Au-delà de la Voie lactée

La loi de Hubble (II)

Il fallut attendre 1919 et la construction du télescope américain de 2.50 m du mont Wilson pour vérifier l'hypothèse d'Herbert Curtis. L'astronome américain Edwin Hubble commença par photographier M31 en haute résolution. Ses clichés révélèrent bientôt des étoiles individuelles dans les bras de ce qu'il dénommait encore une nébuleuse. C'est en étudiant la luminosité de ces étoiles qu’à la fin de 1924 il avait découvert 36 étoiles de la famille des Céphéides et 46 "novae". Dans son esprit il était impossible qu'autant d'étoiles variables soient situées dans le même axe de visée sans être prodigieusement éloignées. 

En analysant la luminosité des Céphéides qui obéissent à la relation luminosité/période découverte par Henrietta Leavitt, Hubble put déterminer leur magnitude absolue. Ces étoiles variables changeant de luminosité de façon très régulière - d'où leur surnom de  "chandelles standards", d'étalon de distance -, grâce à cette découverte et se basant sur les travaux de Shapley, Hubble put également déterminer leur distance. Il tenait là l'argument clé de sa plaidoirie. Ancien avocat et boxeur de renom, Hubble savait comment défendre son opinion et convaincre son auditoire.

A lire : Cepheids in Spiral Nebulae, Edwin Hubble

The Observatory, Vol. 48, 1925, pp139-142 (PDF de 344 KB)

Edwin Hubble

Entre 1923 et 1929 Edwin Hubble démontra que les "nébuleuses spirales" étaient en fait des "univers-îles" semblables à la Voie Lactée. Ces galaxies étaient en réalité des objets bien plus éloignés que les nébuleuses ordinaires et s'échappaient dans l'espace à une vitesse proportionnelle à leur distance, l'effet Doppler ne représentant que leur vitesse relative. Sur l'image du centre, Hubble a marqué les emplacements d'une nova découverte dans M31 en 1923 et de deux étoiles variables, dont la première Céphéide (indiquée VAR !) dans une galaxie extérieure, qui lui permirent de trouver les indices confirmant sa théorie. A droite Hubble auprès de la Chambre de Schmidt du Mt Palomar. Nous pouvons lui rendre hommage car la contribution d'Edwin Hubble à l'astronomie fut aussi importante que celle de Copernic ou de Newton. Documents Mount Wilson Observatory.

Hubble conclut bientôt que cette "nébuleuse" se situait à des centaines de milliers d'années-lumière, bien au-delà de la Voie Lactée ! Son éloignement expliquait facilement le faible éclat des novae découvertes par Curtis. Eloignée tout d'abord à 550000 années-lumière, puis reportée à plus d’un million d'années-lumière, les analyses spectrales l'ont finalement située à 2.2 millions d’années-lumière[4]. M31 devenait une "nébuleuse extragalactique", terme ambigu qui sera bientôt remplacée par celui de "galaxie". La galaxie d'Andromède était ainsi semblable à la nôtre et ne fut plus considérée depuis ce jour comme une nébuleuse perdue à la périphérie de la Voie Lactée.

La nouvelle de sa découverte se propagea rapidement dans la communauté des astronomes. Le public en pris connaissance dans un petit insert de 30 lignes dans le New York Times du 23 novembre 1924, trois jours après le 35eme anniversaire d’Hubble. C’est ainsi qu’à la Noël de 1924 la légende attribua ces paroles au jeune Edwin Hubble qui, regardant des clichés d'amas stellaires obtenus au télescope de 2.5 m du mont Wilson aurait dit : "ces faibles nuages nébuleux sont en fait des amas d'étoiles semblables à notre Voie Lactée, des univers-îles". L'expression nous est restée depuis.

Bien que sensationnelle, cette découverte était cependant isolée et la théorie des “univers-îles” nécessitait d’autres observations. Hubble réalisa le même travail en recherchant les "chandelles standards" dans le petit amas d'étoiles NGC 6822 et découvrit qu'il se situait à environ un million d'années-lumière. Il s'agissait en fait d'une petite galaxie irrégulière, membre de l'Amas Local au même titre que les Nuages de Magellan.

Le rougissement du spectre des galaxies

Les raies d'absorption que l'on observe à une longueur d’onde l bien déterminée dans un spectre d'étoile ou d'une galaxie sont en général décalées proportionnellement à leur vitesse d’un facteur D par comparaison avec un spectre témoin d’un élément chimique équivalent obtenu en laboratoire; ce phénomène est dénommé le décalage Doppler et représente la variation de la vitesse d'un objet par rapport à l'observateur. 

Comme le son d'une ambulance se décale vers les fréquences plus graves quand elle s'éloigne, la lumière d'une galaxie devient plus rouge à mesure qu'elle s'éloigne relativement à la Terre. Ce phénomène est proportionnel à la vitesse de récession de la galaxie. Sa mesure permet de calculer la vitesse apparente de l'objet et d'estimer sa distance. 

L'effet Doppler sur la lumière. Consulter le texte pour les explications. Document Steve Roy/Science@NASA.

Ce décalage Z s'exprime par la formule bien connue de Doppler-Fizeau :

Ainsi, si une galaxie s’éloigne de nous, Z sera positif, les raies spectrales se décalant vers la partie rouge du spectre. On appelle ce phénomène Doppler le “décalage vers le rouge” ou redshift. Selon le modèle cosmologique Standard, la vitesse de récession des galaxies est en fait relative et traduit l'expansion de l'univers : les galaxies semblent nous fuir parce qu'elles sont entraînées par le mouvement d'expansion de l'univers.

Le décalage Doppler observé dans le spectre d'absorption

de quelques galaxies distantes

 Rappelons que lorsque la vitesse du corps devient significative vis-à-vis de la vitesse de la lumière, c, cette formule doit être modifiée comme suit :

En relativité restreinte, Z peut donc avoir une valeur supérieure à 1 assez rapidement. De nos jours plusieurs galaxies ou quasars présentent un redshift Z > 10. Sans la théorie d'Einstein nous ne pourrions comprendre comment un objet peut apparemment se déplacer plus rapidement que la vitesse de la lumière.

Après avoir photographié, analysé et mesuré les spectres de 46 galaxies, en 1929 Hubble[5] découvrit "un corrélation linéaire entre les distances et les vitesses [des galaxies], K représentant la vitesse par unité de distance due à cet effet". Par la suite K sera baptisée la “constante de Hubble” symbolisée par H, et il l'estimera valoir +500 km/s/Mpc. Cette fameuse loi s’écrivait :

r H = v

Il publia également un graphique qui, pour la première fois, apportait la preuve de l’expansion de l’univers. 

Mais Hubble resta prudent et demanda d’autres mesures, en particulier la détermination précise de la vitesse de déplacement du système solaire et du rayon de courbure de l’Univers. "Pour cette raison écrit-il, il est prématuré de discuter en détails des conséquences évidentes des résultats présents [...] Cette relation linéaire est une première approximation représentant une échelle réduite de distance".

A lire : L'article original d'Edwin Hubble de 1929

"A Relation between Distance and Radial Velocity among Extra-Galactic Nebulae"

La loi de Hubble

E.Hubble : “Vitesses radiales, corrigées pour le mouvement solaire tracées en fonction de la distance estimée à partir des étoiles concernées et des luminosités moyennes des galaxies dans un amas. Les points noirs et la ligne droite continue représentent la solution tenant compte du mouvement solaire et des galaxies individuelles; les cercles et la ligne pointillée représentent la solution combinant les galaxies en groupes”. Renversement de l’Histoire, le télescope spatial qui, aujourd’hui, rend hommage à Hubble indiquerait que la constante de Hubble serait d'environ 65 km/s/Mpc (J.Huchra), une valeur relativement basse sur laquelle nous nous attarderons pour ses implications en cosmologie. Document extrait des Proceedings of the National Academy of Sciences of the U.S.A.

Fort de ses mesures et finalement convaincu par sa découverte, en 1935 Hubble démontra que les mesures de vitesse de Van Maanen étaient inexactes. Il était impossible de déterminer la vitesse angulaire d'une galaxie à de si grandes distances.

La loi de Hubble fut reconnue immédiatement par la communauté scientifique. Cela n’avait rien de surprenant. Tous les astronomes étaient prêts à considérer depuis des années qu’il devait exister une relation entre la vitesse et la distance des galaxies.

Tout d'un coup l'Univers changea de dimensions; il devenait 10 fois plus vaste et serait bientôt hors de portée des télescopes. La Voie Lactée devenait une petite galaxie perdue parmi les autres, sans privilège si ce n'est d'avoir la satisfaction de porter l'Humanité. Tout était devenu bien relatif depuis Einstein.

Par reconnaissance, Hubble sera invité à présenter des conférences dans les universités américaines et britanniques. Il recevra honneurs et médailles et devint doctor honoris causa de plusieurs universités.

Trois générations se sont écoulées depuis le travail d’Hubble. Dans une interview accordée à Kip Thorne pour célébrer le centenaire de sa naissance, Alan Sandage[6] considérait qu' "il n’est pas question de douter qu’il fut le plus grand astronome depuis Copernic. Les trois énormes et importantes choses qu’il réalisa furent : il découvrit les galaxies, il montra qu’elles étaient caractéristiques de la structure à grande échelle de l’univers et enfin il découvrit l’expansion. N’importe laquelle de ces découvertes est monumentale et devrait asseoir sa place dans l’histoire."  

A consulter : Comment déterminer la vitesse radiale des galaxies

Mais au fil du temps, les astronomes ont découvert que la loi de Hubble présentait un autre avantage. Celui de pouvoir déterminer l’âge de l’Univers, car l’intervalle de temps 1/H est indépendant de la distance. C’est la raison pour laquelle, depuis la découverte de Hubble, sa constante n’a cessé d’osciller entre 50 et 100 km/s/Mpc. Mais avec Ho=100 cela signifie dans le modèle Einstein-De Sitter (dit modèle FRW, le plus simple, dans lequel l'univers est plat) que l’Univers n’aurait pas 10 milliards d’années.

Vers 1930 ce chiffre gardait un sens car il correspondait, ainsi que l’avait fait remarquer Eddington qui aimait jouer avec les nombres, à l’âge des éléments radioactifs. Mais les découvertes se succédant, il est aujourd’hui difficile d’imaginer que l’Univers soit si jeune car il existe certaines étoiles dans notre Galaxie et des objets lointains âgés d’au moins 12 milliards d’années... En prenant une constante de Hubble proche de 50 et une valeur adéquate de densité, l’Univers pourrait avoir 20 milliards d’années. Mais Gérard de Vaucouleurs et les partisans d’une valeur haute s’insurgent, rappelant que les nouvelles échelles de distances ne s’accordent pas avec une si faible valeur, pas plus que l’évolution stellaire.  

Le redshift et la constante de Hubble

A gauche, la relation entre le temps écoulé depuis le Big Bang et le redshift qui exprime également la distance des objets extragalactiques en fonction de leur redshift. A droite, les différentes valeurs assignées à la constante de Hubble. A l'extrême droite du diagramme figurent les données du HST. Document T.Lombry et U.Harvard/J.Huchra.

En 1994, deux équipes indépendantes, l’une équipée d’une caméra à haute résolution montée sur le télescope CFH de Mauna Kea, la seconde utilisant la puissance du Télescope Spatiale Hubble[7] ont établit que la constante de Hubble semblait osciller entre 80 et 87 km/s/Mpc. Des mesures plus récentes porteraient sa valeur à 65 km/s/Mpc (J.Huchra). Nous en reparlerons. Même si cette affirmation converge vers la valeur qui fait consensus, cela donne à l’Univers un âge de 9 à 12 milliards d’années. Or certains associations d'étoiles seraient âgées de près de 15 milliards d'années... Reste donc à modifier la valeur de la densité de matière pour retrouver un âge de l’Univers compatible à la fois avec l’âge des étoiles et la nucléosynthèse primordiale. De grosses difficultés planent donc sur le modèle cosmologique Standard que nous prendrons le temps d'étudier.

Prochain chapitre

La classification des galaxies

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[4] En 1924, Hubble avait utilisé un certain type de Céphéides. Mais en 1942, Walter Baade subdivisa les Céphéides en deux catégories. Les mesures de distances avaient été sous-estimées. En outre Hubble avait confondu des nébuleuses brillantes présentes dans la Galaxie avec des étoiles brillantes qu’il utilisait comme “chandelles standards”. Du coup, l’échelle des distances s’agrandit, portant fonalement M31 à 2.2 millions d'années-lumière.

[5] E.Hubble, Proceedings of the National Academy of Sciences (USA), 15, 1929, p168.

[6] A.Sharov/I.Novikov, “Edwin Hubble, the discoverer of the Big Bang universe”, op.cit., préface de l’édition anglaise.

[7] Cf les quatre articles publiés in Nature, 371 (1994); C.Hogan, p374; M.Pierce et al., p385; G.Jacoby, p741; W.Freedman et al., p757.


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