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Pour ou contre l'énergie nucléaire ?

Document Barbara Buderath

Enquête dans l'ombre des lobbies (I)

Faut-il avoir peur ou non du nucléaire ? Faut-il abandonner cette énergie ou au contraire poursuivre dans cette voie ? Quel est son avenir ? Pourrait-on la remplacer ? Que coûte l'électricité d'origine nucléaire à l'utilisateur ? Qui sont les exploitants et de quelles subventions bénéficient-ils ?

Pour répondre à ces questions et beaucoup d'autres, nous allons d'abord définir quel est le risque nucléaire de nos centrales et des laboratoires. Outre le problème de la maîtrise purement technologique se pose avec acuité la question sensible de l'organisation du travail et du contrôle de la sécurité nucléaire ainsi que la sureté des installations.

Nous allons donc déterminer quelles sont les instances qui assurent et contrôlent la sécurité des sites nucléaires ainsi que tous les instituts publics et des laboratoires privés concernés par le "petit nucléaire" (le traitement radiologique, la stérilisation médicale, le traitement des déchets nucléaires, etc).

Concrètement, vous et moi ou un terroriste peut-il facilement pénétrer ou survoler une centrale nucléaire par exemple ? Ensuite, qui vérifie le bon fonctionnement des centrales et leur vieillissement ? Qui contrôle l'état du matériel des laboratoires privés ? Que deviennent les rapports d'incidents et d'audits ? Sont-ils suivis d'actions correctives et dans quel délai ? Sinon, que se passe-t-il ? Que deviennent nos déchets nucléaires ? Si nous ne les traitons pas nous-mêmes, qui s'en charge ? Surveille-t-on leur recyclage ou leur entreposage ? Enfin, quel est le risque de contamination ? Qu'a-t-on appris depuis l'accident de Three Mile island ou celui de Tchernobyl ?

Nous verrons que certaines de ces questions font l'objet de houleux débats à tous les niveaux de pouvoir depuis plus de 20 ans. D'autres n'ont pas de réponses précises où révèlent des dysfonctionnements qui vont du manque de rigueur du personnel au classement pur et simple et sans suite du problème. Les pronucléaires sont encouragés par l'AIEA "gardienne" du secteur tandis que les antinucléaires sont encouragés par les mouvements écologiques et une population qui se sent prise en otage par les politiciens. Nous verrons par exemple que le public ne partage pas du tout l'avis des Eurocrates qu'il juge partisan et loin des préoccupations de la population.

Le paysage champêtre autour de la centrale nucléaire française de Cattenom située près de la frontière luxembourgeoise. C'est l'une des plus puissantes du monde développant 5.2 GWe pour une production qui atteignit 100 GWh/jour en 2002. Document Miyoo.

Essayons à notre mesure d'analyser objectivement la situation. Nous analyserons respectivement les questions de la fiabilité de nos centrales, l'organisation de la sécurité nucléaire, les aspects politiques, les risques inavoués, l'avis des auditeurs et le rôle des lobbies. Sachant tout cela, face aux arguments avancés par les pronucléaires nous leur opposerons des réponses et des problèmes concrets avant de terminer avec la question de savoir s'il faut ou non sortir du nucléaire. Je puis déjà vous annoncer que le constat à de quoi réveiller des consciences et gratte aux entournures des cols blancs à tous les niveaux de pouvoir.

Pourquoi utiliser l'énergie nucléaire ?

Il existe quantité de formes d'énergies (fossiles dont le pétrole, le charbon et le gaz, hydroélectrique, solaire, éolienne, géothermique, biomasse, pile à combustible, etc). Les réserves mondiales de charbon par exemple sont en théorie suffisante pour produire toute l'électricité dont nous avons besoin durant au moins une centaine d'années. Toutefois, il est probable qu'à l'avenir de plus en plus de charbon sera converti en combustibles liquides plus valorisables et ne sera donc plus disponible pour générer de l'électricité. Le charbon pose également un problème environnemental puisque sa combustion libère du gaz carbonique et augmente l'effet de serre. Le pétrole est sur la même pente ainsi que je l'explique dans cet article sur le développement durable.

Si tout le monde est d'avis pour reconnaître que les énergies alternatives doivent être développées, actuellement nos infrastructures sont encore trop rarement adaptées à ces nouveaux combustibles ou leurs installations reviennent relativement cher, notamment l'énergie solaire et les piles à combustible (conversion d'énergie chimique en électricité sans passer par l'énergie thermique). A terme cependant, le bénéfice de ces énergies alternatives est indéniable. C'est en fait une décision politique, même un débat de société sur lequel nous reviendrons en détail.

Dans nos pays occidentaux l'énergie nucléaire paraît temporairemet intéressante car la plupart des centrales sont amorties depuis quelques années et sont largement subventionnées par l'Union européenne afin que le prix de l'électricité reste raisonnable et concurrentiel. On peut même dire qu'il s'agit d'un secteur très rentable où les lobbies sont très actifs.

La chaleur dégagée par la radioactivité de l'uranium produit environ 16000 fois plus d'énergie que celle du charbon par exemple. Une centrale nucléaire de 1000 MWe consomme l'équivalent de 3.1 millions de tonnes de charbon chaque année mais seulement 24 tonnes d'uranium (dioxyde d'uranium-238 enrichi à environ 4% d'uranium-235). Cette quantité nécessite le traitement d'un peu plus de 200 tonnes d'uranium naturel extraits d'environ 25 à 100000 tonnes de minerais d'uranium.

Capacité calorifique des combustibles

Feu de bois

16 MJ/kg

Charbon

13-30 MJ/kg

Gaz naturel

39 MJ/m3

Pétrole brut

45-46 MJ/kg

Uranium (réacteur REP)

500 000 MJ/kg

Le rendement énergétique de l'uranium est effectivement très intéressant : 1 gramme de matière fissile permet de produire 24 GWh, soit l’équivalent de 2 tonnes de pétrole.

Nous verrons toutefois que toutes proportions faites, nos réserves d'uranium ne sont pas plus étendues que nos réserves de pétrole et par conséquent la plupart des centrales telles que nous les connaissons ne survivrons pas au terme du prochain siècle.

Le problème est qu'en un siècle, il peut se passer beaucoup de choses et des plus dangereuses. Point n'est besoin de rappeler que l'énergie nucléaire présente des risques, il y a notamment la question des déchets nucléaires, et nos centrales comme les laboratoires civils ou militaires ne sont pas à l'abri des accidents ou des vols. Et c'est bien là que le bât blesse ainsi que nous le verrons.

Si l'énergie nucléaire n'offrait aucun risque, il est certain que ce serait le combustible de l'avenir. Mais en l'état actuel de notre technologie, ce n'est pas le combustible de l'avenir et il ne le deviendra probablement jamais. En revanche, d'ici 50 ou 100 ans il est probable que chacun pourra acheter sa pile à combustible comme il achète de l'essence pour alimenter son véhicule. L'usage industriel pose cependant plus de problèmes. 

En attendant ces jours meilleurs du point de vue écologique, voyons ce que nous disent les acteurs du secteur nucléaire à propos de leur soi-disant  "énergie propre" ?

Nos centrales sont-elles fiables et sécurisées ?

Nous verrons plus loin qu'en matière de transparence et d'objectivité, comme nous le dirions à un élève paresseux voire inconscient des enjeux, la Belgique "peut mieux faire" en matière de communication, de contrôle et de sécurité nucléaires. A défaut de recevoir des explications claires et franches des autorités, menons donc une enquête indépendante dans l'ombre des lobbies. 

Nous nous focalisons sur les centrales belges que l'on juge plus fiables que d'autres, même à l'épreuve des canicules et des avions d'avions disent certains. Nous verrons ce qu'il en est en analysant leurs points forts comme leurs faiblesses. A n'en pas douter, le même constat devrait s'appliquer avec très peu de nuances aux centrales installées dans les pays frontaliers, mais avec des manquements probablement d'autant plus conséquents que le pays est fédéré ou les prises de décisions décentralisées. Comme le dit l'adage, loin des yeux, loin du coeur du problème.

Les exploitants des centrales nucléaires occidentales nous disent que leurs installations sont fiables et sous contrôle. C'est bien entendu un avis partisan car il serait étonnant qu'ils prêchent contre leurs intérêts. D'un autre côté, on peut les croire dans une certaine mesure car si le risque nucléaire n'était pas sous contrôle, on imagine bien que nos responsables politiques n'auraient jamais accepté d'investir des milliards d'euros, même subsidiés, pour exploiter une énergie si dangereuse, car le nucléaire reste dangereux. Cela dit il y a des fous partout, même aux commandes de l'Etat dans certains pays. Mieux vaut donc se méfier des avis partisans.

Tous les acteurs du secteur nucléaire sont d'avis pour reconnaître qu'en Occident un risque d'explosion comme l'accident de Tchernobyl est impossible. Ouf ! On pourrait en conclure que c'est rassurant et clôturer ici le débat. Puis un auditeur pose la question qui fâche : peut-on être certain qu'il n'y a aucun risque ?

Après un temps mort, cette fois les pronucléaires sont bien obligés de nuancer leurs propos et de reconnaître que l'exploitation de substances radioactives présente un certain nombre de risques (irradiation, fuite, contamination, panne, vol, accident, etc). Mais restez avec moi, car après enquête on découvre que d'autres risques planent, au sens propre.

Salle de commande de la centrale nucléaire de Chooz (2.9 GWe) en France. Document SFEN/G.Larvor.

Précisons tout de suite que quelle que soit sa conception, une centrale nucléaire ne peut pas exploser comme une bombe atomique, même si le niveau de puissance de la déflagration peut-être équivalent et même supérieur à celui d'une bombe H.

Le coeur d'un réacteur étant principalement constitué d'uranium-238, il s'agit d'un isotope peu réactif de l'uranium qui absorbe les neutrons sans fissionner et de ce fait il maintient toujours à bonne distance les atomes très réactifs d'uranium-235, empêchant l'emballement de la réaction en chaîne. Même les réacteurs à uranium faiblement enrichi (2 à 5% d'uranium-235) n'ont pas la concentration ou la proportion de combustibles des bombes atomiques. En revanche, les réacteurs d'essais et de recherches utilisant de l'HEU (93.3% d'uranium-235) offrent un risque certain. Toutefois leur puissance est relativement faible (125 MW dans le cas de BR2 à Mol).

En résumé, le nucléaire civil et le nucléaire militaire sont des applications totalement différentes même si elles utilisent le même combustible.

Ceci dit, dans le cas des centrales nucléaires, l'exploitation mal contrôlée de la réaction en chaîne, des pannes techniques ou des erreurs de manipulation peuvent provoquer une contamination radioactive ou un accident majeur si le personnel est irradié ou si le réacteur vient à surchauffer voire exploser. Boucher une bouilloire qui est sur le feu avec un bouchon bien solide et vous obtiendrez une explosion même si vous la faite reluire tous les jours !

Par ailleurs, si les déchets radiotoxiques se volatilisent généralement au cours de l'explosion d'une bombe atomique (sauf ceux présents au fond des silos utilisés au cours des explosions sous-marines), nous devons les gérer dans le cas d'un usage civil. Nous verrons qu'en quelques années cela se chiffre en millions de mètres cubes de déchets nucléaires qu'on ne peut éliminer et qui sont bien embarrassants.

C'est la raison pour laquelle dans l'esprit des antinucléaires, cette énergie doit être abandonnée car elle n'offre aucune sureté et que des inconvénients. Les écologistes voudraient une changement immédiat de mentalité et une prise de conscience par les autorités des véritables risques associés au nucléaire. Ils ont été devancés dans leurs idées par l'accident de Tchernobyl qui a donné une bonne leçon à tous les pronucléaires. 

Mais les antinucléaires demeurent fermement attaché à l'écologie et dans ce contexte l'énergie nucléaire fait tache et contamine l'environnement. Si tout le monde est d'accord sur ce principe, les responsables de certaines ailes durs du mouvement écologique avancent des arguments qui ne sont pas objectifs. Ils ne tiennent par exemple pas compte des contrôles ni des moyens de sécurité mis en place pour justement éviter les scénarios catastrophes. Certes, on relève au moins un accident de Niveau 3 chaque année et encore des centaines d'incidents mineurs à travers le monde dans le secteur nucléaire. Il est loin d'être à l'abri des erreurs et on peut comprendre le pressentiment négatif des écologistes. Comme ils nous le rappellent, un seul accident majeur suffit pour contaminer toute l'Europe et tuer en quelques années des dizaines de milliers de civils innocents.

La centrale nucléaire de Leibstadt dans le Nord de la Suisse (1.1 GWe pour une production de 21 GWh/jour). Document Hachette.

Malheureusement en Belgique et en France notamment, l'énergie nucléaire fournit respectivement 55% et 78% de l'électricité des foyers. On ne peut donc pas rejeter ce type d'énergie d'un simple revers de la main car elle fait partie de la "culture européenne" au même titre que la consommation de pétrole. Il y a toutefois des alternatives et nous verrons que la ville de Fribourg en Allemagne passe pour une "ville solaire" avantgardiste qui a su tirer avantage d'idées originales. 

En d'autres termes, le nucléaire n'est pas la seule énergie dont on dispose ni même la plus économique en valeur absolue. On en reparlera.

Du fait des risques inhérents attachés à l'énergie nucléaire et des rejets souvent indésirables, aujourd'hui plus aucun pays d'Europe occidentale ne peut plus construire de centrale nucléaire sans concertation avec les gouvernements des pays limitrophes. Trop d'incidents et quelques accidents graves ont fini par leur faire prendre conscience que le risque nucléaire était différent des autres risques. On en reparlera plus longuement ainsi que dans le plaidoyer sur l'écologie, dans le dossier militaire et la liste des incidents et accidents civils où nous recenserons les principaux événements survenus dans diverses entreprises du secteur nucléaire.

Malgré le discours rassurant des autorités, on constate que chaque année, les centrales nucléaires sont victimes d'incidents et d'accidents plus ou moins graves, certains affectant la santé de leurs employés et parfois même, mais c'est exceptionnel, celle de la population locale. Trois événements sur quatre sont liés à une erreur humaine. On peut donc visiblement faire mieux voire carrément passer à autre forme d'énergie puisque ces accidents continuent à se produire malgré les mesures de sécurité. Voyons cela dans le détail.

Un risque calculé

Pour évaluer le risque nucléaire de la manière la plus objective possible, nous prendrons successivement quatre points de vue différents : 

- l'avis du Centre de Crise fédéral qui représente la position du Gouvernement fédéral (Wallonie-Bruxelles)

- l'avis des exploitants des centrales nucléaires

- le résultat d'une enquête journalistique qui représente le sentiment que toute personne sensibilisée par le sujet peut avoir face à l'attitude des autorités

- les rapports réalisés par des auditeurs du secteur.

Le point de vue officiel

1. L'AIEA

Si on en croit Morris Rosen, ancien responsable de la Division de la Sécurité Nucléaire auprès de l'AIEA et aujourd'hui Assistant Directeur Général pour la Sécurité Nucléaire, quatre mois après l'accident de Tchernobyl il faisait cette déclaration stupéfiante : "Même s'il y avait un accident de type Tchernobyl chaque année, je continuerais encore à considérer l'énergie nucléaire comme un intéressant type de production d'énergie".(Le Monde, 28 août 1986).

Comme tous les lecteurs, dans son rapport TORCH sur l'accident de Tchernobyl, la Parlementaire européenne Rebecca Harms a été scandalisée par la position de l'AIEA. Ainsi que nous l'expliquerons à propos des leçons de Tchernobyl, quand on connaît la mission de l'AIEA stipulant que cette agence "développe les normes de sécurité nucléaire et, sur base de ces règles, organise la réalisation et la préservation des hauts niveaux de sécurité dans le secteur nucléaire ainsi que la protection de la santé humaine et de l'environnement contre les rayonnements ionisants", sachant par ailleurs que nos agences nationales et nos exploitants ne font que répercuter ces normes, si leur mentalité ne change pas on peut sérieusement frissonner d'effroi et craindre de nouveaux accidents à l'avenir... 

Dans ces conditions, c'est à chacun de juger en âme et conscience l'intérêt ou non de poursuivre l'exploitation de l'énergie nucléaire en l'état actuel d'irresponsabilité de tels dirigeants. On y reviendra en détail.

2. L'autorité fédérale

Que nous disent ensuite les autorités nationales en matière de sécurité nucléaire ? Pour l'autorité fédérale belge (Centre de Crise du SPFI) toute activité industrielle présente des risques, la production d'électricité à partir de l'énergie nucléaire n'échappe pas à ce postulat. 

Malgré des systèmes de sécurité très élaborés, un accident dans une installation nucléaire n'est jamais tout à fait exclu. Cependant, on peut très raisonnablement affirmer que nos centrales nucléaires présentent un niveau de sûreté très élevé.

Les centrales électronucléaires belges sont toutes du type PWR (Pressurized Water Reactor ou réacteur à eau pressurisée - REP). En effet, contrairement aux centrales du type "Tchernobyl", la perte de réfrigérant (eau circulant dans le cœur) provoque dans les PWR une diminution de la réactivité du réacteur alors qu'elle provoque l'emballement d'un réacteur du type "Tchernobyl". De plus, la chute des barres de contrôle en cas d'arrêt d'urgence du réacteur est bien plus rapide dans nos PWR que dans les centrales du type "Tchernobyl".

En outre, l'absence de graphite au niveau du cœur de nos réacteurs limite fortement les risques d'incendie de grande ampleur en cas d'échauffement du cœur. Enfin, nos centrales sont protégées par une enceinte de confinement prévue pour isoler le réacteur du monde extérieur.

Au-delà des éléments structurels de sécurité, tout incident ou anomalie constatée donne lieu à une analyse approfondie et à un retour d'expérience partagé au niveau international qui conduisent à des améliorations continues de la sûreté des réacteurs.

En plus des procédures et mesures de contrôle interne propres à l'exploitant, les grandes installations nucléaires sont soumises au contrôle permanent de leur Organisme Agréé (OA), dont les constatations font l'objet de rapports circonstanciés transmis à l'exploitant ainsi qu'à l'AFCN. En outre, l'AFCN, éventuellement accompagnée par l'OA, exerce régulièrement son droit d'organiser un contrôle ponctuel des installations ou de procéder (ou de faire procéder) à un audit. De juin à septembre 2004 par exemple, un tel audit a été effectué pour les sites de Tihange et de Doel et les conclusions ont été traduites dans un plan d'action qu'Electrabel met en œuvre pour remédier aux manquements constatés.

En 2005, l'analyse a été poursuivie par une évaluation internationale sous l'égide du WANO (World Association of Nuclear Operators). De plus, un audit international indépendant dans le cadre du programme "OSART" (Operational Safety Review Team) de l'AIEA sera réalisé au printemps 2007 sur le site de Tihange, à la demande du Ministre de l'Intérieur. Ces contrôles visent non seulement à assurer le maintien du niveau de sûreté des installations, mais à son amélioration constante.

3. L'exploitant

Electrabel, principal exploitant des centrales nucléaires belges, nous dit que l'organisation de la sécurité est organisée à plusieurs échelles et sous différentes formes. Tout d'abord il y a la surveillance du territoire. A l'échelle nationale, sur les 30507 km2 que couvre le territoire belge, le Gouvernement a installé 212 balises de surveillance distantes de 20 km environ les unes des autres afin de détecter une éventuelle de contamination de l'air.

Ce système de surveillance baptisé le réseau Télérad permet, si besoin, de prendre rapidement les mesures adéquates pour la protection des populations, de la chaîne alimentaire et de l’environnement. Un réseau similaire bien que moins dense est installé en France. Le réseau Télérad a été amélioré depuis l'accident de Tchernobyl, de même que les dispositifs de sécurité au sein des centrales.

Au niveau des installations, par conception nos centrales nucléaires sont protégées par une double coque en béton. Même si de l'eau de refroidissement du circuit primaire venait à s'échapper, elle serait confinée dans la première enceinte et si par malheur elle parvenait à s'infiltrer au-delà, elle resterait prisonnière de la deuxième enceinte. Même chose en cas d'incendie ou de fusion partielle d'un réacteur.

Les centrales font également l'objet de nombreuses mesures de sécurité. L'organisation du travail fait l'objet de beaucoup d'attention sur le plan de la compétence des techniciens et des ingénieurs. Les équipes ont été rajeunies, le Gouvernement a constitué des réserves de recrutement et à tout moment, en cas d'incident dans une centrale, les cadres peuvent prendre la commande de l'outil, même si cette éventualité est criticable. Ce n'est pas le genre d'activité que l'on peut sous-traiter à une société de service ! Quoique. On y reviendra.

A voir : The World's Largest Power Plants

Trois parmi les plus puissantes centrales nucléaires : de gauche à droite, Zaporizhzhya (6 GWe) en Ukraine, Gravelines (5.5 GWe) en France et Niederaussem (3.6 GWe) en Allemagne. Documents gouvernementaux.

La prise de décision est très procédurale pour des raisons évidentes de sécurité. Elle est contrôlée en amont par des ingénieurs à chaque étape du processus afin de vérifier si les bonnes décisions sont prises. A une échelle supérieure, l'Autorité de Sureté Nucléaire réalise jusqu'à 450 contrôles inopinés par an sur tout le territoire belge et dans les deux centrales nucléaires, Doel située près d'Anvers et Tihange située près de Huy (Liège).

Enfin, il y a le Plan d'Urgence Nucléaire et Radiologique qui touche directement la population et tous les acteurs concernés par le risque nucléaire et dont le bon fonctionnement est régulièrement contrôlé grâce à des exercices d'alerte en situation.

Selon les exploitants et les autorités de tutelle, on ne peut donc pas dire que nos centrales sont mal gérées ou mal surveillées ou que le risque nucléaire est sous-estimé. Mais sachant qu'un exploitant ou son commenditaire ne va jamais critiquer négativement le produit qu'il commercialise, interrogeons des personnes désintéressées concernées par le secteur. Qu'en pensent les experts indépendants ?

Enquête : état des lieux

Reprenons nos questions de départ, mais cette fois sous l'oeil critique journalistique et donc plus incisives et pointilleuses. Quand on pose la question de la fiabilité et de la sécurité nucléaires aux pronucléaires et à leurs opposants, on obtient deux avis divergeants. C'est embarrassant. Pour les premiers "le nucléaire est fiable, tout est sécurisé mais on peut toujours faire mieux" tandis que pour les seconds "il y a des incidents et trop de laisser-aller, ca devient grave". A se demander qui ment et que cherche-t-il à cacher ou à protéger ?

Pieds de plomb et émissions retardées

Quand on interroge les exploitants des centrales ou les autorités belges, j'ai comme l'impression qu'ils parlent la langue de bois ou noyent volontairement leurs explications dans des stéréotypes rassurants et tout théorique. Parfois même, ils invoquent des accidents dans d'autres industries pour essayer de convaincre leurs interlocuteurs que finalement le risque est tout aussi important dans d'autres secteurs d'activité. Il est évident qu'à partir du moment où l'homme se met au travail, le risque de commettre une erreur ou de provoquer un accident n'est jamais nul. Même les machines peuvent tomber en panne. A la seule différence que nos exploitants oublient de dire que la plupart des autres secteurs ne manipulent pas de matière radioactive et mortelle. Ils peuvent être source de cancer comme les pesticides ou de maladies comme les PCB mais là s'arrête la comparaison. Le problème du nucléaire est donc particulier et doit être traité de manière spécifique.

Aussi, quand on pose la question de la fiabilité et de la sécurité nucléaire en Belgique, mieux qu'en ex-Union soviétique ou qu'en France mais en-dessous des attentes de la transparente totale d'un état démocratique, les autorités communiquent avec des pieds de plomb et à demi-mots, comme si elles prenaient référence sur l'émission retardée des particules ! Certains chiffres et rapports sont communiqués, certains incidents sont déclarés mais elles accusent une étonnante inertie quand il faut informer la population concernant des risques réels mais plus surnois (chute potentielle d'avion, scénario terroriste, etc) ou l'organisation des plans d'urgences. 

Ainsi on apprend que les centrales de Doel et Tihange ont connu pas moins de 17 incidents en 2005 parmi lesquels la découverte de joints détériorés et de vannes fermées par erreur... Selon l'exploitant "cela n'a jamais mis la sécurité du personnel ou des centrales en question". Mais alors je serais tenter de leur demander, dans ce cas pourquoi ne pas avoir laissé la vanne fermée et les joints détérioriés en place ? Il y avait donc bien un risque. L'exploitant reconnaît qu'il manque de personnel qualifié... En d'autres termes, soit le personnel actuel exécute plus de tâches que sa fonction lui autorise (dans ce cas il ne peut en résulter que des erreurs ou des manquements) soit il travaille sous un stress plus intense. Dans les deux cas, cette inadéquation implique nécessairement que si les contrôles sont effectués au même rythme, le nombre d'incidents devrait augmenter à l'avenir. L'exploitant en a-t-il tenu compte et y a-t-il remédié ? Nullement, il continue à exploiter ses centrales comme si tout allait pour le mieux !

De manière générale, chaque fois qu'on aborde la sécurité nucléaire avec les exploitants, tout d'un coup, le discours devient confus et s'emmêle, on parle d'exercice à venir, de nouvelles mesures de sécurité, de contrôles plus stricts, quand les autorités communales n'avouent pas leur totale impuissance face à certains risques potentiels sur lesquels nous reviendrons. Oops ! Et voilà que nous venons de soulever un lièvre ou plutôt un point faible dans l'organisation. Et ce n'est pas le seul ! Mais pourquoi donc le gouvernement fédéral communique-t-il si peu et ne joue pas franc jeu ?

L'AIEA, gardienne de la sécurité nucléaire

Si on analyse les raisons de ce quasi mutisme des responsables fédéraux, on se rend compte qu'au niveau le plus élevé de l'Etat, le Premier ministre est indirectement dans la ligne de mire de l'Agence Internationale de l'Energie Atomique, l'AIEA, l'instance internationale qui dicte aux nations leur manière d'agir en matière de nucléaire, principalement dans le cadre de la sécurité. En d'autres termes, si un Etat tarde à mettre en place des mesures préventives et une sécurité suffisante autour et dans ses centrales et en ce qui concerne la gestion de son combustible (importation, exportation, etc), l'AIEA peut exiger que l'Euratom conduise des actions plus concrètes envers le pays concerné, sur le plan diplomatique ou même militaire en concertation avec l'ONU. 

L'AIEA veille aux conditions d'utilisation du combustible nucléaire de ses pays membres et notamment de l'Iran. Document ISNA.

Il va de soi qu'aucun pays occidental ne s'aviserait d'ignorer les recommandations de cette organisme. A travers ses états membres, l'AIEA dispose donc d'un pouvoir de police très puissant qu'il vaut mieux respecter au pied de la lettre sous peine de sanctions qui pourraient rapidement mettre un pays à genoux sur le plan économique et l'isoler politiquement.

Nous savons à travers les événements politiques récents (2006) que l'Iran par exemple va ostensiblement contre les avis de l'AIEA et va tout droit vers une confrontation qui pourrait se terminer par une guerre ouverte si les Grandes Puissances le décident en accord avec l'ONU. Notons que tous les musulmans ne sont pas pronucléaires comme en témoigne cette pétition de l'ISNA.

Chaque pays a toutefois une marge de manoeuvre et l'AIEA lui accorde une certaine confiance. Nous vivons encore en démocratie et la Belgique comme les Etats-Unis sont des Etats de droit, du moins sur papier.

La Belgique peut par exemple prendre la responsabilité de conduire ou non des audits sur le fonctionnement de ses centrales ou installer de nouvelles centrales nucléaires sur son territoire si elle respecte un minimum les conditions de contrôle imposées par les organismes de surveillance, etc.

Mais si la Belgique ou l'Allemagne par exemple souhaite importer de l'uranium hautement enrichi (HEU) des Etats-Unis, un des rares pays qui en fournit, elle devra dûment justifier son utilisation, elle ne pourra pas le stocker pour un usage à long terme et ne pourra plus l'exporter vers autre pays sans l'accord de l'AIEA. En fait, le Nuclear Control Institute (NCI) américain adresse parfois des pétitions ou des demandes d'explication à l'Euratom lorsque nos gouvernements européens violent ou contournent les polices de l'AIEA en cette matière. Pour éviter à l'avenir toute interprétation de leur réglementation, la NCI a rédigé en 2006 une recommendation visant à amender les polices de l'AIEA en ce qui concerne l'échange de combustible HEU d'origine américaine entre pays européens. L'Euratom reste libre de gérer son combustible d'origine américaine comme bon lui semble mais si le produit est sous la protection de l'AIEA, aucun pays ne pourra plus l'échanger (exporter, transférer, etc) sans l'approbation de cette agence.

Ainsi que nous l'avons expliqué, tout membre de l'Union européenne ne peut plus non plus faire cavalier seul en matière de nucléaire comme par exemple la France essaye encore parfois de le faire au détriment des pays limitrophes (par ex. le litige Franco-Luxembourgeois à propos des rejets de la centrale de Cattenom).

La Belgique est donc tiraillée entre plusieurs pouvoirs : ses propres intentions, celles imposées par le Parlement Européen, les règles imposées par Euratom et celles de l'AIEA quand la Commission européenne ou les députés écologistes ne s'en mêlent pas. Dans ce contexte, l'AIEA n'a rien à gagner en soi si ce n'est son respect et une meilleure sureté mondiale en matière de nucléaire. Ainsi, dans la mesure où la Belgique, comme tous les autres pays "nucléarisés", doit rendre des comptes à l'AIEA, un audit négatif de ses centrales peut avoir un effet désastreux sur le secteur, en l'occurence sur Electrabel (Groupe Suez) et l'image du ministère de tutelle et par voie de conséquence sur son Premier ministre.

Ceci explique en partie la langue de bois de nos autorités qui cherchent à tout prix à préserver leur image et à minimiser tous les risques associés au nucléaire et qui ne seraient pas parvenus aux oreilles de l'AIEA.

A lire:

Les rapports OSART réalisés en France

Nuclear Safety and Security, AIEA

L'autorité fédérale parle de l'audit OSART de l'AIEA mais elle ne s'étend pas sur le sujet. Comme par exemple le fait que presque tous les pays (sauf le Pakistan) ont déjà réalisé un audit international sur au moins l'une de leurs centrales nucléaires (7 en France entre 1996 et 2002 alors que l'Allemagne a demandé son dernier audit OSART en 1993).

Le Gouvernement belge a toujours retardé cet audit, sans doute par crainte des foudres éventuelles de l'AIEA si le rapport d'audit révélait de graves lacunes ou des transferts de combustible inavoués. Mais est-ce la meilleure façon d'appréhender le problème ? De toute façon, aujourd'hui il ne peut plus y échapper. Etant donné que la Belgique a remis à niveau son réseau de surveillance, ses plans d'urgence nucléaires et sa politique des ressources humaines, il est probable que l'audit se déroulera sous de bonnes auspices et que les remarques éventuelles resteront mineures. C'est en tous cas à espérer pour notre sécurité à tous et les bonnes relations au sein de l'OTAN.

Précisons qu'une inspection OSART est minutieusement préparée par l'AIEA et se traduit par une première visite de reconnaissance qui précède la véritable inspection d'environ un an. La mission d'audit dure environ 3 semaines et est conduite par une équipe de 12 à 15 experts internationaux dont 1/3 d'employés de l'AIEA. La mission inspecte tous les aspects du métier : gestion, organisation et administration, formation et qualification, opération, maintenance, support technique, protection contre les rayonnements, chimie, plans d'urgence et préparatifs. D'habitude l'implémentation des recommandations est évaluée au cours d'une mission OSART de suivi réalisée un an et demi après l'inspection, après quoi l'inspection OSART est clôturée.

Globalement, la mission complète dure entre 2.5 et 3 ans sans prendre en compte la durée de la procédure de demande et le rapport d'audit.

Quant aux missions WANO, bien que plus fréquentes que les missions OSART, leurs rapports sont confidentiels et généralement réservés à la lecture d'un nombre restreint de responsables (exploitant, Premier ministre, etc).

La sécurité nucléaire

L'échiquier politique étant en place et nos centrales fonctionnelles, venons-en au coeur du débat. Malgré les belles paroles de nos autorités, il semble que les arguments des auditeurs comme des antinucléaires soient fondés. Il y a notamment quelques observations à faire dans l'organisation de la sécurité nucléaire. Ce sera l'objet du prochain chapitre.

Prochain chapitre

Les risques nucléaires inavoués

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