Le récit des aventures

 

 Serge Vieillard

Le départ

C'est dans l’immense hall de départ du terminal F de Roissy que petit à petit, nous nous retrouvons au complet pour passer la première épreuve, l’enregistrement de nos bagages quelque peu particuliers. En effet, en plus des effets personnels, nous avons choisi d’emporter de nombreux matériels d’observation.

Nous voulons faire passer en bagage cabine quatre Strock 250, un Clavius, un ETX90, une longue vue, du matériel photo et surtout, le miroir du T400. Nous avons fait le pari un peu fou d’emporter un monstre dans le désert. Après quelques discutions, c’est chose faite. Les autres composants volumineux du gros télescope sont embarqués en soute sans problème.

Les contrôles de police et le passage aux rayons X sont rondement négociés. Nous nous retrouvons devant une bonne bière dans la salle d’embarquement, un peu étonnés que ces premières formalités que nous redoutions tant se soient si bien déroulées.

Nous sommes tout aussi agréablement surpris de constater avec quelle facilité nous effectuons notre débarquement à l’aéroport de Tripoli. Nasser, notre guide, nous y attend.

Il faut se rappeler que l’idée d’aller sur ce continent à cette occasion remonte au spectacle de l’éclipse de 1999 visible en France. C’est peu dire si ce moment était attendu.

Enfin, l'Afrique

Après une visite des ruines de Sabratah en bordure de la Méditerranée, nous chargeons le précieux matériel et prenons place dans un mini-bus pour descendre plein sud dans le pays. Petit à petit, la végétation se fait plus rare, le paysage se désertifie.

Nous arrivons fort tard dans la nuit, mais nous avons le plaisir de constater en chemin la qualité du ciel.

Nous discutons avec Jean François qui remarquait n’avoir jamais observé la lumière zodiacale. C’est alors que, jetant un coup d’œil distrait par la fenêtre du bus, nous la découvrons sous nos yeux, immense et bien présente, comme une sorte de pollution lumineuse voilant une bonne partie ouest.

L'aventure commence...

Le lendemain, nous rejoignons les véhicules tout terrain et leurs chauffeurs. Ils attendent le long de la route leurs cargaisons de touristes qui veulent se rendre sur la bande de centralité. Nous ne serons pas tout seuls.

C’est ici que nous faisons connaissance avec nos intrépides chauffeurs, le fier Abdelkader, le roi du désert Mohamed, Ahmed le sage et le joyeux Slimane ainsi que la discrète et sympathique équipe de jeunes cuisiniers. Nous remarquons « l’autorité locale » libyenne qui, derrière ses lunettes noires, nous accompagnera tout le long du périple dans le plus parfait effacement. Quant à Dugari, nous ne saurons jamais quel était son rôle, mais ça ne l’a pas empêché d’être un agréable compagnon de route.

Enfin, l’aventure commence. Il nous faudra de longues journées (voir jamais pour certain), pour s’imprégner du rythme du voyage. Les heures de route sont interminables. Les vitesses sont assez soutenues, les courses-poursuites un art de vivre, les pannes nombreuses. Mais toujours, le pneu est réparé, la carburation rafistolée, les freins bricolés, l’allumage refait, et cela, avec l’aide d’outils rudimentaires, de fils de fer, d’un savoir-faire et d’une débrouillardise qui nous laisse pantois. Plus surprenant, nous arriverons toujours à destination, bien que parfois très tardivement.

Les portes du désert

Après avoir acheté dans la dernière ville rencontrée l’indispensable cheche, longue et légère cotonnade qu’il faut savoir savamment enrouler sur nos têtes, nous posons les pneus dans l’immensité vierge du sable sous la lumière magique du couchant. Ces instants resteront inoubliables.

Le premier bivouac est vite établi au pied d’une petite dune, d’où émergent éparses quelques touffes d’herbes sèches. Nous déballons et installons avec plaisir nos précieux instruments en constatant que tous ont bien résisté au voyage.

Le soleil à peine couché que déjà brille Sirius, Saturne, et d’autres astres toujours plus nombreux au fur et à mesure que le crépuscule s’installe.

Quel bonheur de (re) découvrir Orion dans ces conditions exceptionnelles. Les grands classiques sont passés en revue et très vite, nous lorgnons vers le sud, vers des latitudes inconnues. Les voiles, la Poupe, le Loup. Ah, voici le Centaure et son énorme amas globulaire. Bien que très bas sur l’horizon, la vision et saisissante.

L’absence d’humidité, l’agréable douceur, la beauté du site nous laissent longtemps éveillé, bien que la fatigue du trajet déjà se fasse sentir. Ce n’est qu’à regret que je sombrerai dans les bras de Morphée car demain sera rude.

La longue piste

La piste qui nous mène sur les lieux de l’éclipse est encore très longue. Nous nous levons peu avant le lever du soleil, plions rapidement le campement et nous retrouvons ballottés dans les 4x4 endiablés.

La vitesse soulève des panaches de poussière et très vite, tout se retrouve poudré d’ocre : les véhicules, les vêtements, les bagages. Nous même n’échappons pas à ce traitement. Ca rentre partout, dans les narines, les yeux, les oreilles, ça crisse sous la dent, on en a plein le slip…

Les secousses sont permanentes et parfois violentes. Nous sommes secoués comme des pruniers, on se cramponne, on sert les fesses. Du radio-cassette sort les rythmes lancinants des airs de musique touaregs maliens.

Nos chauffeurs sont hilares, heureux, ils sont les maîtres de ces contrés. Leurs regards scrutant l’horizon, ils trouvent la route, sans carte ni GPS, bien que jamais ils ne soient venus ici. Ils sont habités d’un énorme sentiment de liberté. Nous, bien sagement, nous subissons.

Petit à petit, nous rencontrons d’autres convois. Tous convergent par les points de passages obligés qui jalonnent ce trajet. Nous sommes plongés dans une ambiance très « Paris Dakar », sauf qu’ici, les voitures sont d’un autre age, les éléments de sécurité absents. La plus grande frayeur sera une remontée fantastique à contre sens de la colonne de véhicules pour rejoindre les retardataires. Nous sautons, volons sur les bosses et les roches à plus de cent kilomètres heure. Une folie.

En route, nous récupérons deux naufragés et leur guide, les Denver’s Brothers, sympathiques compagnons d’infortune. Leur véhicule a rendu l’âme sur le bord de la piste…

Le volcan

En fin de journée, la couleur du sable change subitement et devient franchement noire. Nous arrivons sur les flancs du volcan Waw an Namus. Une grande caldeira aux bords ravinés, un cône central érodé entouré de quatre petits lacs bordés de savane sont posés dans l’immensité minérale du désert. Le choc de cette vision incongrue est renforcé par la présence de centaines de véhicules, le survol d’un hélicoptère géant et d’un aéroplane biplan. Les lumières du couchant nous offrent un spectacle hautement surnaturel.

Mais nous sommes encore à quarante kilomètres en hors piste du point que nous avons choisi pour voir l’éclipse et il nous faut y être ce soir prix pour être prêt demain. Ce n’est pas sans mal que nous arrivons à décider les accompagnateurs de faire cet ultime trajet de nuit.

Le grand jour

C’est au réveil que nous prenons pleinement conscience de l’endroit où nous sommes. C’est une immense plage de sable granuleux qui s’étend à perte de vue. Pas un relief, une roche, une dépression visible, rien ne vient troubler cette platitude. Seul d’autres bivouacs viennent briser cette apparente monotonie. Il y en a partout. Cette configuration est juste gênante pour les besoins naturels… Nous nous en accommoderons bien car le plus important, c’est d’être enfin ici, sur la bande de totalité à 4mn 06s, au point 10h16 TU, sous un ciel absolument dégagé. Seul un léger vent pourrait nous faire craindre un voile de poussière diffusante. En tout cas, il rend la température supportable.

Le rituel de l’installation du matériel est à l’œuvre, trépieds, jumelles, appareils photo et instruments sont déballés, testés et déjà, c’est le premier contact, toujours impressionnant par son implacable précision astronomique. Puis doucement, nous suivons l’évolution du phénomène. Nous visualisons les croissants solaires grâce au couscouscope, instrument rudimentaire de projection multiple par sténopé à travers la passoire à semoule.

Pierre met en place sa manip sur la polarimétrie de la couronne, Brigeou étrenne son bel objectif photo, Franck et Marthe mitraillent à tout va.

J’installe et prépare mon matériel de dessin, affûte les crayons, trace des gabarits. Je vais tenter un croquis de la totalité, inspiré par le coté désuet des vieux dessins d’observateurs voyageurs du début 1900.

L'éclipse

La température baisse légèrement, la lumière doucement change, l’ambiance si particulière de ces instants s’installe. Vénus déjà apparaît à cinq minutes du deuxième contact dans un ciel qui restera relativement clair. L’éclairage devient électrique et semble parvenir à travers des persiennes un peu folles : nous remarquons les ombres volantes. Elles bougent vibrent, se déplacent en tous sens dans une subtile féerie.

Puis déboule de l’horizon le front du cône d’ombre. Tout s’accélère, les filtres sont arrachés, le mince croisant de soleil fait flamboyer l’oculaire en une lueur vacillante, je m’approche, la lumière s’effondre, je peux me coller à l’instrument pour surprendre les dernières perles qui unes à une s’éteignent et laissent place à une chromosphère rose électrique sur le limbe nord-ouest. Et brutalement, le grand interrupteur cosmique est basculé.

GAGAGAGA ! Oh punaise ! Les exclamations fusent de toutes parts, c’est un spectacle majeur, de grande classe. Il règne cette ambiance unique et étrange de crépuscule zénithal.

Une couronne gigantesque entoure le soleil noir et s’étend en panaches diaphanes de part et d’autre. Aux deux pôles, elle forme de petits éventails en aigrettes élégantes De belles protubérances sont visibles là où le soleil vient de disparaître. Bizarrement, il ne fait pas spécialement sombre, les autres étoiles sont invisibles au premier coup d’œil.

Un dessin

Frénétiquement je passe de la longue vue à G 40x pour noter la forme générale du phénomène, à l’ETX 90 à G 100x pour les détails en basse couronne. Je crayonne à toute allure, comme un forcené. Je tente de transcrire la forme générale de chacun des plumets, il y en a de plus ou moins concaves ou convexes, fins ou larges, parfois dissymétriques. Je pose quelques protubérances. Je m’embrouille dans cette gymnastique mentale pour passer d’une vision normale à la longue-vue et au dessin à une vision inversée à l’ETX.

Mais inexorable, le chronomètre cosmique égraine ces trop courts instants. Rapidement les premières protubérances disparaissent et déjà d’autres se révèlent sur le limbe opposé. Je remarque le relief lunaire quand subitement, dans la vallée la plus profonde, le jour apparaît violemment, se répandant rapidement dans les autres vallées proches.

Fini… Fini ? Ben oui. Que c’est-il passé ? J’ai perdu la notion du temps et ne comprends pas encore que les généreuses 4 mn 06 s viennent de s’écouler. Je me retrouve ballot, un dessin crado entre les mains. J’ai l’impression d’avoir loupé quelque chose.

Le front d’ombre s’éloigne rapidement de nous, les ombres volantes viennent nous re-chatouiller les pieds. La vision encore bien présente en mémoire, je fignole et met au propre ce trop rapide croquis. La tension tombe, l’excitation et la concentration ont été particulièrement intenses. J’émerge peu à peu. Enfin, je peux savourer cet instant unique. Tout le monde à l’air heureux, ça jubile à tout va.

Sans perdre de temps, il faut songer à tout remballer, la route du retour sera longue.

En regardant les convois sillonner le désert à perte de vue, j’ai en ce moment, l’étrange sentiment de faire partie d’un microcosme incongru d’enfants gâtés - c’était la pensée du jour.

Nous voici de retour sur les champs de pouzzolane noire qui bordent le volcan. De nombreux mirages renforcent encore l’aspect surnaturel de ces lieux. De jour, nous apprécions cet incroyable paysage pulvérulent où les véhicules s’enlisent inexorablement. Nous avons eu une sacrée chance de ne pas s’être planté là-dedans hier soir. Mohamed se sort avec brio de tous ces pièges, non sans une certaine fierté. Il est aussi un remarquable mécanicien, connu de tous. Il dépannera bien des véhicules endommagés.

Nous prenons le temps de descendre les pentes de la caldeira du volcan et de se promener dans cette micro savane où guettent à l’affût non les lions rugissants, mais les moustiques affamés qui ont une réputation à tenir, Waw an Namus se traduisant par « lac des moustiques ».

Une nuit mémorable

Un peu plus loin, le bivouac est installé dans un lieu de rêve, au pied de petits plateaux calcaires où affleurent des roches délicatement sculptées par l’érosion éolienne et des fossiles d’huîtres.

Nous assisterons, béats d’admiration, à un coucher de soleil sublime, assis mollement dans le sable ocre et chaud, joliment ondelé de vaguelettes, avec comme point d’orgue, l’apparition d’un magnifique rayon vert.

Autour du feu, c’est la soirée fiesta, avec mouton grillé, tam-tam bidon d’eau, airs et danses du Maghreb. Nos hôtes libyens sont superbes.

Mais par la suite, chacun devra montrer son savoir-faire. Si les Denver’s Brothers s’en sortent très honorablement par un chant puissant et une danse frénétique, on pourra dire que nous n’avons pas spécialement brillé en cette circonstance, avec une piètre démonstration de la danse des canards. On fait ce qu’on peut…

Par ce fait, les télescopes sont désertés malgré un ciel sublime. J’en profite pour m’approprier le T400 et faire un portrait en couleur de la grande nébuleuse d’Orion. Qu’on est bien ici…

Une dure journée

Le lendemain sera dantesque. Tout avait pourtant bien commencé. La matinée est bien agréable, petite balade dans le sable, conduite pépère, oasis incongrue où l’eau coule à flot et où nous voyons un beau scorpion jaune, repas tranquille, partie de pétanque avec les melons du désert. Puis, la route se faisant longue, la nervosité monte, le rythme de conduite peu à peu s’accélère, pour se finir en course poursuite infernale où l’inévitable arrive : le convoi est dispersé, coupé en deux, nous nous sommes perdus, des voitures sont enlisées, nous avons des crampes aux fesses à force de les avoir trop serrées. La tension monte.

Nous nous étions promis une belle nuit d’observation avec un premier croissant de lune délicat. Il fait nuit depuis longtemps quand enfin nous nous retrouvons, quelque peu fâchés de cette désorganisation.

Une belle nuit

Pourtant, là aussi, l’endroit est magique. Quelques bosquets de palmiers au creux de petites dunes de sable fin, la douceur de l’air, le cri inquiétant des chacals, l’ambiance du désert est bien présente. Nous ferons tout de même d’extraordinaires observations, notamment des objets du ciel austral. Qu’Oméga du Centaure est gigantesque, la zone d’éta Carène lumineuse, malgré leurs faibles hauteurs sur l’horizon.

Le lendemain, l’ambiance est bien morose avec l’équipe organisatrice. Nous retrouvons le bitume ce qui n’est pas pour plaire aux chauffeurs. Ca boude, ça grince sur la longue route. Mais en fin de journée, les pneus se posent sur les grandes dunes de l’erg Ubari. Avec les lumières rasantes et chaudes, nous sommes au milieu d’une gigantesque carte postale.

Le grand Erg

Tout l’imaginaire du Sahara est là sous nos yeux incrédules devant tant de beauté naturelle. Les couleurs, les courbes, les ombres, les textures sont d’une perfection stupéfiante, dégageant une extraordinaire sensualité.

Nous installons notre dernier bivouac au pied d’une grande dune que nous prenons plaisir à gravir pour contempler le panorama exceptionnel et le traditionnel coucher de soleil.

Nous nous déchaînons sur la dernière nuit d’observation en plein désert. Bien que l’horizon sud soit perturbé par la pollution lumineuse émise des villages de la proche vallée, nous nous régalons en emplissons nos mirettes de la vision de ces bijoux célestes, Saturne, galaxies, nébuleuses, amas, dentelles.

Remi, après avoir pointé nombre de galaxies dûment répertoriées, décroche avec brio sa deuxième étoile…

Je m’endors au pied de mon télescope et suis réveillé trois heures plus tard, juste avant le lever du soleil. Déjà, il faut tout plier, l’heure du retour approche.

Les lacs du désert

Notre dernier périple en plein désert sera une féerie. Les 4x4 glissent à folle allure sur les dunes de sable fin. Le plaisir partagé des chauffeurs fait oublier les tensions de la veille. Nous découvrons les lacs du désert, présence incongrue dans ces vastes étendues minérales, entourés d’une petite frange de palmiers. Comment rester insensible à tant de splendeurs.

Nous finissons dans un petit marché touristique, où les touaregs proposent leur production artisanale locale. Outre les emplettes de circonstance, nous ferons de bien sympathiques rencontres.

Epilogue

Sans perdre de temps, il faut se préparer au retour et quitter nos étonnants chauffeurs, après un petit thé à la menthe d’adieu.

Hélas, cette dernière partie du voyage, jamais agréable au demeurant, sera empoisonné par de nombreuses déconvenues, avec pour apothéose, la casse – heureusement réparable - de deux télescopes suite à des tergiversations qui auraient pu être évitées.

Pour ma part, je retiendrai de ce périple, une fantastique et rare aventure, exceptionnelle par cette incursion peu banale dans le désert libyen, rare pour la circonstance de l’éclipse du soleil, audacieuse par les moyens d’observation que nous avons mis en œuvre. Notre télescope de quarante centimètres s’est avéré être le plus gros instrument emporté dans le Sahara pour cette occasion. Enfin, malgré la fatigue plus ou moins bien supportée, j’admire et apprécie la bonne humeur, la sympathie générale de notre petite équipe. MAGNITUDE 78 a montré encore une fois, son étonnant potentiel, sa capacité à créer la dynamique nécessaire pour relever des défis remarquables. Cela restera à jamais un très grand moment de la vie du club.

J’espère vivement que nous réitèrerons d’autres défis de ce genre.

La prochaine est en Mongolie. On s’y retrouve ?