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Depuis 1944, on dénombre environ 60 événements de Niveau 3 ou supérieur, pour ainsi dire un par an, sans compter les centaines d'incidents mineurs et les accidents nucléaires militaires. Avec 440 réacteurs opérationnels à travers le monde en 2001, on peut imaginer que le risque d'accident ne sera jamais écarté. Et quand bien même c'est un réacteur situé à 2000 ou 8000 km de chez nous qui venait à exploser, il ne faudrait pas plus de 2 semaines pour le fallout retombe sur l'Europe. Le risque est donc constant. Pour ne pas surcharger le texte, j'ai dressé dans la page suivante une liste non exhaustive des incidents, accidents ou de délits en insistant sur ceux qui se sont produits ces dernières années dans le secteur du nucléaire civil. Vous constaterez que quand on manipule des substances radioactives, le risque n'est jamais nul et aucun niveau d'ionisation n'est inoffensif .Allons-nous encore longtemps jouer à l'apprenti sorcier, contaminer les civils et la nature ou tuer des innocents ? S'il est évident et heureux que la sécurité nucléaire s'est améliorée au fil du temps suite aux nombreux accidents, la situation est loin d'être idéale puisqu'on continue à rapporter de nombreux incidents et des accidents, même en Europe. Voyons ce qu'en pensent les auditeurs qui surveillent en permanence ce secteur. L'avis des auditeurs L'avis le plus pertinent, le plus fiable également en matière de nucléaire, est sans nul doute celui des auditeurs, des experts ingénieurs de formation. Ayant personnellement participé à des audits dans un autre secteur d'activité, j'ai tendance à respecter leur avis, impartial par nature quand il est réalisé par une société externe, plus sûr en tous cas que celui des autorités ou des agences de contrôle gouvernementales. Le rôle des auditeurs Les auditeurs ne sont pas des policiers qui viennent réaliser un contrôle et s'en retournent réaliser leur rapport qui punira le contrevenant ayant laissé passé une erreur. Cela peut-être en revanche un effet indirect de leur mission.
Ayant une vue détaillée des processus et des actions réalisées par chaque acteur sur chaque poste de travail, le rapport des auditeurs est toujours très attendu et craint par les responsables. Il devient très pertinent car il donne aux responsables un état précis des mesures de sécurité et du respect ou non des normes a un moment donné et sert à ce titre de référence pour tous les acteurs du secteur et notamment les autorités publiques, les services chargés de la sécurité et de la maintenance. Des audits étant par ailleurs réalisés régulièrement (toute les semaines une centrale, un centre de recherches ou un institut est contrôlé), l'historique des recommendations et des mesures correctives éventuellement mises en place permet de suivre les progrès réalisés en matière de contrôle et de sécurité. Il va sans dire que si les recommendations ne sont pas appliquées par l'exploitant de la centrale ou par les autorités publiques le cas échéant, l'auditeur peut recommander des actions plus sévères pour atteindre cet objectif, pouvant aller jusqu'à la démission du responsable. Il ne le dira sans doute pas en ces termes, car son travail est autant technique que diplomatique, mais la conclusion sera sans appel. Voyons quelques cas concrets. Incidents techniques Sur le plan technique, la Belgique a décidé d'exploiter ses centrales jusqu'à l'échéance programmée de leur fermeture, soit durant 40 ans, ce qui nous reporte en 2015. Entre-temps, les rapports d'audits de l'Association Vincotte Nucléaire (AVN) révèlent que les réacteurs vieillissent mal et que toutes les mesures de sécurité ne sont pas appliquées. Les ingénieurs nous disent que le contrôle méticuleux et précis d'un réacteur et de ses installations n'est pas une chose facile à réaliser, réflexion d'autant plus préoccupante que l'outil est dangereux ! Depuis des années les concepteurs nous expliquent qu'il peut y avoir des défauts microscopiques dans la structure interne des matériaux qui ne se révéleront qu'après rupture de la pièce ! L'AVN a constaté un accroissement du nombre d'incidents, citant des petites fuites, des fissures, des courts-circuits et autres ennuis mineures ces dernières années. En l'espace de 20 à 30 ans d'exploitation, ils constatent également que les matériaux du réacteur se sont affaiblis à la limite des tolérances, un état de fragilisation inacceptable qui peut conduire à des ruptures accidentelles catastrophiques si on ne prend pas la peine de les corriger. Cette maintenance est remise en question car elle signifie que l'exploitation de ce réacteur serait suspendue le temps des travaux. Les autorités jugent donc plus utile de produire de l'électricité à base d'énergie nucléaire que de s'occuper de la maintenance et d'un risque potentiel; exactement l'attitude irresponsable que l'on retrouva chez les exploitants de Tchernobyl !
Laisser-aller dans la sous-traitance Nous avons dit plus haut qu'il est impossible pour des raisons de savoir-faire et de sécurité de confier la commande d'un réacteur à une société privée. Pourtant il est des pays qui n'hésitent pas à franchir le pas et même la Belgique a émis cette idée encore récemment, aussitôt refusée par les syndicats. Selon l'AVN, Electrabel accorde trop sa confiance aux sous-traitants intervenants dans les installations. Déjà actuellement certains travaux généraux (maçonnerie, électricité, nettoyage, etc) sont confiés à des sociétés privées mais en aucun cas elles n'assurent le remplacement du personnel ou du matériel. Toutefois, les contrôles d'audit ont révélé quelques graves dysfonctionnements. L'AVN a par exemple noté en 1992 qu'un sous-traitant avait failli provoquer un accident en utilisant une disqueuse dans... une conduite d'hydrogène !
Bien que les faits remontent à plus de 25 ans, que les auteurs ne sont plus parmi nous et que les contrôles ont depuis été largement renforcés, on constate que la vérité n'est parfois connue que longtemps après les faits. J'ignore toujours si les sites en question sont aujourd'hui assainis, ce qui serait étonnant car cela aurait éveillé les soupçons. L'auditeur a qui j'ai posé la question était en tous cas étonné d'apprendre ce fait, mais ce n'est pas étonnant dans la mesure où il était encore sur les bancs d'école à l'époque des incidents. Dans tous les cas cela ne renforce pas la transparence du secteur. Un contrôle partisan dans un climat de suspicion En matière d'audit encore, les contrôles sont timidement assurés par l'AFCN, l'agence gouvernementale officielle. Même s'il s'agit d'une parastatale et donc relativement indépendante, elle reste partisane par nature. Les contrôles sont également assurés par des sociétés d'audits privées, indépendantes, parmi lesquelles l'AVN que nous avons déjà citée ou le bureau Korn/Ferry International (KFI) de réputation internationale. Mais visiblement, les uns et les autres n'ont pas exactement la même définition du contrôle et de la sécurité nucléaire et il est arrivé par le passé qu'il régnait une méfiance réciproque entre les deux instances. Fin 2005 par exemple, dans son rapport sur l'activité de l'AFCN, l'auditeur de KFI nota que : "l'optimalisation du contrôle nucléaire en Belgique n'est pas réalisée. [...] La réglementation n'est pas mise à jour et aucune nouvelle proposition de règlement n'est faite. [...] L'Agence fédérale de contrôle nucléaire n'a pas pu réaliser d'apports positifs pour le secteur nucléaire en Belgique". Plus loin, le consultant conclut qu'il attend "un acte courageux" de la part du gouvernement, sous-entendant une refonte de l'organigramme et la mise à pied du directeur de l'Agence. Bien que la conclusion parut exagérée aux yeux de l'intéressé, le ministre de l'Intérieur allait suivre les recommandations de l'auditeur et le directeur de l'Agence démissionna de son poste en janvier 2006. Bien sûr cet événement provoqua des retards dans les plannings, notamment dans l'attribution des missions des différents auditeurs. La député Muriel Gerkens du mouvement Ecolo s'en est plainte lors d'une question à la Chambre. Tout ceci n'est pas rassurant contrairement au discours des autorités, d'autant que ces sociétés d'audits ont occasionnellement révélé quelques manquements ou des incidents que les exploitants n'avaient pas jugé bon de communiquer aux autorités... Certaines autorités de surveillance sont également des acteurs actifs sur le marché du nucléaire. Or vous jugerez comme moi qu'une attitude pronucléaire est incompatible avec un contrôle objectif. Même avec la meilleure volonté du monde, il y aura inévitablement des prises de décision non objectives et du laisser-aller, c'est dans la nature humaine.
Enfin, si l'avis de l'AVN fait toujours autorité et est respecté par tous les acteurs, il ajoute un risque qu'à terme cette société perde son indépendance. OPA et dérégulation du marché Mais plus grave encore, un jour viendra où le marché du contrôle nucléaire sera ouvert à toute société européenne. A travers les fusions, il se pourrait un jour que l'actionnariat majoritaire passe entre les mains d'un pays comme la Suisse ou l'Italie par exemple. Or aucun de ces pays ne dispose de centrale et ne peut donc faire valoir aucun savoir-faire en matière nucléaire. Même si une société française serait intéressée par le rachat de nos centrales, est-il imaginable qu'un jour la direction de nos centrales passe entre des mains étrangères ? Ni Anne-Marie Lizin ni les auditeurs d'AVN n'apprécient ce scénario. Pour Jean-Jacques Van Binnebeek, directeur d'AVN, cette possibilité signifierait qu'à terme les bureaux d'études décentralisés seront plus petits, moins performants, avec le risque que l'avis des auditeurs ne soit pas considéré avec toute l'attention requise. Qui respecterait en effet l'avis d'un soi-disant expert qui n'a aucune maîtrise du secteur dont il parle ? De telles éventualités donnent des frissons dans le dos... Paradoxalement, alors que suite aux divers accidents nucléaires survenus par le passé, tous les Etats ont toujours relevé leurs mesures de sécurité et mis en commun leurs observations et leur expérience, si le marché s'ouvre aux OPA étrangères, cette concurrence va tuer dans l'oeuf le partage d'expérience, resoulever la suspicion entre les organismes de contrôle et va forcément conduire à une dérégulation du marché au détriment de la sécurité. Pour des raisons de sécurité, comme toute technologie de pointe pouvant avoir des applications militaires, les centrales ne devraient jamais passer dans des mains étrangères et devraient rester sous la tutelle de l'Etat. On y reviendra. Prochain chapitre |