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La philosophie des sciences

Paysage pointilliste de Paul Signac.

Difficiles sont les belles choses (IV)

De l'idéalisme absolu à l'idéalisme pragmatique

La philosophie la plus puissante du XIXe siècle reste sans conteste celle du philosophe allemand Friedrich Hegel[12] (1770-1831). Sa philosophie est influencée par Kant et Schelling et est basée sur une conception originale de la logique, dans laquelle les conflits et les contradictions sont des éléments moteurs de la vérité, celle-ci étant un processus dialectique plutôt qu'un état fixe des choses.

La source de toute réalité est l'esprit absolu, la raison cosmique et unitaire qui se développe dans l'abstrait du concept. Hegel voyait entre le sujet et l'objet, entre l'objet et le reste du Monde une relation divine. Dans son esprit le concept représente l'unité de l'être et de la pensée. Dans sa quête idéaliste, il considère que la dialectique est non seulement une méthode de pensée mais représente surtout la vie du concept et de son histoire.

La réalité se développe ainsi par l'intermédiaire d'un processus abstrait qui devient de plus en plus concret, chaque phase se décomposant en trois étapes (triadique) : la thèse ou état initial, son état opposé ou l'antithèse et la synthèse, unité de deux opposés. On peut ainsi découvrir que l'histoire est gouvernée par des lois logiques, que "tout ce qui est réel est rationnel, et que tout ce qui est rationnel est réel".

La théorie de Hegel trouvera certaines applications dans l'étude de l'histoire qui semblait pouvoir pénétrer plus profondément dans la réalité que les sciences naturelles. Mais elle déboucha également sur un absolu totalitariste, le plus haut degré d'auto-réalisation étant représenté par l'état national et l'esprit absolu de la philosophie. Il s'en défendit toutefois considérant que son idéologie plaçait la liberté individuelle avant ces principes.

George W. Friedrich Hegel vers 1830 et Arthur Schopenhauer en 1859.

Arthur Schopenhauer[13] (1788-1860) rejeta la philosophie optimiste et rationnelle de Hegel de l'espoir en la raison et le progrès. Pour Schopenhauer le besoin de vivre est paradoxal car il le retrouve partout, dans la nature vivante et la matière apparemment inerte. Le besoin de vivre est sous l'emprise d'une volonté irrationnelle de souffrance à laquelle l'humanité ne peut pas échapper, si ce n'est à travers l'art qui permet de la suspendre ou le renoncement au désir. Les individus croient "vouloir-vivre" alors qu'ils en sont le jouet; les amoureux croient s'éprendre l'un de l'autre alors que de toute évidence c'est la vie qui se désire en eux.

Cette idée sera souvent critiquée et même considérée comme absurde par Clément Rosset. Schopenhauer tentera toutefois de construire une morale du bonheur mais sur un fondement pessimiste : "une existence… qui, après froide et mûre réflexion, est préférable à la non-existence !"

Il finit enfin par postuler que le monde que nous percevons n'est qu'une pure construction de l'esprit : "Tout ce qui existe, existe dans la pensée, c'est-à-dire, l'univers entier n'est objet qu'à l'égard d'un sujet, perception que par rapport à un esprit percevant, en un mot, il est pure représentation. Cette loi s'applique naturellement à tout le présent, à tout le passé et à tout l'avenir…"

Passionné par les événements politiques, l'économie et les problèmes de société, Auguste Comte[14] (1798-1857) est considéré comme l'un des pères de la sociologie qui, pour lui, reste la science ultime. Il considère que l'évolution de la pensée s'explique par l'histoire des sciences et détermine l'évolution de l'esprit humain en général. La dernière étape de cette histoire de l'humanité est un "état d'esprit", un état positif dans lequel l'application des lois à tous les phénomènes permet d'expliquer l'homme et la réalité du monde.

Auguste Comte inaugura la philosophie positiviste qui se démontre scientifiquement. Il rejeta les spéculations métaphysiques et classifia toutes les connaissances ordinaires dans les sciences positives ou factuelles. Cette classification célèbre ordonne chaque science, de la plus simple à la plus complexe, de la plus abstraite à la plus concrète.

Pierre Simon de Laplace, Auguste Comte et Ernst Mach. Documents Gutenberg 2000 et  U.Frankfurt.

Le physicien autrichien Ernst Mach (1838-1916), connu pour sa théorie aérodynamique et sa critique de la théorie newtonienne partagea cette philosophie positiviste car il était opposé à la rigueur du concept de causalité. A ses yeux il n'existait pas de réalité en-dehors de la perception, rejoignant l'idée de Schopenhauer. C'est la raison pour laquelle Mach ne croyait pas non plus aux atomes.

Si du temps de Laplace l'univers était régit par un mécanisme de haute précision, l'explication de sa raison d'être restait entre les mains de la raison et du sens commun. Cette idée sera progressivement amendée avec l'observation de systèmes biologiques de plus en plus complexes et dynamiques, offrant aux philosophes et aux scientifiques l'opportunité de cerner les principes vitaux. Les chercheurs prirent conscience que l'étude de l'histoire et de l'évolution par exemple pouvaient apporter cette unité tant espérée alors que les mathématiques et la physique semblaient présenter une idée simpliste et statique de la réalité.

Charles Darwin. Document colorisé de U.Cornell.

Le courant de pensée le plus révolutionnaire sera la découverte de la théorie de la sélection naturelle par Charles Darwin (1809-1882). Bien que davantage connu de l'Histoire comme savant plutôt que philosophe, sa théorie évolutionniste jeta un pont entre les données scientifiques et les interprétations métaphysiques de l'histoire de l'homme.

Sa philosophie évolutionniste présenta l'adaptation et le changement comme les concepts fondamentaux pour comprendre la diversité de la nature, s'opposant à la permanence de l'unité. Sa théorie fut partagée par le philosophe anglais Herbert Spencer qui considéra la sociologie et l'histoire comme les sciences par excellence, à l'instar d'Auguste Comte.

Karl Marx (1818-1883) et Fredrick Engels (1820-1895)[15] appliquèrent cette théorie au Darwinisme social et à un Hégélisme de gauche, cherchant à tirer de la philosophie de Hegel des conclusions athées et révolutionnaires : "la religion, c'est l'opium du peuple".

Politiquement actif dès 1841, Karl Marx développa une philosophie matérialiste fondée sur la logique dialectique de Hegel, dans laquelle la matière réelle supplantait l'esprit. L'histoire se révélait selon des lois dialectiques, les institutions sociales formant l'ultime réalité car plus concrètes que la nature physique ou les individus.

Marx et Engels considéraient que toutes les formes de culture étaient déterminées par des relations économiques et l'évolution sociale procédait à travers des conflits de classe et des révolutions périodiques. Aujourd'hui les luttes des classes sociales n'ont plus le ton de 1848, mais elles n'en restent pas moins d'actualité : "La société actuelle se scinde de plus en plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes qui s'affrontent directement : la bourgeoisie et le prolétariat". Cette théorie servira de fondement à l'idéologie du communisme.

Karl Marx en 1839, Fredrick Engels en 1840 et Friedrich Nietzsche vers 1870. Documents Marxists et CNM.

Le poète et philosophe allemand Friedrich Nietzsche[16] (1842-1900) était un enfant prodige qui fut professeur de philologie à l'Université de Bâle à 24 ans et qui révéla rapidement ses idées révolutionnaires.

En faisant le bilan de son temps, enquêtant sur les valeurs humaines y compris religieuses et les pulsions, Nietsche y vit d'abord la souffrance en l'absence de Dieu. Pour y remédier il établit un lien entre la tragédie grecque et la grandiose musique de Wagner qu'il vénéra un temps avant de constater qu'elle était réservée à la grande société et loin de l'esprit révolutionnaire qu'elle inspirait. 

Rapidement, Nietzsche est désenchanté et ne vit dans son époque qu'une décadence sociale et morale et une confiance aveugle dans la science et le progrès. Partageant la conception de la vie de Schopenhauer, l'imaginant comme une expression de la volonté divine, il traduira cette volonté de puissance dans l'action gratuite. Mais scientisme n'est pas nihilisme, la science n'est pas une fatalité amer et désespérée.

Bien qu'étant un penseur tragique et contradictoire, Nietzsche démystifia cette foi quasi religieuse en la science. Il appela à un retour à l'éthique religieuse et aux vertus naturelles du courage et de la force, finissant par déclarer "vivons dangereusement" pour profiter de la vie. Il poursuivit sa révolte romantique envers la raison et l'organisation sociale, mettant l'accent sur les valeurs autosuffisantes de l'individu, l'instinct biologique et la passion.

Son livre "Ainsi parla Zarathoustra" fut son premier succès de presse et inspira de nombreux auteurs et des compositeurs dont Richard Strauss. Considéré comme un "Cinquième évangile" exprimé sur le ton de la parabole, Nietzsche évoque les errances de Zarathoustra et la notion de "surhomme". Ce n'est pas un être humain mais le but que chacun essaie d'atteindre. Il y exprime également le sens de la vie par rapport à la souffrance, considérant que la souffrance pourrait conduire au bonheur. En effet, en surmontant les obstacles on fait l'expérience du bonheur. 

Dans son livre "Au-delà du bien et du mal", Nietsche considère qu'étant donné qu'il n'y a plus d'autorité divine, les intellectuels représentent une menace pour l'humanité. Niestsche qualifie le christianisme de théologie sans morale et méprisante dont les valeurs comme la compassion assurent uniquement la sécurité des plus faibles et valorise l'auto-satisfaction. Il refuse ces valeurs chrétiennes car elles ignorent les réalisations des intellectuels qui organisent et assurent le progrès de la société. Il propose donc d'inventer une nouvelle morale pour la société.

Son diagnostic est révélateur même s'il est parfois jugé non-conformiste et même révolutionnaire. Il finit par considérer qu'il existe plusieurs notions de "vérités" et qu'aucune d'elle ne peut prétendre être meilleure que sa rivale. Toute valeur doit tendre vers l'universalité. Malheureusement pour lui, il sombrera dans la folie à 44 ans, écartelé entre la solitude du Moi et le Dieu mort. Son nihilisme violant n'attaquera plus aucune vérité et le détruira. Sa raison se fracassera contre le mur de son être.

La fin du XIXe siècle sera marquée par le développement d'une école pragmatique vigoureuse qui se démarqua principalement aux Etats-Unis. Son action prolonge la tradition empiriste fondant la connaissance sur l'expérience et les procédures inductives. Son principal représentant fut le logicien Charles Sanders Peirce[17] (1839-1914) qui fonda le pragmatisme logique. Il définit le concept comme l'ensemble des prédictions formulées par ledit concept et pouvant être vérifiées par l'expérience.

Un peu plus tard, l'Anglais Francis Bradley (1846-1924) considéra que toute chose devait être comprise dans le cadre d'une totalité absolue. Il fonda sa philosophie sur l'idéalisme Hégélien refusant d'attribuer une seule réalité à deux objets ou variables mises en relation. Si chacun présente des propriétés certaines, ces objets sont représentatifs de la réalité elle-même et toute autre présomption est autocontradictoire. C'est aussi ce que pensait le philosophe écossais John McTaggart (1866-1925) qui considérait que la notion d'espace-temps n'appartenait pas à la réalité car elle englobait deux concepts autocontradictoires.

Henri Bergson, Charles Sanders Peirce et Alfred North Whitehead. Documents CNM et Plato/Stanford.

John Deway combina les mouvements idéalistes et pragmatiques en un système de pensée qu'il dénomma l'instrumentalisme. La biologie et la sociologie restent les points d'encrage de la connaissance mais présentent un caractère instrumental dans le sens où les idées sont des plans d'action. Deway s'intéressa également à l'approche expérimentale de l'éthique, mettant en relation les individus et les besoins sociaux. Sa théorie de l'éducation proposait de préparer les individus pour l'activité créatrice dans une société démocratique, orgueil des Etats-Unis.

La France se démarqua au début du XXe siècle par la théorie évolutionniste et vitaliste de Henri Bergson (1859-1941). Dans "L'Évolution créatrice" (1907) Bergson évoque "l'élan vital", une notion abstraite faisant intervenir une énergie spontanée comme moteur de l'évolution. Il défendit également l'intuition comme seul moyen de connaissance, s'opposant à l'abstraction et à l'approche analytique de la science. Ses théories n'ont jamais convaincu les scientifiques même si l'intuition est l'une des démarches à l'origine des hypothèses de travail.

L'Allemand Edmund Husserl (1859-1938) fonda l'école de phénoménologie, définissant la philosophie comme la découverte des relations essentielles qui se présentaient directement à la conscience. Il développa également une critique de la logique contemporaine[18].

Le mathématicien et philosophe anglais Lord Alfred North Whitehead revitalisa la métaphysique en développant des concepts mêlant les théories Platonique et l'Idée à l'organicisme de Leibniz ou Bergson. Physicien, Whitehead mis également en évidence les faiblesses des sciences mécanistes du XXe siècle qui n'étaient pas capables d'interpréter correctement la réalité. Il croyait que les objets n'étaient pas immuables, fixés dans leurs limites spatiales, mais qu'ils étaient des processus vivants issus de l'expérience incorporés dans des objets universels, capables de fusionner avec Dieu.

Après lui viennent d'autres philosophes dont il nous est impossible de discuter les œuvres de chacun. Ceux qui nous intéressent tout spécialement sont les représentants modernes de la philosophie analytique et existentialiste.

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[12] F.Hegel, "La Phénoménologie de l'esprit", 1807; "La Science de la logique", 1812-1816.

[13] A.Schopenhauer, "Le Monde comme volonté et comme représentation", trad.A.Burdeau, PUF, 1989; "Aphorismes sur la sagesse dans la vie", 1851/1880; PUF, 2012

[14] A.Comte, "Considérations philosophiques sur les sciences et les savants", 1825; "Cours de philosophie positive" (6 vol.), 1830-1842; "Synthèse subjective", 1856.

[15] K.Marx, "Critique de la philosophie du droit de Hegel", 1844, trad. Bottigemlli, ed. Sociales - K.Marx et F.Engels, "Manifeste du parti communiste", 1848, trad. Molitor, ed. Sociales - K.Marx, "Le Capital", 1867, trad. Roy, Garnier-Flammarion.

[16] F.Nietzsche, "L'Origine de la tragédie", 1872; "Humain trop humain", 1878; "Ainsi parlait Zarathoustra", 1884; "Généalogie de la morale", 1887; "La volonté de puissance" (recueil posthume).

[17] C.Peirce, "Collected papers", 1931.

[18] E.Husserl, "Logique formelle et logique transcendantale", 1929.


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