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La
source de toute réalité est l'esprit absolu, la raison cosmique et
unitaire qui se développe dans l'abstrait du concept. Hegel voyait entre
le sujet et l'objet, entre l'objet et le reste du Monde une relation
divine. Dans son esprit le concept représente l'unité de l'être et de
la pensée. Dans sa quête idéaliste il considère que la dialectique est
non seulement une méthode de pensée mais représente surtout la vie du
concept et de son histoire. La réalité se développe ainsi par l'intermédiaire d'un processus abstrait qui devient de plus en plus concret, chaque phase se décomposant en trois étapes (triadique) : la thèse ou état initial, son état opposé ou l'antithèse et la synthèse, unité de deux opposés. On peut ainsi découvrir que l'histoire est gouvernée par des lois logiques, que "tout ce qui est réel est rationnel, et que tout ce qui est rationnel est réel". La théorie de Hegel trouvera certaines applications dans l'étude de l'histoire qui semblait pouvoir pénétrer plus profondément dans la réalité que les sciences naturelles. Mais elle déboucha également sur un absolu totalitariste, le plus haut degré d'auto-réalisation étant représenté par l'état national et l'esprit absolu de la philosophie. Il s'en défendit toutefois considérant que son idéologie plaçait la liberté individuelle avant ces principes. Arthur
Schopenhauer[13]
(1788-1860) rejeta la philosophie optimiste et rationnelle de Hegel de
l'espoir en la raison et le progrès. Pour Schopenhauer le besoin de vivre
est paradoxal car il le retrouve partout, dans la nature vivante et la
matière apparemment inerte. Le besoin de vivre est sous l'emprise d'une
volonté irrationnelle de souffrance à laquelle l'humanité ne peut pas
échapper, si ce n'est à travers l'art qui permet de la suspendre ou le
renoncement au désir. Les individus croient "vouloir-vivre"
alors qu'ils en sont le jouet; les amoureux croient s'éprendre l'un de
l'autre alors que de toute évidence c'est la vie qui se désire en eux.
Cette idée sera souvent critiquée et même considérée comme absurde
par Clément Rosset. Schopenhauer tentera toutefois de construire une
morale du bonheur mais sur un fondement pessimiste : "une
existence… qui, après froide et mûre réflexion, est préférable à
la non-existence !" Il
finit enfin par postuler que le monde que nous percevons n'est qu'une pure
construction de l'esprit : "Tout ce qui existe, existe dans la
pensée, c'est-à-dire, l'univers entier n'est objet qu'à l'égard d'un
sujet, perception que par rapport à un esprit percevant, en un mot, il
est pure représentation. Cette loi s'applique naturellement à tout le présent,
à tout le passé et à tout l'avenir…" Passionné
par les événements politiques, l'économie et les problèmes de société,
Auguste Comte[14]
(1798-1857) est considéré comme l'un des pères de la sociologie qui,
pour lui, reste la science ultime. Il considère que l'évolution de la
pensée s'explique par l'histoire des sciences et détermine l'évolution
de l'esprit humain en général. La dernière étape de cette histoire de
l'humanité est un "état d'esprit", un état positif dans
lequel l'application des lois à tous les phénomènes permet d'expliquer
l'homme et la réalité du monde. Il inaugura la philosophie positiviste
qui se démontre scientifiquement. Comte rejeta les spéculations métaphysiques
et classifia toutes les connaissances ordinaires dans les sciences
positives ou factuelles. Cette classification célèbre ordonne chaque
science, de la plus simple à la plus complexe, de la plus abstraite à la
plus concrète.
Le
physicien autrichien Ernst Mach (1838-1916), connu pour sa théorie aérodynamique
et sa critique de la théorie newtonienne partagea cette philosophie
positiviste car il était opposé à la rigueur du concept de causalité.
A ses yeux il n'existait pas de réalité en-dehors de la perception,
rejoignant l'idée de Schopenhauer. C'est la raison pour laquelle Mach ne
croyait pas non plus aux atomes. Si du temps de Laplace l'univers était régit par un mécanisme de haute précision, l'explication de sa raison d'être restait entre les mains de la raison et du sens commun. Cette idée sera progressivement amendée avec l'observation de systèmes biologiques de plus en plus complexes et dynamiques, offrant aux philosophes et aux scientifiques l'opportunité de cerner les principes vitaux. Les chercheurs prirent conscience que l'étude de l'histoire et de l'évolution par exemple pouvaient apporter cette unité tant espérée alors que les mathématiques et la physique semblaient présenter une idée simpliste et statique de la réalité.
Karl Marx (1818-1883) et Fredrick Engels[15] appliquèrent cette théorie au Darwinisme social et à un Hégélisme de gauche, cherchant à tirer de la philosophie de Hegel des conclusions athées et révolutionnaires : "la religion, c'est l'opium du peuple". Politiquement actif dès 1841, Karl Marx développa une philosophie matérialiste
fondée sur la logique dialectique de Hegel, dans laquelle la matière réelle
supplantait l'esprit. L'histoire se révélait selon des lois
dialectiques, les institutions sociales formant l'ultime réalité car
plus concrètes que la nature physique ou les individus. Marx et Engels
considéraient que toutes les formes de culture étaient déterminées par
des relations économiques et l'évolution sociale procédait à travers
des conflits de classe et des révolutions périodiques. Aujourd'hui les
luttes des classes sociales n'ont plus le ton de 1848, mais elles n'en
restent pas moins d'actualité : "La société actuelle se scinde
de plus en plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes qui
s'affrontent directement : la bourgeoisie et le prolétariat".
Cette théorie servira de fondement à l'idéologie du communisme.
En
faisant le bilan de son temps, Friedrich Nietzsche[16]
(1842-1900) n'y vit qu'une décadence sociale et morale et une confiance
aveugle dans la science et le progrès. Partageant la conception de la vie
de Schopenhauer, l'imaginant comme une expression de la volonté divine,
il traduira cette volonté de puissance dans l'action gratuite. Mais
scientisme n'est pas nihilisme, la science n'est pas une fatalité amer et
désespérée. Bien qu'étant un penseur tragique et contradictoire,
Nietzsche démystifia cette foi quasi religieuse en la science. Il appela
à un retour à l'éthique religieuse et aux vertus naturelles du courage
et de la force. Il poursuivit sa révolte romantique envers la raison et
l'organisation sociale, mettant l'accent sur les valeurs autosuffisantes
de l'individu, l'instinct biologique et la passion. Son
diagnostic est révélateur même s'il est parfois jugé non-conformiste
et même révolutionnaire. Il finit par considérer qu'il existe plusieurs
notions de "vérités" et qu'aucune d'elle ne peut prétendre être
meilleure que sa rivale. Toute valeur doit tendre vers l'universalité.
Malheureusement pour lui, il sombrera dans la folie, écartelé entre la
solitude du Moi et le Dieu mort. Son nihilisme violant n'attaquera plus
aucune vérité et le détruira. Sa raison se fracassera contre le mur de
son être. La
fin du XIXeme siècle sera marquée par le développement d'une école
pragmatique vigoureuse qui se démarqua principalement aux Etats-Unis. Son
action prolonge la tradition empiriste fondant la connaissance sur l'expérience
et les procédures inductives. Son principal représentant fut le logicien
Charles Sanders Peirce[17]
(1839-1914) qui fonda le pragmatisme logique. Il définit le concept comme
l'ensemble des prédictions formulées par ledit concept et pouvant être
vérifiées par l'expérience. Un
peu plus tard, l'Anglais Francis Bradley (1846-1924) considéra que toute
chose devait être comprise dans le cadre d'une totalité absolue. Il
fonda sa philosophie sur l'idéalisme Hégélien refusant d'attribuer une
seule réalité à deux objets ou variables mises en relation. Si chacun
présente des propriétés certaines, ces objets sont représentatifs de
la réalité elle-même et toute autre présomption est
autocontradictoire. C'est aussi ce que pensait le philosophe écossais
John McTaggart (1866-1925) qui considérait que la notion d'espace-temps
n'appartenait pas à la réalité car elle englobait deux concepts
autocontradictoires.
John
Deway combina les mouvements idéalistes et pragmatiques en un système de
pensée qu'il dénomma l'instrumentalisme. La biologie et la sociologie
restent les points d'encrage de la connaissance mais présentent un caractère
instrumental dans le sens où les idées sont des plans d'action. Deway
s'intéressa également à l'approche expérimentale de l'éthique,
mettant en relation les individus et les besoins sociaux. Sa théorie de
l'éducation proposait de préparer les individus pour l'activité créatrice
dans une société démocratique, orgueil des Etats-Unis. La
France se démarqua au début du XXeme siècle par la théorie évolutionniste
et vitaliste de Henri Bergson (1859-1941). Dans son Elan Vital,
Bergson considéra que l'énergie spontanée était le moteur de l'évolution.
Il défendit l'intuition comme seul moyen de connaissance, s'opposant à
l'abstraction et à l'approche analytique de la science. L'allemand Edmund
Husserl (1859-1938) fonda l'école de phénoménologie, définissant la
philosophie comme la découverte des relations essentielles qui se présentaient
directement à la conscience. Il développa également une critique de la
logique contemporaine[18]. Le
mathématicien et philosophe anglais Lord Alfred North Whitehead
revitalisa la métaphysique en développant des concepts mêlant les théories
Platonique et l'Idée à l'organicisme de Leibniz ou Bergson. Physicien,
Whitehead mis également en évidence les faiblesses des sciences mécanistes
du XXeme siècle qui n'étaient pas capables d'interpréter correctement la
réalité. Il croyait que les objets n'étaient pas immuables, fixés dans
leurs limites spatiales, mais qu'ils étaient des processus vivants issus
de l'expérience incorporés dans des objets universels, capables de
fusionner avec Dieu. Après
lui viennent d'autres philosophes dont il nous est impossible de discuter
les œuvres de chacun. Ceux qui nous intéressent tout spécialement sont
les représentants modernes de la philosophie analytique et
existentialiste. Prochain chapitre
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