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Les similitudes entre la science et les arts sont nombreuses. L'un et l'autre expriment la pensée par la technique. L'imagination ou l'agression (en sport) ainsi maîtrisée permet à chacun de se dépasser. En science comme dans les arts, chacun recherche des similitudes avec la réalité. Elles peuvent cacher des sujets entièrement différents qui, analysés en détails aboutiront tantôt à une découverte fondamentale, tantôt à un chef-d'œuvre. On peut également dire que les scientifiques et les artistes doivent chacun appartenir à un groupe pour être reconnus.
Comme les arts, la
science est faillible et cherche la crédibilité. Comme l'homme, la
science ne pourra jamais résoudre ses difficultés avec une précision
absolue. L'homme et dès lors la science sont plongés dans la nature. Selon David Bohm la réalité
de la science ou des arts est une question de nuances infinies. Chacun émet
sa théorie à propos de ce qu'il considère comme étant la réalité.
Ainsi il existe une manière de voir le monde qui nous entoure. Tout
devient illusion; les théories scientifiques comme les œuvres d'arts
sont des abstractions dont chacun doit connaître les limites. Nous
analysons en fait ses nuances infinies. Dernière similitude,
la fraude scientifique[2]
est tout aussi d'actualité que la contrefaçon des œuvres d'arts. La
fraude est le signe que les mécanismes de contrôle sont insuffisants. En
science, il faut cependant distinguer les sciences dures, à forte
structure mathématique comme la physique, des sciences douces comme la
biologies ou la parapsychologie. Les mathématiques préservent dans leur
rigidité logique la démarche scientifique et les lois sous-jacentes qui
en rendent compte. Les biologistes ou les sociologues à l'inverse peuvent
facilement truquer les données pour donner l'illusion de la réussite.
Mais ces manipulations ne sont pas reproductibles et tôt ou tard une
commission d'enquête, un laboratoire concurrent ou un patient lésé
apportera la preuve de la supercherie. Tout scientifique est
lié à l'idéologie de la science. Mais fondée sur des points de vue
individuels, composites, cette description est quelque peu idéaliste.
Chacun travaille en fonction de ses inspirations, de son soucis de réussir,
de sa titularisation, en espérant accéder au prix Nobel. Par une suite
d'échecs et de récompenses il forgera sa notoriété. Newton lui-même, à
l'aube de la démarche scientifique, est marqué par la fraude, ou tout au
moins par la dissimulation de certains détails de ses expériences. En
1666 en effet, Newton découvrit le phénomène des couleurs, la
dispersion de la lumière blanche par un prisme. En isolant les rayons réfractés
et en les faisant passer à travers un second prisme, il ne retrouvait que
des images identiques de même couleur, réfractées selon le même angle.
Il en conclut : "La lumière est un mélange hétérogène de rayons
différemment réfrangibles"[3].
Mais pendant 10 ans
une violente polémique l'opposa à différents pères jésuites, en
particulier au père Anthony Lucas du collège anglais de Liège. Cette
controverse située sur le plan expérimental avait, au second degré, des
conséquences théologiques en relation avec l'eucharistie, ce que
Descartes[4]
avait bien compris : "Je ne peux dit-il, publier la Dioptrique
sans fournir [une nouvelle théorie de la lumière] et par conséquent étant
obligé d'y expliquer comment la blancheur du pain demeure au Saint
Sacrement [lorsqu'il devient le corps du Christ]". Mais Newton ne
s'étendra jamais sur de telles considérations. A la demande express
de Newton, le père Lucas refit ses expériences. Mais à chaque fois il
remarqua qu'au-delà du second prisme le faisceau bleu était encore
dispersé et formait une image mêlée de rouge. Le faisceau jaune-vert se
dispersait encore plus. En guide de réponse, Newton refusa toujours de
s'expliquer sur les conditions de cette expérience, répondant simplement
que "la lumière réfractée ne change pas de couleur [au-delà du
second prisme]", dessin du tracé optique à l'appui. Finalement,
lassé par des confrontations futiles, Newton[5]
devait écrire à Lucas en 1678 : "le but de l'expérience n'est
pas de décider si les rayons diversement colorés sont diversement réfrangibles,
mais seulement si certains rayons sont plus réfrangibles que d'autres". Malheureusement son
expérience sera également infirmée par Edme Mariotte en 1679 dont la réputation
était aussi grande en France que celle de Newton en Angleterre. Après avoir analysé
les manuscrits que nous légua Newton, les historiens découvrirent
qu'implicitement, dans des notes datées de 1670 et publiées dans
l'Optique[6]
en 1704, Newton expliquait comment remédier aux images parasites : soit
utiliser un diaphragme pour réduire le diamètre apparent du disque
solaire, soit placer une lentille de longue distance focale devant le
premier prisme afin de concentrer la lumière pour éviter le recouvrement
des couleurs sur l'image secondaire. L'expérience refaite par Désaguliers
en 1714 confirma la solution de Newton. On peut en conclure
que lorsqu'il fit pour la première fois son "expérience
cruciale", Newton ne disposait pas encore de matériel de très bonne
qualité et ne maîtrisait pas encore toutes les conditions de l'expérience
(obscurité, prisme pur, lentille convergente, etc). Il dut bientôt
s'apercevoir que le recouvrement des images monochromatiques parasitait
les images secondaires. En améliorant son dispositif il finit par obtenir
le résultat qu'il cherchait. Etant persuadé que
les couleurs monochromatiques devaient être pures et connaissant le moyen
d'y parvenir, il est probable que Newton n'en dit mot à personne et garda
son secret jusqu'à ce que les questions de Lucas et l'expérience de
Mariotte mirent en doute sa compétence et surtout le point d'encrage de
sa théorie de la lumière. Aujourd'hui les historiens des sciences dissimulent cette fraude sous l'argument souvent évoqué de la méthode scientifique, dont le principal instigateur serait le principal accusé. Or Newton reconnaissait volontiers que les sens, tel la vue pouvaient le tromper, jusqu'à se provoquer des hallucinations en appuyant sur une tige de métal placée derrière son globe oculaire… En remarquant que les images parasites étaient un effet secondaire, Newton agit en véritable scientifique : il ne tenait compte que des données observées par ses instruments, seules valeurs objectives auxquelles il pouvait appliquer ses formules mathématiques et en déduire certaines lois. Il lui était plus facile de soustraire le rayonnement indésirable par une formule que d'essayer de le supprimer par un artifice expérimental. S'écartant résolument des dogmes et des hallucinations mystiques, Newton fut, malgré cette fraude, le digne fondateur de la méthode scientifique moderne. Si les scientifiques s'insurgent contre l'existence même de la fraude, ils s'imaginent souvent qu'une expérience "bricolée" est de suite découverte par ses paires, les mécanismes de contrôle internes isolant rapidement les imposteurs. Loin s'en faut. La science est faite par des hommes et des femmes dont les mentalités sont nourris d'a priori, de préjugés et de concepts irrationnels. Si leur connaissance est correctement encadrée par la logique, leur savoir sera objectif et la science s'exprimera à travers des résultats authentiques et confirmés. Dans l'art, les auteurs sont également soumis au système s'ils veulent se faire un nom. Un artiste doit passer par les galeries d'arts, réussir des concours et le sportif ou l'amateur averti doit adhérer à un club pour forger sa réputation. La fraude des œuvres d'arts est souvent liée à des préoccupations financières et au prestige, tout comme les sciences. Le chercheur ne peut obtenir de fonds sans prouver son savoir-faire à la communauté scientifique. Cette approbation est liée au nombre et dans une moindre mesure à la qualité de ses publications. Pour l'artiste, le savoir-faire et la reconnaissance se traduisent par les plus-values de son œuvre. S'il peut gagner la confiance d'un amateur et lui vendre une fausse toile de maître ou la réplique d'un objet ancien, le client a toujours l'opportunité de demander une expertise s'il doute de l'origine de son acquisition. Le chercheur confiera cette tâche à un comité de lecteurs scientifiques (referees ou référés) ainsi qu'à d'autres laboratoires qui tâcheront de reproduire l'expérience douteuse. Mais le savoir de l'expert es Arts ne s'apprend pas dans les livres et plus d'un experts se sont fait manipuler par de talentueux faussaires.
Mais là s'arrête leurs ressemblances. Si l'Art est le prénom de Dieu pour certains artistes, la science a perdu sa dimension spirituelle. La science n'a pas de finalité esthétique, les "faux" concepts sont inconcevables tandis que les erreurs peuvent être "acceptables" des siècles durant si elles s'accordent avec les conceptions scientifiques en cours. Première objection à l'idée que les théories scientifiques seraient à l'image des oeuvres d'arts, les travaux scientifiques ne sont jamais achevés contrairement aux œuvres d'art. Ainsi que Popper l'a démontré, la connaissance est imprévisible, elle étend ses tentacules rapidement et tout azimuts. L'œuvre d'art, une fois terminée, peut-être présentée telle qu'elle. On peut ne pas l'apprécier ou ne pas la comprendre, mais elle ne sera en aucun cas modifiée et très rarement oubliée ou détruite. A l'inverse, les théories sont en perpétuelle évolution : soumises à des tests, complétées et parfois rejetées, ou plutôt validées comme des cas limites.
Contrairement à l'artiste qui est immédiatement crédible, la libre pensée du chercheur est ainsi affaiblie voire éteinte au moindre faux pas. Cela dit il ne faut
pas abuser des nouvelles idées non accréditées, tout comme l'artiste ne
pourra pas vendre n'importe quoi. Le chercheur sait très bien que les
anciennes théories ne sont que des illusions, des modèles approximatifs
de la réalité. Entre l'abus et
l'illusion, la communauté scientifique devra choisir la
"perturbation" la plus créative, tout en regardant la vérité
en face : la nouvelle théorie devra se conformer à la méthode
scientifique, une "tradition" que peut ignorer l'artiste de génie.
Aussi il est important que la créativité soit encouragée, car seule
cette motivation permet l'épanouissement des nouvelles idées, créant la
"dynamique scientifique". L'artiste quant à lui est libre de
vendre ce qu'il veut à qui veut bien l'acheter, jusqu'à confondre l'art
pictural et les billets de banque. Troisième
objection,
aucune "œuvre scientifique" ne peut être observée comme une
"pièce de musée". Une théorie démontrée n'a plus d'intérêt,
elle n'est utile que dans le futur, lorsque les problèmes se posent. La science enfin ne
peut accepter l'existence simultanée de plusieurs écoles. Cela entraînerait
tant de divergences que la plupart de leurs membres seraient découragés
par un tel morcellement de leur discipline. Comme dans une société libérale,
deux écoles "concurrentes" peuvent mettre en évidence des
conceptions contradictoires, inappropriées. Mais s'il y a trop d'écoles,
il n'y aura plus de limites et aucune réponse concrète ne pourra être
apportée face au défi de la nature. Le courant de rationalité que les
chercheurs souhaiteraient développer serait dépourvu de fil conducteur,
il basculerait dans l'irrationalité et serait rejeté.
Quatrième
objection,
les découvertes simultanées (convergence) sont communes en science alors
que l'imagination de l'artiste forge son caractère indépendant. En
science, il n'est plus concevable que des chercheurs indépendants, aussi
motivés soient-ils produisent une grande invention, chose tout à fait
normale dans les arts. "To be or not to be" est et restera une
pensée d'artiste. Enfin, le travail d'équipe et l'existence même de la communauté scientifique signifie que les spécialistes de chaque discipline sont presque incapables de comprendre le discours de leurs collègues spécialisés dans une autre discipline. La barrière scientifique et linguistique isole les disciplines dans une incapacité à communiquer. Il faut alors trouver de nouvelles "échelles de mesure", de nouvelles structures de langage pour aboutir à une nouvelle dimension qui réconfortera le discours scientifique. Ce travail d'équipe est plutôt rare dans les arts et même s'il existe en musique ou chez les écrivains, partout ailleurs chaque artiste amplifie sa subjectivité, isole ses idées dans une création unique qu'il signera seul. Prochain chapitre Retour à la Philosophie des sciences
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