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Plaidoyer : Quand la Terre tourne à l'envers

ou les raisons des modifications de l'écosystème

Les dernières terres vierges (II)

Et que dire des continents isolés ? Aujourd’hui 29 pays des cinq continents sont membres du Conseil des Directeurs des Programmes Antarctiques Nationaux (COMNAP) parmi lesquels 17 nations sont présentes sur le continent blanc. Presque autant ont mis sur pied des programmes d’étude de l’Arctique. Tous sont dirigés par des hommes de sciences dont le rôle est de comprendre l’évolution et le rôle des calottes polaires dans le système terrestre global. On y mesure les rayonnements, les paramètres météo, le taux d’ozone, la fréquence des aurores et on étudie la géologie. Les scientifiques prélèvent également des échantillons d'eau de mer pour évaluer son évolution, des échantillons de glace pour mesurer les variations climatiques au fil du temps et l'influence des courants atmosphériques sur la propagation des polluants et quand l'occasion s'y prête ils prélèvent des échantillons ou autopsie les animaux marins pour évaluer leur état de santé et les effets des polluants sur leur organisme.

Les régions polaires jouent un rôle décisif dans la circulation atmosphérique générale qui est elle-même en relation avec les courants océaniques. Tout déséquilibre apparaissant au pôles sera sensible aux quatre coins du monde. 

Le sol de l’Antarctique est aujourd’hui protégé par une convention internationale. Elle stipule notamment que tous les déchets doivent être évacués; ils ne peuvent pas être enfouis. En corrolaire, sur place certaines bases ressemblent plus à des décharges publiques qu’à des lieux de recherches. 

Le Traité sur l'Antarctique

Si nous voulons protéger efficacement le continent blanc, l’encre et les paroles sont insuffisantes et il convient de fixer des lois rigoureuses. Il ne suffit pas d’imaginer un moratoire encore faut-il vérifier sa juste application ! Il faut surtout élaborer un système de coresponsabilité entre le pouvoir politique, les scientifiques et les industriels qui puisse garantir la protection du site. Ces règles ne doivent pas seulement toucher le sol de l’Antarctique ou du Groenland mais également la mer qui l’entoure, comme nous devons aujourd’hui protéger la Méditerranée et les mer intérieures.

L’océan Antarctique contient plus de 200 espèces de poissons, 1000 espèces de mollusques et d’éponges, séparés de l’homme depuis la nuit des temps. Sa pollution, comme celles auxquelles nous avons assisté en Alaska ou en Sibérie dans les années 1990, serait catastrophique et peut-être irrémédiable pour la biocénose, car la faune et la flore Antarctique n’ont pas appris à résister aux effets néfastes des substances toxiques introduites par l’homme. Le froid de plus conserve parfaitement les déchets qui resteront actifs des années et des siècles durant.

Serons-nous obligés d’user du boycott pour préserver ces habitants et pour sauver le dernier site naturel, le seul monde encore vierge de la planète où la banquise présente des reflets bleus, turquoises ou roses extraordinaires, cette merveille de la nature ?

Une nature encore préservée : l'Antarctique

A gauche, les falaises de Gerlache par 64°30' S et 62°20' O photographiées par David Mobley du JPL (image HtRés 1796x1172, 199 KB). A droite, la limite de la banquise dans la baie des Baleines en bordure de la mer de Ross par 78°30' S et 164°20' O photographiée par Michael Van Woert de la NOAA (image HtRés 1784x1160, 208 KB). Si l'effet de serre se confirme à long terme une bonne partie de l'épaisse couche de glace de l'Antarctique pourrait disparaître conduisant à une augmentation du niveau des mers et des précipitations. Ce processus a déjà commencé. Documents NOAA Photo Library.

Les leçons de dame Nature

Mis à part le continent Antarctique qui reste préservé de la convoitise des industriels, la plupart des territoires reculés sont déjà partiellement affectés par les effets de la civilisation. Un peu partout les terres sont défrichées ou polluées. Ci et là l'habitat primaire a été sacrifié pour des plantations, la construction de routes, de villes ou de barrage hydrauliques. Même les bords de mer n'échappent pas aux pelles mécaniques et à l'urbanisation.

Sur terre, les étendues encore vierges sont graduellement morcelées en parcelles qui s'étendent tel un inextricable jeu de construction dont le damier est toujours inachevé, toujours plus vaste. Cette stratégie de colonisation produit des effets pervers.

En balayant d'un revers de la main les lois de la Nature, si on ne prend pas la peine d'étudier les effets à long terme de ces actions sur l'ensemble des écosytèmes, l'homme va tout droit vers un échec et mat face à dame Nature. 

Quelques exemples sont édifiants et nous disent clairement qu'on ne peut pas jouer sans modération avec les fruits de la Nature :

1. le parc naturel de Yellowstone aux Etats-Unis

2. le lac Guri au Vénézuéla

3. le barrage d'Assouan en Egypte

1. Le parc de Yellowstone

Les plaines de Yellowstone en août 2003. Il y a plus d'un siècle des bosquets d'arbres et des forêts envahissaient cette région. Document Jian Xu.

Un parc ou une réserve naturelle est sensée être gérée avec intelligence, des spécialistes de l'écologie, de la biologie, de la botanique et des sciences de la terre surveillant de près l'évolution des biotopes. 

Or, dans le cas précis de Yellowstone on constate qu'un peu partout dans l'enceinte du parc les vieux arbres ont disparu, certains endroits sont carrément dénudés et ressemblent à la steppe, et avec eux ont disparu les prédateurs et les grands mammifères. 

Preuve de ces disparitions, les vieilles photos jaunies prisent au début du XXe siècle révélaient la présence de grands arbres dans les méandres de la rivière qui aujourd'hui sont remplacés par du bois mort et des brins d'herbe... Et les loups comme les bisons ou les ours, réputés envahissant voici un siècle se comptent aujourd'hui sur les doigts d'une main. Que s'est-il donc produit pour assister à la décapitation du sommet de la pyramide de cet écosystème ? 

La raison fut que dans les années 1930, la politique des parcs nationaux fut de réduire la population des grands prédateurs. Si l'effet escompté fut une prolifération des petites espèces et des proies alors libres de vagabonder, quelques générations plus tard on constate que les prédateurs supérieurs assuraient un rôle très important dans l'équilibre des biotopes. Le loup disparaissant, les bisons, les cerfs et les grands herbivores pouvaient se frotter en toute tranquilité aux vieux arbres ou manger les herbes tendres. Au fil du temps, les arbres ont été brisés et disparurent, transformant le territoire en une vaste plaine clairsemée. Si les gardes forestiers de Yellowstone veulent lui rendre son lustre d'antan, la seule solution est de rééquilibrer le biotope en réinsérant les prédateurs supérieurs. 

Le même phénomène s'est produit en France où l'Ours brun disparut des Pyrénées dans les années 1980. Si nous voulons préserver la biodiversité, nous devons le réintroduire tout en veillant à ce qu'il n'interfère pas avec les activités humaines. Sa réinsertion débuta en 1996 dans les Pyrénées Centrales et la loi de la chasse amendée en conséquence.

2. Le lac Guri

Dans le cas du lac Guri situé au sud du Vénézuéla, il existait auparavant une immense forêt primaire Amazonienne en ces lieux. En 1986, quand le gouvernement de Caracas décida de construire le second (à l'époque) plus puissant barrage hydroélectrique au monde (Raul Leoni, 10 GW) près de Ciudad Guayana, sa mise en service inonda 2900 km2 parmi les biotopes les plus riches de la planète.

Le lac artificiel Guri au Vénézuéla formé suite à la création du barrage hydroélectrique de Raul Leoni.

Aujourd'hui, tout le territoire inondé ressemble à un patchwork de petits îlots affleurant à la surface de l'eau. La pêche au tarpon et au gros payara y est devenu un sport national. 

Mais ci et là, sur le terrain, on constate que les îles sont couvertes de boue séchée, jonchées de bois mort, de squelettes et de flaques d'eau bientôt putrides. Petit à petit, le morcellement des terres a conduit à un appauvrissement de la biodiversité. Sans réaménagement, dans quelques années, la vie aura disparu des îles du lac Guri.

Ces deux exemples parmi beaucoup d'autres sont précieux pour les biologistes et tous ceux dont le rôle est d'étudier, protéger ou aménager l'environnement. En étudiant de quelles manières ces biotopes "encaissent" le choc de la civilisation, on peut en tirer des leçons pour l'avenir et éviter de reproduire nos erreurs. Encore faut-il que les autorités acceptent de les reconnaître.

Car visiblement, les politiciens ne comprennent pas les enjeux écologiques. En effet, la même situation qu'au Vénézuéla va se présenter au Brésil où l'Etat a décidé de construire le barrage hydraulique de Belo Monte en amont du fleuve Rio Xingu. Selon l’ONG Survival, 9 millions d’hectares de forêt seront affectés, touchant notamment le territoire du peuple Kayapo (du chef Raoni).

En 2015, date prévue de son inauguration, le barrage de Belo Monte sera le troisième plus puissant au monde, capable de développer 11 GW.

3. Le barrage d'Assouan

En Egypte, la construction du barrage d'Assouan (Aswan) aux début des années 1950 à l'initiative du président Nasser fut jugée à l'époque comme étant... pharaonique. Mis en eau en 1964, le barrage mesure 3600 m de longueur et 111 m de hauteur. Il est épais de 980 m à la base et de 40 m au sommet. Le lac de retenue s'étend sur 500 km dont 150 km au Soudan. Sa largeur varie de 11 à 30 km. Sa capacité de retenue est de 162 milliards de m3, et se situe en troisième place au monde, juste derrière le barrage de Kariba au Zambèze (180 milliards de m3) qui ne sont que des goutte d'eau comparés à l'immense barrage des Trois Gorges construit en Chine (voir plus bas).

Aujourd'hui encore, le barrage d'Assouan est considérée par les autorités comme un bienfait pour la population, la seule solution envisageable à l'époque pour apporter de l'eau potable et l'électricité à plus de 70 millions d'habitants. Mais aucune d'étude d'impact ne fut réalisée au préalable et aucune solution alternative ne fut envisagée. Aujourd'hui sa construction est contestée car le cycle millénaire du fleuve sacré du Nil a été interrompu et avec lui toute la manne économique qui en découlait.

Image satellite du barrage d'Assouan en Egype. Le lac de retenue est situé en-dessous de l'image. Document NASA.

Point positif, aujourd'hui 95% de la population rassemblée dans le delta peut boire à satiété et dispose de l'électricité. Mais les problèmes engendrés par sa construction sont nombreux.

Afin de préserver les dernières ressources du Nil mais sans proposer de solution de rechange, le Gouvernement a interdit aux petits exploitants de pêcher dans le fleuve et les lagunes (mais ils continuent car il faut bien vivre). La pêche a chuté de 80 % en aval du barrage tandis que les pêcheurs de sardines ont vu leurs captures annuelles passer de 37000 à 6500 tonnes. Mais à deux pas de là, sans concertation avec les pêcheurs, les fermiers les plus riches n'ont pas hésité à créer des fermes piscicoles qui prélèvent tous les alevins du Nil pour alimenter leur fond de commerce, privant les petits pêcheurs de leur nourriture de base. 

Avant le barrage, les crues se produisaient lors de la saison sèche et les fermiers avaient appris à les maîtriser. Le Nil leur apportait gratuitement 25000 tonnes de limon par an riche en phosphore et nitrates. 

Non seulement le barrage a tué le commerce des petits pêcheurs mais il a également privé les agriculteurs de cet engrais naturel. Aujourd'hui le fleuve s'écoule lentement le long des villages qui bordent le fleuve, il n'envahit plus jamais les terres et la manne miraculeuse offerte jadis par le Nil ne fertilise plus les champs. Du coup des milliers de fermiers sont condamnés à acheter et répandre des engrais chimiques sur leurs cultures devenues stériles.

Ailleurs, près du Caire ou d'Alexandrie, les habitants de la lagune ne sont toujours pas reliés à l'eau potable ni à l'électricité. Les lagunes sont polluées par les eaux souillées qui sont rejetées à la mer sans aucun traitement.

Canalisé, endigué, pompé et pollué, le fleuve sacré n'est plus qu'un pâle reflet de la gloire qu'il charriait jadis. Il ne véhicule plus que des touristes qui ignorent souvent qu'à quelques centaines de mètres d'eux la population crève de faim.

Sur la côte, c'est le même constat. Les cités balnéaires disparaissent, la mer envahit les plages et effrite petit-à-petit les soubassements des hôtels. L'endiguement et l'érosion sont inévitables et aujourd'hui certains édifices sont noyés sous 7 mètres d'eau. Les plages reculent en moyenne de 52 m par an !

A gauche, deux images satellites du barrage d'Assouan en Egype prises respectivement en février 2002, au maximum de sa capacité (gauche) et en août 1992 (droite). Le barrage est situé au-dessus à gauche de l'image. A droite, le village de Kiman al Mata'inah; ici le fleuve s'écoule avec mélancolie, il n'est plus jamais en crue et n'apporte plus le limon fertilisant les cultures. Documents ISS EarthKam et Lovely World.

Aujourd'hui l'Egypte est un pays en voie de développement, riche et puissant mais qui tire très mal partie de ses ressources au point que 5% de sa population est privée des commodités de base. Privée du flux et du reflux du Nil, de son limon fertile, de ses poissons et bien souvent de sa manne touristique qui ne fréquente que les hauts-lieux balisés, c'est toute une classe sociale qui appelle le gouvernement à l'aide. Orgueilleux et intolérant, laxiste dans l'application des lois, il est sourd à l'appel du peuple. Où est le progrès ?

Nous pourrions également citer l'impact social et environnemental du monumental barrage des Trois Gorges en Chine ou les dégâts occasionnés par le cyclone Katrina en 2005 suite à une mauvaise gestion du territoire. Les exemples sont nombreux.

Il y a deux leçons à retenir de tout ceci :

1°. Il ne faut jamais contrer les forces de la nature

2°. Il ne faut jamais reporter à demain des travaux qui touchent à la sécurité.

Sinon ? Tôt ou tard, on en payera le prix fort, dix fois supérieur au prix de la maintenance, et lorsque l'événement se produit près des centres urbains, avec un risque certain de sacrifier la population. C'est tout aussi inévitable que les lois qui régissent les phénomènes dynamiques et le chaos nous prédisent que tous les édifices, aussi monumentaux ou prestigieux soient-ils, finiront par s'écrouler. Et dans ce contexte, dame Nature est une virtuose avec laquelle personne ne peut rivaliser. La modestie et le bon sens nous conseillent donc d'être modeste et de la respecter.

Une prise de conscience

De la première conférence des Nations-Unies sur l'environnement qui s’est tenue à Stockholm en 1972 à la conférence de Kyoto en 2001, l'écologie a prouvé qu'une prise de conscience mondiale des problèmes d'environnement était l'affaire de tous. Mais en trente ans les grandes puissances ont délibérément appauvrit notre planète, des profondeurs de l'océan aux sommets de l'atmosphère. L'élargissement de nos connaissances de la biosphère et les grandes catastrophes écologiques du XXe siècle ont révélé les implications mondiales de ces phénomènes. Mais les bonnes intentions approuvées lors de la conférence de Rio de 1992 n’ont toujours pas été appliquées et la plupart des Etats oublient sans scrupules les actions qu’ils avaient planifiées. Le "développement durable" est aujourd'hui un terme à la mode, mais combien de nations agissent concrètement dans ce sens ?

A lire : Rapport de la Conférence de Rio de 1992

Le chemin de Stockholm à Johannesburg (ONU)

L'embouchure de l'Amazone au nord-est du Brésil photographiée vers le sud-ouest par l'équipage de Gemini IX le 4 juin 1966. Cliquer sur l'image pour l'agrandir. Document NASA.

Si la protection de l'environnement dépend de la science et de nos moyens d'actions, elle ne dépend pas seulement des gouvernements, de leurs moyens économiques et politiques, mais de l'attitude de chacun d'entre nous. La science permet de définir une réglementation rigoureuse pour limiter les dégagements de CO2, de vérifier le stockage des déchets radioactifs, de prévenir la pollution des nappes aquifères et des ressources naturelles par exemple. Mais parallèlement à ces actions, chaque individu doit aujourd'hui introduire l'environnement dans ses préoccupations quotidiennes (éviter de polluer l'environnement, choisir des emballages non polluants, recycler ses déchets, réduire sa consommation d'énergie, etc.). Comme le disait Antoine de Saint-Exupéry, "nous n'héritons pas la terre de nos parents, nous l'empruntons à nos enfants". 

Voulez-vous une solution, il y en a tellement ? Il faut notamment sensibiliser et inciter la population à agir sur la demande, réduire nos dépenses d'énergie et choisir des sources de combustibles renouvelables ou moins polluantes. Mais dans ce monde rien n'est simple et il y aura toujours des intérêts financiers et des égoïstes pour contrer les meilleures initiatives. L'espoir fait vivre, dit-on. Mais la pollution et le désespoir tuent.

Prochain chapitre

De l'irresponsabilité des nations

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