L'aventurier du trou noir

L'impossible message (I)

L'écran souple en polymères installé dans le salon était encore allumé quand cela se produisit. Les volets de nuit étaient abaissés depuis quelques heures et la colonie en orbite au-dessus de la plaine martienne était sur le point de s'endormir. L'émission que j'étais en train de suivre fut soudainement interrompue et remplacée par une sorte d'interférence qui ondulait à travers tout l'écran. 

Le survol du disque d'accrétion d'un trou noir.

Par réflexe, je changeai immédiatement de chaîne. A ma grande surprise le phénomène se produisait également sur d'autres canaux du satellite. Revenant au canal de départ, une voix très claire se fit entendre. Le voyant du moniteur du canal satellite me disait qu'il s'agissait d'une communication directe, alors que toutes les émissions que nous recevions jusqu'à présent passaient par les stations relais, qu'elles soient transmises "en direct" ou préenregistrées; c'était la seule solution pour atteindre les colonies éloignées.

Alors que j'écoutais ce message mystérieux, pour tenter de comprendre son origine, j'allumai ma console de contrôle à distance et je tapai quelques commandes à destination du satellite relai de communication. La réponse était sans appel : le message était également diffusé sur le canal vidéo de la constellation des satellites Atlant et la partie basse fréquence sur un canal audio légèrement supérieur. Le message télévisé était donc diffusé à travers tout le réseau planétaire conformément aux protocoles. Cela avait tout l'air d'être d'un piratage des ondes de grande envergure.

A priori l'organisation ou l'individu qui avait pris possession des ondes connaissait les arcanes de la technologie numérique spatiale et parvenait même à émettre son message sur toute une gamme des fréquences, y compris dans les bandes numériques cryptées qui imposaient du matériel d'émission sophistiqué. Si la plupart des gens travaillant dans cette colonie avaient étudié cette technologie, peu d'experts ou d'organisations pouvaient prétendre contrôler plusieurs réseaux satellites, émettre sur une large bande de fréquences tout en tromper les sentinelles de surveillance et encore moins d'agir en pirates.

A plusieurs points de vues le message avait un caractère extraordinaire. D'abord le signal fut capté non seulement dans les colonies solaires mais aussi sur la nouvelle colonie d'Orion, cette dernière rappelons-le étant située à plus de 6000 années-lumière ! Si la distance et le gouffre temporel nous séparant de ces colonies ne permettent pas à un signal d'être synchronisé avec son homologue terrestre, c'est pourtant ce qui se produisit, en violation avec toutes les lois physiques. Il devait certainement y avoir une autre explication.

L'image captée sur l'écran multimédia ressemblait à des interférences sans signification mais un signal audio de basse fréquence s'y superposait.

Après réflexion, la seule théorie envisageable était une distorsion de l'espace-temps, le trou de ver. Une fois les deux univers connectés, la communication pouvait s'établir à travers tout l'univers et les signaux pouvaient même remonter ou descendre le temps. S'il fallait chercher l'explication de ce côté là, je me disais que si cette théorie fonctionnait sur le papier, l'idée de créer des sortes de tunnels dans un espace-temps à 11 dimensions restait tout de même l'entreprise la plus complexe sur le plan de la physique expérimentale. Je me rappelle que le confinement des forces dans chaque dimension et leurs interactions dans les autres dimensions membranaires avaient longtemps été problématique et encore aujourd'hui, on ne peut éliminer certaines effets secondaires électriques provoqués par les cordes en vibration. Non vraiment, cette émission simultanée à travers la Galaxie était anormale et défiait notre bon sens tout comme notre technologie.

La transmission dura 85 minutes et ressemblait plus à un documentaire historique sur l'astronautique auquel il aurait manqué les images qu'à toute autre chose. Il n'y avait en tout cas aucun message politique ni contenu subversif dans cette tranmission qui en devenait encore plus étrange. A l'heure où je vous parle son origine demeure toujours inconnue et l'émetteur ayant diffusé ce message ne renouvela jamais l'expérience. Toute la transmission fut enregistrée et les données ont été analysées par nos meilleurs experts, mais personne ne peut aujourd'hui nous expliquer ce qui s'est produit ce jour là. Les ordinateurs quantiques du centre spatial de communication n'ont rien décelé d'anormal, si dans la forme ni dans la dimensionnalité des signaux. La plupart des experts considèrent qu'il s'agit d'un message à connotation spirituelle et qu'il ne cache aucune autre explication... 

Personnellement cette explication ne me satisfait pas. A mon avis il ne fait aucun doute que ce message contient sa propre solution. Elle est sans doute si évidente qu'elle demeure cachée à notre bon sens car nous cherchons l'explication ailleurs, trop loin de la réalité peut-être toute simple qui se présente là, en face de nous. Afin que vous puissiez juger la crédibilité et le sens profond du message qui nous fut communiqué, voici quelques extraits de cet étrange message et des événements qui ont suivi sa diffusion. 

Le message disait en suspend : ...J'aimerais vous raconter le récit d'une aventure extraordinaire qui se déroula au XXIeme siècle sur la Terre, dans le système solaire. A cette époque, les hommes construisirent les premières colonies spatiales en orbite basse autour de la "planète bleue" tandis que les premiers colons, aidé par les robots, apprenaient à survivre dans la banlieue de la Terre, sur la Lune, sur Mars et sur quelques astéroïdes.

Dès 2001 la NASA expérimenta avec succès les premiers robots (à gauche). Ce sont leurs descendants, en particulier la 5eme génération de la série B2003 (à droite) qui secondèrent Yan David au cours de la mission Sagittarius.

A cette époque, le Comité de Sélection des Missions Cosmiques, le COSMIC, avait élaboré le célèbre et ambitieux projet Sagittarius consistant à lancer dans l'espace un audacieux aventurier, Yan David, un pilote d'essai et baroudeur de l'espace réputé, pour réaliser une expérience unique au nom de la Science : explorer le trou noir situé au centre de la Voie Lactée. J'aimerais profiter de ce contact privilégié pour vous rappeler les faits marquants de cette mission historique qui revête aujourd'hui un caractère très particulier sur lequel je vous laisse méditer le temps de cette présentation... Je vous ai en effet réservé une surprise.... que je vous révelerai à la fin de ce communiqué.

Imaginez l'époque : le début du XXIeme siècle. Les hommes faisaient leurs premiers pas dans l'espace proche et commencèrent timidement à réaliser quelques missions habitées de courtes durées jusque Mars et la ceinture des astéroïdes. Vers 2010 ils furent secondés par les premiers robots spatiaux. 

En ce temps là, l'industrie aéronautique contrôlait à peine l'énergie photonique et nucléaire et subit quelques avatars dramatiques. Un peu plus tard, grâce à l'ascenseur spatial et aux premiers avions spatiaux privés, les premiers touristes et hotels de l'espace virent le jour avec le succès et l'expansion que l'on sait. Nous ne le soulignerons jamais assez, c'est grâce à ces premiers explorateurs courageux et ces entreprises tournées vers l'espace que nous avons conquis la Galaxie ! Yan David compte parmi ces pionniers et est emblématique de la volonté des hommes qui, malgré les dangers, ont voulu s'affranchir des limites du pouvoir humain.

Revenons à son époque et imaginons son aventure. Equipé des moyens les plus modernes de son temps, notre voyageur téméraire se lance dans le vide à la conquête du trou noir gargantuesque situé au centre de la Galaxie. C'est la première fois dans l'histoire de l'humanité qu'une mission spatiale quitte la Terre pour explorer l'univers par delà le système solaire. C'est la première fois également que toutes les nations de la Terre sont unies dans une volonté commune. Mais c'est aussi la première fois qu'un homme est sacrifié pour la Science. En effet, en théorie sa singlarité centrale ne laisse aucune échappatoire, mais le COSMIC et David en pensaient autrement.

L'envol de Yan David au XXIeme siècle pour la mission Sagittarius à bord du vaisseau Discovery depuis l'astrodrome du COSMOS. Pour des raisons de sécurité, le vaisseau utilisa la propulsion chimique tant qu'il se trouva dans la basse atmosphère.

Le vaisseau relativiste à propulsion nucléaire propulse David vers son destin à une vitesse voisine de celle de la lumière, 290000 km/s en milieu de trajectoire, un record pour l'époque resté longtemps inégalé. En fait je vous rappelle qu'en ces temps reculés, les trous noirs étaient encore des hypothèses raisonnables de travail mais aucune observation in situ ou expérience de laboratoire n'avait confirmé leur existence. Les données étaient indirectes et personnes n'avait réellement vu un trou noir de près ni expérimenté in situ les effets de la gravité quantique. Les premiers mini trous noirs artificiels ne furent créés qu'au XXIVeme siècle lorsque l'énergie négative fut contrôlée. Il a donc fallut convaincre le Consortium que ce projet n'était pas une chimère de la communauté scientifique et visait un objectif concrèt : traverser le trou noir Sagittarius en tirant profit des spéculations raisonnables sur l'existence d'un trou de ver telles que les prédictions semblaient l'indiquer. Ceci explique qu'il fallut près de 9 ans pour élaborer le projet scientifique et finalement convaincre le COSMIC et près de 16 ans pour construire le vaisseau.

Le vaisseau utilisé par David est révolutionnaire et fut longtemps inégalité. D'une puissance de 40 MT d'équivalent TNT, il présente une masse de l’ordre de 1020 tonnes dont plus de 400 tonnes sont réservées aux moyens de survie. Fonctionnant en circuit fermé, il dispose également d'une serre de 1200m3 qui permet de cultiver sur substrat artificiel certaines denrées. L'eau est également fabriquée par récupération des selles, recyclage de l'air ambiant et réaction chimique. Le coeur du propulseur est un moteur nucléaire qui, bien que très encombrant (il occupe plus de 80% du volume utile du vaisseau) est cent fois plus performant que le réacteur de fusion à hélium-3. Il engendre une accélération constante de 1g jusqu’à mi-parcours puis décélère de façon constante à 1 g, assurant à David un vol direct sans escales. Le trajet de 30100 années-lumière va durer 20 ans. S'il devait revenir de sa mission, il serait plus vieux de 40 ans, mais il découvrirait que sur Terre il se serait réellement écoulé près de 60200 ans ! 

La prouesse technique fut si exceptionnelle pour l'époque que 40 nations se sont unies pour réussir ce projet qui fut bouclé en l'espace de 25 ans. Le projet Sagittarius impliqua près de 4 millions de personnes, 8 fois plus que les premières missions lunaires. Son budget coûta près de 4000 milliards d'euros de l'époque soit environ 20 fois le prix des premières stations orbitales ! Un siècle après le lancement de la mission, le comité COMSIC investissait encore 10 milliards d'euros annuellement dans le suivi du projet, autant que ce nous consacrons à la maintenance de nos satellites orbitaux ! Le projet fut si colossal qu'un tel investissement ne fut pas reconduit avant cinq siècles et la mission Rosen vers le gateway spatio-temporel.

Côté technologique, le vaisseau est aussi une vitrine du savoir-faire humain. Mesurant près de 120m de longueur et 24m à la base, il ressemble à une longue pyramide, la base contenant les moyens de propulsions tandis que le sommet contient l'essentiel des écrans protecteurs et l'armement. Le poste de pilotage ainsi que les moyens de survie sont situés sur l'une des faces du vaisseau dans une appendice extérieure qui constitue également une navette de sauvetage.

Trois minutes avec son décollage le vaisseau Discovery se trouvait à 550 km d'altitude. Il atteignit l'exosphère où il put enclencher la propulsion nucléaire en toute sécurité. La vitesse à cet instant est déjà de 35 km/s. On distingue sur la paroi supérieur l'excroissance du module de navigation et quelques antennes à haut gain.

Le vaisseau est protégé des rayonnements UV, X et gamma par des écrans de plasma à supraconducteurs très voraces en énergie, d’épais panneaux en tungstène et une double coque de plusieurs mètres d'épaisseurs en matériaux composites, ce qui explique son poids hors du commun. Il dispose également d'un canon laser principal de 25 gigawatts pour éviter les collisions avec des débris cosmiques et de plusieurs lanceurs de missiles à protons. 

Le cerveau du système de commande est constitué de trois ordinateurs quantiques pour des raisons de sécurité afin d'assurer une prise de décision mêmes dans les cas indéterminés. L'espace multidimensionnel a prouvé non seulement ses performances en terme de vitesse mais également sa capacité à reproduire des états réels mais inconscients, y compris de dimensions fractales très complexes. David en aura besoin lorsqu'il sera confronté aux champs intenses et très variables du trou noir où il subira des comportements cognitifs chaotiques. La puissance de ces ordinateurs quantiques l'aidera à réduire la dimension fractale trop élevée des événements et l'aideront à stabiliser la situation si elle s'avère critique pour sa survie.

La console de navigation est envahie de terminaux, deux horloges atomiques étalonnées sont suspendues dans l'habitacle, des gyrocompas à gaz ont été construits spécialement pour cette aventure et des instruments de mesure complètent la panoplie habituelle des appareils de détection, dont une antenne gravitationnelle et un interféromètre laser VLIGO pour détecter le passage des gravitons, des dosimètres, des contaminamètres et des spectromètres pour mesurer la radioactivité et la dose éventuellement absorbée, une caméra multispectrale et une caméra gamma à incidence rasante pour évaluer l’intensité du rayonnement gamma de haute énergie et enfin un scanner et un équipement de radiographie, l'un à usage médical l'autre pour évaluer l'état de résistance du vaisseau. Cet équipement digne des meilleurs romans de fiction est complété par l'équipement scientifique ordinaire, comprenant des nanosondes autonomes d'exploration, des sondes spatiales habitées, des systèmes de communications externes, plusieurs robots autonomes, des laboratoires mobiles et des ordinateurs souples bourrés de systèmes experts.

VINS, le système virtuel de navigation intégrée est l'un des principaux ordinateurs de navigation de bord, ici photographié dans son rack. Il s'agit d'un système expert neuronal. Il donne un état du gradient du champ gravitationnel par ses nuances bleues-rouges et peut afficher des informations en incrustation. Son état est déterminé par la dimension fractale qui apparaît à l'arrière-plan du visu, actuellement presque réduite à un cercle limite. A droite l'écran du haut affiche l'image visible de la cible, le second l'image dans divers rayonnements (ici en radio). A l'extrême droite le traceur infrarouge (radar), un modèle dynamique de l'objectif calculé sur base des données et la sonde Doppler qui renseigne sur la vitesse relative du vaisseau en complément du visu; plus la mire est rouge plus l'attraction est forte. Une console identique est utilisée sur la base lunaire comme système témoin. Cette console est complétée par un pupitre de commande à écran tactile et clavier polymère.

Le vaisseau Discovery consiste en fait en une version agrandie, plus performante et plus sécurisée de la navette d'exploration Zeus quie nous utilisions en milieu extrême, notamment pour explorer les profondeurs de l'atmosphère de Jupiter ou la couronne solaire.

Afin de veiller à la survie du pilote et pour respecter les procédures de sécurité, la navigation et la poursuite de la cible s’effectuent selon plusieurs modes. Outre le pilote automatique et le système expert qui contrôlent l'essentiel des manoeuvres, le système de guidage dispose d’une part d'une console de navigation inertielle reliée au principal radiotélescope de bord qui permet de naviguer avec les résolutions spatiale et temporelle très élevées y compris dans les environnements interstellaires les plus denses, d'autre part une console thermique sensible au proche infrarouge entre 6 et 30 mm et enfin un mode visuel protégé utilisé en liaison avec divers télescopes à optique adaptive. Les commandes à distance sont transmises par radio sur les bandes V/UHF et microondes au moyen d'antennes directionnelles à gain élevé. Par sécurité ce système a été dédoublé par un circuit entièrement numérique DC-to-delight.

Les images virtuelles des trois moniteurs peuvent être incrustées avec des cartes numériques ou des relevés d’autres sondes donnant une idée assez précise des éléments topologiques, des phénomènes physico-chimiques et électromagnétiques qui se déroulent dans la ligne de visée ou dans d’autres azimuts. Ces modules sont évidemment redondants pour palier à toute panne éventuelle. Enfin, après réduction de toutes ces données, n'importe quel objet peut être modélisé pour une analyse spécifique, un calcul d'intensité de flux, pour optimiser une trajectoire géodésique, ... Comme on le disait à l'époque, ce vaisseau était "extra"ordinaire : plus grand, plus cher, plus sophistiqué et plus intelligent que tout ce que nous avions construit jusqu'alors. Il était à l'image du rêve de puissance des hommes et représentait la quintessence de nos vaisseaux spatiaux d'exploration. Son pilote devait être à la hauteur des espoirs que l'humanité avait fondée sur lui. Un vrai défi !

Prochain chapitre

Cap sur Sagittarius A

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