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L'aventurier du trou noir

L'éternité (V)

Ces évènements signifiaient malgré tout que notre ami subissait une irradiation intense qui lui serait bientôt fatale malgré sa combinaison électromagnétique semi-rigide. 

Par mesure de sécurité, David baissa sa visière recouverte d'or et ouvrit le levier d’admission d’air de sa combinaison. Une odeur sucrée lui vint aux narines en même temps que le bruit métallique de l’air qui passait dans le détendeur. Une impression de bien-être l’envahit, sensation qu’il avait presque oubliée. Actionnant les commandes numériques, il se recroquevilla sur lui-même pour laisser le moins d’emprise possible aux forces de marées. Son siège prit la forme d'une coque hémisphérique et David se dirigea ainsi dans la chambre de sécurité pour y poursuivre sa mission à l'abri du rayonnement électromagnétique et corpusculaire. Idéalement son corps devrait tendre vers un point pour annuler les forces gravitationnelles mais cela il ne pouvait le faire. Quoi qu’il arrive, à l’abri derrière la coque blindée, les écrans anti-radiations, sa combinaison anti-gravité couverte de tungstène et enfermé dans sa chambre de sécurité, sa vie n’était plus en danger face aux évènements qu'ils subissaient, du moins le pensait-il.

Interférogramme du VLIGO à 500 km du rayon critique. La déformation a transformé l'espace-temps au point de rupture.

A 500 km du rayon critique, soit quelques secondes avant de franchir l'horizon des évènements, signes avant-coureurs du destin les objets fragiles se brisèrent. Le faisceau du laser VLIGO perdit 1% de son éclat. Les vibrations engendrées par les trains d’ondes gravitationnelles successives atteignaient maintenant une telle intensité que certains objets en métal se mirent à vibrer puis se brisèrent. D'autres étaient soudainement pris d'une sorte de ramolissement, devenaient comme du plastique souple, devenaient liquide et tombaient en goutte sur les tables de travail.

A quelques dizaines de kilomètres de l'horizon externe[3], les rayonnements X et gamma devinrent tellement intenses que les écrans protecteurs, externes et internes, furent inutiles. La chaleur devint si intense que les écrans de protection virèrent au bleu irisé des couleurs de l'arc-en-ciel tandis que le circuit secondaire câblé rendit l'âme. Seuls les ordinateurs blindés continuaient à fonctionner, mais sous l’emprise du champ électromagnétique ambiant les consoles flashaient et les images disparaissaient par intermittence.

A l’extérieur, le ciel était à présent complètement noir d’encre. Seule, comme suspendue dans l’éternité, une petite pastille sombre scintillait à l’avant du vaisseau. Mais ce n’était plus une lumière visible mais un rayonnement X qui était converti sur un écran approprié. La courbure des rayons X réduisait le champ de vision à 10° et il continuait à se rétrécir à mesure que l’horizon se rapprochait de la poupe du vaisseau.  

Aspect du ciel à une distance de 1.1 et 1.01 rayons de l'horizon des évènements. Bientôt la gravité réduira le champ de vision à une peau de chagrin.

A présent, le second gyrocompas tournait si rapidement qu'on ne pouvait plus lire sa vitesse sur le compteur. Rien d’étonnant à cela car sa vitesse allait tendre vers l’infini sur la surface de l’horizon.  

Les évènements se succédèrent ensuite rapidement. Juste avant de traverser l'horizon externe du trou noir, les ordinateurs quantiques furent pris dans un champ électromagnétique si intense qu'il provoqua des interférences destructives qui bloquèrent leur fonctionnement. Le vaisseau encaissa des chocs électromagnétiques et des impacts de particules relativistes de plus en plus nombreux et bientôt un court-circuit général le priva de tout moyen de contrôle. Le niveau des radiations atteignit une valeur jamais atteinte de mémoire d'homme. Chaque seconde David reçu une dose létale de particules ionisantes à travers sa combinaison et il perdit rapidement conscience. Coupé de ses circuits de contrôle, c'est à cet instant que la balise automatique fut éjectée et envoya son signal.  

Parvenu sur l’horizon externe, la rotation du second gyroscope s’interrompit soudainement; la force centrifuge était équilibrée par la force de gravité du trou noir. Ici tout semblait bizarrement au repos.

Sur une position tangentielle à l'horizon des évènements symbolisé par cet anneau rouge circulaire, David ne ressentait plus l'effet du trou noir : la force centrifuge était équilibrée par la force de gravité.

Une fois l’horizon franchit, l’effet centrifuge s’inversa. La force était bien opposée au centre de courbure mais elle était dirigée vers la singularité ! C’était bien l’effet paradoxal découvert par Abramowicz. Tous les corps présentaient la même vitesse angulaire et tournaient à la même vitesse que la surface du trou noir comme s'ils étaient fixés sur un corps rigide. Mais cela David ne put en témoigner car il était plongé dans un profond coma.

Ainsi que son message le rapporte, il est possible que David ait malgré tout survécu à son coma et à l'écrasement fatal par le trou noir. Il est possible qu'un trou de ver ai put se maintenir jusqu’à provoquer des effets macroscopiques, comme il est possible que David ait débouché dans un univers parallèle où il serait sorti de son coma spontanément. Pourquoi un autre univers ? Car en traversant l’horizon des évènements, David perdit tout contact avec nos références spatiales et temporelles. Exploitant un trou de ver dans ce qu’il convient d’appeler l’hyperespace, tout indique que David déboucha dans un autre univers qui n’obéit plus à nos lois.

En effet, à deux doigts de la singularité, le plan de vol établit à partir des prédictions des ordinateurs quantiques indique que le vaisseau Discovery a dû être dévié de sa trajectoire par un trou blanc et, ainsi que le suggère son dernier message, être propulsé dans un autre univers à travers un trou de ver. 

Mais même dans ce cas, nous avons des raisons de croire que nous avons malheureusement perdu David sans espoir de le retrouver. Les modèles indiquent que le trou de ver disposait de suffisamment d'énergie négative pour maintenir les deux ouvertures spatio-temporelles ouvertes à grande échelle mais si David a débouché dans un autre univers, où qu’il aille il ne retrouvera jamais la Terre ni même la Voie Lactée ni aucun objet familier de son univers. S'il est ailleurs, cet endroit est un autre monde séparé du nôtre par l’hyperespace. Il peut se situer dans le passé ou dans le futur. Si David existe quelque part dans cet autre univers, il est la seule personne capable de nous y conduire.

Pour les observateurs extérieurs, sur la base lunaire, en traversant l'horizon externe, le signal du vaisseau déjà décalé vers les très basses fréquences, se figea pour l'éternité. Dans le référentiel lunaire, le temps de David s'était arrêté et le point de non-retour fut franchi. Si David avait voulu s'échapper du trou noir, son vaisseau n'aurait jamais eu suffisamment d'énergie pour effectuer cette manoeuvre, même à la vitesse de la lumière.  

Les distorsions de l'espace-temps

Mpeg de 559 KB

Bien que nous n’en ayons pas d’enregistrement, il est raisonnable de penser que sans sa combinaison électromagnétique semi-rigide David serait mort à quelques milliers de kilomètres de l’horizon des évènements sous les effets des forces de marées qui allaient étirer la moindre excroissance de son corps dans toutes les directions de manière chaotique et de plus en plus violente sous les effets de la gravité quantique. Protégé par sa combinaison anti-gravité, les chercheurs pensent qu'il dut survivre quelques minutes de plus mais pas plus longtemps du fait qu'il était tout de même proche de la vitesse de la lumière. Il est probable que la gravité détruisit toute vie à bord avant même que le vaisseau n'eut le temps de franchir l'horizon interne, bien avant que les enregistrements n'indiquent que David avait sombré dans le coma. A quelques secondes de la singularité annulaire, le vaisseau dut vraisemblablement exploser et le plasma dût prendre des allures de filaments avant de s'engouffrer dans la bouche de cette sangsue cosmique.

On ne peut bien sûr s'empêcher de discuter de la rumeur qui courait à l'époque, selon laquelle notre héro avait traversé l'horizon des évènements sain et sauf, comme son dernier message le sous-entendait. En fait pour être précis, disons qu'il n'est pas impossible qu'il ait découvert un trou de ver et une possibilité d'échapper ainsi à son funeste destin. Dans ces conditions il aurait constaté qu'à cette distance (environ 1.5 fois le rayon gravitationnel) la lumière était prisonnière du trou noir et tournait en cercle autour de lui à une distance constante de la singularité. En somme, dans un tunnel souple attaché au rayon de lumière il n'y avait plus de courbure mesurable et la lumière semblait se propager en ligne droite. C'est l'effet que Abramowicz[4] dénomma le "seeing-is-believing”, que j’appellerai le “Principe de Saint Thomas". A cette distance précise il n'y avait plus non plus de force centrifuge. Celle-ci était équilibrée par le champ gravitationnel du trou noir. La force du trou noir s'observait malgré tout par une distorsion des objets, une conséquence de la courbure de l’espace-temps.

Passé l'horizon des évènements, il était encore plus paradoxal de constater que les effets centrifuges s'inversaient. La précession du gyrocompas montrait que les objets étaient attirés, non pas vers l'extérieur de la courbure de la trajectoire comme il se doit mais bien vers le centre. Si nous avions pu observer le tunnel attaché au rayon lumineux, nous nous serions aperçu que cette fois la courbure tournait non pas vers le coeur du trou noir, mais du côté opposé. Il fallait vraiment le voir pour le croire !  

Mais au demeurant il restait une inconnue dans l'esprit des scientifiques : que signifiait le dernier message de David ? 

Prochain chapitre

Par-delà l'horizon du trou noir

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[3] Dans un trou noir en rotation (trou noir de Kerr), sous la limite statique se trouve l'ergosphère qui a une forme elliptique, aplatie aux pôles. Elle contient l'horizon des évènements qui se subdivise en un horizon externe et un horizon interne au centre duquel se trouve une singularité en forme d'anneau - A ce sujet lire J-P.Luminet, "Les trous noirs", Belfond/sciences, 1987.

[4] J.Chandrasekhar, Monthly Notices of the Royal Astronomical Society, 167, 1974, p63 - M.A.Abramowicz, Acta Physica Pol., B5, 1974, p327 - M.A.Abramowicz, Acta Astronomica, 30, 1980, p35 - M.A.Abramowicz et J-P.Lasota, American Journal of Physics, 54, 1986, p936 - Bruce Allen, Nature, 347, 1990, p615 - M.Abramowicz, Monthly Notices of the Royal Astronomical Society, 245, 1990, p720 - M.Abramowicz, Monthly Notices of the Royal Astronomical Society, 256, 1992, p710 - M.Abramowicz, Scientific American, March 1993, p26.


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