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Le défi des OVNI

Donald Menzel en discussion avec Edward Condon le 5 mars 1950. Document UCAR.

La méthodologie "Condon" (VI)

Les manifestations d'OVNI restaient un sujet sensible. En 1967, plusieurs bases de missiles stratégiques du Montana furent survolées par des OVNI : Minot, Great Falls et Malmstrom. Pour la première fois des ogives nucléaires furent déprogrammées sans raison apparente[44].

Devant l'insistance du public et du gouvernement, l'Université du Colorado releva le gant et passa officiellement un contrat avec l'Armée de l’air le 6 octobre 1966. Ce contrat N° F44620-67-C-0035 stipulait que "Les rapports d'observations à étudier seront choisis par l'US Air  Force".

L'enquête qui portait sur l'entièreté du phénomène OVNI depuis 1947 était confiée au professeur de physique Edward U.Condon. Il s'entoura de 36 professionnels, parmi lesquels le Dr Hynek, James McDonald et Carl Sagan, trois savants favorables à la vie extraterrestre, mais non moins rigoureux.

Mais des indiscrétions jetèrent un doute sur la bonne fin de l'enquête. Hynek apprit par ses amis que trois psychologues ne s'accordaient pas sur la matière à étudier. L'un d'eux considérait déjà que les gens "avaient simplement des visions" et refusait d'admettre qu'ils avaient pu observer un phénomène matériel inconnu jusqu'alors. Ainsi que le relatent D.Saunders et R.Harkins[45] dans le questionnaire qu'il proposait aux témoins, le psychologue réservait une page à la description du phénomène... et vingt pour décrire le profil psychologique du témoin. Soyons impartial et rappelons au lecteur que le Dr Saunders plaçait l'hypothèse extraterrestre au centre du débat, au point que dans son esprit, le public considérait que le terme OVNI était synonyme de visites extraterrestres...

Saunders réalisera toutefois un excellent travail, s'attaquant à l'encodage de toutes les notifications du "Blue Book" sur ordinateur, en vue de leur analyse ultérieure; au terme du programme cela représenta 30000 rapports (dont 1200 seront traités par Saunders). Saunders créa également des questionnaires types pour les témoins et des formulaires de notifications pour les enquêteurs. Il fut également chargé d'envoyer des équipes d'enquêteurs sur le terrain afin de valider les événements et d'essayer de les reconstituer. Condon le renverra cependant pour "incompétence", en réalité pour des raisons de dissensions personnelles, et il ne tint pas compte de ces résultats dans son analyse finale.

Alors que Jacques Vallée et Hynek prièrent la Commission d'utiliser la méthode statistique pour mettre en évidence des schémas globaux, communs à toutes les observations, la Commission Condon n'exploita que 87 rapports, dont 14 étaient déjà analysés dans le "Blue Book" et classés comme méprises... une sélection dérisoire qui ne correspondait pas du tout à l'image et à l'importance réelle du phénomène. Pour sa part, le Dr Saunders continua d'analyser les notifications sur ordinateur et finit par rassembler quelque 85000 observations, constituant l'une des plus grosses bases de données informatique sur le phénomène OVNI.

La méthodologie était au centre des débats. Dans un mémorandum[46] daté du 9 août 1966, Robert Low, doyen de l'Université du Colorado écrivait notamment que son établissement souhaitait conserver sa respectabilité : "L'astuce consisterait, à mon avis, à décrire le programme de telle sorte qu'il apparaisse au public comme une étude résolument objective tout en présentant, aux yeux de la communauté scientifique, l'image d'un groupe de sceptiques faisant son possible pour rester objectif mais avec une espérance quasi nulle de trouver une soucoupe". En apprenant la nouvelle, James McDonald écrivit un article dans le magazine Look[47] et le sénateur J.Roush, défenseur des OVNI, dénonça violemment à la Chambre des Représentants la malhonnêteté de l'équipe qui entourait le professeur Condon.

Quelques documents qui ont marqué l'histoire du phénomène OVNI : le Project Blue Book et son rapport statistique No.14, le numéro spécial de "Look" publié en 1967 consacré aux OVNI, le rapport de la Commission Condon et le livre du Dr J.Allen Hynek publié en 1974. Documents CUFON et collection T.Lombry.

Le 26 janvier 1967, le journal Star-Gazette de l'Etat de New York publia une déclaration du Pr.Condon : "Je tendrais dès maintenant à recommander que le gouvernement abandonne l'affaire. Pour moi, je suis déjà persuadé qu'il n'y a rien là-dedans... mais je ne suis pas censé déposer mes conclusions avant un an encore. Peut-être son étude (celle du problème OVNI) serait-elle valable pour les groupes qui s'intéressent aux phénomènes météorologiques".

Deux mois plus tard Warren Rogers, éditeur du magazine "Look"[48] écrivit avec lucidité à propos de la mission confiée au Pr Condon : “Il est peu probable que ses efforts soient couronnés d’un prix populaire. Il expliquera trop à ceux qui veulent y croire et pas assez à ceux qui n’y croient pas”.

Mais W.Rogers croit encore à cette époque que “Condon conduit cette quête de réponses, armé seulement de curiosité et de logique scientifique”.

En fait, selon le Dr Saunders[49], Condon se préoccupait surtout des aspects farfelus du phénomène OVNI, se moquant gentiment des témoins crédules et des ufologues qui brillaient le titre de scientifiques : "Le psychologue que je suis en était profondément choqué. Peut-être avaient-ils besoin qu'on leur vienne en aide mais sûrement pas que l'on se moque d'eux. C'était comme si Condon avait perdu tout sens des perspectives et sacrifiait ces malheureux pour se débarrasser de ses propres frustrations... Il semble que dès qu'il estimait avoir assez ri d'un cas, il passait à un autre encore plus amusant..."

L'intervention de Condon discrédita complètement l'oeuvre de la Commission et son prestige aux yeux du public. Trois mois après la mise sur pied de la Commission d'enquête, Condon avait déjà trouvé la solution. Ses conclusions étaient tellement triviales qu'il demanda une rallonge de 259146 dollars quelques mois plus tard, qui s'ajoutaient au 313000 dollars initiaux, pour poursuivre une étude inutile...

On peut en rire aujourd'hui ou crier au scandale, mais comme le dit le Dr Hynek[50] en 1953: "La méthode scientifique n'a que faire du sarcasme, et il ne faut pas enseigner au public qu'il en est une partie intégrante...Le flot régulier des rapports, souvent rédigés de concert par plusieurs observateurs valables, soulève la question de l'obligation et de la responsabilité scientifiques. Demeure-t-il, une fois les divers rapports débarrassés des enjolivements et fioritures qui dissimulent avec art leur aridité foncière, un résidu digne de l'attention scientifique ? Et, dans la négative, le public ne doit-il pas en être averti - non pas avec esprit mais avec sérieux, afin de ne pas entamer la confiance publique dans la science et dans les savants ?"

On discutera encore longtemps de l'opinion des personnes "avisées", des "autorités en la matière" ou des "experts". Tous les débats reçoivent un jour ou l'autre de tels scientifiques à leur table, dont les déclarations, surtout en matière d'OVNI, sont préjudiciables à l'entretien d'un bon rapport entre la science et la société. Les propos de ces chercheurs sont souvent perçus comme faisant autorité dans le public. Pourtant, s'ils acceptent d'assister à ce genre d'émission, pour l'heure ils s'écartent délibérément des sciences - et du programme de recherche qu'ils conduisent professionnellement -, mais cela, le public n'en a pas conscience. Il recherche une réponse à ses questions et c'est donc au scientifique de définir les limites de sa démarche. Nous y reviendrons en détail lorsque nous discuterons de la philosophie des sciences.

En 1968, la Commission Condon était toujours sur pied, mais stagnant sur place, se perdant en conjectures sur quelques notifications mystérieuses, le physicien de l'atmosphère James McDonald plaida pour que la NASA prenne une part active dans cette démarche scientifique.

Plusieurs ingénieurs des universités de Caltech, Harvard et MIT partageaient son opinion. Le Dr Hynek écrivit plus tard que parmi les notifications relatées dans le "Blue Book", il y avait "quelques cas intéressants, noyés dans un véritable flot d'élucubrations". A l'instar de ses collègues astronomes, il ne croyait pas à la réalité physique d'émissaires d'une civilisation technologiquement avancée, mais reconnaissait l'intérêt du sujet[51] : "s'il n'y a pas d'extraterrestre, eh bien ! nous touchons là à un domaine qui est aussi étranger et inconnu pour nous que l'était l'énergie nucléaire pour Benjamin Franklin". En bref, après avoir accumulé des preuves 20 ans durant, il plaidait en faveur de l'étude du phénomène OVNI.

Le Dr Hynek[52] était également conscient des polémiques que suscitait le sujet et du besoin de l'entourer d'une extrême rigueur. Il écrivit notamment ceci : "Je pense que l'Académie Nationale des Sciences reconnaîtrait sans difficulté qu'une méthodologie scientifique (et il souligne lui-même) doit se garder, en abordant un problème, de la partialité, des idées préconçues et du sarcasme... On ne doit jamais préjuger de la réponse à une recherche à un degré tel que cette anticipation en colore l'orientation. Chaque fois que j'ai eu le plaisir de rencontrer les membres et les associés du groupe d'étude de l'Université du Colorado, j'ai pu constater leur réelle objectivité...Par contre il en allait tout autrement du directeur du programme".

En 1969, un volumineux "Rapport Condon" de 1465 pages, richement commenté et illustré fut publié. Il contenait parmi d'autres annexes, un sondage Gallup et une analyse sociologique sur lesquels nous reviendrons. Soumis en lecture à l'Académie des Sciences, le rapport fut approuvé. Edward U.Condon[53] déclara dans l'introduction du document :

"Aucune grande priorité ne saurait être accordée [à la recherche sur les OVNI] au vu de l'analyse des données étalées sur deux décades d'investigations du phénomène. Nous sommes unanimes pour reconnaître que ce travail a été un effort honorable d'utilisation objective des techniques scientifiques appropriées pour trouver une solution au problème OVNI. Le rapport reconnaît qu'il reste des observations d'OVNI difficilement explicables. Néanmoins, le Rapport suggère tant de directions raisonnables et possibles dans lesquelles une explication pourrait être éventuellement trouvée qu'il semble qu'il n'y ait aucune raison de les attribuer à des causes extraterrestres sans preuves convaincantes. Le Rapport montre également les difficultés qu'il y a à appliquer avec quelque chance de succès des méthodes scientifiques à des observations éphémères. Si une étude de certains aspects du sujet (des phénomènes atmosphériques par exemple) peut être intéressante, celle des OVNI, en général, n'est pas une manière prometteuse d'améliorer la compréhension scientifique des phénomènes. Sur la base de nos connaissances actuelles, l'explication la moins probable est l'hypothèse qu'il s'agit de visites d'êtres extraterrestres intelligents. Notre conclusion générale est que rien ou pas grand chose n'est sorti de l'étude des OVNI au cours des 21 années écoulées qui aurait enrichi les connaissances scientifiques, et qu'une étude approfondie des observations d'OVNI n'est pas justifié".

Cette conclusion était fausse, car elle était fondée sur une minorité de cas. Elle était facilement démontrable si les responsables de la Commission avaient pris la peine d'investiguer dans le détail les 20 cas réellement inexplicables et, par-delà, les centaines d'autres qui n'avaient pas été étudiés. En excluant toutes les observations qui tombaient sous le sens commun, il restait quelques cas typiques qui demeuraient en désaccord avec les lois de la physique moderne. C'est ainsi que les "scientifiques" jugèrent un peu vite que le phénomène OVNI n'apporterait rien à la science.

L'Université du Colorado[54] considéra également que l'armée pouvait dorénavant ignorer le phénomène OVNI : "Il nous paraît [que porter] une si grande attention à ce sujet (les OVNI) ne devrait être considérée par le Département de la Défense que d'un stricte point de vue de la défense. [...] Nous avons l'impression que la fonction de défense pourrait s'effectuer dans le cadre d'opérations d'intelligence et de surveillance sans [l'assistance d'une] unité spéciale telle le Project Blue Book, mais c'est une question qui concerne les spécialistes de la défense plutôt que les chercheurs scientifiques".

L'affaire était close et en décembre 1969, sur bases des conclusions des scientifiques, le Pentagone mit fin aux activités du "Project Blue Book" : "...Ces études ont conclu : (1) qu'ils n'existaient aucune preuve selon lesquelles les notifications d'OVNI représentent une menace pour notre sécurité nationale; (2) l'Armée de l’air n'a reçu aucune preuve ou n'a fait aucune découverte selon laquelle les observations classifiées comme "non identifiées" représentent des développements technologiques ou des principes en avance sur les connaissances scientifiques contemporaines; (3) il n'y a aucune preuve indiquant que les observations classifiées comme "non identifiées" soient des véhicules extraterrestres."

Après avoir lu le rapport Condon, James E. McDonald conclut en 1969 que le rapport était "inadéquat". Dans son livre, J.Allen Hynek conclut en 1970 que "toute l'affaire a été trop fréquemment parrainée par des personnes incompétentes" et que leur "conclusion ne règle rien" ("Les Objets Volants...", Belfond, 1972, p.197) tandis que l'astrophysicien Peter A.Sturrock résuma toute l'étude en une phrase : "les revues critiques émanent de scientifiques ayant effectué des recherches dans le domaine des OVNI tandis que les revues élogieuses émanent de scientifiques n'ayant pas réalisé de telles recherches".

Il y avait effectivement deux camps : d'un côté ceux qui étaient objectifs et voulaient étudier scientifiquement la problématique OVNI sans a priori et l'esprit ouvert et de l'autre ceux qui dénigraient systématiquement les notifications d'OVNI, n'y voyant que des erreurs d'interprétations ou des canulars. Heureusement, depuis cette étude plus de 40 ans se sont écoulés et de nos jours cette dichotomie binaire a tendance à disparaître au profit d'un véritable questionnement devant l'abondance et la répétition des témoignages émanant notamment de personnes tout à fait crédibles comme des pilotes d'avion ou des scientifiques.

Malgré l'attitude controversée de l'Armée de l’air, elle sortit honorablement de la polémique. Mais aux yeux du public, cette enquête se terminait en queue de poisson et ne répondait toujours pas à ses espérances : les notifications d'OVNI restaient inexpliquées.

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[44] Des événements similaires se produisirent en 1975 et 1976. Dans les années 1980 des satellites en orbite autour de la Terre perdirent à leur tour le fil de leurs programmes puis l’ont retrouvé spontanément sans qu’aucun opérateur n’intervienne.

[45] D.R.Saunders et R.Harkins, "UFOs ? Yes !", op.cit.

[46] D.R.Saunders et R.Harkins, "UFOs ? Yes !", op.cit., chap.19 et 20.

[47] J.McDonald, Look, 30 april 1968.

[48] W.Rogers, “Flying Saucers - Why the Pentagon finally quit shrugging them off and called on scientists for help”, Look, 21 march 1967, p76-80.

[49] D.R.Saunders et R.Harkins, "UFOs ? Yes !", op.cit., chap.15.

[50] J.A.Hynek, Journal of the Optical Society of America, "Unusual Aerial Phenomena", april 1953.

[51] J.-C.Bourret, "La nouvelle vague des soucoupes volantes", France-Empire, 1975, p231.

[52] J.A.Hynek, "Les Objets Volants Non Identifiés: mythe ou réalité ?", Robert Laffont, 1978, p254.

[53] E.U.Condon et D.S.Gillmor, "The Scientific Study of UFO", Bantam, 1969, p1. Lire également le résumé du Symposium sur les OVNI donné par J.McDonald le 29 juillet 1968 à la Chambre des représentants dans le magazine Inforespace, 2, p34-37.

[54] Office of Assistant Secretary of Defense (Public Affairs), News Release No.1077-69, 17 déc 1969 (des copies sont disponibles via le Secrétariat de l'Armée de l’air, SAFOI, Washington, D.C. 20330). Citer également dans GEPAN, 4, Note technique.76 - Office of Assistant Secretary of Defense (Public Affairs), News Release No.1077-69, op.cit.


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