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La philosophie des sciences La naissance d'une théorie (II)
Si nous nous accordons une certaine marge "d'erreurs", un degré d'incertitudes ou de confiance, les remarques précitées garderont leur pertinence. Si nous voulons être tout à fait précis et sans verser dans la métaphysique, nous pouvons dire que toute induction est un postulat arbitraire. Mais cette inférence logique vaut beaucoup mieux qu'une généralisation des observations. Toutefois il faut bien avouer que jamais personne n'a pu résoudre le problème de l'induction. Aussi, loin d'être un fait empirique, l'induction trouve ainsi une justification à travers le réalisme et chacun de nous lui accorde son crédit. Il ne vous viendrait jamais à l'idée de supposer que le Soleil ne se lèvera pas demain parce que quelque part les mouvements célestes sont chaotiques. La méthodologie du scientifique "positiviste", pour lequel les lois s'appliquent à tous les phénomènes, à l'homme comme à l'Univers, résiste donc bien aux critiques. Confronté aux idées du Cercle de Vienne et aux nouvelles théories physiques, Popper proposa une nouvelle définition de la science. Tout en préservant l'objectivité scientifique et le but de la science, il insista sur sa méthode. Puisque le chercheur n'est pas séparé du monde sensible, il interagit avec la nature en utilisant les théories comme des instruments d'induction pour provoquer la nature : "la nature dit Popper, ne donne de réponse que si on l'en presse"[11]. Mais revenons à notre énoncé : "Si le Soleil s'est levé ce matin, il se lèvera demain". Pour chacun d'entre nous cet énoncé semble "aller de soi" parce qu'il appartient à notre expérience sensible. En réalité il reste un énoncé singulier qui n'a pas de valeur universelle contrairement à ce que l'on pourrait croire sans trop y réfléchir. Si vous êtes prêts à penser le contraire, votre méthode d'analyse manque de rigueur; vous devez être plus critique que le sens commun. Allez par exemple passer quelques temps au nord du cercle arctique pendant les six mois que dure l'hiver polaire ou attendez quelques milliards d'années; nous en reparlerons lorsque le Soleil sera devenu une étoile naine… Ceci pose le problème de l'induction. Selon Kant cet énoncé est valide a priori. Faux disons-nous aujourd'hui,
il s'agit en réalité d'un énoncé qui se prononce sur une probabilité
(certaine), car "il peut atteindre un certain degré de véridicité"[12]. Pour émettre de nouvelles idées, espérer découvrir quelque chose, nous devons donc suivre une démarche, poser des hypothèses non justifiées mais universelles, à partir desquelles on pourra déduire ou inférer des conclusions. C'est la déduction. Si ces conclusions sont déductibles, ou
compatibles ou équivalentes à d'autres relations logiques, on progresse
et on peut mettre la théorie à l'épreuve du monde sensible (prédictions
singulières) et en tirer des conclusions qui seront incorporées dans la
théorie, et ainsi de suite. Si les prédictions échouent face à l'expérience
il faudra modifier l'hypothèse et rechercher un énoncé plus cohérent
et rigoureux. Si la théorie est paradoxale, elle révèle une incohérence
dans les énoncés et l'incomplétude de la théorie. Et si on introduisait des hypothèses ad hoc pour "sauver les phénomènes"
? Cette "ceinture de protection" comme l'appelle le philosophe hongrois Imré Lakatos n'est pas valable pour la méthode empirique (le
Soleil se lèvera demain)… En résumé la méthode déductive permet
donc d'inférer des "vérités universelles" sur base d'énoncés
singuliers soumis à des tests intersubjectifs. Mais comment différencier la science de la métaphysique, un système mathématique logique d'un système empirique, la déduction de l'induction ? Le chercheur qui bâtit une théorie en posant des hypothèses doit les soumettre au verdict de l'expérience s'il souhaite fonder des énoncés rigoureux, capables de soutenir l'épreuve de l'observation. C'est la méthode utilisée par la science dite empirique, fondée sur l'expérience. Mais que recouvre ces méthodes, quelles valeurs ont-elles ? Plusieurs problèmes
apparaissent d'emblée à travers ces questions : le problème de
l'induction et des incohérences logiques ainsi que le problème de la démarcation,
ce que Kant appela "les limites de la connaissance
scientifique". Pour le logicien et philosophe autrichien Ludwig Wittgenstein, le problème
de la démarcation est un problème de sens. Cette délimitation doit être
réalisée à l'aide de propositions pourvues de signification, réduites
de manière logique à des énoncés d'observation singuliers. Ainsi,
incapable d'être réductible, la métaphysique est un non-sens. Mais puisque les lois naturelles ne sont pas non plus déductibles
d'observations - c'est le problème de l'induction - elles sont également
dépourvues de signification. Wittgenstein se fourvoie ainsi en voulant
tracer sa ligne de démarcation. Science objective et connaissance Au XVIIIeme siècle Kant avait déjà remarqué que l'objectivité d'un énoncé
scientifique résidait dans le fait qu'il devait être soumis à des tests
intersubjectifs, de façon à lui trouver une justification universelle :
si l'énoncé est considéré comme vrai aux yeux d'un observateur, il
l'est aussi pour n'importe lequel d'entre eux. Mais le fait d'utiliser un protocole comme les mathématiques permet-il réellement
de garantir l'objectivité de ce savoir ? On est tenté de le croire quand
on voit l'importance des mathématiques à l'université. L'épistémologie
est capable de définir les opérations qui manifestent un caractère
normatif et peut nous aider à identifier les critères de scientificité.
Le plus souvent le scientifique préfère émettre lui-même ce jugement
de valeur. Il pose des critères de plausibilité et de scientificité
pour authentifier les phénomènes, en effaçant le sentiment d'arbitraire
qu'il cache. Le scientifique emporte dans son for intérieur un sentiment
de puissance normative, d'objectivité et d'intuition créatrice qui
voilent la véritable nature de la réalité[13]. Tous les philosophes des sciences n'acceptent pas ces idées. Il faut
toutefois reconnaître qu'aucun chercheur n'est totalement objectif et ce
d'autant plus s'il construit sa théorie par le seul raisonnement, sans
données empiriques. Tous les chercheurs d'une discipline ne travaillent
pas toujours en accord les uns avec les autres. Chacun doit énoncer ses
propres critères de décision pour permettre à sa théorie d'évoluer,
mettant en exergue ses anomalies et ses paradoxes. Chacun est partie
prenante des questions qu'il discute et aucun ne peut reconnaître La vérité,
si toutefois elle existe. Quelquefois des croyances idéologiques et
scientifiques se chevauchent - telle l'astrologie - et un jugement vide de
sens peut naître sous le couvert d'une autorité scientifique[14]. A consulter : Astrologie et divination De cette manière on peut dire qu'il n'existe pas de méthode objective, de
standard cognitif permettant de trouver La théorie exacte. D'ailleurs ce
concept est une utopie. S'il n'y avait pas de désaccords entre les
chercheurs, toutes les théories seraient équivalentes, rationnelles et
stériles. La science n'aurait pas de raison d'être. Malgré tout on peut
considérer le jugement des chercheurs comme objectif. Sans être
paradoxaux, les chercheurs sont préoccupés de donner un avis
scientifique sur leurs hypothèses selon les critères submentionnés,
sans tenir compte de considérations subjectives, de leurs goûts
personnels. Seule l'adéquation d'une définition avec la Nature confirme
le consensus autour de leur théorie. Si ce n'était pas le cas, les critères
qui définissent une bonne théorie n'auraient aucun sens objectif et
cloisonneraient le chercheur dans la pseudoscience ou le mythe.
Mais que penser des expériences qui sont concluantes pendant des années et
finissent un jour par donner des résultats négatifs ? Les chercheurs
considéreront qu'ils ont échoué, leurrés par des coïncidences, une répétition
d'événements fortuits et abandonneront leur théorie, même si elle ne
peut être tranchée par la science. Le verdict sera un non-lieu et comme
le dit Popper, "peu importe, puisqu'il s'agit à présent d'une
controverse métaphysique !", voulant dire par là que certains n'hésiteront
pas à expliquer ces coïncidences par des effets occultes qui ne sont pas
du ressort de la science. On entend souvent dire que "la connaissance repose sur l'expérience".
Cette phrase a-t-elle un sens ? Il est impossible de justifier un énoncé
sans en déduire les conséquences qui sont elles-mêmes soumises à des
tests d'objectivité. Ceci est à la fois vrai pour les énoncés logiques
et les énoncés fondés sur l'expérience (science empirique). Tout le
monde s'accorde pour considérer que les inférences logiques, les déductions,
n'ont rien de convaincant en soi. De même, les énoncés empiriques sont
souvent liés à des convictions voire des croyances intimes, comme le
fait de dire "penser de telle manière offre toutes les garanties de
validité". Prouvez-le !, serions-nous tenté de dire. Si l'on dit à quelqu'un "Je vous assure que cette page est
blanche", nous avons là un énoncé qui doit être soumis à des
tests, d'autant plus s'il est subjectif. Si on peut mettre cet énoncé en
doute et y trouver une erreur, l'énoncé sera rejeté, même si nous
avons la conviction du contraire. Si l'énoncé ne peut être soumis à
des tests intersubjectifs, cela signifie qu'il met le doigt sur un conflit
au sein même de la théorie, une coïncidence par exemple ou un accident
et la science isolera ces observations mais elle ne pourra pas non plus
juger l'énoncé. Cela permet de dire que la connaissance consiste en un système de
contraintes qui lie tantôt la pensée tantôt la perception à des
sentiments psychologiques qui, pour être crédibles, doivent être mis
sous une forme adaptée à subir des tests. Prochain chapitre
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