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Comme un souffle céleste sur le firmament glacé

Ou l’éclipse totale du Soleil du 1er août 2008 vue par Pierre STROCK et son fils Philippe

Pierre (2008)

Région autonome ouïgoure du Xinjiang chinois : Xīnjiāng en mandarin / Shinjang en ouïgour

Préfecture de Hami : Hāmì en mandarin / Kumul en ouïgour

District de Yiwu : Yīwú en mandarin / Ara Türük en ouïgour

Village de Weizixia        94° 50' 11,7''E    43°27'08,1''N

Quelque part dans le désert de Gobi. En plein soleil !

La veillée
Nous arrivons la veille de l’éclipse dans un village bien placé sur la ligne de centralité. La tension, assez usuelle avant les éclipses, est déjà palpable. Nos guides pensent que nous n’aurons aucune liberté de mouvement et de fait nous sommes parqués dans un camp aux allures militaires. En plus, on nous empêche d’aller repérer le lieu d’observation.
L’anti-cyclone fraîchement installé sur la région n’est pas encore bien solide comme le montre les nuages sur l’horizon Ouest où doit se dérouler l’éclipse. En plus, la présence des montagnes proches nous fait craindre des nuages de chaleur pour le lendemain.

Les pressions du matin
Au matin de l’éclipse, nous négocions de rester près des tentes et des points d’eau. De là nous allons à pied voir le site des officiels chinois. Pour développer le tourisme de la région, et pour nous accueillir, ils ont construit un planétarium et toutes sortes d’animations. C’est aujourd’hui l’inauguration : Il leur faut du monde.
Mais à côté des podiums, il y a un vaste désert libre d'accès. Nous y repérons un petit tertre d'observation plus propice que notre lieu d’installation matinale. Nous retournons donc négocier pour y déplacer tout le groupe : Pas simple de regrouper ceux qui sont restés aux tentes, ceux qui se baladent au village et ceux qui préfèrent s’égailler avec les officiels et les danseuses.
À dix heures les nuages de chaleur apparaissent sur les montagnes. Il est déjà évident que l’on prend un risque et qu’à cinq kilomètres au Nord-Est, plus loin des reliefs, nous serions mieux. Mais il semble aussi raisonnable d’attendre un peu. On s'y installe. Curieusement pour un groupe de soixante, seulement huit préparent des appareils. D’autres ont bien apporté du matériel, mais il est posé en vrac par terre. On ne les reverra qu’après le début de la phase partielle.

L’apaisement d’une bonne préparation
Mon strock-250 est en place. Mon petit appareil photo est dans sa couverture de survie sur le trépied. J’espère saisir la couronne très étendue. Les jumelles sont posées à l’ombre et le petit appareil photo de mon fils est réglé. Il va observer aux jumelles et faire quelques photos d’ambiance. Tout est arrimé au sol par des tendeurs pour résister aux violentes bourrasques du vent brûlant.
À côté de moi, Serge et son épouse sont installés. Serge compte faire un dessin de la couronne en moins de deux minutes : C’est sacrément ambitieux ! Il a son strock-250, sa longue vue et son matériel de dessin. Les caisses du T400 nous servent de tables basses. Un peu plus loin Philippe Morel a déballé un matériel impressionnant : Une monture équatoriale, des téléobjectifs, un filtre H-Alpha de 90 mm, deux caméras, un ordinateur d’acquisition, des bâches d’eau, des mètres carrés de capteurs solaires,…
Avec mon fils, nous buvons de l’eau avec force conviction car notre survie physique en dépend. Pour la survie du groupe, Philippe part faucher des parasols sur le site des officiels… Pour notre survie morale, nous répétons au chronomètre les séquences de prises de vue. La première fois : C’est pas gagné ! Il faut dire que je n’ai pas préparé cette éclipse : J’improvise... Après quelques essais, c’est mieux et cela rassure.

C’est le moment de visiter les autres groupes éparpillés alentour. Deux à trois milliers étrangers et un seul astronome amateur Ouïgour. Il m’explique qu’au dernier moment le gouvernement a interdit aux Chinois de venir. Pas étonnant que le site reste désert !

Notre installation et l'angoissant ciel d'éclipse (avec Vénus en haut à gauche)

Le stress des derniers instants
Les nuages montent, s’accumulent et stagnent à l’Ouest. Il est clair que l’on va observer entre ou derrière les nuages. C’est tellement un coup de poker que toute la délégation de la Royal Astro Chose de Calgary au Canada est remontée en bus au début de la partielle pour aller voir plus loin.
Du haut de notre butte encaillassée en plein désert de Gobi, à dix minutes de l’instant critique, ça semble perdu. Les nuages de chaleur ne fondent pas. Pourtant le soleil ne chauffe plus autant et la température chute sensiblement.
La tension est écrasante. Serge et moi pensons avoir deux boulets aux pieds : L’inertie du groupe comme des guides et la dispersion des moyens et des gens. Au-dessus de nos forces ? Lassitude ? Après tout on s’est déjà déplacé. Mais il reste peu de temps, il faudrait entraîner un petit groupe, faire venir le deuxième bus et bouger de plusieurs kilomètres.

C’est la crise !
Ça y est, il y a un nuage ! Il est en dentelle, mais il est là ! Certains affirment que la baisse de température va le déliter. Peut-être, mais en combien de temps ? Personne n’en parle.
À force de tourner en rond sur cette non-certitude, une évidence émerge : Les zones qui ne sont pas à l’ombre du nuage sont plus propices.
À huit minutes, j'explose : « Tu prends les jumelles ! Tu laisses ton appareil photo ! On y va ! »
Mon fils reste interdit, figé avec son appareil en main. Il faut redonner et préciser l’ordre, tout en verrouillant le cache du strock-250 pour que personne ne se crame l'œil en mon absence. Puis je coupe au couteau le tendeur qui sécurise le trépied photo, comme on tranche l'amarre du radeau ; et je l'arrache du sol pour prendre la course. Dans mon dos, Serge et Éliane partent aussi.

La course
C’est court six minutes pour évaporer un truc grand comme un nuage. C’est court aussi pour sortir de l’ombre d’un nuage. Mais attendre passivement de se faire couper la tête est, pour moi, impensable quand on peut encore agir. Le fiston ne va pas assez vite. Je me retourne pour le motiver. Serge s'arrête vers le pied de la butte. C’est plus sage. On ne dessine pas avec le souffle coupé. Pour moi, il me semble que j’ai le temps d’aller plus loin, plus au soleil. Je vois toujours la zone hors nuage devant et l’ombre immobile au-dessus du tertre.
Nous rejoignons la route à cinq minutes. La course est plus aisée. Personne ne court. C'est assez en accord avec mes impressions de la journée : Beaucoup de Club-Med grandes gueules, pas mal de nu-pieds dorés minaudant, peu d'astronome souhaitant fermement voir l'éclipse et capable de se remuer. La plupart des astronomes restent bloqués par leur matériel lourd.

La lumière fuit vers l’horizon comme sous un ciel d'orage. Le plafond nous tombe dessus tout en virant du bleu roi au bleu de Sèvre. Par contraste les contreforts des montagnes, seules zones bien éclairées, flambent d’un jaune doré très dense. À l'ombre du nuage tout est bleuté, verdâtre, gris et assombri comme le ciel. Saisissant contraste des couleurs, des saturations et des intensités ! Saisissante impression de fuir en sandwiche entre une enclume et un pilon.

La deuxième crise
En me retournant pour appeler le fiston à la course, la zone éclairée semble maintenant venir sur la butte. Ici, elle semble fuir avec nous. Angoisse ! Crainte d’avoir fait le mauvais choix ! Coup d'œil sur la montre : Plus le temps de revenir. Fuite en avant imposée : Jusqu'au bout des poumons. Reprise de la course avec Philippe.
Arrivée sur la zone escomptée, je cherche la limite de l’ombre au sol mais la course a bousculé le discernement et la pénombre brouille l'éclairage. Je cherche le nuage entre mes paupières plissées. Il semble qu’il a changé de sens le coquin ! Coup d'œil à la montre : Une minute, une toute petite minute !
L’appréhension de l’échec fait monter des larmes. « Ah , c’est pas le moment ! M . . . ! »
Tous ceux qui étaient ici courent devant nous, assez loin : Le nuage est bien passé par ici. Mais maintenant ? Devant… Non ! Trop loin… Derrière ? À Gauche ?
« Allez on repart, mais en arrière de cent mètres ! »
Mon fils acquiesce. Cela me rassure. Deux avis valent mieux qu’un. Ça semble un peu mieux, mais ce n’est pas certain. Un rare coureur fait de même. Je n’y vois plus, je ne comprends plus, je suis incertain… Je vais devoir plier la nuque et me résigner au verdict du ciel…
« Stop ! On s’arrête fiston ! » … « C'est dans trente secondes maintenant! »
L’émotion, la course, parler… –dur dur !– refroidir les poumons, récupérer sa tête, déboucher les yeux, mettre une sourdine au cœur, recaler la chronologie… C’est elle qui fait tout danser.
« Non, Philippe ! Pas les jumelles ! Pas encore ! »

L’apothéose
Je me retourne et scrute le sol : Pas d'ombres volantes, rien. Seulement des cailloux beiges sales aux arrêtes anormalement vives sur fond de nuit. J'ai à peine le temps d'analyser le dégradé des roses et des oranges de l'horizon. Il ne me restera qu’un souvenir fugace de ces chatoiements. Un genou à terre, je pose le trépied et prépare mes photos tout en commentant pour Philippe. Le silence est inquiétant, comme si un ciel de ouate étouffait les bruits depuis l’infini du monde.

Le glissement inexorable d'une présence invisible arrive à son terme. Dans le contre-jour, on imagine l’entrebâillement d’une porte qui se ferme inexorablement. Malgré l’éblouissement, on pressent la nuit et la solitude. Alors, contre la brûlure des fers rouges du Soleil, on bataille du regard pour le dernier flamboiement à l’agonie. Mais le lent écoulement est devenu basculement. Mais on ne peut rien fixer, rien garder. L’attendu est déjà présent. L’instant est déjà souvenir. Quelque part dans le temps, le tout dernier l’éclat du feu écarlate se transmute en un tout premier germe de glace bleutée. Et la froide gemme explose en cristaux de givre blanc qui s’envolent dans l’instant, se répandent en un scintillement, s’étire… dans un regard, et poudroient… le temps d’une pensée. Comme le souffle du céleste alchimiste à la surface glacée du firmament.

Le coquin de nuage (Mercure en haut) et la basse couronne solaire (un pixel chaud en haut à gauche)


Je ne détaille pas la suite car ces gros paquets d'émotions, qui coincent dans la gorge, sont un peu personnels. Je l’ai vue, je l’ai bien vue et je l’ai partagée, épaule contre épaule, avec mon fils. Joie !
Le nuage c'est juste assez dissout pour dégager la vue sur toute la couronne. Sacré nuage ! Je ne lui en veux plus, mais je soupçonne qu’il a gêné certains. Sur la butte, heureusement pour notre groupe, tout était dégagé à temps : Coup de pot insensé ! Coup de dés plutôt ! Car sur un site plus au nord, un autre groupe de français n'a rien vu…
En revenant à pas lents, tout en fixant les images dans ma tête, des voitures et des bus partent déjà. C’est à croire que pour certains, cela a ressemblé aux deux minutes du spectacle de certaines chanteuses…

Le dessin de Serge
À l'arrivée, point de Serge ! Il fignole encore son dessin avec ses derniers souvenirs, comme on savoure les dernières gouttes d'une gourde en plein soleil... Il arrive après un moment, heureux, euphorique, le visage aussi rouge que son bob. Tout le monde a eu chaud.
Bien sympa son dessin ! Tout frais, juste montré dans le pli du carton à dessin.

Serge m'en détaille quelques points, comme la petite étoile du Cancer en bas à droite. Je ne l’ai pas vue et je ne l’ai pas sur mes photos... Mais j'ai un superbe point blanc diamétralement opposé ! C’est tellement flagrant que je demande à Serge s'il est bien certain de ne pas avoir inversé accidentellement la position de l'étoile. Les photos de Philippe Morel confirment que l'étoile est bien là. Mon point blanc n'est qu'un point chaud du capteur. Le matériel a lui aussi, souffert de la chaleur.

Le nuage à la fin de la phase partielle

Et alors ?

Alors on a bu, tous ensemble et jusque fort tard, quelques bouteilles de champagne : Français mais bien chaud ! Et on n’a même pas pensé à regarder la phase partielle finale, tellement il y avait de nuages.

Image obtenue après traitement (provisoire) des photos (c’est difficile les maths !) :

Ici la composante haute fréquence angulaire (les détails quoi !).