Mieux vaut voir qu'en entendre parler
Brigitte
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« Au
bout de la patience, il y a le ciel » - Proverbe touareg
Un an ! Pendant un an nous avons préparé ce voyage en Libye pour aller
assister au grandiose spectacle du ballet de la lune et du soleil. Nous
avons rêvé, imaginé 4’06’’ d’éclipse totale, savouré pendant
plus de 365.25 jours la préparation de cet évènement. Le plus important :
la météo. Manquerait plus qu’on se prenne des nuages au moment
crucial. On a mis tous les atouts de notre côté, après, devant les aléas
du ciel, on ne peut que s’incliner. Et nous voilà débarquant sur le
sol libyen à Tripoli, en pleine nuit, sous un ciel dominé par la présence
écrasante de Jupiter. Passées les premières heures de « mise en
route » nécessaires aux transbordements de toutes sortes, nous voilà
roulant en bus vers la dernière grande ville avant le désert :
Sabha, afin d’y retrouver nos futurs guides du désert, les touaregs en
4 x 4.
Tripoli – Sabha : 750 km (à vol
d’oiseau). Les paysages s’enchaînent les uns derrière les autres, et
on roule sud est, on avale du kilomètre. La nuit arrive et on peut déjà
voir un ciel de velours noir piqueté d’éclats scintillants. Pas de
doute, même vu à travers les vitres du bus, le ciel est prometteur. Bien
calée dans mon siège, le nez collé sur la vitre, je regarde ce
spectacle encore inaccessible, je reconnais quelques constellations.Sur
l’horizon Est, elles se lèvent majestueuses, et surtout il ne faut pas
attendre qu’elles se hissent au-delà de 15° pour commencer à les
apercevoir.
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Ici le ciel est noir même au ras de l’horizon, pas de
pollution lumineuse, pas de pollution atmosphérique, ou si peu. J’ai hâte
de sortir les jumelles et le télescope. Mais ça va venir, on est là
pour ça, pour l’instant on roule. Un peu engourdie d’être restée
dans la même position contemplative depuis un temps indéterminé, je me
tourne dans la direction opposée vers l’ouest pour essayer de voir à
quoi ressemble le ciel dans cette partie là. Le soleil est couché depuis
un bon moment, il est environ 22h30. Les conditions d’observation ne
sont pas idéales, l’intérieur du bus est légèrement éclairé, une
distance d’environ 3 m me sépare de la vitre arrière, mais malgré
tout je vois bien que de ce côté-là aussi il y a de la consistance.
Cependant, il y a quelque chose qui me chiffonne. Une zone laiteuse monte
depuis l’horizon jusqu’assez haut dans le ciel.
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« Qui
affirme que la lumière et l'ombre ne parlent pas? » proverbe
Touareg
Y
aurait il de la pollution lumineuse de ce côté ?? Et tout en me
posant cette question, une petite voix me dit « mais non, mais non,
regarde bien, ce n’est pas un halo, mais une bande lumineuse », et en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire,
j’ai compris. A ce moment, une exclamation tonitruante domine le ronron
du bus mêlé aux papotages divers. Marthe s’écrie : « héééééééééééééééé
les copains regardez, la lumière zodiacale ». Oui, oui, c’est
bien ça. Magnifique. Jamais vue comme ça. Emergeant de l’horizon et
montant comme un fuseau oblique qui se dilue très haut dans le ciel, elle
se découpe nettement sur le noir céleste. Moi qui jusqu’à présent ne
l’avais vue que comme une faible lueur sous des cieux moins propices, je
peux enfin la contempler dans toute sa splendeur. Impressionnant. Mais
alors une question me vient. Pourquoi ne trouve-t-on pas mention de ce phénomène
dans les écrits des anciens ? Ils avaient pourtant un ciel vierge de
pollution lumineuse et cependant les grecs n’en parlent jamais. Du point de vue visuel, le phénomène est aussi
perceptible que la voie lactée. Or la voie lactée a toujours été
reconnue comme appartenant au ciel. Il semble qu’en Europe, ce soit
Kepler (fin 16e début 17e siècle), grand
observateur des phénomènes célestes, qui relatera le premier avoir vu
cette clarté fantomatique. Ce sera Dominique Cassini (17e siècle), qui en fera une description précise, et en donnera une
explication scientifique : diffusion de la lumière solaire par des
poussières flottant dans l’espace. C’est lui qui lui
donnera d’ailleurs son nom de lumière zodiacale. Alors ? Pourquoi cet
oubli chez les grecs ? Sans doute parce que le phénomène n’étant pas
permanent, visible plus particulièrement au printemps et en automne, il
était vraisemblablement classé dans les phénomènes atmosphériques,
dans le monde sublunaire, le monde du changement. Il ne pouvait pas
figurer dans l’histoire du ciel, siège des dieux, où tout est parfait
et figé. Il aura fallu attendre 20 siècles d’Aristote
à Kepler pour regarder le ciel autrement.
Ce soir là, je n’avais pas les yeux assez
grands pour me perdre dans cette clarté.
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« Homme
il faut savoir te taire pour écouter le chant de l'espace »
proverbe Touareg
Et
le voyage continue. Après une nuit passée dans un hôtel à Sabha, dernière
étape avant le désert, nous allons rejoindre nos guides Touaregs.
Chargement du matériel dans les 4x4, et nous voilà parti direction le
sable. En fin de journée, après un ultime arrêt à Tmassah pour le
ravitaillement de dernière minute, nous quittons enfin la route
d’asphalte. Ça y est. On est dedans. On roule sur le sable ocre. Très
rapidement l’horizon a englouti les quelques maisons de Tmassah et nous
nous retrouvons « seuls » au milieu de l’immensité. Quelle
sensation !! C’est l’euphorie de la découverte d’un paysage
totalement nouveau, la vue d’un horizon si lointain qu’on se dit
qu’au bout il y a peut être le vide comme le pensaient les premiers
navigateurs téméraires, mais qu’entre nous et le vide il y a toute
cette liberté de parcourir ce grand espace. C’est grisant. Puis vient
le premier bivouac précédé d’un coucher de soleil qui a coloré de
rose ciel et dunes, pour ne plus faire qu’un.
Malgré
la longue journée, on se fait une petite séance d’observation. Enfin,
on peut profiter de ce ciel. Qui du ciel ou du silence est le plus
impressionnant ? Taisons-nous et contemplons. |
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Réveil
matinal le lendemain. Alors qu’aux aurores on émerge difficilement
d’une nuit un peu fraîche, je m’extirpe de la tente. Tout est rose à
nouveau autour de moi, le soleil n’est pas loin. Il est 6h. D’ailleurs
vers l’Est c’est plutôt orange. Nous sommes à 48 h de l’éclipse
totale.
Et
là discrètement posé sur la crête d’une dune, un fin croissant de
lune se prélasse. Vision inhabituelle que ce croissant posé
horizontalement, comme un sourire égayant le ciel du matin.
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Et nous poursuivons notre route, ponctuée de péripéties diverses et
variées, traversant des paysages plus surprenants les uns que les autres,
plats ou escarpés, roulant sur des sols allant de la poussière de sable,
aux grands blocs de roche volcanique déposés là après l’éruption il
y a plus de 5000 ans du Waw an Namus, qui a dû superbement secouer la région
à cette époque. Arrive tout doucement le matin du 29 mars. Plus de 500
km parcourus depuis Tmassah.
Ayant installé le campement de nuit la veille au soir, nous découvrons avec le lever du soleil le paysage lunaire qui nous a
accueilli pour une nuit :
la platitude complète, un reg au sol dur, parsemé de cailloux, un lieu
perdu au milieu de nulle part. Aucun relief sur 360° d’horizon. Pas un
brin d’herbe, pas même une brindille desséchée. Et toujours ce
silence (enfin, quand on arrête tous de babiller à qui mieux mieux !!).
Ce lieu est l’image même de la désolation, un endroit ou seul le minéral
a le droit d’exister. Et pourtant c’est beau sous ce ciel si bleu.
Mais il ne s’agit pas de se laisser envoûter par ce lieu insolite. Il
faut se préparer. L’implacable mécanique céleste ne nous attendra
pas. Chacun s’affère autour de son matériel. Observation
contemplative, dessinateur, expérimentateur, photographes, il y en a pour
tous les goûts. L’éclipse a commencé et avec le temps qui s’écoule
on sent monter une certaine fébrilité. Quelqu’un, Pierre peut être,
je ne sais plus, a commencé un compte à rebours. Tout à coup, les
ombres volantes fondent sur nous. Extraordinaire impression que ce sol
ondulant comme une vague. Tout s’assombrit de cette couleur si particulière
aux éclipses. La totalité a commencé, et la couronne solaire se révèle
à nous, grands panaches latéraux en forme de pétales oblongs. C’est
magnifique, et il n’y a pas que la baisse de température qui fait
frissonner. Voulant profiter maintenant et plus tard de ce moment
exceptionnel, je joue les métronomes. Quelques secondes penchée à côté
du pied photo pour graver ce spectacle dans ma mémoire, et quelques
secondes pour faire une photo. C’est une voix bien lointaine qui me ramène
à la réalité. « plus que 30 secondes » ; les derniers
instants s’écoulent comme du sable qui file entre les doigts. Pas moyen
de le retenir. Petit à petit la lumière redescend sur nous, et tout
aussi tranquillement qu’elle est venue la lune continue de cheminer après
nous avoir tiré sa révérence.
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« Mieux
vaut voir que d’en entendre parler » proverbe Touareg
Pour
clore cette journée, notre route du retour passe par un site complètement
inattendu. Après avoir roulé à peine une centaine de km, il est décidé
de bivouaquer dans une zone de sable blond, entourée de petits plateaux
et de dunes. Avant de décharger le matériel pour installer le campement,
un petit tour de reconnaissance des lieux nous fait découvrir que nous
sommes en fait sur d’anciens fonds marins. Le sol est jonché de
coquillages fossilisés, petites tâches blanches sur sable fin. Quand on
se hisse au sommet des dunes, on distingue les parois creusées par
l’eau quand la mer venait battre ces flancs et ensuite par l’érosion
quand la mer s’est retirée. Dans
ces parois, les couches sédimentaires sont bien visibles. Assis sur la crête
d’une dune, on a regardé le soleil se coucher, à l’affût du rayon
vert. Nos cuisiniers Touaregs ont allumé un feu et préparé le thé.
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« Pour
réussir le thé, dit le proverbe touareg,
il faut trois choses : les
braises, le temps et les amis »
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