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La philosophie des sciences Difficiles sont les belles choses (V) Le jeu de langage L'analyse linguistique qui est inspirée des travaux de Moore a été développée par le logicien autrichien Ludwig Wittgenstein (1889-1951) qui s'est attaqué à la phénoménologie en réinventant la structure fondamentale du signe, le symbole. Son école de pensée rejette les spéculations métaphysiques et les limites de la philosophie car les ambiguïtés du langage nous empêchent d'assembler avec clarté les fragments de la Connaissance. Guillaume d'Occam (fl. 1290), que nous avons cité à plusieurs reprises, fut un précurseur de cette idée. Il disait que les concepts n'étaient pas des imitations du réel mais bien des signes du réel. Quand nous étudions la réalité, l'identité et les attributs des choses, nous méditons sur des mots et des concepts. Nous analysons en fait le langage. De son interprétation dépend notre vision du monde. Wittgenstein fit preuve de la même logique. Il était préoccupé par le sens de nos pensées et il chercha à les clarifier. Mais sa méthode est tout à fait "déformante" dans la mesure où il remis en question notre façon de penser. Wittgenstein fait un dogme du positivisme et de la signification. Dans l'avant-dernière proposition de son Tractatus il écrivait : "Mes propositions sont élucidantes à partir de ce fait que celui qui me comprend les reconnaît à la fin pour des non-sens". En lisant cet extrait, la philosophie devient paradoxale mais c'est pour atteindre "une juste vision du monde" comme il le disait. Wittgenstein ne s'attaqua plus à l'illusion du langage ou l'intelligibilité du monde mais à notre méconnaissance du sens du langage, ce lien a priori interne qui lie le sens d'un mot à ce qu'il représente. Mais comment discourir de la logique d'une langue et ses symboles, quand elle vise à déconstruire, à disperser le sens de ce même langage ? La problématique réside dans l'objet de comparaison. A quelle réalité doit-on comparer une proposition pour dire qu'elle est vrai ou fausse ? Si elle représente un état de chose, une situation véritable nous devons pouvoir la comparer avec sa représentation, celle qui justement ne peut être énoncée qu'en répétant la proposition. Mais dire qu'une chose est dans tel ou tel état, vrai ou fausse se comprend alors sans réelle explication. Il existe donc une relation fondamentale et interne à toute proposition qui ne permet pas de distinguer les mots du langage de leur sens.
Selon Wittgenstein le langage n'est pas un assortiment, un objet que l'on utilise pour stimuler notre pensée, il est à l'inverse intrinsèquement lié à la pensée, limitant notre appréciation de la réalité. Le langage n'a pas de structure formelle et ne décrit rien : il est vide de sens. En fait, nous méconnaissons la relation intime qui existe entre le langage et la pensée, que ce langage soit l'expression de la logique mathématique ou d'un quelconque substitut artistique. Wittgenstein dénonce les investigations théoriques de la philosophie, le fait que toute énonciation d'une proposition est bloquée par son signifié. La logique devient tautologie, le mot se réfléchit dans le fait qui lui fait écho, privant la philosophie de son idéal : pouvoir décrire les noms d'objets. Pour Wittgenstein il n'existe donc pas de problèmes philosophiques. Les problèmes ne s'imposent qu'à l'homme actif, pensant et agissant, que ce soit en science ou dans la vie sociale. Sa pensée se démarque de la philosophie de Russell ou de Husserl qui croient pouvoir décrire les faits, la pensée et le langage. Le langage est en fait tout aussi imprécis que l'homme et varie en fonction des situations. A lire : La naissance d'une théorie - Induction et déduction L'entreprise
de Wittgenstein brisa le désir de penser de certains. A ses yeux, seule
la science empirique a un sens, par définition. Il justifie les énoncés
de base, ceux qui ne sont pas universels, par l'expérience immédiate.
Mais si l'on considère l'expérience comme la "méthode de la
science empirique", on peut lui appliquer une théorie inductive.
Seulement voilà, pour le positiviste l'expérience ne pose pas de problème,
c'est un programme, mais pire encore, le principe d'induction n'aide pas
les scientifiques, il est même inutile. Il faut donc rejeter cette
"méthodologie empirique" qui souvent dégénère : une découverte
devient une convention, une règle puis un dogme ! Wittgenstein
donna cependant aux professionnels de la linguistique et de la logique une
plus grande liberté, leur permettant de saisir la difficulté de penser
les choses. La
philosophie existentialiste A
priori éloignée du débat scientifique qui nous occupe, la philosophie
existentialiste porte un regard critique sur l'existence vécue par
l'homme, sa condition et ses comportements, des valeurs qui touchent concrètement
chacun d'entre nous. Par son analyse critique des valeurs humaines et sa dénonciation
des interdits, nous devons insister sur son action militante et réserver
à cette philosophie une place de premier-plan dans une ontologie de
l'Etre. Elle est en outre en relation avec notre sujet car notre existence
est considérée par beaucoup comme une profession de foi de sa nature métaphysique
capable d'appréhender la Connaissance du Monde. Née
après la révolution romantique du XIXeme siècle, la philosophie
existentialiste se révolta contre la raison et la science et porta toute
son attention sur les passions de la vie. Ses représentants les plus
connus sont Karl Jaspers, Martin Heidegger, Jean-Paul Sartre et Maurice
Merleau-Ponty. Heidegger[19]
(1889-1976) est souvent considéré comme l'un des plus grands philosophes
du vingtième siècle, tout au moins le plus original, même si sa
philosophie n'a pas toujours la profondeur de celles de ses contemporains.
Elève de Husserl, Heidegger combine la phénoménologie aux émotions. Il
lut les Recherches logiques de son maître et étudia en détail la
philosophie de Kierkegaard, Hegel et Schelling. Heidegger
considérait que les Grecs présocratiques avaient une meilleure compréhension
de ce qu'il appela non pas l'homme, mais "l'être-là" ou
"dasein". Puisque la phénoménologie voit le monde naïvement,
Heidegger considère que pour parvenir à une juste vision du monde il
faut partir de l'être-là et aller vers l'Etre. Son ontologie se différencie
de celle d'Husserl qui fonde la philosophie à l'image d'une science
rigoureuse. Heidegger s'écarte des conceptions chrétiennes et révèle
que l'Etre est déterminé par des existentiaux, des structures telles que
"l'être-dans-le-monde" ou "l'être-pour-la-mort",
faisant de l'homme et du monde une unité a priori et une
"intentionnalité" car le monde est souci et préoccupation. Pour
Heidegger l'homme est à la fois uni et séparé du monde. La source des
valeurs humaines est le Néant; il remplace Dieu par la mort et l'angoisse
de l'isolement : "Ce qui angoisse dans l'Etre et le Temps, c'est
le monde en temps que tel". De sa naissance à sa mort l'être a
le souci de sa condition. S'il comprend cette finitude il pourra donner un
but à son existence. Responsable
de sa finitude, coupable et porteur d'angoisse Heidegger se rapproche des
penseurs religieux comme Pascal ou Kierkegaard, mais il refuse de parler de
salut, de rédemption ou d'incarnation. En
reprenant la question de Leibniz : "Pourquoi y a-t-il quelque
chose plutôt que rien ?" Heidegger reprend une conception du
monde qui interpelle l'individu sur son propre sort. Il ne répond pas à
la question et considère qu'elle ne mène nulle part. Comme Nietzsche,
Heidegger voit dans la clairière de la forêt une ouverture sur le monde
qui ne débouche sur rien d'autre que sur lui-même. Il fait de
l'existence de l'homme l'essence même de sa liberté, sans qu'il ait
besoin de rechercher ailleurs une ouverture qui la justifierait. En
1930, Heidegger publie son texte charnière De l'essence de la vérité.
Il professe non plus que l'être-là est factice et livré à lui-même
mais qu'il est au contraire le gardien de l'homme. En outre, bien
qu'abandonné dans une existence qui lui est imposée, l'homme est capable
de comprendre le monde et de discourir sur son existence, au point de se
considérer comme le fondement ultime de la pensée, sa conscience jetant
en elle-même ses propres passerelles. Il considéra également que la poésie
et l'art étaient deux modes d'apparition de la vérité. Enfin
il décrira la civilisation technicienne comme un effet de l'ontologie;
l'homme n'est pas responsable et ne doit pas s'engager. Il doit plutôt
supporter cette épreuve en attendant des temps meilleurs. Cela le
conduisit à faire une profession de foi métaphysique du rectorat nazi
pour gagner la sympathie des intellectuels opposés à la politique
national-socialiste. Durant son adhésion au parti nazi de 1933 à 1945
Heidegger n'écrira rien sur les faits de guerre, face à l'endoctrinement
ou sur les atrocités nazies. Les philosophes français de gauche
partageront sa philosophie, argumentant le fait que la philosophie de
Heidegger n'avait aucune responsabilité a priori dans les choix
politiques. Les ambiguïtés et les contradictions de son discours feront
écrire aux plus grinçants humoristes que "le nazisme est un
humanisme…" Tel
un prophète enfermé dans sa tour d'ivoire, Heidegger a pu donner aux
amateurs le sentiment d'offrir le dévoilement des origines. Ceux qui ont
aujourd'hui la nostalgie Heideggerienne devraient goûter la réalité et
briser l'image du monde qu'ils observent dans le miroir de leur indifférence,
car celui-ci ne leur renvoie plus qu'un reflet désespérément désenchanté
et angoissé. Si notre monde se pose des questions et cherche des réponses,
nous sommes dans le collimateur de l'Histoire, sur le champ de la science,
de la technique et de la politique qui nous interpellent comme les acteurs
d'une scène où chacun est responsable de ses actes devant tous. Karl Jaspers[20] (1883-1969) fut psychiatre avant de devenir philosophe et étiqueté d'existentialiste chrétien. Opposé à la philosophie de Heidegger, il trouva la transcendance de Dieu dans l'expérience émotive de la vie, l'existence. Dans La Situation spirituelle de notre époque parue
en 1931, Jaspers donne une description très lucide de notre temps. Il
prend position pour la démocratie parlementaire, anticipant les conséquences
que pouvaient avoir les interdits et toute forme de dictature. En 1937, le
parti nazi le chasse de l'enseignement et lui interdit le droit de
publier. Ce sera un long silence forcé jusqu'en 1945 où, sur le point d'être
déporté avec sa femme, il sera libéré par l'armée américaine. Il réintégra
ses fonctions académiques et promu recteur. En 1946, son premier cours
portera comme titre la Culpabilité allemande. Opposé
au nazisme mais patriote dans le sens du respect de la tradition
intellectuelle, Jaspers explique dans son Autobiographie qu'il
comprend qu'on puisse être citoyen du monde et s'exiler devant la montée
du totalitarisme. Dans son esprit il n'y a pas de grande philosophie sans
pensée politique et il présentera en 1946 une conférence sur L'Esprit
de l'Europe moderne. Défenseur
de la raison, Jaspers considéra que la philosophie doit être indépendante
de l'Eglise mais que la connaissance doit être guidée par la foi. Ses
travaux sur les maladies mentales lui ont permis de réfléchir sur les
grands malades comme Van Gogh, Nietzsche ou Hölderlin et sur la façon
dont ils ressentirent leur existence. Nietzsche par exemple tira un grand
profit de sa santé fragile, la vivant disait-il, comme "un hameçon
de la connaissance". L'œuvre des grands malades apparaît comme
un appel à l'existence, une remise en question de soi face à l'échec
par la maladie. Jaspers
fut considéré comme un homme de dialogue qui sut éclairer les temps
sombres du XXeme siècle et collaborer à la conscience universelle. Il
reprendra cette idée dans sa Philosophie en 1932, considérant que
l'homme est en perpétuel échec face aux développements du savoir. La
seule manière de se défaire de cette idée négative est de dépasser
cette objectivité et de concevoir le dépassement de l'être : "l'homme
est un être qui, par son être, met en question l'être". Mais
cette recherche est profondément paradoxale car en visant entre
l'objectivité et la subjectivité de l'existence apparaît notre rapport
à la liberté. Cet
échec qui ouvre l'homme à la liberté conduit Jaspers devant des
situations limites qui s'ouvrent devant une révélation : la tripartie;
le monde, le moi et Dieu. Jaspers écarte la connaissance objective et
naturaliste du monde au profit d'une invocation de la transcendance.
Contrairement à ce que pensait Heidegger, la transcendance n'est pas le
concept "d'être-dans-le-monde", mais un rapport de l'Âme à la
Divinité. Pour Jaspers l'existence est une liberté sous le contrôle de
la raison qui s'accomplit dans des situations limites, telles que la
faute, la souffrance ou la mort. Dans l'échec l'homme fait preuve de l'être,
rendant hommage à la Transcendance. L'échec est le langage par lequel
l'Etre Absolu se révèle. La
philosophie de Jaspers n'est pas désespérante car elle s'appuie sur une
foi philosophique en l'homme : "l'homme est toujours plus que ce
qu'il sait de lui-même". Jean-Paul Sartre[21] (1905-1980) est le plus célèbre représentant de l'existentialisme français. Sa philosophie est divisée en deux courants, l'un marqué par la phénoménologie et par Heidegger, le second par le matérialisme dialectique et l'engagement. En 1928 il fait la connaissance de Simone de Beauvoir qui sera sa compagne permanente et son égérie. L'œuvre de Sartre est considérée comme de pure philosophie. Toute son œuvre fut écrite en chambre ou dans des bibliothèques. En 1943 il publie L'Etre et le Néant, un essai d'ontologie phénoménologique dans lequel il soutient que l'être est conscient de lui-même, "libre, responsable et sans excuse". Cet ouvrage est tellement hermétique qui celui qui le lit subit une véritable initiation. Deux ans plus tard il publie sa propre revue les Temps Modernes. Porté en triomphe dans les cafés littéraires mais voyant des dangers partout autour de lui, Sartre refusera le prix Nobel en 1964, sa devise étant "Faire et en faisant se faire et n'être rien que ce qu'on fait". Contredisant
souvent ses propres jugements, Sartre est déroutant. Il croit par exemple
à la démocratie directe mais aussi à l'illégalité; il préfère
travailler seul alors que, dit-il, la vérité vient du peuple; il écrivit
une autobiographie tout en affirmant vouloir se défaire de sa vie intérieure.
Monstre sacré des mots et des concepts, Sartre n'en reste pas moins un
homme qui cherche dans l'action le rêve éveillé d'un futur meilleur. Sartre se qualifia lui-même de "traître" ou de "salaud" le cas échéant. Il reconnut ne pas hésiter à s'enivrer dans une chambre ou à livrer bataille pour la révolution, car c'est le même combat; la folie d'un seul vaut bien celle de quelques milliers. Gauchiste, il flirtera avec le parti communiste sans jamais y adhérer. Il s'attaquera au colonialisme, au racisme et à l'antisémitisme. Admiré par la jeunesse, il écrira des feuillets durant et après la révolte estudiantine de mai 68. Mais ses innombrables prises de position finirent par agacer la bourgeoisie. Maurice Merleau-Ponty[22] (1908-1961) fut normalien dans les mêmes années que Sartre, avec lequel il se lia d'amitié. Très brillant universitaire il sera professeur à l'université de Lyon et à la Sorbonne, attirant à lui une foule de fervents admirateurs. En 1952 il accède à la chaire de philosophie du Collège de France, place qu'avait occupé avant lui Henri Bergson et d'autres illustres penseurs. Après Sartre, Merleau-Ponty sera le gérant de la revue les Temps Modernes dans laquelle il publiera des essais sur les arts, le cinéma, la politique, la psychologie et la religion. Ses articles seront rassemblés en 1948 dans Sens et Non-Sens. Merleau-Ponty critiquera l'existentialisme de Sartre et rompra ses relations avec son ami suite à une querelle d'ordre politique. En 1951 Sartre épousa les idées du parti communiste alors que Merleau-Ponty était franchement anti-stalinien Merleau-Ponty est un adepte de l'existentialisme et de la phénoménologie. Son œuvre peut se résumer à l'expression de Cézanne : "Ce que j'essaye de vous dire est plus mystérieux, s'enchevêtre aux racines même de l'Etre, à la source impalpable des sensations". Son discours enthousiasma des milliers de jeunes pendant près de vingt ans. Merleau-Ponty fut directeur de la revue les Philosophes célèbres qui se voulaient une réflexion critique mais synthétique sur les grands systèmes philosophiques. Dans son premier ouvrage intitulé La Structure du comportement, Merleau-Ponty critique le béhaviorisme, le rôle du corps dans la perception et le comportement des êtres vivants qui, dit-il, n'est pas une attitude réflexe en réponse aux stimuli extérieurs mais une structure de la conscience "qui fait exploser dans le champ phénoménal une intention de gestes significatifs. La connaissance des choses existantes est une conscience individuelle qui passe par les sensations plutôt que par l'intelligence". Il considère que la science n'est pas en mesure d'expliquer la relation originale et unique que nous entretenons avec le monde. Merleau-Ponty refuse de décrire l'esprit en termes de lois ou de programmes. Son
livre le plus important est la Phénoménologie de la perception
dans lequel on sent l'influence de la phénoménologie de Husserl et la
psychologie gestaltiste. Merleau-Ponty définit le corps par l'usage qui
en est fait, faisant de l'homme une transcendance à l'égard de son corps
: "tout est fabriqué et tout est naturel chez l'homme".
Il tint le même discours jusqu'à sa mort arguant que la perception
globale du monde est une sorte d'unité organique à l'image du corps ou
des œuvres d'art. Dernier chapitre
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