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Science est synonyme de démarche scientifique
à laquelle nous devons accoler la notion de contexte socio-économique et
de paradigme. L'idéologie scientifique suit une structure logique qui
peut quelquefois conduire à une œuvre originale. Nous avons vu cependant
que d'un point de vue philosophique voire sociologique, les philosophes
des sciences ne partagent pas l'avis des scientifiques. L'objectif de la
science est de décrire la nature, c'est-à-dire d'interpréter ce qui
nous est donné par l'expérience, de proposer de nouveaux paradigmes, de
nouveaux concepts en indiquant la multitude des voies possibles. Son rôle
est également de permettre l'éclosion des talents. Son objet, surtout en
physique est de "soumettre" les lois, vérifier leur adéquation
face à la nature en respectant les critères de scientificité que nous
avons évoqués. En 1935, Popper[1] écrivait : "Notre
science n'est pas une connaissance : elle ne peut jamais prétendre avoir
atteint la vérité, ni même l'un de ses substituts, telle la probabilité.
[…] Nous ne savons pas, nous ne pouvons que conjecturer"
souligne-t-il. "La science ne poursuit jamais l'objectif illusoire
de rendre nos réponses définitives ou même probables. Elle s'achemine
plutôt vers le but infini encore qu'accessible de toujours découvrir des
problèmes nouveaux, plus profonds et plus généraux, et de soumettre ses
réponses, toujours provisoires, à des tests toujours renouvelés et
toujours affinés. Le
principal objectif de la science n'est pas d'atteindre des degrés de
probabilité élevés. Elle recherche un contenu hautement informatif,
bien étayé par l'expérience. Or une hypothèse peut être probable pour
la simple raison qu'elle ne nous dit rien ou très peu de chose. Un degré
de probabilité élevé n'est donc pas un indice de bonté; cela peut n'être
qu'un symptôme d'un contenu peu informatif".
Le
but de la science est de comprendre pour comprendre, sans chercher à
valoriser ses découvertes et en ne prenant aucun brevet. Pour la science
seule compte la connaissance désintéressée et sa transmission à
chacun. Comme il est stipulé dans un rapport du CERN : "Cette
transmission du savoir est d'une importance inestimable, puisqu'elle
favorise le progrès et le développement industriel, dans un esprit désintéressé,
au service d'une civilisation de l'Universel". Pour éviter toute méprise,
on peut également définir ce que la science n'est pas. La science
est tout aussi arbitraire que n'importe quel autre entreprise
philosophique ou artistique dans la mesure où son objet est d'expliquer
certains aspects de la réalité en négligeant certains paradigmes dépassés,
excentriques, etc. La science n'a pas de projet social, économique ou
politique. Les faits accumulés par la science n'ont aucune prétention d'être
les seules vérités. Nous avons déjà souligné que toute théorie, tout
conception si géniale qu'elle soit est vouée à être abandonnée un
jour ou l'autre pour une théorie plus efficace.
Dans le cas
particulier des "relations d'incertitudes" de Heisenberg, on
peut essayer de soumettre les différentes expériences à des tests avec
l'intention d'y déceler des régularités, des lois. Ceux qui rejettent
cette possibilité considèrent qu'il n'existe pas d'hypothèses
empiriques et donc se contredisent.
L'observation
"virtuelle" de Neptune par Galilée le 20 janvier 1613 fut sans
signification car elle résulta d'un choix élaboré par déduction :
Galilée venait de découvrir les satellites de Jupiter et toute son
attention était focalisée sur cette découverte. Il lui fallait aussi
vérifier son observation, la répéter au moins la nuit suivante pour
isoler les éléments essentiels du phénomène, car la théorie existait.
Comme le disait Pasteur[4]
"Dans le champ de l'observation le hasard ne favorise que les
esprits préparés". La même explication
s'applique à la découverte d'Uranus par
William Herschel en 1781. Cette année là il crut découvrir une comète
tellement l'objet était gros, avant que Lexell lui apprenne qu'il
s'agissait bien d'une nouvelle planète. On peut également citer la découverte
des rayons X par Roentgen en 1895, quand il observa accidentellement que
la décharge d'un tube cathodique sur une plaque de platinocyanure de
baryum produisait sa luminescence. Ce genre de découvertes ne se retrouve
pas seulement en physique mais également en biologie, en géologie et
jusqu'en science culinaire… Certaines découvertes
ne sont même pas liées aux travaux qui préoccupent les chercheurs sur
le moment. Quand on demanda à Werhner von Braun comment lui était venu
toutes ses idées et en particulier les fusées, il répondit : "la
découverte, c'est ce que je fais quand je ne sais pas ce que je suis en
train de faire". La même idée s'applique à la découverte
"des Amériques" par Christophe Colomb alors qu'il n'était même
pas parti avec cette intention ! Picasso disait "Je ne cherche
pas, je trouve…".
En revanche, il arrive
de temps en temps que des chercheurs trouvent une idée géniale, la note
dans un calepin, mais n'y trouvant bien souvent aucune application, la
laisse de côté. Quelques années plus tard, un collègue reprend les
notes de son ami et découvre que sa théorie était déjà couchée sur
le papier. Il suffisait de reconnaître ses éléments essentiels. Côté théorique, si Ernest Rutherford avait bien inventé l'atome pour expliquer ses résultats, il était avant tout préoccupé de trouver une théorie de la diffusion; ce n'est qu'en 1917 qu'il proposera une thèse planétaire de l'atome. La plupart des découvertes
se font par tâtonnements et demandent beaucoup de patience et
d'imagination. En physique quantique, la théorie autocohérente des
matrices S (bootstrap) inventée par Geoffrey Chew au début des années
1960 était tout d'abord considérée comme une idée saugrenue : toutes
les particules élémentaires pouvaient s'engendrer elles-mêmes et dans
un système lié ces mêmes particules véhiculaient les interactions. Ce
n'est qu'au milieu des années 1970 que la théorie des cordes put
s'appliquer aux particules élémentaires. Idem en physique appliquée. Le concept de symétrie de jauge utilisé en physique quantique fut inventé par Hermann Weyl en 1918. Son idée ne trouva de véritable application qu'à partir de 1954 à travers les découvertes de Yang et Mills sur la symétrie du groupe U(1).
Ces découvertes fortuites obéissent à un double jeu d'éléments à la fois logiques et irrationnels. D'une part toute découverte non prédite est redevable au génie de son auteur qui sut dépasser la simple constatation pour déduire une explication logique. D'autre part elle est déterminée par le contexte scientifique. L'environnement culturel et social du chercheur le poussent à perfectionner ses instruments, à inventer de nouvelles théories, à prospecter plus loin encore son champ d'investigation pour mettre en évidence des phénomènes qui jusqu'alors passèrent inaperçus.
Selon Conduitt, alors
que Newton venait de voir la pesanteur faire tomber une pomme d'un arbre,
il se demandait si cette force ne pouvait pas s'étendre jusqu'à la Lune.
Mais en effectuant des calculs basés sur les estimations des géographes,
Newton reconnu que ses valeurs ne s'accordaient pas avec sa théorie,
"et il fut forcé d'admettre qu'à la force de pesanteur devait se
mêler cette force que la Lune aurait si elle était emportée dans un
tourbillon…". Son intuition était exacte, mais ne pouvant
expliquer les faits nouveaux, Newton reprit l'idée de Descartes et
introduisit une erreur qui alla gâcher toute l'élégance et la simplicité
de sa théorie originale. Ainsi que l'a écrit
Max Planck[6],
"Une vérité nouvelle en science n'arrive jamais à triompher en
convainquant ses adversaires et en les amenant à voir la lumière, mais
plutôt parce que finalement ses adversaires meurent et qu'une nouvelle génération
grandit, à qui cette vérité est familière". Mais pourquoi les
scientifiques sont-ils si peu réceptifs aux idées nouvelles ? Se sont
souvent des personnes extérieures à la discipline ou de jeunes recrues
occupant un rang plus modeste dans la hiérarchie qui découvrent de
nouvelles idées. Les travaux de Mendel par exemple furent ignorés pendant
35 ans car les biologistes considéraient que les expériences d'un ecclésiastique
ne pouvaient rien apporter à la science. La théorie de la dérive des
continents de Wegener sera rejetée pendant 40 ans car il eut été
inconcevable qu'un météorologiste donne son avis en matière de géologie.
Pasteur à son tour sera critiqué car ce chimiste découvrit les germes
pathogènes avant les médecins ! De tels exemples sont légions et ne
confirment pas le rôle traditionnel de la science.
La réponse des
scientifiques est donc modelée sur des idées préconçues concernant
tant l'état de leur discipline que la façon de conduire les expériences
à venir. Mais en se protégeant ainsi contre la nouveauté, les
conservateurs masquent la réalité des faits. L'interprétation des résultats
devient fonction d'a priori culturels et sociologiques que la méthode
scientifique et les contrôles internes ne découvrent pas. Si l'influence
de ces différents facteurs est bien cernée, l'objectivité sera
sauvegardée et le but de la science sera respecté. Mais la recherche du "comment", cette causalité tant appréciée, ne résout pas tous les problèmes. Il est important de souligner que la causalité ne s'applique qu'en physique. Mais dès que le comportement devient imprévisible, le déterminisme disparaît. La biologie, l'économie ou les sciences sociales ignorent le déterminisme. Un phénomène "obéit" à une loi plutôt qu'à une cause, dont l'antécédent est constant et la conséquence déterminée. La cause est sujette à variations tandis qu'une loi est corrélée à des observations maintes fois répétées. Elle suit une méthode mathématique. Une loi, une règle, toute norme est de nature libérale. On pourrait dire qu'elle est fixée arbitrairement, imposée par nature, où comme Montesquieu[7] le disait "elle dérive de la nature des choses". Il existe ainsi un
rapport entre les composants d'un phénomène, ce qu'on appelle une équation
mathématique qui obéit à des corrélations observées dans des
circonstances variées. Ces lois expriment le caractère déterministe des
phénomènes physiques. Mais à l'échelle de l'atome cette explication
n'a plus de sens et la théorie devient beaucoup plus complexe. On doit
appliquer le calcul des probabilités pour retrouver un résultat "déterminé".
Ceci concerne un problème stochastique (de conjoncture) qui a des relents
philosophiques dont il est très difficile de se débarrasser. Claude Bernard disait
que "le but de toute science, tant des êtres vivants que des
corps inertes, peut se caractériser par deux mots : prévoir et agir".
Mais son déterminisme était opposé aux lois du hasard et ne
supporterait plus les critiques des physiciens ou des chimistes. Ce à
quoi Wittgenstein rétorqua dans son Tractatus : "Le monde est
tout ce qui est, tout ce qui se passe". Le monde est contingence,
régit par les lois du hasard. Faux diraient Bohm ou les sages tibétains.
Puisque nous sommes plongés dans le monde, nous participons à son
devenir. L'ordre est suggéré par l'harmonie de la Nature.
Précisions que la relation causale a également une connotation philosophique. Chercher la cause ou la raison d'un phénomène consiste par définition à poser le "pourquoi". La science n'est pas à même de répondre à ce genre de question. Sa tâche réelle est d'expliquer le "comment", de quelle manière, par quel moyen tel événement peut se produire. La nuance, ambiguë pour certains, transforme de plus en plus la science en une doctrine moderne : on croit en telle théorie comme l'on croit en Dieu. On finit par attribuer à la science un pouvoir surnaturel, métaphysique qu'elle ne possède pas. A moins que les physiciens ne se décident à considérer les principes philosophiques de Bohm et consorts comme une réalité possible. Prochain chapitre Les
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