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La philosophie des sciences

Difficiles sont les belles choses (III)

De la philosophie médiévale au mécanisme

L'avènement de l'Empire romain et des Césars évacua durant quelques siècles les questions concernant la nature des dieux. Jules César (assassiné en 44) ou Marc Aurèle (121-180 de notre ère) était bien plus préoccupé par ses campagnes militaires que par le message divin. Reste que depuis longtemps, depuis Philon d'Alexandrie (fl.20 avant notre ère) les Juifs annonçaient la venue sur terre de Jésus-Christ, du Fils de l'Homme en personne. Mais ceux qui virent ou entendirent parlé de son sacrifice sanglant sur la croix furent déconcertés devant l'indifférence des peuples qui refusaient de s'engager pour sauver leurs frères.

Le message du Christ était, et reste, il est vrai paradoxal. Au début de sa prédication il s'attacha à un peuple en particulier, les Juifs, puis arrivé au terme de sa mission, il s'engagea à ressusciter tous les hommes qui ont cru en sa parole et la venue du Royaume de Dieu (sur terre et non au ciel comme le prétend l'Eglise).

Ce n'est que progressivement et suite à de sévères persécutions que la religion chrétienne s'imposa sur les croyances païennes grecques et romaines. Les Osiris et autres dieux résistèrent à l'assaut monothéiste jusqu'au IIIe siècle environ. Le message chrétien et la vision paulienne s'implantèrent ensuite dans la pensée grecque au détriment de la pensée nazaréenne de Jacques pourtant désigné comme le successeur de Jésus. On y reviendra à propos des religions

Philon confondit un temps Moïse et la manifestation de Dieu mais les apôtres confirmèrent que Dieu s'était personnifié en Jésus-Christ, ce que lui-même n'avait jamais prétendu, juste qu'il était le Messie annoncé par les prophètes. C'est ainsi que progressivement au Jésus physique s'est substitué un Jésus-Christ spirituel et symbolique. Le culte de Dieu fut progressivement célébré et les antiques cités grecques et romaines devinrent chrétiennes. Le monde occidental bascula et le christianisme triompha.

L'an 476 marqua la fin de l'Empire Romain d'Occident. Les vagues successives d'invasions par des peuples venus de l'est déferlèrent sur toute l'Europe. Ceux qui survécurent apprirent à penser dans la langue de l'occupant, furent privés de leurs privilèges et oublièrent leur culture. Ces barbares venus d'ailleurs firent table rase de la culture gréco-latine jusqu'au XIe siècle.

Pendant les invasions, seul l'idéal chrétien soutenait encore les âmes. De nombreux philosophes chrétiens discuteront du salut de l'homme, saint Augustin, saint François d'Assise, saint Thomas d'Aquin, sans oublier les écoles abbatiales (Cluny, etc).

De l'aube du christianisme jusqu'au XVIe siècle, le monde apprit à se connaître intérieurement, sur le plan spirituel mais également vis-à-vis de l'extérieur en explorant les nouveaux continents. Au XVIe siècle la nature devint extraordinairement belle mais complexe et tous avaient soif de connaître. La philosophie aristotélicienne n'était plus suffisante pour exercer la réflexion des philosophes, ceux qu'on appelait les "savants". La Renaissance bouleversa la place de l'homme dans la nature et les doctrines en furent secouées au point de prétendre que le Soleil était au centre du Monde. Le regard de l'homme devint critique et il confirma qu'au-delà du réel il existait une infinité de mondes possibles.

Saint Augustin en compagnie de saint Bernard, saint François d'Assise, saint Thomas d'Aquin et un moine en méditation. Documents Etienne Parrocel,1744/France, Notre-Dame-Perrier, Francisco de Zurbaran, 1630/The Beckoning.

Jusqu'à la Réforme luthérienne (protestante) en 1517, la philosophie plaçait Dieu au centre des débats : Descartes (1596-1650) allait de l'être à l'Etre et ignora la condition de l'homme. C'est Montaigne (1533-1592) qui, pour la première fois, plaça l'Homme au centre de la philosophie. Kepler, Bruno et Galilée transformeront la Révélation en foi en la science, parfois au péril de leur vie. La clé du savoir ne se trouvait plus dans la Bible ou dans une philosophie archaïque mais dans la connaissance scientifique du milieu, qu'elle soit mêlée d'intuition ou de concepts métaphysiques.

Le philosophe anglican et empiriste Thomas Hobbes (1588-1679) fut un petit génie qui s'ennuyait à l'Université d'Oxford au point qu'on lui proposa un cursus sur mesure mais il obtint malgré tout son B.A en 1608 après 5 ans d'études. Ayant connut les guerres de religion durant son enfance, il s'opposa au rôle politique du pouvoir ecclésiastique et discuta longuement de la question religieuse. Il fut par exemple le premier qui osa contester ouvertement que le Pentateuque (la Torah) fut rédigé par Moïse. Les théologiens protestants allemands lui emboitèrent immédiatement le pas avec le succès que l'on sait. Hobbes fonda également les bases de la souveraineté et imagina ce qui deviendra le libéralisme au XXe siècle.

Hobbes s'opposa également au concept spirituel de la nature de la lumière décrite dans la "Dioptrique" de Descartes comme une "substance spirituelle", immatérielle. Pour Hobbes, la lumière est au contraire une substance "corporelle", matérielle. La querelle entre les deux philosophes ne s'éteignit qu'à la mort de Descartes qui, rappelons-le, fut également attaqué par Newton au sujet de sa théorie sur l'espace et le mouvement.

Si Descartes avait géométrisé l'espace et quantifié le temps avec soin, il oublia de donner une dimension à nos sensations. Génie et philosophe, Blaise Pascal (1623-1662) fit surgir de la conscience les éternelles interrogations : "D'où viens-je ? Où suis-je ? Où vais-je ?". Mais il reste profondément chrétien. C'est Pascal qui pour la première fois discuta de la condition de l'homme et de son effroyable état "plein de faiblesses et d'incertitudes". Pascal fut un grand savant et mérite de côtoyer les plus grands philosophes.

Plus tard, Baruch Spinoza (1632-1677) qui fut en froid avec la religion juive dès 1656, peu avant de développer sa philosophie, verra le Salut par la connaissance mais il parle d'une Nature infinie, de Dieu, ce que Leibniz (1646-1716) appellera la monade, "la substance simple fulguration de Dieu". Dans son esprit nous sommes tous des substances divines. Puis vint Newton et sa loi de la gravitation universelle. Il considère toutefois que la force de la gravitation est de nature divine, Dieu reste, disait-il, le "Seigneur universel"[10].

Guillaume d'Ockham, David Hume, Jean-Jacques Rousseau et Charles de Montesquieu. Documents du domaine public, New Geneva Center, Musée Antoine Lecuyer et MNCV.

Durant le "siècle des Lumières", le sens du concret prendra une grande importance. Avec l'empiriste anglais David Hume (1711-1776) s'instaure les bases de ce qui deviendra la philosophie de Wittgenstein. Sur les traces de Guillaume d'Occam, Hume démystifie le langage, il détruit le principe d'identité en ne voyant que des sensations et des images éparses là où l'on percevait un moi et un sujet; l'identité des objets n'est qu'une illusion. Durant le XVIIIe siècle, les hommes chercheront à dompter la nature, dogmatisant la raison et le progrès. Parmi les philosophes qui marquèrent cette période, citons Montesquieu, l'abbé de Condillac, Rousseau et Kant.

Le rationalisme déductif

"Marchant d'un pas assuré" comme il le croit lui-même, Emmanuel Kant (1724-1804) opère un bouleversement total dans la philosophie en articulant son œuvre autour d'une connaissance déliée de tout lien avec la théologie et les conceptions empiristes. Kant établit une distinction entre connaissance et pensée.

Toute connaissance relève évidemment de la pensée mais l'inverse n'est pas nécessairement vrai. Les pensées, que l'on peut dénombrer et classer n'ont de rigueur que par le jeu de règles. Ces représentations n'impliquent par la Connaissance. Il faut s'écarter des "règles du jeu" dit Kant par le mécanisme de la pensée pour apprendre quelque chose. Cette connaissance est significative quand elle se rapporte à des objets, c'est l'intuition qui par définition dépend de la présence de son objet.

Emmanuel Kant

Mais Kant avait dénoncé les physiogonies irrationnelles or voilà qu'il considère l'intuition comme étant porteuse d'un véritable pouvoir prédictif. Comment peut-on expliquer ce retournement ?

Faisant fi de ses propres objections, Kant croit intimement que la chose en soi, qu'il appelle le "noumène" est bel et bien inaccessible et le différencie de l'objet d'expérience, du phénomène : "Notre déduction critique écrit-il, n'exclut nullement de telles choses (le noumène) mais limite plutôt les principes de l'esthétique […] de telle sorte qu'ils ne s'étendent pas à tout, ce qui transformerait toute chose en simple phénomène, mais qu'ils soient valables seulement pour les objets d'une expérience possible"[11].

L'intuition se différencie donc de la pensée qui, en tant que telle, est vide mais se manifeste dans la présence, l'entendement pur. Les intuitions pures dont parle Kant peuvent donc "porter sur des objets d'expérience, par suite sur des êtres sensibles, mais si l'on s'en écarte ces concepts ne conservent plus aucune signification. […] Ces choses qui apparaissent à nos sens s'appellent phénomènes".

Mais comment la raison pure, à partir de données intuitives sans lesquelles elle n'est que pensée, peut-elle s'élever jusqu'à la connaissance concrète ? Cette question symbolise tout le thème de sa Critique de la raison pure et nous ne pourrions la résumer en quelques lignes. Pour simplifier, tout en schématisant la philosophie de Kant, il considère que les lois que nous pouvons émettre par la pensée pure contiennent un certain nombre de préjugés, d'énoncés synthétiques a priori indépendants de l'expérience.

Kant propose quatre options pour découvrir la représentation intuitive de la chose (qu'il dénomme "Darstellung", traduite par l"exhibition des concepts") : l'exemple, le symbole, la construction et le schème. Du jugement empirique de chacun que l'on aiguise sur les bancs d'école, à la représentation symbolique qui en est dérivée, Kant aborde la schématisation des concepts pour finalement aboutir à la force de l'imagination.

La construction dont parle Kant est la vérité mathématique. Mais concrétiser nos intuitions dans les mathématiques, n'est-ce pas au contraire tendre vers une abstraction des propositions ainsi que nous l'avons déjà évoqué ? D'un point de vue philosophique, les mathématiques ont quelque chose de plus subtil, telles les propriétés de symétrie ou de covariance qui n'apparaissent pas au premier coup de craie sur le tableau noir. La critique de Kant serait facile mais elle n'aboutira pas. Cette géométrie subtile nous l'avons découverte en reliant notre pensée à l'objet mathématique. C'est l'intuition kantienne qui se révèle par-delà la logique.

A consulter: Modèle et réalité : l'outil mathématique

Kant finit par rapprocher la construction de la schématisation. Ces deux modalités nous parlent en ce sens qu'elles sont figuratives mais répondent à des conceptions abstraites. Cette construction intuitive est mentale et Kant l'appelle l'imagination. Il se démarque ainsi radicalement du platonisme en distinguant l'intelligible du monde sensible. L'intuition est tributaire des sens, mais notre perception du monde dépend de notre imagination. L'intelligible se confond un instant avec le sensible, nous permettant de construire le monde.

En marge de sa Critique originale, Kant conclut que l'imagination est "une fonction de l'entendement". C'est le triomphe de la raison, de la pensée sur l'intelligible et la sensibilité. La subjectivité reprend le dessus, Kant "sauve les phénomènes" antiques qui ne sont plus des apparitions mais bien des objets formels dignes de la connaissance.

A ce stade, nous devons souligner que l'imagination n'est pas raison, car comme le disait Pascal "le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu'il ne faut, s'il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n'en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer". 

De là, on en conclut que l'imagination est plus forte que la raison et nous empêche de voir la réalité. Nous cultivons un imaginaire pour ne récolter que des impressions, des nuances irréalistes qui nous empêchent de voir la vérité en face. Si les scientifiques contemporains ne rejettent pas les schèmes de la pensée et ses corrélations avec notre culture ancestrale, ils ont néanmoins écarté l'a priori kantien de notre esprit. Même s'ils considèrent que la réalité en soi n'est pas connaissable de façon exhaustive, les concepts scientifiques ont permis d'en dériver un savoir objectif qui s'en rapproche.

Avec la dogmatisation du savoir, l'homme se confondit bientôt avec Prométhée et il fera de son histoire une biographie légendaire. La "Vox Populi" devenait "Vox Dei". C'est à cette époque que d'Alembert et Diderot feront le bilan des sciences dans l'Encyclopédie (1751-1780). Le succès fut retentissant. La Nature devint un mécanisme ultra sophistiqué dans les mains d'un Dieu-horloger. Mais le clergé jugea l'ouvrage subversif car il instruisait le peuple et censura leur livre.

A gauche, l'encyclopédie des sciences, des arts et des métiers publiée entre 1751 et 1780 par Diderot et d'Alembert. Au centre, Denis Diderot peint par Louis-Michel van Loo en 1767. Document Musée du Louvre. A droite, Paris, la prise de la Bastille le 14 juillet 1789. A droite de l'image, en jabot de soie blanc, le gouverneur De Launay est emmené à la guillotine par les assaillants. Document RMN. Voici un autre dessin de Jean et Pierre Le Campion (droits réservés).

A son tour, Dieu ne l'entendit pas de cette oreille, surtout lorsque les rois de France usurpèrent son titre et que Laplace (1749-1829) verra dans l'équation de Newton une voie possible vers une "équation du Monde". Il arriva à l'homme ce qu'il arriva à Prométhée. Une période de révolutions s'en suivit, tant politiques qu'intellectuelles où Dieu punit en quelque sorte l'homme de lui avoir volé le feu. 

Les hommes se sont révoltés car ils refusèrent les diktats et les préjugés, les carcans et le manque de volonté, les fausses illusions pour enfin vivre et penser en toute liberté. Comme le pensait Nietzsche (1844-1900), Prométhée devait mourir. Mais la Révolution française de 1789 isola l'individu de l'Etat. Bientôt ses attributions administratives ralentirent son action politique au détriment de la vie sociale. Il fallut du temps pour que s'épanouissent à nouveau les associations libres et les libertés de chacun.

Prochain chapitre

De l'idéalisme absolu à l'idéalisme pragmatique

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[10] I.Newton, Principia, 3e edition, 1726, p528.

[11] E.Kant, "Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se presenter comme science", Vrin, 1968, p88.


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