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Si
l'on y réfléchit bien, notre interrogation porte sur un qu'est-ce que,
un objet d'étude et non plus sur un qu'est-ce qui, un sujet en
devenir empreint de spiritualité. Mais il est difficile d'utiliser un
langage ad hoc pour expliquer le monde sensible qui nous entoure en ne
considérant que son aspect concret. Etant les produits les plus aboutis
de la Création, peut-être les seuls êtres pensants et parlants dans
l'Univers, peut-être avons-nous les moyens d'émerger du monde sensible
pour voir, comme le dit Nietzsche, l'arbre qui cache la forêt. La
lecture de la philosophie de Platon a fortement influencé la philosophie
occidentale, d'Aristote qui suivit directement son enseignement à
Descartes ou Heidegger. Mais la philosophie moderne a réalisé une
translation du sens des propositions et ne spécule plus sur les mêmes thèmes
que jadis. Les jugements de valeurs interprétés comme des certitudes
dans la Grèce antique deviennent des principes avec Descartes. Allié à
une méthode, l'homme appellera cette philosophie la science. Tout
au long de l'Histoire, les philosophes ont forcé une crise spirituelle
qui était sous-jacente aux révolutions culturelles. A notre tour, nous
devons faire un effort pour penser notre pensée. Mais il demeurera
toujours une question, restée en suspens depuis Platon, l'homme est-il le
reflet du divin ? Cette question là n'a pour réponse que le silence.
Etant
donné que la philosophie touche une grande diversité de domaines et que
leur ligne de démarcation sont flexibles et mouvantes, la définition de
la philosophie reste un objet de controverse. Nous
ne traiterons ici que de la philosophie occidentale, instaurée dans la Grèce
antique, et qui fonda la pensée occidentale. Mais n'oublions pas qu'il
existe également deux autres courants de pensées bien implantées dans
nos civilisations, la philosophie chinoise et l'islam. De
l'école ionienne au néoplatonisme Le premier courant philosophique dont l'Histoire a conservé un enregistrement remonte à Thalès de Milet (625-545 av.JC) dont l'école s'élevait sur la côte ionienne de l'Asie Mineure. Considéré comme des sept sages de la Grèce - comme il y avait les sept planètes des Babyloniens, les sept merveilles du monde ou les sept rois de Rome -, Thalès était passionné d'astronomie, de météorologie et de physique et aimait par-dessus tout spéculer sur la nature des phénomènes. Il estimait que la substance essentielle était l'eau car elle pouvait se condenser, s'évaporer et représentait un processus universel. Son disciple Anaximandre (610-545 av.JC) pensa que le premier principe à partir duquel toute chose évolue était une espèce de matière ou de forme intangible, invisible et infinie qu'il appela "apeiron", ce qui signifie "ce qui n'a pas reçu de détermination". Il réalisa cependant que les substances inobservables pouvaient se retrouver en toute chose. Sa conception anticipa la notion moderne d'univers sans limite. Dans son esprit, l'apeiron était éternel et indestructible et se déplaçait perpétuellement. Les substances ordinaires comme la terre, l'eau, l'air ou le feu généraient les différents objets et les organismes qui formaient le monde sensible.
Anaximène (586-526 av.JC) partagea l'idée de substance illimitée et intangible mais, comme Thalès, il se fonda sur l'expérience sensible et proclama la suprématie de l'air sur les autres éléments. L'air occupe tout l'espace mais présente différents degrés de légèreté, allant de la buée que nous expirons, au nuage, jusqu'au minéral. On peut considérer l'école ionienne comme l'instigatrice de l'explication scientifique au détriment de la mythologie. Elle découvrit l'importance des principes scientifiques dans la permanence des substances et la génération naturelle. Au VIeme siècle avant notre ère, Pythagore de Samos (580-500 av.JC) apparaît comme un demi-Dieu dont Porphyre[2] fit une biographie élogieuse près de huit siècles plus tard. Pythagore fonda à Croton une école d'inspiration plus religieuse et mystique que l'école ionienne. Son idée du monde combine des croyances surnaturelles, éthiques et mathématiques qu'il transforme en une sorte de spiritualisme scientifique. Pythagore considéra que toute chose était fondée sur les nombres et les figures géométriques. Mais tout en essayant de relier les mathématiques aux sciences, il prétendait tenir sa science de Zoroastre, des Hébreux et de Bouddha... A l'instar de la philosophie Hindoue, il croyait que la pensée était prisonnière du corps, qu'elle se libérait avec la mort et se réincarnait dans une forme de vie supérieure ou inférieure en fonction de son degré d'achèvement. Le but ultime de l'homme serait d'atteindre la purification de l'esprit en cultivant les vertus intellectuelles, en rejetant les plaisirs sensuels et en pratiquant différents rites religieux. Il respectait également une ligne de vie symbolique, refusant par exemple de manger des fèves, de parler dans le noir ou d'attiser un feu avec une épée… Pythagore vivait donc comme un écologiste avant l'époque, et végétarien de surcroît.
N'oublions
pas enfin son fameux théorème, que les géniaux Pascal et Einstein démontrèrent
alors qu'ils étaient encore enfant : tout géomètre devait savoir que le
carré de l'hypoténuse de tout triangle rectangle est égal à la somme
des carrés des deux autres côtés. En donnant à son équation une portée
générale, Pythagore donna aux nombres le pouvoir de détenir le secret
de l'univers. Selon
les idées que nous avons développées précédemment, l'homme moderne
est souvent considéré comme le reflet du sophiste de la Grèce antique
(Veme siècle av.JC), celui qui découvrit l'humanisme. Mais il faut tout de
suite préciser qu'il n'existe pas qu'un seul humanisme, selon les époques
on parle d'humanisme dévot, d'humanisme athée, d'humanisme
existentialiste, etc. On finit par retrouver la relativisme à travers ce
structuralisme ! Pour les Sophistes, c'est l'homme qui donne un sens à sa
vie, il est créateur de ses valeurs. Protagoras d'Abdère[3]
(fl. 492-422 av.JC) écrivait : "L'homme est la mesure de toutes
choses, pour celles qui sont de leur existence, pour celles qui ne sont
pas de leur non-existence". Il voulait dire que tout relève
d'une convention, l'homme est le libre fondateur de ses valeurs. Réussi
ou gagne celui qui sait convaincre son auditoire. Cet adage est tellement
vrai qu'il nous a été transmis depuis 25 siècles, donnant au formalisme
et aux conventions une apparente réalité. Mais ni Protagoras ni Platon ne connaissait la logique. Le discours des sophistes parle d'expériences vécues, de témoignages empiristes, non pas pour instruire mais pour persuader. Le langage est habillement utilisé pour amener l'auditeur à rencontrer son expérience, une réalité que tout le monde croit connaître mais qui n'est qu'illusion. Illusion du mot prononcé dont l'orateur ne peut justifier le sens ou le concept qu'il recouvre, illusion du savoir que la plupart croient maîtriser, illusion finalement de l'expression où l'on confond l'utile et l'agréable[4].
Dans Les Lois et la République, Platon refusa d'admettre la supériorité
de l'utile sur ce qui était juste. Rêvant d'idéal social et d'une éthique
universelle, il recherchera longtemps une définition de la justice qui
s'accorderait avec l'"animal politique" que nous étions.
Pour
les Sophistes, les phénomènes sont la seule réalité, philosophie
individualiste digne d'un relativisme universel. Du temps de Périclès,
on avait déjà laïcisé la Cité, les Dieux étaient rejetés dans les
mondes supralunaires et ils n'intervenaient plus dans les affaires des
hommes. Protagoras prétendait que tout était subjectif. Puisque rien n'était
contre nature tout était permis. Comment alors parler d'universaux comme
on tenta de le faire au Moyen-Age ? En conséquence, il ne pouvait y avoir
de connaissances vraies, de science véritable ou d'éthique puisque le
monde sensible était mouvant, changeant au gré des phénomènes. Il n'y
avait que des mots à partager, des opinions, des conventions visant à
concilier des avis divergents. Ce consensus devait cependant aboutir à
une loi reconnue par tous. Le
"monde" Platonicien reste très cohérent, l'homme a sa place
dans un cosmos organisé. Si la connaissance totale est une illusion,
reste donc son utilité. Ce pragmatisme subsistera jusqu'à aujourd'hui.
Mais depuis 2500 ans, le consensus n'offre aucune garantie de véracité.
Doit-on pour autant en conclure que la pensée est vide de sens, que tout
n'est que provisoire dans une incertaine réalité[5]
? Si l'homme est immergé dans le monde sensible tel un animal, il peut
aussi en émerger pour le contrôler, car il pense et parle. A travers des
mots que les sophistes jugent vides et malléables, il peut affronter le
monde ou subir sa loi, en bref exister en tant qu'être et rien de plus;
c'est l'humanisme. Prochain chapitre De l'école ionienne au néoplatonisme
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