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Une semaine à Briançon

Serge (2003)

 

Ou à quoi furent réduits les rêves et les espoirs d’observations fabuleuses que chacun avait imaginées des mois et des mois durant. Pour les amateurs que nous sommes. Un stage d’astronomie en été est un événement majeur, toujours attendu avec impatience et où l’on se
fait fort de concrétiser de grandioses projets…

Tout était prêt pour que la semaine d’observation prévue à Briançon se déroule sous les meilleurs hospices. Tout d’abord, la bonne idée du choix du site, au gîte Le pas du loup avec mise à disposition du terrain de l’Observatoire de Briançon. Situé au hameau des Bouchiers, à une altitude de 1 550 m, la qualité du ciel à cet endroit ne faisait aucun doute. D’ailleurs, notre hôte, Hervé, nous assurait sans sourciller que nous étions ici sous le meilleur ciel d’Europe (ben voyons…) et que nous bénéficions d’un cône de visibilité assez exceptionnel dont le centre était précisément l’observatoire (rien que ça). Ensuite, pour l’occasion, le matériel avait été soigneusement vérifié. Le choix avait été simple et expéditif : on avait décidé d’amener la totalité des instruments ! Les deux lunettes, les deux télescopes et tous les accessoires qui vont avec. De plus, chacun apporterait sont matériel personnel. Par ailleurs, le gros Dobson avait été rendu pleinement opérationnel grâce aux travaux effectués pour parfaire son équilibrage et pour pouvoir utiliser toutes ses options électriques. Enfin, le dynamisme de l’équipe induit par l’enthousiasme débordant de chacun des membres de l’expédition, prêt à vivre un grand moment. Certains avaient prévu de progresser dans l’observation visuelle, de bien assimiler la manipulation du matériel, de jongler avec les cartes et atlas, d’être à l’aise dans la délicate recherche des objets convoités dans l’immensité stellaire.D’autres, plus techniques, visaient à réaliser des acquisitions d’images numériques spectaculaires. Quelquesuns souhaitaient plus simplement de se faire plaisir sous un ciel de grande qualité. Jean- François s’était concocté un programme d’observation assez ambitieux consistant à repérer les objets du catalogue Hickson qui, comme chacun sait, répertorie les groupements serrés de galaxies en interaction les unes aux autres et dont le quintet de Stephan est l’un des représentants les plus célèbres. Le défi est que ces objets sont très faibles et flirtent allègrement avec des magnitudes supérieures à 14… Pour ma part, je comptais faire du dessin dans des conditions optimums. J’avais le projet d’une grande représentation des dentelles du cygne avec l’utilisation magique du filtre OIII pour renforcer le contraste. Cela aurait nécessité de nombreux croquis se recoupant afin d’englober la totalité du champ immense qu’occupe ce bel objet. Pour l’occasion, Jean est mon compagnon de voyage. A nous deux, nous avons attrapé une sacrée suée pour charger les deux DOBSONS, sa lunette fluorite de 100 et tous les bagages dans mon fourgon. Ah, bon sang, ça va barder !

Au terme des 733 km de route effectués, nous arrivons enfin dans ce petit hameau après avoir escaladé la montagne par un chemin cahoteux. Première surprise, le gîte se trouve à 300 m de l’espace où l’on peut observer. La deuxième est qu’il n’y a personne pour nous recevoir. Seul un petit mot placardé sur une porte invite à nous installer.

Petit à petit, les copains arrivent et grossissent le groupe. Le temps est superbe bien que l’on remarque de nombreux cumulus. Ces maudits coquins ne firent que se multiplier, croître et se muer en cumulonimbus et autres monstruosités orageuses au cours de la semaine. En fin d’après-midi, nous rencontrons enfin Hervé et sa petite famille. Après le dîner, il nous amène à l’observatoire afin que l’on puisse y décharger et installer notre matériel. Hélas, son télescope de 50 cm restera sous son abri durant toute la semaine et nous n’aurons jamais l’occasion de le voir… A travers le fameux cône de visibilité, nous contemplons aux jumelles un ciel d’une grande pureté, où les étoiles brillent d’un éclat singulier. Nous n’aurons pas le temps d’utiliser les instruments, le ciel se couvrant déjà… La journée suivante est consacrée à la mise en place et la vérification du matériel. On discute, on apprend, on fignole… Les oculaires sont soigneusement nettoyés. C’est en lavant le miroir du T460 que, horreur, nous nous apercevons que les traces qui semblaient n’être que des saletés, s’avèrent être des défauts de l’aluminure. Dur, dur… Bien que cela n’altère pas encore la qualité des observations, c’est un point qu’il nous faudra régler au plus vite, car ces dégradations se développeront inexorablement. La fin de la journée tourne à l’orage, il pleut à verse, le tonnerre gronde, la nuit sera désespérément bouchée.

 

Nous compenserons toute la semaine durant, cette frustration astronomique par les plaisirs gastronomiques. Charcutailles et fromages, patates et agneaux grillés, confitures de tata Françoise et bon pain. Nous ne donnons pas dans la finesse et la diététique en prend un rude coup. Mais comment ne pas résister aux spécialités montagnardes ! Pour ma part, j’ai pris quelques grammes… Les journées se suivent et hélas, se dégradent. Il faut de l’imagination pour meubler ce temps. Nous n’en manquons pas. Au cours d’une courte balade à une charmante petite chapelle, Guillaume propose la réalisation d’un gigantesque logo M78 avec des cailloux judicieusement disposés au sol. Une fois l'oeuvre achevée, nous contemplons béatement d’une hauteur le fruit de notre labeur avec une certaine fierté. A d’autres moments, nous découvrons les talents de Jean-François au piano. Le bougre secoue rudement le clavier électronique qui trône dans un coin de la pièce commune comme rarement il a dut l’être (le piano, pas Jean-François). Bernard et Christophe, infatigables, nous montrerons de quoi sont capables leurs mollets d’aciers ! Qu’il vente ou qu’il pleuve, ils affronteront gaillardement les sentiers montagneux. D’autres, plus simplement, bouquineront, se plongerons dans les cartes célestes, rêvant des belles opportunités qu’il y aurait put avoir. Guillaume nous montre (pour nous consoler) les photos de la semaine précédente où il était avec Emmanuel à Saint Véran sous une météo encore plus pourrie qu’ici : il neigeait ! Nos rares observations se résument en deux points : Un après midi de beau temps nous a permis de titiller le soleil. Entre les nombreux nuages, nous observons un disque solaire littéralement criblé de tâches. Franck en profite pour faire de nombreuses acquisitions avec une Webcam au foyer de son C8. La turbulence est importante et les images en pâtissent.

L130, Pentax 7 mm, filtre milar pleine ouverture. Le 3 sept 02 à 13 h TU.

Détail d’une tâche avec un Nagler 4,8 mm.

Pour ma part, je réalise deux dessins dans des conditions qui sont loin d’être idéales : forte turbulence et nombreux nuages. Cependant, on peut par moment saisir de fins détails sur la surface des tâches. Certaines zones sombres semblent avoir une structure filamenteuse. Pendant ce temps, certains apprennent à regarder dans un oculaire grand champ. Il apparaît qu’il n’est pas si évident que ça de profiter pleinement des possibilités offertes par ces beaux outils. Il faut être pile dans l’axe optique et respecter le relief d’oeil - la distance qui doit séparer l’oeil de l’oculaire - qui est parfois très court. Nous renouvellerons cette expérience instructive au club. La seule nuit dont nous avons pu tirer parti a été particulièrement frustrante. Le ciel est à moitié bouché par des nuages. On vise à travers des trouées plus ou moins larges, des parties de constellations qui, dans ces conditions, sont parfois difficiles à identifier. De plus, un vent continuel chamboule constamment cette configuration. Cela nous donne un étrange tableau : étant tous parfaitement équipé, chacun dispose d’un instrument qu’il faut utiliser au mieux. La première étape consiste à identifier une zone dégagée. Il faut ensuite se précipiter dans les atlas ou les notes préparatoires d’observation pour cibler un objet disponible à cet endroit. Vient alors la gymnastique plus ou moins laborieuse selon les habitudes de chacun, du repérage et du pointage pour pouvoir enfin jouir pendant quelques – trop courts – instants du spectacle offert. Et on recommence encore et encore. A ce petit jeu la, les montures sont rudement sollicitées : en haut, plus bas, à droite, de l’autre coté, zut, loupé ! Et certains commencent à se lasser…. On sent poindre un léger agacement et petit à petit, les instruments sont rangés. Et pourtant, que le ciel est beau par endroit !

 

Bien que les lueurs de Briançon dérangent quelque peu l’horizon au nord, le reste du ciel (entre les nuages évidemment) est d’un noir profond. Dans ces conditions, le réticule des chercheurs est absolument invisible. Sur ce velours d’encre, les étoiles s’y détachent avec un éclat remarquable, les objets diffus gagnent en contraste, en étendue et en détail. Nous n’avons pas pris le temps d’estimer la magnitude visuelle limite, mais nul doute que la barre est haute ! De cette expérience, je retiendrai une vue saisissante d’Andromède. Je dispose du T460 qui, rappelons le, est vraiment une sacrée machine. Avec le Nagler 31 mm, j’ai une vision de l’objet comparable aux photographies. Même avec le fabuleux champ offert, La belle galaxie déborde largement du cercle de vision. On englobe dans le même regard, les galaxies satellites qui dans ces conditions, sont absolument remarquables. La vision du bulbe est riche en nuances ; la partie centrale est très petite et très lumineuse, ce qui n’apparaît pas sur les clichés généralement surexposés. Le large dégradé ovale est interrompu par la bande d’absorption bien noire. Grâce aux documents de Jean François, je parviens à repérer quelques amas globulaires satellites de M31. Ce n’est pas très évident car ils leurs magnitudes dépassent 14,5. Ils ne sont visibles à fort grossissement que comme de faibles étoiles perdues parmi d’autres.

Autre belle vision : l’amas globulaire d’Hercule dans des conditions d’observation et matérielles optimums. On peut allègrement grossir, c’est très lumineux, parfaitement résolu en milliers d’étoiles et c’est très beau. Pendant quelques petites minutes, j’ai la chance de saisir la nébuleuse planétaire « saturne ». La belle est rarement observée car assez basse sur l’horizon et un peu pénible à chercher par manque d’étoiles évidentes dans cette zone du verseau. Avec un confortable grossissement, elle apparaît turquoise et sa forme particulière est identifiable du coup d’oeil. En insistant un peu, on discerne les deux « feux de positions » qui l’encadrent de part et d’autre. Parmi les autres « stars » des nuits d’été, il faut noter de belles et traditionnelles observations de l’anneau de la Lyre, Dumbell, les dentelles du Cygne, etc. Pour changer un peu, (et profiter des trouées dans les nuages), le repérage des innombrables galaxies dans la région de la petite Ourse et du Dragon s’avère être un exercice passionnant. Au premier abord, on se dit ou on s’imagine qu’il n’y a pas grand chose à voir dans le coin. Que nenni, il suffit de pousser un peu la magnitude limite et passer Mg 14,5. Ce sont alors des dizaines et des dizaines d’objets qui s’offrent à notre regard. Ca c’est du sport ! Ayons toujours à l’esprit que les fenêtres météo nous accordent rarement plus de cinq minutes d’observation non-stop dans le même secteur…

Nous avons admiré le long lever des Pléiades sur l’horizon pentu des montagnes, et, voyant vers le nord des lueurs d’éclairs de plus en plus menaçantes, nous décidons de tout ranger pendant qu’il est encore temps. Ce fut une belle couillonnade car l’orage nous épargna et la suite de la nuit fut clémente. Moralité : ce fut beau pénible, court et frustrant. Car encore une fois, les qualités du ciel permettaient de formidables observations. Un dernier mot sur nos conditions d’hébergement. Peut-être à cause de cette météo exécrable, qui nous fit tourner comme des lions en cage, nous avons cristallisé notre désarroi sur la situation que nous offrait le gîte et qui, visiblement, n’a pas satisfait grand monde. Espace minimum, promiscuité certaine (WC et douches à portes accordéon jouxtant la cuisine…), salle commune que nous partagions avec nos hôtes de façon quelque peu ambiguë, discutions étranges et parfois un peu surréaliste avec ceux-ci, rapport qualité prix douteux, tout cela laisse comme un arrière goût bizarre à ce propos. Il faudra en tenir compte à l’avenir et envisager d’autres formules. Il nous faut un gîte que nous occupons seul avec terrain d’observation attenant. Ou alors, imaginer d’être itinérant, faire du camping et pouvoir ainsi suivre au jour le jour les caprices de la météo. Pourquoi pas un voyage sous des latitudes plus clémentes ? Affaire à suivre… A moins que, plus sagement, on se dise que cette année, nous n’avons pas été gâté, nous avons perdu à la grande loterie de la pluie et du beau temps et que, se sera mieux la prochaine fois.