arctique.

Ces armes chimiques sont principalement d'origine allemande et furent capturées puis jetées en mer dans les années qui suivirent directement la fin de la Seconde guerre mondiale. Le Royaume-Uni, les Etats-Unis et l'ancienne RDA ont également déversés des munitions à grandes profondeurs dans l'Océan Atlantique. Dans mer Baltique, des armes chimiques qui ont souvent été jetées à moins de 120 m de profondeur, ont principalement été déversées à l'est de Bornholm et au sud-est de Gotland (SO de Liepaja). Au fil du temps, elles ont été recouvertes par plusieurs mètres de sédiments. Aujourd'hui, les sites ne sont détectables que par sonar. Certains de ces sites sont situés près des zones de pêches commerciales et ont conduit à quelques accidents au cours desquels des pêcheurs ont été contaminés.

Aussi, dans le cadre des traités sur les accidents ou la pollution délibérée du milieu marin (Conceil de l'Europe, 1999), en 2000, l'Article 2(b) de la Décision 2850/2000/EC du Parlement Européen propose aux signataires de "contribuer à améliorer les capacités d'intervention des États membres en cas de déversement accidentel ou de menace imminente de déversement d'hydrocarbures ou d'autres substances nocives en mer, ainsi qu'à contribuer à la prévention des risques."

Les sites de déversement dans la zone de la Convention OSPAR

Sur base du travail d'investigation réalisé par les Etats membres, les experts ont identifié plus de 140 sites de déversement d'armes et de munitions chimiques dans la zone de la Convention OSPAR. Ces sites contiennent des munitions conventionnelles, des composants phosphorés ou contenant du gaz moutarde. Ces munitions ont été déversées depuis des bateaux ou lorsque des navires contenant des munitions ont coulé.

En 1994, HELCOM avait conclu que la dérive des munitions suite à des processus naturels était improbable et que dès lors le risque de contaminer les zones côtières avec des résidents d'agents chimiques de combat ou des munitions chimiques était tout aussi improbable.

L'une des zones les plus intensément utilisée pour y déverser des armes et des munitions chimiques fut la faille de Beaufort’s Dyke qui plonge jusqu'à 300 m entre l'Ecosse et le Nord de l'Irlande.

On estime que plus de 1 million de tonnes de munitions ont été jetées dans la faille de Beaufort's Dyke depuis les années 1920 (Hart, 2000). Durant les années 1990, les rapports faisant état de composants phosphorés échoués sur les côtes d'Ecosse et d'Irlande étaient chose banale. Il est difficile de dire s'ils ont été déplacés par l'installation des pipelines ou naturellement. L'un des problèmes des composants phosphorés est qu'aujourd'hui le container dans lequel ils ont été placés pourrait être dans un état avancé de décomposition.

Une étude conduite en 1996 par le Marine Laboratory d'Aberdeen indique que les poissons, les étoiles de mer et les échantillons de sédiments collectés dans ou tout près de la zone de Beaufort’s Dyke ne contiennent pas d'agents chimiques de combat ou n'ont pas été contaminés par les munitions chimiques.

De grandes quantités de munitions ont également été déversée dans le Skagerrak, un détroit situé au sud de la Norvège, au nord-ouest du Jutland danois. M.Tørnes, de l'Etablissemernt de Recherche et Défense Norvégien (FFI) rapporte qu'environ 168000 tonnes de munitions ont été déversées à cet endroit, entre 600 et 700 m de profondeur. Ces munitions ont été déversées en coulant des navires chargés de munitions. Quelque 26 vaisseaux furent sabordés dans le Skagerrak (Surikov et Duursma, 1999).

Tørnes a étudié plusieurs épaves et prélevés des échantillons d'eau sans découvrir la moindre trace d'agent chimique de combat. Actuellement les sites sont "propres". Néanmoins, Tørnes conclut que la perturbation de ces munitions pourrait libérer des quantités massives d'agents chimiques. Si la plupart des agents neurotoxiques se diluent dans l'eau (comme le Tabun), certains types de gaz moutarde épaissis pourraient rester actifs très longtemps au fond de la mer. Mais il ajoute qu'étant donné que ces zones sont fermées à la pêche et aux autres activités commerciales, la présence des munitions n'a pas de conséquence pratique.

A télécharger : Documents sur l'immersion des armes et produits toxiques, IDUM

La pollution marine ne se limite pas aux marées noires ou aux fûts de matière radioactive... Il faut y ajouter les pollutions de surface et atmosphériques d'origine urbaine, agricole et industrielle drainées par les pluies, de même que les hydrocarbures naturels. Passer la souris ou cliquer sur l'image pour afficher les légendes. Document CEDRE.

En conclusion

Pour la première fois un traité international interdit l'immersion de déchets ou de toute autre matière, l'incinération en mer, ainsi que toute exportation de déchets vers d'autres pays aux fins d'immersion ou d'incinération en mer. En d'autres termes, il est interdit d'utiliser la mer comme dépotoir et de la polluer. Le plus triste est qu'il fallut écrire ce principe écologique élémentaire dans une loi pour l'appliquer !

L'idée d'immerger profondément les déchets toxiques peut être considérée comme un "mal nécessaire" et la moins pire des solutions, si ce n'est qu'une fois sous l'eau, nous n'avons plus aucun contrôle sur les déchets : que les fûts s'éventrent et c'est une fuite radioactive incontrôlable qui contaminera la mer et ses habitants ainsi que les sols. Il fallait donc en terminer avec cette méthode aveugle et potentiellement dangereuse à terme.

Mais ce protocole a eu un effet négatif bien qu'il représente un grand pas en avant en matière d'écologie. En effet, pour éviter de contaminer la mer, quelques années avant la conclusion du protocole les scientifiques avaient envisagé d'immerger les déchets toxiques près des zones de subduction. L'image était très bonne : en quelques milliers d'années les déchets seraient entraînés dans la croûte terrestre et dissous, problème résolu. Une alternative consistait à les enfouir dans des puits forés à grande profondeur. Ces deux solutions ont dû été abandonnées suite à la nouvelle législation internationale qui mis fin à ces études. Aujourd'hui on peut donc considérer que les fonds marins ne serviront plus au stockage des déchets et ne serviront donc plus de dépotoir, sauf accident. Les plongeurs comme les poissons vous en remercient.

Prochain chapitre

Un océan de désolation

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