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L'accident de Tchernobyl

Les liquidateurs de Tchernobyl, héros malgré eux. Une image alarmante d'un état d'urgence. Document Progetto Humus.

La liquidation de Tchernobyl (III)

Ensuite il y eut ce que les Russes ont appelé "la liquidation de Tchernobyl". Selon l'AIEA, durant 7 mois 25000 "liquidateurs" passèrent par Tchernobyl pour nettoyer la région et obstruer la centrale éventrée. Entre 1986 et 1991 plus de 700000 liquidateurs travaillèrent dans la région.

Parmi eux, il y eut beaucoup d'anciens employés de la centrale âgés de 20 à 45 ans, des pompiers ainsi que 100000 soldats et des mineurs venus de Russie, du Bélarus, d'Ukraine et d'autres régions de l'ex-Union soviétique. En parallèle, d'autres ouvriers participèrent à la construction de décharges, de barrages et de nouvelles habitations pour reloger les centaines de milliers de personnes déplacées en d'autres lieux.

Enfin, des équipes furent affectées à la décontamination du personnel, du charroi, des bâtiments et à l'assainissement des zones contaminées.

Les Russes envoyèrent même des prisonniers nettoyer la centrale, leur disant, "vous avez le choix, c'est deux minutes ici ou deux ans dans un camp"... Cette fois les hommes étaient protégés par un uniforme en plomb et un masque antiradiation bêta (électrons), l'ensemble pesant environ 28 kg (il faut savoir qu'un électron de 500 keV parcourt environ 3 mètres dans l'air et peut être arrêté par une planche en bois de 5 cm d'épaisseur ou un film en plomb de quelques millimètres d'épaisseur).

Mais rapidement on s'aperçut que le toit du réacteur était recouvert de débris de graphite radioactif et il fallait absolument les retirer au risque de contaminer tous les travailleurs.

Par précaution on envoya des robots en première ligne. Mais ils ne résistèrent pas aux radiations et tombèrent en panne, les émissions de radioactivité détruisant leurs composants électroniques.

On envoya donc des hommes mais ils ne pouvaient rester sur le site que 2 ou 3 minutes sur le toit au risque d'être irradiés à mort. Cela leur laissait juste le temps de ramasser deux pelles de déchets et de les jeter dans le cour éventré.

Les déchets de graphite étaient si radioactifs qu'un homme travaillant une heure sur le site serait mort irradié. On sait aujourd'hui que le taux de radioactivité sur le toit était de 100 à 120 Sv (10000 à 12000 rems) par heure. Aucun homme n'aurait dû y être envoyé !

A voir : LIFE Pripyat

A consulter : Les albums photos de Tchernobyl (Progetto Humus)

A gauche, des liquidateurs en train de récupérer le graphite sur le toit du réacteur N°4 vers le 20 mai 1986. Ce travail fut effectué par des réservistes de l'armée. En raison du niveau de radioactivité, 70 à 120 Sv/h, on leur ordonna de ne rester que 40 secondes sur le toit mais ils seront malgré tout exposés à des doses qui leur seront fatales. Notez le voile qui apparaît au bas du cliché (les franges claires) provoqué par l'intensité des rayonnements ionisants émanant du toit. La mission de ces liquidateurs consista à jeter le graphite et les débris dans le coeur éventré du réacteur avant que les hélicoptères ne déversent dessus des sacs de plomb, de sable et autres matières pour obstruer le trou et réduire les émissions radioactives. A droite, quelques uns des liquidateurs, en fait du personnel de la central chargé d'assurer la maintenance et l'entretien des réacteurs, qui participèrent à la décontamination de Tchernobyl et sa région. Documents Igor Kostin.

Les liquidateurs réalisèrent un travail monumental mais parfois mortel qui mérita bien leur citation au titre de héros de la nation. Ils déversèrent par hélicoptère une sorte de pâte collante sur la centrale pour coller au sol toutes les poussières radioactives puis les travailleurs détruisirent et enterrèrent les objets radioactifs. 300000 m3 de terre contaminées seront ainsi ensevelis sous du béton. Les hommes se lavaient ensuite 5 fois consécutivement, enfilaient à chaque fois des vêtements neufs pour tenter d'échapper aux poussières radioactives.

Deux mois après l'accident, les liquidateurs participèrent à la fabrication d'un immense sarcophage d'acier et de béton pour protéger la centrale, une installation de génie civil faite sur mesure de 175 x 70 m de côté et de 66 m de hauteur que l'on voit ci-dessous au centre. 

Le niveau de radioactivité présent dans l'air était tellement important que les films d'actualités pris au lendemain de l'explosion furent en partie voilés ainsi que le montre la photographie présentée ci dessus à gauche prise sur le toit du bâtiment. Encore aujourd'hui, les rares films réalisés par les équipes de télévision ayant filmé le "magma" radioactif dans l'enceinte du sarcophage sont piqués de points blancs, tellement la radioactivité était importante.

Même en ne restant que quelques minutes sur le site, les ouvriers s'exposèrent à des doses d'environ 770 mSv, suffisante pour altérer leur formule sanguine. A leur retour les hommes avaient mal aux yeux, ils avaient un goût de plomb dans la bouche et certains saignaient du nez et durent se faire soigner durant plusieurs mois dans les hôpitaux de la région sans qu'on puisse leur garantir une rémission totale puisque toute la région était contaminée. Pour certains, restés trop longtemps et exposés à des doses de plusieurs Sieverts, il était déjà trop tard. C'est dire combien la situation était préoccupante.

En échange de leur travail, les liquidateurs reçurent une prime équivalente à une centaine d'euros et un diplôme de liquidateur ! On leur souhaita bonne santé et une bonne carrière d'officier... La dose de radiation indiquée dans leur carnet médical fut de 205 mSv alors que tous avaient été exposés à des doses bien plus élevées. Certains avaient même eu entre leurs mains des déchets de 15 Sv !

Pour les personnes contaminées, le mal est invisible et sans odeur mais à forte doses les effets de la radioactivité sont durables et même mortels.

A gauche, le montage du sarcophage en automne 1986. Au centre, aspect du sarcophage enveloppant tout le complexe en décembre 1999. La photographie est prise de l'endroit le plus proche de la centrale accessible aux "touristes". En 2015, à 100 m à l'extérieur du bâtiment le niveau de radiation variait entre 2.9 et 15.5 μSv/h selon les endroits (contre 0.2 μSv/h dans un endroit non contaminé). Vous rapprocher du bâtiment vous expose à des doses supérieures à 300 mSv/h et même 500 mSv/h au sous-sol de la centrale qui exigent une protection spéciale. D'ailleurs aucun expert ne reste dans ces zones toxiques plus de quelques minutes. Malgré son aspect robuste, le sarcophage d'acier s'effrite et n'est pas hermétique. Il devra être renforcé et même recouvert d'un second sarcophage en 2017. A droite, coupe verticale du réacteur N°4 en l'état actuel. Documents Caesium Atlas/C.E., Waclaw Gudoski/KTH et schéma extrait de la thèse de R.Alexander Sich du MIT adapté par l'auteur.

Le sarcophage fut terminé 7 mois après l'accident et la zone fut considérée comme suffisamment nettoyée. Or localement, les compteurs Geiger crépitaient encore de façon alarmante. Malheureusement tout ce sacrifice ne permit de réduire la radioactivité que de 30 %.

Après cette sinistre expérience, la Russie décida de ne plus construire de centrales nucléaires. Mais en 2003, il semble qu'elle soit revenue sur sa décision en accord avec l'Euratom. De nouveaux Tchernobyl pourraient donc se reproduire à l'avenir... On y reviendra.

En novembre 1986, la neige tomba sur Tchernobyl et les autorités purent enfin constater qu'elle ne fondait pas sur le toit. Le sarcophage était hermétique, ce fut le soulagement général. Les autorités russes estimaient alors que le sarcophage tiendrait au moins 30 ans.

Au début des années 2000, en hiver, grâce à la couverture de neige, les techniciens assurant la surveillance du site constataient que la radioactivité ambiante chuta de 30 %. Malheureusement ce n'est que passager car le mal couve toujours à quelques dizaines de mètres derrière les épais murs de béton. Celui qui serait assez fou pour ouvrir la boîte de Pandore y perdra sa vie...

Le "mensonge-86" des autorités russes

Ainsi que nous l'avons expliqué, non seulement les autorités russes ont mis près de 30 heures pour réagir après la catastrophe mais elles ont délibérément caché la vérité à la population de Tchernobyl, Pripyat et des autres villes ainsi qu'au reste du monde !

Radioactivité moyenne de l'ensemble des dépôts de césium-137 en Europe en 1998. Document Caesium Atlas/C.E.

Il est vrai qu'on n'improvise pas un plan d'urgence nucléaire de cette ampleur, et aucune nation n'est capable d'affronter un tel accident sans improviser. Mais toutes les autorités utilisent les médias pour promouvoir leurs actions. Or, quand on parle d'informer la population, on n'entend et on ne voit plus personne. Même dans nos pays démocratiques, les dirigeants désinforment pour ne soi-disant pas alarmer la population ou plutôt pour préserver leur prestige ou l'un ou l'autre secteur économique !

En 1986, les pauvres liquidateurs mal informés et contraints de travailler dans des conditions extrêmes au péril de leur vie ont été rongés dans leurs chairs et brûlés de l'intérieur en quelques secondes par l'énergie des particules ionisantes, souffrant le martyre durant des semaines avant de mourir. L'assainissement des zones contaminées n'est pas à l'ordre du jour.

En fait les autorités comptent sur le temps, à la fois sur la demi-vie des radionucléides souvent inférieure à 30 ans et sur le rôle drainant des précipitations qui fixeront les poussières dans le sol mais que malheureusement les animaux et les végétaux se nourriront, et par extension les consommateurs dont les habitants.

En 5 ans, les déchets radioactifs s'enfoncent de 5 cm dans le sol. 30 ans plus tard ils sont déjà à 30 cm de profondeur et contaminent toujours les terres et parfois les nappes phréatiques. Le problème est donc loin d'être résolu.

En 2011, à Pripyat on relevait des doses de radioactivité de 168 μSv/h soit presque 1000 fois supérieure à la dose naturelle. En principe, la ville est interdite d'accès mais de nombreux curieux la visite et certains anciens résidents y sont même retournés. Mais en raison du niveau élevé de radioactivité tant à l'extérieur qu'à l'intérieur des bâtiments, les autorités interdisent à quiconque de se promener à Pripyat après le coucher du Soleil.

La contamination des adultes

A l'époque de l'accident, Anatolii Romanenko, le Ministre de la Santé d'Ukraine, fit tout son possible pour cacher la vérité à la nation et au monde. Nous avons vu comment il jugea que tout était soi-disant dans les normes. Il fut limogé en novembre 1989 mais tout de même promu et nommé... directeur du Centre de Recherche de Médecine des Rayonnements à Kiev (Research Centre for Radiation Medicine, RCRM) qui dépend de l'Académie des Sciences d'Ukraine (NAS).

Or c'est sur les conseils du RCRM que les dossiers des liquidateurs furent expertisés. Romanenko refusant de voir un lien de cause à effet entre les maladies dont souffraient les liquidateurs et l'accident de Tchernobyl, il refusa toujours de reconnaître leur contamination (rappelons que pendant 15 ans l'accident de Tchernobyl ne fit officiellement que 56 victimes alors qu'on dénombrait déjà plusieurs dizaines de milliers de morts !)

Romanenko étant juge et partie, la population ne lui fit plus confiance. Aussi, pour faire valoir leurs droits, en 1990 les victimes n'ont pas eu d'autres alternatives que d'entamer une grève de la faim. Malheureusement, Romanenko était intouchable et fut même titularisé à l'Académie des Sciences d'Ukraine en 1992 !

Dès 1990, des scientifiques indépendants exprimèrent publiquement leur désapprobation face au laisser-aller du pouvoir central devant la situation sanitaire catastrophique du pays. Ils envisagèrent de déplacer près d'un million de personnes des zones contaminées.

Evolution de la proportion des différents radionucléides à la contamination de l'air dans les zones contaminées proches de Tchernobyl. Document OCDE et The radiochemical manual, 2d Ed., adapté par l'auteur.

Mais rapidement, une pétition fut signée par 92 scientifiques opposés à cette solution. Elle fut remise au président Gorbatchev. Ces scientifiques dont beaucoup étaient membres correspondants ou titulaires de l'Académie des Sciences d'Ukraine étaient favorables aux idées de Romanenko, y compris L. Iline, le directeur de la radioprotection en Russie. La pétition fut acceptée par Gorbatchev et plus personne n'entendit parlé des maladies et ne s'occupa de la santé de la population. 

Aujourd'hui le scandale couve, des malades meurent tous les jours mais les autorités ont estimé que l'accident faisait dorénavant partie du passé.

Mais si le Gouvernement d'Ukraine et l'Académie des Sciences semblent vouloir oublier tout le volet sanitaire et leurs responsabilités, en revanche ils gardent bien la tête sur les épaules et sont tout attentif quand il faut discuter assainissement du site et qu'ils peuvent en retirer de l'argent grâce à l'aide internationale. On en reparlera, car en attendant les malades sont de plus en plus nombreux.

En 2008, soit 20 ans après l'accident de Tchernobyl, sur les 700000 liquidateurs, 20000 sont déjà morts victimes des suites des radiations et 200000 sont officiellement invalides. On estime que 50000 d'entre eux mourront d'un cancer dans les prochaines années. On ne leur a jamais communiqué les doses de radiations qu'ils ont reçu.

Selon l'AIEA, quelque 350000 liquidateurs soit la moitié des ouvriers ayant travaillé entre 1986 et 1987 au nettoyage de la centrale auraient reçu une dose de radiation de 100 mSv. Cette dose est 5 fois supérieure à la limite annuelle tolérée dans le secteur nucléaire (20 mSv par an).

Pour rappel, la dose de radioactivité naturelle dans un environnement non contaminé est d'environ 2.4 mSv par an. Le rapport TORCH publié en 2006 considère que 200000 liquidateurs ont reçu une dose effective de 100 mSv. Comme si soudainement 150000 irradiés avaient guéri !

Mais pire que cela, les autorités russes ont augmenté les normes, multipliant les seuils à risque par 5 ! Tout d'un coup des milliers de malades furent guéris et priés de rentrer chez eux ! Ce sont peut être ceux là que le rapport TORCH a oublié... Selon le RCMR de Kiev, "le taux de mortalité des liquidateurs et des Ukrainiens a été multiplié par six pendant la période 1988-2002, passant de 1.95/1000 à 11.7/1000".

A gauche et au centre, les preuves des lésions génétiques. Des échantillons d'ADN prélevés sur les liquidateurs de Tchernobyl ont été analysés aux Etats-Unis, notamment à la NASA et au LLNL. Les techniques FISH et RxFISH d'hybridation fluorescente in situ développées au LLNL permettent de mettre en évidence des translocations sur les nucléotides d'ADN des chromosomes. Ces photographies révèlent des "changements bicolores", signes d'un dommage structurel des brins d'ADN, dans ce cas-ci induit par une exposition à un rayonnement ionisant (radioactivité). A terme, la victime risque d'avoir des malformations et on pourrait observer des mutations congénitales chez sa descendance. Documents I.Jones/LLNL et NASA/BNL

Globalement, toute la population contaminée soit 9 millions d'habitants d'Ukraine, de Bélarus et de Bryansk en Russie ont reçu une dose cumulée effective variant entre 67000 et 140000 Sv, soit environ 19 mSv par an par habitant. Selon Cardis et al (1996), ces chiffres sont sous estimés et doivent être doublés, la population ayant reçu une dose effective de 28 mSv, soit 12 fois supérieure à la radioactivité naturelle. Et ceci n'est qu'une moyenne et ne tient pas compte des victimes en Europe occidentale que l'AIEA ignore superbement dans ses statistiques.

Tous les liquidateurs qui ont survécu sont aujourd'hui victimes du "syndrome de Tchernobyl" et sont atteints de la "maladie des rayons" comme l'appelle les Russes; tous sont soignés dans des hôpitaux car leur organisme est entièrement contaminé par la radioactivité, tant leurs organes que leur système nerveux, leur moelle osseuse ou leur métabolisme. Tous ceux qui ont survécu sont handicapés mais le gouvernement continue à les ignorer !

En parallèle, tous les aliments dont ils se nourrissent, du lait aux légumes en passant par le gibier, présentent des concentrations de césium-137 très au-dessus de la normale avec des risques certains de contracter des maladies. Mais dans un pays où le salaire moyen est de 82€/mois, à choisir entre mourir de faim et manger des aliments contaminés, le choix est vite fait. 

Un désastre humain. A gauche, des parents ukrainiens viennent d'apprendre le diagnostic de leur enfant. A droite, Vasily, 60 ans, s'effondre en larmes en racontant à un enfant combien son village était beau avant l'accident de Tchernobyl et combien les gens aimaient y vivre. Ces photographies ont été réalisées par des enfants ukrainiens, bélarus et russes âgés de 12 à 17 ans dans le cadre d'un atelier organisé par UNICEF CEE/CEI pour commémorer le 20eme anniversaire de l'accident de Tchernobyl.

Quand on interroge les adultes, qu'ils soient jeunes ou âgés, Tchernobyl fait effectivement partie du passé et la vie doit bien continuer, même si le risque est toujours présent et caché sous terre, dans l'herbe, les fruits ou la viande des animaux. Tout ce qu'ils ont connu de Tchernobyl, Pripyat ou des autres villes aujourd'hui contaminées restent comme des souvenirs du bon temps qui font pleurer en sanglots mêmes les plus hommes les moins sensibles. Les parents comme les enfants ont bien compris qu'ils avaient perdu leur âme dans cette catastrophe et préfèrent penser à autre chose. Aujourd'hui seules les icônes de la Sainte Vierge, les soins médicaux et l'aide internationale peuvent soulager leurs souffrances et leur donner espoir.

Des enfants abandonnés et sans défense

On estime que l'accident de Tchernobyl contamina en 1986 quelque 400000 enfants d'Ukraine, Bélarus et de la région de Bryansk en Russie. Selon l'UNICEF, les "désordres sanitaires" ont globalement augmenté dans ces trois pays de 43 % pour les problèmes d'organes nerveux et sensoriels, et de 62 % pour les désordres osseux, musculaires et ceux des tissus conjonctifs.

En 1956, la célèbre épidémiologiste anglaise Alice Stewart (†2002), spécialiste des radiations, avait déjà démontré qu'un seul diagnostic réalisé aux rayons X chez une femme enceinte augmentait le risque de leucémie (et de mort précoce) chez le nouveau-né de 40 % ! A Tchernobyl, ce n'est même plus un risque, c'est devenu une fatalité !

En 1994, Helen Caldicott avait publié dans son livre polémique "Nuclear Madness : What You Can Do" (p.137), une étude précisant que même en Grèce, située à 2800 km de Tchernobyl, on avait diagnostiqué un taux de leucémie 2.6 fois plus élevé que la normale chez les jeunes enfants qui étaient encore in utero lorsque l'accident se produisit.

Le 25 avril 1996, le "New York Times" citait une étude publiée dans le magazine "Nature" réalisée sur des enfants nés en 1994 de mères exposées au fallout de Tchernobyl. Les chercheurs avaient étudié 79 familles résidant dans un rayon de 300 km autour de Tchernobyl et découvert un taux anormal de mutations génétiques dans l'ADN des spermes et des ovules. 

Augmentation du nombre de cancers de la thyroïde après Tchernobyl. Taux d'incidence pour 100000 habitants qui étaient enfants ou adolescents en 1986. Elle aurait pu ne pas exister si les jeunes victimes avaient pris des comprimés d'iode et mangé des aliments iodés (sel ou lait). Cette courbe suit la même progression alarmante que celle des leucémies.

Selon ces chercheurs, ces mutations sont passées d'une génération à l'autre en provoquant parfois de graves malformations chez les enfants et aujourd'hui c'est la deuxième descendance qui risque de subir les mêmes malformations congénitales. On aurait préféré qu'ils lèguent autre chose à leurs enfants...

Selon un article publié en 2001 dans le journal de la Royal Society anglaise, aujourd'hui leurs enfants de la région de Tchernobyl présentent un taux de mutation 7 fois plus élevé que ceux dont les parents n'ont pas été exposés aux radiations. Trois équipes médicales ont étudié ces enfants, des chercheurs de l'Institut de l'Evolution et du Centre de Contrôle du Cancer de Kupat Holim en Israël ainsi que du RCMR d'Ukraine. Leurs conclusions rejoignent les résultats des études sur les cancers de la thyroïde.

Sur le terrain la situation est tout aussi alarmante dans la jeune génération. Plus de 1200 enfants d'Ukraine ont été opérés d'un cancer de la thyroïde et 3000 autres enfants sont en sursis. 

Or le nombre d’enfants ayant développé ce type de cancer aurait pu être nettement plus faible s’ils avaient consommé du sel ou du lait iodé dans leur alimentation quotidienne au moment de l’accident.

En effet, de cette manière leur glande thyroïde aurait absorbé l’iode jusqu’à saturation, empêchant la fixation de l'iode radioactif. Comme l'ont dit, la solution est toute bête, encore faut-il l'appliquer. Voici la posologie concernant les comprimés d'iode.

Précisons toutefois qu'au-delà d'un certain âge, la glande thyroïde absorbe plus difficilement les sels d'iode. Cette méthode de protection ne convient donc généralement pas aux personnes âgées.

Mais de façon générale, pour pallier à cette carence en sels d'iode, Maria Calivis, directrice régionale de l’UNICEF pour l’Europe centrale et de l’Est et la communauté des Etats indépendants (CEI) en appelle à l’universalisation de l’iodation du sel. Le message passe mais trop lentement. Avis aux fabricants et aux distributeurs.

La couverture toute symbolique du livre iconographique "Legacy" de John Darwell consacré à Tchernobyl. Beaucoup d'enfants victimes de Tchernobyl ne peuvent même plus jouer car ils se fatiguent très rapidement quand ils ne sont pas handicapés. Ils vivent avec des déficiences chroniques tout en essayant de mener la vie la plus normale possible.

Mais à côté de ces démarches, il n'existe malheureusement aucune statistique sanitaire officielle malgré les actions du président d'Ukraine, Viktor Yuchtchenko (celui qui fut victime d'un empoisonnement en 2004). Les rares médecins qui se sont préoccupés des cas de cancers et de mutations dans la population ont vu leurs recherches annulées et sont aujourd'hui en résidence surveillée, contraints de s'intéresser aux mutations génétiques constatées chez les animaux qui ont mangé de l'herbe contaminée !

Mais il semble que tous les experts européens n'aient pas encore conscience de l'ampleur des conséquences des mutations génétiques dans la population biélorusse ou ukrainienne. Dans un rapport de l'AFCN (B) publié le 28 avril 2006 on peut lire, "il est particulièrement intéressant de noter que des mutations radio-induites sont cette fois bel et bien apparentes dans le génome des enfants dont les parents ont été irradiés en Biélorussie et en Ukraine. Les éventuelles conséquences de ces mutations sur la santé de ces enfants sont encore mal connues". 

Si je n'utiliserais pas le terme "intéressant" par respect pour les victimes mais plutôt "préoccupant", c'est à se demander si ces experts ont pris connaissance des rapports médicaux, ont visité les hôpitaux où ces enfants étaient soignés ou ont ne fut-ce que lu les témoignages des victimes publiés par l'UNICEF ou des reporters occidentaux.

En effet, un grand nombre de bébés nés après l'accident de Tchernobyl (1986-2000) sont profondément handicapés moteurs et mentaux et pratiquement laissés à l'abandon dans les asiles de Minsk en Bélarus, au plus grand désespoir de leurs parents. Aujourd'hui et plus qu'ailleurs, tous les jeunes couples d'Ukraine, de Bélarus et de la région de Bryansk redoutent de donner naissance à un enfant handicapé ou ayant déjà contracté un cancer. Leur pressentiment est aujourd'hui confirmé par les médecins et les études scientifiques.

Selon l'UNICEF, les troubles dus aux carences en iode sont la première cause de retards mentaux et peuvent faire chuter le quotient intellectuel d’une population de 15 points. Ces carences sont un danger pour les femmes enceintes et les jeunes enfants. Même une légère carence en iode durant la grossesse peut affecter le développement cérébral du fœtus. Plus de 2.4 millions de bébés naissent chaque année en Europe centrale et de l’Est et dans la CEI avec un handicap mental.

Quant aux enfants nés vers 1990-95, aujourd'hui jeunes adultes, la plupart souffrent de déréglements du métabolisme et ont contracté un cancer de la thyroïde. Certains sont également handicapés moteurs, sont nés sans bras ou à moitié aveugle.

Dans l'Hôpital des Enfants Cancéreux de Minsk ainsi qu'à l'asile de Novinki, à la Maison des Enfants N°1 et à l'Orphelinat de Gomel en Biolorussie des centaines d'enfants et de bébés sont en sursis. Le premier abrite tous les enfants atteints de cancer de la thyroïde ou des tissus (viscères), les trois autres tous les enfants atteints de graves malformations congénitales, hydroencéphalites, mutations génétiques, paralysies, démences, etc. Le spectacle est choquant et tout le monde est impuissant devant leur détresse comme a pu s'en rendre compte le photographe Paul Fusco de l'agence Magnum

Aujourd'hui toute les villes de la région concernées par ce problème disposent d'au moins un hôpital ou un département pour les cancéreux.

Témoignages à lire :

Naître et grandir après Tchernobyl

The Children - Interviews on Chernobyl

A gauche, Sasha accompagna un enfant photographe réalisant un porte-folio pour l'UNICEF dans un Centre pour cancéreux à Borovlyany en Ukraine. Quand il entra dans la chambre il vit cette jeune fille maigre alitée. En découvrant qu'elle n'avait pas de bras, il eut un choc. Suite aux mutations génétiques engendrées par la radioactivité, des milliers d'enfants sont nés infirmes dans un rayon de 300 km autour de Tchernobyl. Document UNICEF CEE/CEI. A droite, un enfant lourdement handicapé à l'Orphelinat de Gomel. Voici un autre enfant handicapé. Et pourtant ces victimes sont nées plusieurs années après l'accident...

Face à cette situation révoltante et devant le peu de support des autorités, le bureau de l'UNICEF pour l'Europe centrale et la CEI (CEE/CIS) sollicitent plus que jamais la générosité de toutes les bonnes volontés. Voyez leur site pour les détails ou les bureaux de l'UNICEF : BE, CA, CH, FR, LU, etc. Toute aide internationale est la bienvenue.

Aucun des enfants contaminé n'a connu Tchernobyl et ils ne connaissent les faits qu'à travers ce que leurs parents leur ont dit. Quand un journaliste ou un chercheur les interroge sur leur santé, les moins atteints se demandent pourquoi on en parle encore, "ça remonte à 20 ans...!" comme ils disent. Ils préfèrent oublier et penser au moment présent et à l'avenir. Mais si on insiste, ils finissent par avouer que leur vie a changé. La plupart des enfants parlent sans émoi des "rescapés", de la mort ou de la contamination comme nous parlerions d'un fait divers. Ils ont intégré l'accident et le fait que tout soit contaminé et ne sont pas perturbés par des faits qui nous choqueraient. Après tout, comme le disent leurs parents, il faut bien continuer à vivre. Mais les malades diraient plutôt qu'ils survivent.

Les enfants hospitalisés présentant des déficiences mentales ou visuelles ont par nature un regard perdu qui s'égare vers des lendemains désenchantés. Mais ceux qui sont bien conscients de leur situation ont également perdu leur joie de vivre; beaucoup d'enfants ne peuvent plus jouer comme par le passé et tiennent compagnie à leur frère, leur soeur ou leur camarade plus handicapé qu'eux. 

Les enfants contaminés ont vu leurs défenses immunitaires s'affaiblir; ils sont sensibles à la moindre infection et chaque année ils sont obligés de passer plusieurs semaines dans des hôpitaux spécialisés où les médecins tentent de les soigner, souvent avec des moyens dérisoires appartenant à la médecine parallèle (magnétisme, effluves, etc), faute de médication adaptée à leur maladie. Cela les soulage mais ne les guérit pas. Chaque année la file des malades s'allonge, chaque année de nouveaux enfants restent alités chez eux au lieu de jouer à l'extérieur avec leurs camarades... Comme le dit une médecin russe, en agissant dans le plus grand secret pour préserver le prestige du pays, la Russie n'a pas seulement libéré du césium-137 dans l'air mais également le "mensonge-86" !

A soutenir : Les enfants de Tchernobyl - ASE (B)

France-Bélarus (F) - SSET (Ca)

Certains radiologues et même des portes-paroles du secteur nucléaire occidentaux ont suggéré que ces enfants avaient pu être contaminés par des pesticides, sous-entendant que la relation entre leur maladie et l'accident de Tchernobyl restait à démontrer. Il va s'en dire que les rares personnages qui ont tenu ces propos ont choqué le public et furent sommées de s'expliquer devant les journalistes. Elles sont aussitôt revenus sur leurs propos, ne "voulant pas dire que les pesticides expliquaient tous les cancers et les mutations génériques observés à Tchernobyl"...

Il est vrai que la Russie use et abuse de produits chimiques en-dehors de toutes les tolérances et informe fort peu sa population sur les risques potentiels à respirer leurs effluves ou à manger des produits agricoles sans les laver ou sans retirer leur pelure. Des centaines de personnes ont ainsi contracté des maladies et des cancers. Même en Europe, les habitants vivants près des décharges industrielles aux effluves étranges sont parfois victimes de maladies de peau pratiquement incurables. Mais avancer un effet chimique alors que des dizaines de milliers de victimes sont handicapées depuis les années 1990 dans un rayon d'environ 300 km autour de Tchernobyl a tous les symptômes de la désinformation ! Ce n'est malheureusement pas si étonnant d'entendre de tels propos dans la bouche de pronucléaires !

Aujourd'hui Gomel, Mogilov, Opachichi, Pripyat, Savichi, Spirishgye, Tchernobyl sont autant de villes mortes où le silence est présent de manière si irréelle qu'il vous affecte plus que le discours rassurant et mensongé des autorités. La région présente toujours un taux de radioactivité au minimum 10 fois supérieur à la normale et localement des milliers de fois plus intense. Mais malgré l'interdiction d'y habiter, un bon millier d'habitants de Pripyat sont retournés chez eux, préférant mourir dans leur maison contaminée qu'à des centaines de kilomètres de là dans un lieu qu'ils ne connaissent pas et loin de leurs souvenirs. Globalement, 9 millions de personnes continuent à vivre sur des terres contaminées.

Triste décadence pour les enfants d'un Empire qui n'ont plus que la mort pour alliée et le silence et le mépris des agences gouvernementales en écho à leurs souffrances. Quand l'homme aura appris la leçon de ses erreurs, il sera devenu sans doute un peu plus sage. Malheureusement nous allons constater que ce n'est pas pour demain.

A voir : Kidd of Speed

Visite de Tchernobyl (0.2-30 mSv/h, 260 mSv/an), Elena Filatova, 2016-2017

Niveau actuel de radioactivité à Tchernobyl

De nos jours, comme le mesura Elena Filatova en 2004 ainsi qu'une équipe de Greenpeace et de journalistes occidentaux équipés de dosimètres en 2006, la radioactivité est localisée sous forme de taches autour de la centrale de Tchernobyl où "ça crache" comme l'on dit dans le métier une radioactivité en moyenne 80 fois supérieure (soit 16 μSv/h) à celle émise dans une ville occidentale qui est généralement comprise entre 0.1 et 0.2 μSv/h soit entre 0.876 et 1.752 mSv/an (en Belgique les doses annuelles varient entre 0.59 mSv et 1.15 mSv/an soit au maximum de 0.13 μSv/h).

Niveau de radioactivité à Tchernobyl en 2015 à 100 m du premier sarcophage : 15.45 μSv/h.

Une dose de quelques mSv/an n'est pas nocive pour la santé car c'est la dose naturelle qu'on retrouve partout sur Terre et à laquelle le corps humain s'est progressivement habitué. D'ailleurs si vous vivez en couple, en dormant à côté de votre partenaire vous accumulez au dose deux fois plus importante...

Mais il faut éviter d'accumuler des doses très importantes et rapidement car ce sont les plus toxiques. Rappelons qu'en France, la loi tolère une dose maximale de 10 mSv par an pour la population et de 20 mSv par an pour les travailleurs du nucléaire.

Néanmoins à Tchernobyl, localement les compteurs Geiger, les contaminamètres et autres radiamètres s'affolent et mesurent encore une radioactivité jusqu'à 300000 fois supérieure à la normale à quelques centaines de mètres du réacteur ! Il s'agit probablement de zones contaminées par des objets provenant de l'intérieur ou du toit de la centrale nucléaire.

Ainsi, à l'extérieur du bâtiment, à 500 mètres du premier sarcophage, en 2004 les dosimètres relevaient des doses de 6 à 8 mSv/h soit 40000 fois plus élevées que dans un endroit non contaminé !

En 2015, comme on le voit à gauche, à 100 m du bâtiment le niveau de radioactivité variait entre 2.9 et 15.45 μSv/h, soit à peine 8 fois supérieur à un site naturel non contaminé, ce qui n'est pas alarmant. Une telle dose est équivalente à la moitié de la dose reçue lors d'une radiographie dentaire panoramique (32 μSv/h) ou la moitié également de celle qu'on reçoit lors d'un seul vol en avion à 11000 m d'altitude entre Londres et New York en passant par le pôle Nord.

A voir : Veritasium, Derek Muller

A lire : Les "pouvoirs miraculeux" de la radioactivité

Rappelons aussi qu'en Europe suite à la découverte du radium en 1898, à partir de 1901 un peu partout en Europe cet élément radioactif était utilisé en médecine et les spa (centres de revitalisation) proposaient des bains contenant des doses similaires de radioactivité. D'ailleurs, à l'occasion d'un documentaire sur l'uranium diffusé en 2015, le physicien et vulgarisateur Derek Muller n'a pas hésité à se plonger dans une telle baignoire pour prouver son inocuité (mais il était tout de même muni d'un compteur Geiger Radeye).

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