Contacter l'auteur / Contact the author

Recherche dans ce site / Search in this site

 

La biodiversité

Couple de papillons Papilio rumanzovia. Document T.Lombry.

3. La biodiversité génétique (II)

Une espèce est définie comme un groupe d'organismes suffisamment proches génétiquement pour qu'ils puissent se reproduire et donner naissance à une descendance fertile.

A travers notre consommation quotidienne nous sommes très sensibles à cette biodiversité qui fait la richesse de nos étales. Ce type de biodiversité comprend l'ensemble des espèces (les individus capables d'avoir une descendance) et variétés (même espèce mais présentant des modifications mineures) de plantes et d'animaux, sauvages ou issues de la culture ou de la domestication. Notons que le concept de race n'est pas scientifique mais fait plutôt partie du langage courant.

Dans le monde, parmi les espèces terrestres (y compris les oiseaux marins qui passent une partie de leur cycle sur la terre ferme notamment pendant la période de reproduction) il existe environ 18000 espèces d'oiseaux, 6100 espèces de mammifères, 165000 espèces de papillons et plus de 350000 espèces de plantes à fleurs. Il existe 115 races bovines en Europe, 384 races de chiens (bien que Wikipedia en référencie au moins 425 mais certaines variétés sont entretenues artificiellement depuis la domestication du loup il y a environ 16000 ans avant notre ère) et 59 races de chats.

C'est cette variabilité génétique qui donne en autres choses la couleur de l'iris de nos yeux, les 6000 espèces de caféiers, les 3000 espèces de tulipes (dont la plupart sont des variétés hybrides issues de croisements artificiels), la couleur et la forme des grains de maïs (sur les 308 espèces existantes en 1903 il ne reste que 12 espèces cultivées), les 400 variétés de tomates Heirloom, les différents goûts de pommes (sur les 7000 espèces de pommes existant dans les années 1800, il ne reste que quelques centaines d'espèces) ou la couleur des oeufs de lompes.

Rappelons que si vous voyez un fruit sur un arbre cela veut dire que la fleur qui lui a donné naissance a été pollinisée (généralement en pollinisation croisée et non pas par autofécondation comme c'est par exemple le cas du pêcher ou du cerisier griotte). A l'échelle d'un arbre ou d'un verger contenant des milliers de fruits, cela donne la mesure de l'ampleur du travail de pollinisation des insectes, et notamment des abeilles.

A lire : Gibson et Boo Boo, les extrêmes de la race canine (sur le blog, 2007)

A voir : Visitez le Jardin de Keukenhof aux Pays-Bas - Les arbres

A gauche, le déclin des variétés de graines entre 1903 et 1983 dans les banques génétiques. A sa droite, différentes variétés de pommes, de tulipes et une collection de graines. Notons toutefois que les graineries proposent souvent à la vente des variété dont les fruits sont des hybrides F1, c'est-à-dire stériles (rien ne sert donc de les collectionner), obligeant les clients à toujours racheter des graines et être dépendants des multinationales. C'est ainsi que certains agriculteurs vont jusqu'à s'endetter pour cultiver et survivre. Documents John Tomanio/NGS basé sur les données de l'USDA, Best Apples, Digiocto et Biodiversity & Biotechnology Network.

La diversité génétique est aujourd'hui très menacée. Comme on le voit ci-dessus à gauche, 90 % des espèces de graines que l'homme a un jour cultivé ont aujourd'hui disparu, principalement aux États-Unis. Selon le portail Crop Wild Relatives consacré aux cultures agricoles, en 2017 on estime que 6 % des espèces sauvages de céréales comme le blé, le maïs, le riz et le sorgho sont menacées, de même que 18 % des légumineuses (Fabacées), des haricots, des pois et des lentilles et 13 % des espèces de la famille des Solanacées (pommes de terre, tomates, aubergines, poivrons). En 2016, 29 % des espèces de graines sauvages manquaient dans les banques génétiques tandis que 24 % supplémentaires étaient représentées par moins de 10 échantillons.

Pour éviter que cet appauvrissement génétique ne s'aggrave, des actions sont menées pour essayer de recencer toutes les espèces sauvages et conserver le patrimoine génétique des espèces domestiquées ou cultivées. Cette politique a conduit les scientifiques à constituer des "collections" de graines et autres patrimoines génétiques. Des échanges sont également organisés de la même manière que pour les animaux.

Les espèces hybrides : un succès sans pépin 

En marge de cette diversité génétique, rappelons que certaines espèces sont suffisamment proches et compatibles pour supporter des manipulations génétiques produisant des fruits comestibles (car généralement une mutation est sans issue et peut se transformer en poison). Il s'agit soit d'hybrides soit d'espèces mutantes.

L'hybridation est la plus riche dans le monde végétal. Rappelons que lors d'une hybridation, les botanistes ne travaillent pas avec les graines mais déposent le pollen (semence mâle d'une fleur) d'une fleur sur le pistile (organe femelle) d'une autre fleur. C'est ainsi que les botanistes n'ont par exemple pas hésité à créer des pommiers mixtes donnant des pommes rouges d'un côté, vertes de l'autre !

Parmi les hybrides naturelles citons la mandarine sans pépin, la fameuse clémentine, fruit de l'hybridation du mandarinier avec le brigaradier. Parmi les espèces à part entière, citons le nashi (pomme-poire, Japon).

Quelques fruits peu communs en Occident. A gauche, l'atemoya (pomme-cannelle et chérimole, Tahiti); au centre le nashi (pomme-poire, Japon); à droite, le citrangequat (citrange-kumquat, Tahiti).

A l'état naturel on ignore encore l'histoire de beaucoup d'agrumes (fruits acides riches en vitamine C) mais le pamplemousse par exemple est le résultat de l'hybridation naturelle du pomelo (Citrus paradisii) avec une orange (Citrus sinensis).

Depuis longtemps on consomme des fruits plus doux, plus gros ou plus colorés que la normale, résultant du génie génétique. Ne vous êtes-vous jamais demandé par quelle magie on obtenait des tomates-cerises (Fence Row) ou des oranges naines (calamondin) ? Ce sont des hybrides artificielles, des mutations inventées par l'homme.

Depuis une génération les botanistes ont créé de nombreux fruits (et fleurs) hybrides. Parmi les plus connus, citons la pêche-abricot et les hybrides de mandarines comme le citrandarin (orange de citron du nord+mandarine), le tango (orange+mandarine), le tangela (mandarine+pomelo) et le nova (clémentine+tangelo). Parmi les hybrides plus exotiques, citons le citrangequat (citrange+kumquat, Tahiti) et l'atemoya (pomme-cannelle+chérimole, Antilles). Ils sont délicieux !

En revanche, il existe des variétés de citrus et quelques hybrides d'orange de citron du nord (Poncirus trifoliata que je m'appellerai "citronN") mais dont le fruit est infâme, au goût acide ou amer : le citrange (citronN+orange), le citrumelo (citronN+pomelo), le citrangedin (citrange+calamondin), le citremon (citronN+citron) et le citradia (orange amer+citronN).

A lire : Tous les fruits (351) - 123Fruits - Tropical fruits database (431)

Quelques fruits exotiques : Antilles - Australie - Indonésie - Malaysie

Un assortiment typique de quelques espèces de fruits tropicaux que l'on trouve sur les marchés d'Indonésie (Bali, à gauche) et d'Australie (Cairns, à droite). Acidulés, doux, sucré, amer, charnus, crémeux, fibreux, désaltérant, odorant et même au goût indéfinissable, dame Nature a fait preuve d'imagination et de générosité. A notre tour, nous les préparons de mille façons : nous les mangeons crus, en coupe, en jus, au sirop, en sorbet, coulis, gelée, granité, en crème, accomodés en salade, panaché, cuits, poelés, confits, en ravioles, soufflés, pochés avec des épices ou en tarte... Succulents ! Documents T.Lombry et Bartle Freres.

A ce propos, dans le monde on cultive quelque 431 espèces de fruits. C'est dans les pays tropicaux que la diversité est la plus abondante avec par exemple 125 espèces de fruits comestibles en Guadeloupe ! En Indonésie, à Bali notamment, vous trouverez sur les marchés, ananas, anone, banane (pisang), carambole, citron, duku, durian, orange (jeruk), kaki, kelengkeng, lychee, mandarine, mangoustan, mangue, manggis, melon, noix de coco, pamplemousse, papaye, pastèque, pomelo, prune d'inde, rambutan, salak, sirzak, wani, sans oublier les épices comme le curry, le poivre noir, etc. Rien que leurs noms nous font saliver ! Les marchés sont aussi riches aux Seychelles, en Afrique centrale, aux Antilles ou en Australie. A nous de préserver cette biodiversité.

A titre indicatif, voici les prix de vente au détail (en 2017) de quelques fruits (non bio) que propose Auchan par exemple qui n'est pas le supermarché le plus cher. Un kiwi se vend 0.4 €, un pomelo ou un nashi se vend environ 1 €, compter 2 à 4 € pour un ananas avec son plumet, 2 €/kg de banane, 2.1 € pour une grenade, 3 € pour une noix de coco ou une carambole, 4 € pour une mangue et 5.6 € pour une papaye. A titre de comparaison les fruits locaux sont très compétitifs : compter 1.3 €/kg d'oranges, 2.5 €/kg de prunes, 3 €/kg de pomme, 3.5 € pour un melon, 4.95 € pour une pastèque, 5.2 €/kg de nectarines, 6.2 €/kg de pêche ... Quant au bio, vous pouvez doubler le prix ! Il y a de la marge pour le commerce équitable ! Quant aux autres fruits, on les trouve parfois chez de petits commerçants, sinon il faut les commander à vil prix par correspondance chez des marchands spécialisés tel Orkos.

La tomate, le fruit calibré de l'hybridation

Penchons-nous deux minutes sur la tomate, ce fruit aussi commun que la pomme de terre aux qualités gustatives certaines quand on peut choisir la variété. Du moins c'était le cas il y a longtemps... La tomate (Solanum lycopersicum ou Lycopersicon esculentum) est un fruit annuel de la famille des Solanacées. Elle fut découverte en Amérique du Sud au XVIIIe siècle et se trouva rapidement orner les plats des cuisines italiennes et françaises, pizza, salades et autre tomates-crevettes.

La tomate fut cultivée pour ses qualités charnues et juteuses. A maturité, ce fruit contient 90 % d'eau et présente donc une faible valeur nutritive mais il renferme assez bien de vitamines (A, B1, B3, B6, B9, C) et quelques métaux (K, Mg, P, Cu). Aujourd'hui, sa culture représente un marché d'une grande importance car ce fruit est littéralement mis à toutes les sauces.

Saviez-vous qu'il existait plus 7000 variétés de tomates en 1900 ? Aujourd'hui l'Union Européenne en dénombre environ 150 dont 70 variétés sont commercialisées mais 3 ou 4 seulement se retrouvent sur nos étales en comptant les tomates-cerises.

A partir de ce constat, on se pose naturellement la question qui fâche : que sont devenues les autres variétés, et pourquoi n'en voit-on plus qu'une poignée dans nos supermarchés ? En complément il faudra bien se demander quel rôle caché jouent les grandes surfaces dans ce commerce juteux. Car il y a un problème, le fruit est pourri de l'intérieur...

Cette histoire remonte à l'époque des premières hybridations. La tomate que nous mangeons actuellement, bien grasse et rouge, est littéralement le fruit d'une hybridation. La fleur est hermaphrodite, c'est-à-dire qu'elle peut s'autoféconder et donner naissance à des fruits. Dans les années 1940-50, les ingénieurs agronomes ont découvert que si la fleur était castrée, c'est-à-dire si lui enlevait le pistil, ses organes femelles, et qu'on la fécondait (par bourdons interposés par exemple) avec le pollen extrait des étamines (mâle) d'une autre variété, on aboutissait à une hybridation offrant 50 % des caractéristiques de ses parents. Elle était également plus stable d'un point de vue génétique, de meilleure qualité et présentait une plus grande résistance parmi d'autres facteurs. Grâce à cette découverte, aujourd'hui la majorité des tomates sont des hybrides.

Culture de tomates hors sol dans les serres de Val-de-Seine à Courceroy (F, Aude).

Suite à cette découverte, les grands producteurs ont inventé un nouveau mode de culture permettant d'en faire pousser toute l'année : c'est la culture hors sol. 

La culture traditionnelle, dite de pleine terre ne permet de récolter des tomates qu'entre juillet et octobre et présente un rendement d'environ 20 tonnes à l'hectare. Notons en passant que ce sont les tomates au goût le plus savoureux. 

Les hybrides cultivées hors sol ont un rendement qui dépasse 600 tonnes à l'hectare ! Le rendement est 30 fois supérieur comme la taille des plants qui peut dépasser... 10 m de hauteur en fin de cycle (les plants classiques atteignent péniblement 50 cm ) !

La production annuelle mondiale dépasse aujourd'hui les 100 millions de tonnes, des milliards de tomates pour des milliards d'habitants... Les plus grands producteurs sont la Chine (20 millions de tonnes), les États-Unis (10 millions de tonnes) et l'Inde (8 millions de tonnes). L'Europe (Italie, Espagne et Grèce essentiellement) en produit environ 13 millions de tonnes, environ 30 kg par habitant.

Cette invention présente effectivement des avantages et nourrit bien des gens. Mais voyons les à-côtés de cette culture intensive car cette fois ce n'est pas un fruit sans pépin... En effet, ces plants de tomates hybrides sont cultivés sous serre plutôt que dans des champs en plein air et la tourbe remplace la terre. Les substances nutritives que la plante trouvait auparavant dans la terre et l'eau de pluie sont remplacées par de l'eau contenant des solutions gazeuses et des engrais solides, des fertilisants de synthèse qui leur sont administrés au goutte-à-goutte à la racine.

L'économie financière atteint 70 % comparée à une culture de pleine terre mais au détriment d'une dépense d'énergie pour chauffer les serres. Premier inconvénient.

Aujourd'hui 80 millions de tonnes de tomates sont produites chaque année dans le monde dont 90 % hors sol. La tomate contient de la vitamine A et C, des anti-oxydants et présente certains effets anticoancérogène bénéfiques aux vicères. Mais cultivée hors sol, la tomate nous prive des oligoéléments dont l'organisme a besoin.  Deuxième inconvénient, sans parler de la perte du goût.

Quelques anciennes variétés de tomates que les agronomes et les chercheurs d'universités encouragent à cultiver.

Les pertes racinaires en culture hors sol ont également permis le développement de maladies apportées par des champignons, les uns pathogènes les autres plus ou moins inoffensifs ou agressifs, notamment plusieurs espèces de Pythium.

Par ailleurs les agronomes ont exprimé (développé) son gêne RIN (ripening inhibitor ou de maturation inhibée). Concrètement cela permet de conserver des tomates 3 semaines sans qu'elles pourrissent dans votre frigo. Elles sont rouges car le pigment rouge à base d'ycopène, carotène et betacarotène a été exprimé, mais ces tomates ne sont pas encore à maturité et sont dures comme la pierre ! Malheureusement nos Carrefour et autre Match appellent cela des tomates ou plutôt la tomate idéale mais elle n'a aucun goût et très peu de chair...

En incitant les fermiers à cultiver une espèce de tomate unique, standardisée, calibrée et à haut rendement, les grandes surfaces visent également à standardiser notre alimentation au détriment de la biodiversité. Cela leur permet évidemment de faire des économies d'échelle mais surtout d'obtenir le profil idéal de l'acheteur type conditionné. 

En effet, à mots couverts ces grandes surfaces cherchent à fabriquer un consommateur docile qui a perdu la liberté de faire son choix et son libre consentement d'acheter certaines denrées plutôt que d'autres. Quant au goût de ces fruits, n'en parlons plus, il est conditionné et passe au second plan derrière l'aspect extérieur. Ce qu'il en reste vise à standardiser notre goût au désir de ces commerçants peu scrupuleux envers l'éthique et les bienfaits de la ature.

Un bon conseil, si vous voulez préservez la biodiversité et encourager la consommation des produits locaux, écartez les aliments venus d'outre-Atlantique ou standardisés au profit d'aliments biologiques et achetez des produits du terroir. Car demain, si vous continuez à manger de ce fruit standardisé et insipide, ne vous étonnez pas que toutes les variétés de tomates et autres fruits ou légumes auront disparu.

Prochain chapitre

Les parcs nationaux et les réserves de biosphère

Page 1 - 2 - 3 - 4 - 5 -


Back to:

HOME

Copyright & FAQ