Quand l'univers se limite à la Voie Lactée

La Voie Lactée (IV)

Si vous avez déjà eu l’occasion d’observer le ciel en hiver lorsque la nuit est noire d'encre dans les régions éloignées de l’éclairage public, en altitude ou dans une région désertique, après les premières minutes d’accoutumance, vous avez certainement distingué à la limite de la visibilité une bande laiteuse irrégulière qui traverse le ciel au milieu des étoiles. John Milton[4] qui observa la Voie Lactée avec la lunette de Galilée la décrit avec beaucoup de poésie comme étant "un chemin large et ample dont la poussière est d'or et le pavé d'étoiles, comme les étoiles que tu vois dans Galaxie, cette voie lactée que tu découvres, la nuit, comme une zone poudrée d'étoiles". Cette poussière d’or de forme irrégulière et évanescente dont parle avec grand art John Milton représente notre Galaxie vue de profil. Les plus proches étoiles sont à plusieurs dizaines d'années-lumière, l’équivalant de quelques centaines de milliers de milliards de kilomètres... Pourtant nous aimerions tendre la main et caresser l'échine de la nuit.  

La Voie Lactée vue de profil : vous contemplez environ 250 milliards d'étoiles... Vous reconnaîtrez sur l'agrandissement la Grande Ourse inversée dans la partie gauche de l'hémisphère nord et à sa droite près de l'axe central l'étoile Arcturus et dans l'hémisphère sud la galaxie M31 à gauche, les deux Nuages de Magellan à droite de l'axe central avec l'étoile brillante Achernar et la croix du sud à sa gauche et la constellation d'Orion à l'extrême droite. Le diamètre de la Voie lactée est d'environ 100000 années-lumière. Cliquer ici pour charger une image N/B équivalente réalisée dans les années 1950 par Knut Lundmark à l'Observatoire de Lund en Suède sur laquelle sont recensées environ 7000 étoiles jusqu'à la magnitude 6, la limite de l'acuité visuelle. Document Alex Mellinger (Cf. également la gallerie des chefs-d'oeuvre)

Mensurations et morphologie de la Voie Lactée

La Voie Lactée est semblable aux autres galaxies. Ainsi que l’ont confirmé les observations réparties sur toute l’étendue du spectre électromagnétique, du rayonnement radio au rayonnement X, la Voie Lactée forme un disque épais, composé d'étoiles, de gaz et de poussières dont le diamètre est d'environ 100000 années-lumière pour une épaisseur d'environ 700 années-lumière à hauteur du Soleil. 

Selon les estimations, la Voie Lactée rassemble environ 250 milliards d'étoiles. C'est plus du double de la galaxie M33 mais à peine 60% de la célèbre galaxie d'Andromède M31 qui compte parmi les plus étendues (220000 années-lumière de diamètre). Le record est détenu par la galaxie centrale de l'amas Abell 2029, une galaxie géante située dans la constellation de la Vierge. Sa masse est de 2000 milliards d'étoiles et son diamètre atteint 8 millions d'années-lumière !

Ci-dessus une vue rapprochée du plan galactique réalisée par John P. Gleason. L'exposition a été de 40 minutes et les couleurs corrigées artificiellement. Comme on peut le constater c'est l'omniprésence des nuages de poussières qui nous cachent la vision du noyau. Noter à gauche la nébuleuse North America NGC 7000 dans le Cygne d'une belle couleur rouge vive.

C'est en établissant un relevé statistique du nombre d'étoiles de chaque magnitude dans chaque région de la Voie Lactée que W.Herschel découvrit la forme aplatie de la Voie Lactée et la grande échancrure obscure à hauteur des constellations du Cygne et de Cassiopée (à gauche).  

Comme les milliards d'autres galaxies qui peuplent l'univers, la Voie Lactée renferme non seulement tout un zoo stellaire allant des étoiles naines aux pulsars, mais également un grand nombre de nuages de gaz épars que l'on appelle des nébuleuses. Parmi les plus connues que vous pouvez observer au télescope citons M1 la nébuleuse du Crabe, M20 la nébuleuse du Trèfle, M27 Dumbbell, M42 la Grand nébuleuse d'Orion, M57 la nébuleuse annulaire de la Lyre,....

Les constellations et autres astérismes ne sont que des groupements arbitraires d'étoiles proches (moins de 1000 a.l.) dont l'origine historique coïncide avec le développement de l'astrologie. Aujourd'hui elle servent avant tout de repère nocturne aux observateurs.

La Voie Lactée

A gauche, survol de la Voie Lactée. Un document 2MASS/IPAC au format QuickTime (.mov) de 9.7 MB. A droite la rotation nocturne de la Voie Lactée enregistrée à l'Observatoire du Vatican du Mt Graham avec un boîtier Nikon de 50 mm équipé d'une caméra CCD AP7. Compositage de 30 expositions de 10 sec chacune espacées d'une minute. Fichier GIF de 794 KB. Document CCD.

Nous avons parlé un peu plus tôt de la forme spiralée de la Voie Lactée. Comment connaissons-nous sa forme puisque nous sommes plongés à l’intérieur un peu comme un habitant de Flatland explorant un monde à deux dimensions ? Il existe deux méthodes, l'une déterminant la courbe de rotation des régions HI - leur vitesse radiale - et celle déterminant les champs de vitesses des régions HI - les isovitesses[5].

Grâce aux relevés radioélectriques, nous connaissons la forme quasi complète de notre Galaxie. Seul un quadrant situé au-delà du noyau reste inconnu, où le rayonnement est absorbé tout le long de son parcours par la matière interstellaire. 

Nous savons que les étoiles de la Voie Lactée sont alignées dans 4 bras serrés autour du noyau, lui donnant une structure spiralée assez prononcée que le Sky Catalogue 2000.0 classe encore parmi les galaxies spirales Sb.

Mais en 1964 déjà l'astronome Gérard de Vaucouleurs[6] de l'Université du Texas avait émis l'hypothèse que la Voie Lactée était une galaxie spirale barrée, cherchant à expliquer le mouvement non circulaire du gaz atomique qui entourait le noyau. Puis dans les années 1970 il classa la Voie Lactée SAB(rs)bc II, c'est-à-dire presque au centre du modèle qu'il proposa en 1959 : une spirale non barrée avec un anneau interne (r), les bras spiraux partant directement du noyau (s). 

Etant plongé dans la Voie Lactée il est difficile d'estimer sa forme. Seul le recensement du gaz interstellaire par le biais de la radioastronomie nous a permis d'évaluer sa forme. Jusqu'au milieu des années 1960 on pensait que la Voie Lactée avait une forme spirale serrée à l'image de NGC 4414 (à gauche). Mais en mesurant les mouvements du gaz qui entoure le noyau on pense aujourd'hui qu'elle ressemble plutôt à une galaxie spirale barrée telle NGC 1365 (centre) ou mieux encore à NGC 4535 (droite). Documents NASA/STSCI/HST, AAO et Palomar/Caltech.

Depuis 1991, grâce aux travaux de Blitz, Spergel, Matsumoto et consorts, plusieurs indices (photométriques, IR, matière sombre) semblent confirmer que la Voie Lactée est bel et bien une galaxie spirale barrée (SBcm) dont l'aspect serait similaire à la belle galaxie NGC 1365 ou NGC 4535. Ainsi que nous le verrons, cette configuration n'est pas exceptionnelle et près de la moitié des disques galactiques contiennent une barre qui traverse le noyau.  

A partir de 10000 années-lumière du noyau et à distantes croissantes se trouvent le bras de la Règle, le bras du Centaure qui se prolonge vers celui de l'Ecu, le bras du Sagittaire et celui de la Carène, le bras d'Orion et le bras de Persée. Plus loin encore, à 20000 années-lumière derrière le bras de Persée se trouve trois bras extérieurs. Ces noms font référence aux constellations qu'ils abritent par projection. Le Soleil occupe le bras intérieur d'Orion, qui est fortement décentré à environ 25000 années-lumière du noyau. Précisons que ces mesures de distances sont entachés d’incertitude. Les distances sont surestimées par l'absorption de la lumière par la poussière interstellaire. A ce jour, l'erreur peut encore atteindre 25%.  

Illustration artistique de l'aspect général de la Voie Lactée. Dessin de Pour la Science adapté par l'auteur.

Pour accomplir une révolution autour de la Galaxie, le Soleil met environ 250 millions d'années à la vitesse d’environ 220 km/s. Durant les prochains millénaires nous savons qu'il se dirigera vers une zone dénommée l'Apex située entre le Sagittaire et le Capricorne[7] à la vitesse d’environ 650 km/s.

Prochain chapitre

Le noyau de la Voie Lactée

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[4] J.Milton, "Le Paradis Perdu" (1667), Belin, 1990, VII, v575, p317.

[5] Nous reviendrons que ces méthodes dans l'article consacré à "La cinématique des galaxies".

[6] G.de Vaucouleurs, IAU Symposium no.20 : The Galaxy and the Magellanic Clouds, eds F.Kerr et A.Rodgers, Australian Academy of Sciences, 1964, p195.

[7] Longitude et latitude sur le plan galactique : l =+56°, b=+22°.


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