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Il faut remonter au milieu du XIXeme siècle pour trouver des télescopes capables d'observer la surface de Mars avec suffisamment de détails. L'idée que Mars fut habitée était dans l'air du temps, d'autant plus que la planète Rouge changeait de couleurs au fil des "saisons" et présentait deux calottes polaires qui disparaissaient pratiquement en été, autant d'indices la rendant très semblable à la Terre. En 1877, à Milan, alors que Mars était en opposition périhélique, l'astronome et ingénieur italien Giovanni Schiaparelli profita de cette occasion pour observer sa surface en détails et mis en évidence des alignements sombres qu'il baptisa "Canali", traduit littéralement par "sillons" ou "chenaux". Schiaparelli dessina une première planisphère qui sera rapidement publiée. Non pas qu'il fut le premier à observer ces détails de surface mais il en fit moult publicité. Malheureusement les Américains comme les Français traduisirent "canali" par canal non pas sillon, rattachant ce concept à une construction artificielle plutôt que naturelle. En 1879, Schiaparelli publia d'autres observations lesquelles indiquaient que certains "canaux" avaient doublés de taille. Sans trop de rigueur, journalistes et scientifiques se rallièrent à la première idée qui leur vint à l'esprit : il s'agissait de construction artificielles s'étendant à la surface de Mars. Comme le dit Camille Flammarion, ils avaient donc forcément été construits par des êtres pensants... Le mythe était né.
A propos des "canaux" Martiens, Schiaparelli[6] écrivait : "leur aspect étrange, leur régularité géométrique rigoureuse font penser qu'ils ont été construits par des êtres intelligents, habitants de cette planète. J'estime qu'on ne saurait contester une telle supposition, qui n'a rien d'impossible". La découverte de Schiaparelli suscita un vif intérêt chez les astronomes qui se mirent à étudier la planète Rouge qui devint le premier sujet de discussion après les récentes découvertes de la physique. Personne à l'époque ne doutait de leurs observations et ni les méthodes de travail ni les interprétations ne furent contestées. Pourtant les explications concernant l'origine des canaux étaient bien arbitraires et n'importe quel ingénieur, et en particulier Schiaparelli, aurait dû se poser des questions sur leur ampleur. C'est l'astronome américain Percival Lowell[7] qui créa le mythe des "Martiens" au début du XXeme siècle. Homme d'affaire fortuné plus ou moins à la retraite et amateur d'astronomie, il construisit son propre observatoire sur les hauteurs de Flagstaff en Arizona avec l'intention d'observer Mars. Il acheta pour 20000 dollars de l'époque une lunette Clark de 60 cm de diamètre qui deviendra la pièce maîtresse de l'Observatoire Lowell. Grâce à cet instrument il observa Mars quasi en permanence et découvrit des formations qui visiblement se modifiaient avec le temps, s'étendant puis se rétrécissant suivant une évolution cyclique.
Pour Lowell, ces "canaux" ressemblaient à des réseaux fluviaux construits par une main visiblement artificielle pour irriguer les zones désertiques éloignées des calottes polaires ou destinés à relier les cités entre elles. Il avait même calculé que leur puissance de pompage devait être "au moins quatre fois supérieure à la puissance des chutes du Niagara". On peut expliquer l'idée de Lowell si on se rappelle qu'à cette époque le Canal de Suez venait juste d'être achevé. Lowell répertoria quelque 700 canaux ! A la même époque et jusqu'en 1930 l'Américain William H. Pickering publia ses "Mars reports" dans Popular Astronomy, basés principalement sur les observations qu'il fit en Jamaïque avec une lunette de 28 cm d'ouverture puis un télescope de 32 cm. Pickering n'était jamais à court d'idée pour expliquer les canaux. Pour lui il s'agissait de bandes de végétation longeant des canaux trop petits pour être vus, une idée que Lowell adopta avec enthousiasme. Malgré les dimensions tout à fait irréalistes de ces éventuelles structures (des canaux de 30 km de large par exemple apparaissaient en quelques semaines), Pickering, Schiaparelli et Lowell connurent une grande popularité. Côté européen, Perrotin et Thollon confirmèrent les observations de Schiaparelli, suite auxquelles des dizaines d'observateurs dirent avoir observé les fameux canaux. C'est ainsi que les astronomes incitèrent les écrivains à peupler Mars de créatures, tels les "Tars Tarkas" de E.Burroughs jusqu'aux créatures des Chroniques martiennes de Ray Bradbury (1950) portées à l'écran en 1979 par Michael Anderson. Le plus beau coup médiatique reste sans conteste La Guerre des Mondes d'Orson Welles diffusée sur les ondes en 1938, un simple roman d'anticipation qui sema la panique parmi les auditeurs de l'époque encore peu habitués à ce nouveau média. Le même comportement de frayeur s'observa quelques années plus tard lorsqu'un récit similaire fut diffusé sur une radio sud américaine. Cette histoire fut intéressante à plus d'un titre car Orson Welles et les auteurs qui lui emboîtèrent le pas ont souvent mis en exergue à travers ce genre de roman la politique aveugle des grandes nations. Ainsi dans l'esprit d'Orson Welles, les Martiens belliqueux et sans compassion envers la race humaine traduisaient le peu d'humanité qu'avaient les Etats-Unis, l'Allemagne et d'autres nations quand ils s'octroyent le droit de déclarer la guerre à leurs voisins et d'anéantir des populations entières. Dans ce contexte, le dieu de la guerre restera encore longtemps emblématique de la folie des hommes.
Mais le véritable visage du dieu de la guerre ne tarda pas à apparaître durant la période 1920-1950. Très consciencieux et utilisant les grands instruments des observatoires de Meudon et du Pic-du-Midi, Antoniadi, Lyot et Dollfus constatèrent qu'en réalité, dans de très bonnes conditions d'observation, les "canaux" et les grandes zones sombres qu'avaient observé Schiaparelli et Lowell se divisaient en de nombreux détails. Ils ne pouvaient plus retrouver les tracés de leurs collègues. Les observateurs soviétiques[8] confirmaient ces conclusions : "la représentation de canaux sous forme de bandes ou lignes n'est qu'une manière conventionnelle de figurer les petits détails irréguliers qui existent réellement à leur place. En ce qui concerne les canaux que P.Lowell représentait par des lignes très fines, ils sont considérés actuellement comme le résultat de phénomène oculaires purement subjectifs qui se produisent à la limite de la perception visuelle". Mais comment des astronomes ont-ils pu se tromper à ce point ? Prochain chapitre
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