Retour au sommaire voyages

14 petits princes et une éclipse

Marthe

Une éclipse totale de soleil est une expérience…bouleversante. J’ai assisté pour la première fois à ce miracle de la mécanique céleste en août 1999, et je ne m’attendais absolument à pas voir ce à quoi j’ai assisté !

Je me souviens de la lumière bleue électrique juste avant la totalité, et puis de cette chose là haut, qui scintille d’une façon inexplicable, c’est à la fois coloré, à la fois d’un noir d’encre. Le contraste entre cette brillance et ce noir était saisissant.

C’est logiquement l’idée que je me faisais de celle du mercredi 29 mars 2006, 10h16 T.U, en Libye… avant de la voir… J’étais aussi impatiente de fouler la Libye et son désert que de voir l’éclipse. L’éclipse était un peu un rêve lointain, presque quelque chose de surnaturel, un moment éphémère, mais le Sahara, lui, existait déjà, « ici » et maintenant.

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours rêvé de voir un jour le Sahara. J’imagine que le Petit Prince de Saint-Exupéry y est pour quelque chose. J’avais en tête ces images de dunes, d’espace et de silence telles des photos de beaux livres. Aussi incroyable que ça puisse paraître : c’est bien la réalité !

Il y a des endroits, non loin des villes, ou les boites de conserves, vieux pneus, sacs plastique partout jonchent le sol, donnant une impression de pauvreté et d’abandon, mais « à milles milles de toutes terres habitées », il n’y a rien d’autre que le sable, la roche, le vent.

 

L’heure Libyenne : un concept

Première chose étonnante quand on arrive dans l’aéroport de Tripoli : l’attitude du personnel : ils sont très cools. Les agents fumaient derrière leur guichet, les cravates défaites, le geste nonchalant. Le monsieur qui devait contrôler nos bagages nous regardait d’un œil glauque. En France, les employés se feraient rembarrer pour ce côté désinvolte, c’est là qu’on se rend compte qu’on est quand même très coincés et que la culture d’entreprise est plutôt écrasante. Mais contre toute attente, l’arrivée s’est très bien déroulée.

C’est fou comme ce qu’on peut considérer comme « normal » peut-être remis en cause quand on débarque dans un pays que l’on ne connaît pas. On nous avait prévenus qu’il nous faudrait s’adapter à « l’heure Touareg» sans trop savoir de quoi il s’agissait. On a appris, et on a bien été obligé de s’adapter, bon gré mal gré. Ce qui a engendré du bon et du moins bon car il est difficile de différencier ce qui est vraiment habituel là bas de ce qui se fait parce que nous, touristes, y sommes. En quelque sorte c’est un chat de Schrödinger libyen. Ce qui nous a valut à plusieurs reprises quelques tensions et même coups de colère ! Est-ce qu’on devait se fâcher ? Suivre la musique sans broncher ? Négocier ?

La palabre est un sport national là bas, on discute sans arrêt, on dit oui, on dit non 5 minutes après pour que finalement ça s’arrange…ou pas. A la fin, n’y comprenant rien, et par découragement aussi, on prenait les évènements comme ils venaient, avec même un certain relâchement, ce qui a permit d’expérimenter malgré nous le « carré de l’Hypoténuse » comme dit Pierre : en fin de séjour, à deux heures du mat, après un vol éprouvant de Sabha à Tripoli et 2 télescopes abimés par une suite d’évènements démentiels, on a prit un bus et fait 100 km plein Sud au lieu de plein Est, comme Nasser notre guide Français, nous avait annoncé : « pour se rapprocher », de notre visite du lendemain. N’en jetez plus la coupe fut pleine ! Il était 3 heures du mat et les voyageurs se sont fâchés, des mots de colère ont fusés dans le hall de l’hôtel, des personnes de l’autre groupe Volcano se révoltaient, le pauvre Jacques-Marie Bardintzef, accompagnateur officiel de ce groupe, semblait un peu découragé. De notre côté, même colère, même combat ! Ce fut le boycott de la visite du lendemain ! Mot d’ordre : Gros Dodo et rendez vous à 11h00 dans le hall de l’hôtel le lendemain, à bas le réveil à 7h00 et tant pis pour la visite de Leptis Magna !

Détail de l’état d’esprit du moment : certains des copains, effondrés dans les fauteuils du hall d’hôtel, hilares de fatigue, remplissaient les habituelles fiches d’hôtel avec créativité : dans la case « profession » Manu était devenu instituteur, tandis que Rémi était garçon vacher !

Je suis obligée de sourire en repensant à ce genre d’épisodes, avec le recul, c’est très drôle !

Pas d’horaires fixes, pas de tableau d’affichage dans l’aéroport, ni même d’horloge, pas de réelle organisation visible, rien de certain, rien de vraiment cadré, une façon de faire très différente de celle qu’on applique en France, ça prend beaucoup plus de temps et advienne que pourra, c’est ça « l’heure libyenne » !

 

Le temps : relativité restreinte dans le désert

Là bas, on ne compte pas en kilomètre, mais en heure et on revoit très à la baisse l’estimation des parcours et du temps passé aux bivouacs.

On pourrait croire que quand il n’y a pas d’obstacle, on avance vite… mais la quatrième dimension est toute particulière en Libye…

C’était un vrai Paris-Dakar, toutes ses voitures se suivaient sur la longue piste qu’on voyait jusqu'à l’horizon par endroit. Mais nous n’avons renversé ni tué personne…

Les incroyables péripéties seraient trop longues à raconter, mais ce qui nous a tous surpris, c’est la débrouillardise des chauffeurs. Que n’ont-ils pas réparé au milieu de nulle part !

Pneus, frein, fuite, courroie et même…embrayage !!! C’était époustouflant. On s’arrêtait toutes les demi heures quasiment, parfois même tous les ¼ d’heures pour réparer une panne, la nôtre, ou celle de notre convoi, ou encore celle des autres convois…Les maîtres du sable parvenaient toujours à réparer, sans inquiétude apparente alors que nous nous rongions les ongles à l’idée d’être en panne dans le désert.

A la fin, nous ne frémissions plus que d’admiration à chaque nouvelle panne réparée.

Manu, Rémi et moi étions dans la voiture de tête, avec le très sympathique Slimane, qui aimait bien taquiner Dugari, homme ouvert mais mystérieux, sans que le policier qui nous accompagnait ne prononce un mot…

 

On était très admiratif de notre chauffeur. Slimane a dans le sang et dans les yeux tout le mystère de ces grandes étendues… que voyait-il ? que regardait-il ? à quoi se repérait-il ? Mystère et boule de gomme. Il était le seul « vrai » touareg du groupe, c’était le chef des chauffeurs, et nous n’avons jamais senti les tensions qui, parait-il, existaient entre les chauffeurs libyens et algériens… même pas quand Slimane a semé les autres chauffeurs un fameux jeudi soir qui restera dans les annales…quand bien même dans la voiture, on ne saisissait pas ce qu’il se passait. Nous avions fini par faire une confiance contrainte en la capacité de notre convoi à ne pas se perdre les uns les autres. Slimane, Dugari et nous ne parlions pas la même langue, pas même l’anglais et nous n’avions de mot en commun que « Allah », « choukrane », et « c’est joli » !

De temps en temps on se courrait après : un chauffeur s’arrêtant pour aider un autre convoi, puis un autre repartait à sa recherche et nous faisions alors demi-tour, pour revoir passer l’un des nôtres en sens inverse. Parfois ça devenait comique, mais sur le coup pas tellement….

Il faut dire que nous avions conscience du temps qui filait, des kilomètres qui restaient à parcourir pour se rapprocher de cette fichue bande de totalité. Nous n’étions en rien maître de quoi que ce soit. Nous étions complètement dépendants du bon vouloir des membres de l’équipe avec qui nous voyagions, puisque la seule personne apte à « prendre les commandes » n’était pas dans la voiture de tête.  Mais de bons vouloirs, ils en étaient pleins ! Ils conduisaient toute la journée, et préparaient les repas, le midi et le soir, le chargement des voitures,  ils dormaient moins longtemps que nous, vivaient les longues journées…avec le sourire. Rythme effréné qu’en tant que travailleurs, nous n’aurions surement pas accepté.

Partout ou nous sommes passés sur cet itinéraire aux paysages si brusquement changeants, nous avons rencontré de nombreux « check points ». Tout s’est toujours impeccablement passé. Une liste de nos noms dûment tamponnée était distribuée par le chef de police qui nous accompagnait. C’était très bizarre, ces baraques déglinguées au milieu de rien avec ces militaires en jogging et mitraillette sur la hanche. Souvent ils nous saluaient amicalement, et on était trop content de leur rendre leur salut ! On est copains hein ??!!

 

A chaque fois les militaires et les chauffeurs s’apostrophaient avec de grands gestes et à grands éclats de voix et, une fois passée la fausse impression qu’ils s’engueulaient, on se demandait : « mais ils se connaissent tous ou quoi ??? » !

Réflexion très révélatrice. Ce sont des gens qui ont un naturel très chaleureux, un tempérament familier entre eux, et quand je les regardais, je sentais toute ma froideur occidentale me peser…

 

Analyse des couleurs : décalage vers l’Orient

A tout moment, les Libyens nous ont toujours très bien accueilli, avec beaucoup de curiosité comme à Tripoli, ou Cyril, Franck, Manu et moi ne passions pas inaperçus. Après la visite de la Médina, Nasser nous a « lâchés » dans la nature et c’est avec un grand sentiment de liberté que nous nous sommes promenés dans la ville. Nous y avons découvert un magasin pas croyable de petits gâteaux de toutes sortes qui se vendaient au kilo ! Cyril nous en a acheté ainsi que pour les copains le lendemain, jour de notre retour vers la France. Il avait pressenti que ce serait une journée un peu dure et un peu triste, et que quelques douceurs l’attendriraient sûrement.

On osait à peine s’approcher des bâtiments qui éveillaient notre curiosité mais on nous y encourageait timidement. Nous sommes entrés dans un grand patio ou 2 énormes et magnifiques figuiers occupaient le centre. Un jeune homme accompagné d’un petit garçon nous a abordé avec beaucoup d’enthousiasme et encore plus quand nous lui avons dis que nous étions français ! Ce fut un échange très plaisant surtout que le bonhomme était très bavard et a tenté de nous expliquer en anglais comme il aimerait visiter notre pays et en parler la langue ! Et puis un autre monsieur s’est greffé à notre groupe et après nous avoir demandé  where do we come from ? et avoir appris que nous étions frenchs, il nous a tranquillement parlé de l’endroit ou  nous nous trouvions…en français !!! Nous étions un peu ahuris et charmés par ce monsieur d’allure très professorale. Le lieu : un ancien orphelinat qui fut un temps utilisé comme geôle pendant la colonisation italienne… pour preuve le trou dans le sol, de quelques mètres carrés ou femmes, enfants, vieillards étaient enfermés pendant des jours, sans lumière, sans réelle nourriture, et sûrement sans beaucoup d’espoir non plus…. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais j’avais honte en regardant ce trou…

 

Ce qui m’a aussi étonnée à Tripoli, c’est de voir ces magasins de fringues pour femmes : robes de soirées traditionnelles, ou tout à fait européennes, ou avec beaucoup de strass. Avec aussi des vêtements de tous les jours dignes de nos ados ou jeunes femmes d’ici…alors que le peu de femmes que nous voyions dans la rue était voilées. En tant que nana française me baladant à Tripoli, je ne savais quelle attitude adopter. J’étais en tee-shirt, on était tous les 4 beaucoup regardés, mais je n’ai jamais senti d’animosité.

La Médina de Tripoli était fascinante, le souk plein d’artisans, des couleurs partout, du bruit, des gens qui discutent beaucoup, des tapis, objets, cuivres... Nasser m’a aidé à négocier deux roses des Sables, j’ai tenté d’attirer son attention sur les peaux et ivoires vendus dans ce souk, issues de braconnages. Les fossiles magnifiques qu’on ne peut ni ne doit acheter sous peine d’encourager les trafics et le pillage archéologique de ce pays.

Franck s’est fait raser par un barbier d’état, c’était très amusant…pour nous qui regardions en tout cas ! Nous avons aussi eu la chance de visiter une église orthodoxe et, grand honneur, une mosquée. Magnifique de finesse, de persiennes délicates et de peintures subtiles. Le monsieur qui garde la mosquée nous a ouvert son domaine, nous avons eu une opportunité rare et nous en avons saisis la portée, au regard de leurs convictions et idées.

 

Mesure de température : la chaleur humaine

On en a eu plein les yeux de ce voyage, de ce pays, de ces déserts et paysages, et pour ma part, plein le cœur aussi.

J’ai été conquise par ces gens généreux. On s’arrêtait dans une épicerie et Dugari ou Slimane nous rapportait des amandes et des cacahouètes, des bananes ou de l’eau, ou même du parfum !

Alors que nous remontions avec grand peine les flans noirâtres du cratère du Waw an Namus, alors que je pleurais ma mère et me demandait quelle idée saugrenue j’avais eu de descendre sans penser à la remontée, alors que je commençais presque à me sentir mal, je lève les yeux, et je vois Slimane, courir vers nous, dans un flamboiement de « sari » jaune, tel un ange, une bouteille d’eau à la main….Je lui crie : « Stop Slimane, arrête toi, tu vas devoir tout remonter !! »  Mais il continue vers nous avec un grand sourire, pour nous offrir de l’eau !

Je serais vraiment très curieuse de savoir comment ils nous percevaient, nous occidentaux. Est-ce qu’on leur a apporté quoi que ce soit  à part nos applaudissements nourris quand Slimane, par exemple, se désensablait les doigts dans le nez, le chèche entre les dents avec son petit sourire malicieux…C’était un drôle de bonhomme qui avait eu la gentille attention de mettre sa photo sur le tableau de bord de façon à ce que ses passagers puisse quand même le voir alors qu’il leur tournait toujours le dos !!! En de nombreuses occasions, j’ai été surprise de la générosité des Libyens, dans leur attitude, dans des petits gestes, des cadeaux ou des attentions.

Comme ce jour ou j’ai du rester au campement pendant que les copains visitaient l’Erg Awbari, je revenais de prendre une douche (la veinarde !), et prévoyais de m’effondrer sur un lit dans une cabane tellement j’étais naze. Un plateau m’attendait à côté du lit. Plein de dattes, de gâteaux et de jus d’orange, déposé là par Mohamed, le jeune cuisinier. Je ne pouvais rien en prendre mais c’était une attention tellement gentille! Je sentais Dugari particulièrement curieux et désireux de partage, il aimait bien « discuter » et posait plein de questions, on s’entendait bien ! On n’a jamais trop su qui il était dans ce groupe, il me faisait l’effet d’un touriste libyen de la ville.

Nous avons aussi partagé le périple avec les fameux Denver’s Brothers que nous avons « recueillis » avec leur guide Brian, alors qu’ils étaient en panne. Deux frères américains, Jeff et Allan, qui faisaient un très grand voyage : après l’Afrique, l’Europe !

 

On a comparé avec Jeff nos impressions sur la fameuse virée nocturne du mardi soir, entre le Waw an Namus et la bande de totalité. Nous avons réussi à nous rendre sur le lieu prévu à l’arrache et en se fâchant un peu. Nous aurions eu largement le temps d’arriver au point P avant la nuit si on n’avait pas perdu un temps fou en attentes et palabres inutiles. La nuit est tombée et on a compris que l’on ne bivouaquerait  pas sur la bande de totalité si on ne prenait pas carrément les commandes du convoi. On a donc roulé, avec l’aide du GPS, sans presque rien voir de la piste, pendant 40 kilomètres. La lumière des phares semblait absorbée par le sol sombre, et au-delà, c’était le noir d’encre, on n’avait aucune image de l’endroit que l’on traversait. C’était très tendu.

J’avais cette impression de route de nuit avec de part et d’autre une forêt de sapin. On en discutait Manu, Rémi et moi, et bizarrement, on avait tous les trois cette même impression ! Le lendemain, on en parle à Jeff, et lui nous dit qu’il avait eu l’impression de rouler au milieu des canyons du Colorado, bizarre esprit humain !

Le frère de Jeff, Allan, nous avait époustouflés lors de la soirée passée autour du feu avec nos hôtes. Ils avaient fait chauffer du thé et avaient chanté des chansons dont tous reprenaient les refrains, ils avaient dansé aussi et raconté des histoires de femmes chauves, folles et de leur pauvre mari commun ! C’est une soirée que je n’oublierais pas. Nous avons du à notre tour donné un aperçu de la culture française. Nous avons chanté Frère Jacques en canon à 6 voix ! Ensuite nous avons expliqué que lors des mariages français, quand certains ont un peu trop bu, on dansait parfois : la danse des canards ! Un peu d’autodérision ne fait pas de mal, j’espère qu’ils ont compris que c’était pour rigoler, sinon, bonjour la réputation des français ! Allan, lui, a entamé une danse endiablé à la Mickaël Jackson, qui nous a tous beaucoup fait rire. Et puis, il s’est mis à chanter et c’est une voix d’ange qui s’est élevée au milieu de notre silence recueilli et ému…

 

Ce fut une belle expérience aussi pour cette dimension humaine, également au sein du club.

Le voyage fut plus que mouvementé. Il fut par moment éreintant physiquement et à la longue assez éprouvant pour les nerfs. C’est amusant comme parfois sous l’effet de la fatigue, les choses vous paraissent un peu démesurées. Il y a eu des tensions en particulier avec notre guide, ce qui est fort dommage, mais malgré ça, alors que les esprits s’échauffaient par moment, nous sommes restés soudés...

 

Je ne sais ce qu’il se passait dans les 4X4 des copains, mais dans le nôtre on s’amusait bien. Nous n’avons jamais eu à souffrir d’une conduite à la « one again » ou façon « escargot » de notre chauffeur, contrairement à d’autres copains. Je me souviendrais longtemps d’un fou rire irrépressible de Rémi. Alors que la fatigue avait raison de lui, son imagination est partie en vrille à propos des talkies qu’avait à sa disposition Nasser (d’une portée de…quelques mètres !). Je revois encore Rémi : pas rasé, les cheveux en bataille et se frottant les yeux en commençant à rire. Le moment n’était pas idéal car nous nous étions ensablés. Slimane s’énervait et commençait à perdre patience de ne pouvoir sortir le 4X4 de là. Mais une fois Rémi lancé, on n’arrivait plus à l’arrêter. Slimane s’énervait, Rémi riait. Pire, la contagion s’est étendue! Avant de succomber à mon tour, j’ai bien cru que nous avions perdu Rémi! et nous voilà partis tous les trois à rigoler, comme des demeurés, à en avoir les larmes qui coulent toutes seules, à en avoir mal aux côtes.

 

Le but de la manœuvre : l’éclipse 

Rien n’est à oublier dans cette aventure. Particulièrement dans cette journée du mercredi 29 mars. Une journée vraiment spéciale. Le moment de l’éclipse reste pour moi complètement hors du temps. Toute la préparation, les instruments à installer, l’impatience et en même temps cette peur que ça aille trop vite, l’impression de n’être jamais assez prête, que quelque chose va rater, ces moments là, je m’en souviens. Mais les 4 minutes et 06 secondes inscrites en lettre d’or dans mon esprit, alors là, je ne saurais jurer de rien…

Tout se déclenche d’un seul coup, d’une seconde à l’autre la totalité sera là. On a attendu, des années, des mois, des jours, des heures et des minutes et c’est LE moment ou la Lune recouvre totalement le soleil, on lève les yeux. On a à peine eu le temps de voir l’ombre arriver, les ombres volantes danser et s’éparpiller sur le sol comme des créatures étranges qui fuient on ne sait quoi, la lumière disparaît presque alors qu’on baignait dans une ambiance d’orage bleu, le crépuscule s’étale sur l’horizon, à 360°, mais que ce passe-t-il ??? Et puis ça y est : l’Eclipse. Elle brille, elle scintille et à travers les jumelles la couronne, autour d’un soleil complètement méconnaissable. Elle flamboie, elle ondule, ce n’est pas une image, ça bouge. Et puis la Lune ne semble pas totalement noire mais plutôt d’un pourpre profond. Et tout autour il n’y a plus rien, les oreilles et l’esprit se ferment à tout ce qui n’est pas ça ! Le cœur risque d’exploser, l’émotion est très intense. L’esprit tourne en rond et répète « c’est beau c’est beau c’est beau c’est tellement beau ! » On oublie où on est, qui on est, on est perdu, on fonctionne en automate. On a beau savoir ce qui se passe là haut, ça parait incompréhensible ! et d’un seul coup une perle de lumière aveuglante et le soleil réapparait…déjà ???!! non, non pas déjà !!!! c’était 4 minutes et 6 secondes, c’est super long normalement !!! Là, tout retombe, et on émerge doucement en regardant autour de soi, sans trop rien voir, comme en léger état de choc ! Ouf. Purée.

 

Après quelques égarements, commentaires et partage de ce qu’on a vu, on se prépare pour la suite. Il faut refaire les bagages, ranger en essayant de se débarrasser de ce sentiment qu’on a du louper un truc, que ça ne peut pas être déjà passé après toute cette longue attente rêvée…

Mais on est encore là, dans ce beau pays, avec des gens sympathiques et le voyage n’est pas fini !

Le soir de l’éclipse, on a bivouaqué dans un paysage merveilleux, des dunes de sable fin d’une extrême douceur. Le sol était jonché de fossiles étonnant et qui semblaient anachroniques, pas du tout à leur place : des huitres dans le désert ??Comme un ultime au revoir, le soleil s’est couché derrière une dune en nous offrant un autre cadeau, inespéré: un rayon vert, comme un dernier soupir. Quelle belle journée.

 

Des expériences inédites : le ciel

Le lendemain on repart à pied, droit devant. C’est grisant tout cet espace, sur des centaines de kilomètres…comme on est petit, comme le désert est beau et calme.

On a eu droit à une vraie surprise aussi, dès la première nuit, dans le bus : la lumière zodiacale tellement intense qu’elle nous gênait ensuite pendant les observations. Par contre, on attendait de pied ferme ce dont on avait parlé à maintes reprises, depuis si longtemps : les objets du sud.

La fameuse Croix à peine levée (je la coche), Eta Carène que je ne suis même pas sûre d’avoir reconnue (je la coche quand même !) et bien sur : Oméga du Centaure ! Monstrueux amas, visible à l’œil nu et qui réduit notre M13 à une tache sur l’oculaire. Je n’en revenais pas ! (je le coche plutôt 2 fois qu’une !) à qui le tour : ah oui bien sur : la Galaxie du Centaure, magnifique cette bande d’absorption (je la coche aussi ouuaaaiiiisss !!!) et puis Orion, la nébuleuse, dans laquelle, je perçois dans le trapèze, (malgré l’incrédulité de certains !), les couleurs d’une étoile double, difficile à séparer.

Que de richesses nous avons reçu pendant ce voyage et de petits cadeaux inattendus :

Une fois, je discutais avec Nasser, et je vois passer devant moi : un papillon ! Là en plein désert, à je ne sais combien de kilomètres de rien, il passe devant nous, tranquillement, à quelques centimètres ! du coup je m’arrête de parler, le regarde passer, incrédule, et me tourne vers Nasser : « T’as vu là ? un papillon !?. Tu l’as vu ou j’hallucine !!?, Mais il va où là ? » et quand la conversation reprend, et à peine une minute plus tard, sur le même trajet : un oiseau passe devant nous ! C’était complètement loufoque ! Tout de suite j’ai imaginé que l’oiseau était à la poursuite du papillon et qu’on en rencontre si peu qu’il n’allait pas le laisser filer celui là !!!

 

Une dimension supplémentaire : l’âme

Que de moments ou nous n’avions pas d’yeux assez grands pour contempler tant de beauté : le désert, le ciel, l’éclipse.

Ce ciel avec son inénarrable profondeur, que j’ai contemplé, une nuit, froissée de sommeil, alors que tout le monde dormait et qu’il n’y avait que le silence. Ces immenses paysages ou l’horizon  seul arrête le regard et qu’on a l’impression que le cœur gonfle d’aise de tout cet espace, les poumons se déploient, l’esprit s’échappe. Les couleurs, nuances d’ombre et lumière, les courbes douces de la mer de dunes. Le temps qui file, et ce n’est pas bien grave. Cette liberté que l’on sent aussi chez les membres de l’équipe des chauffeurs.

Quel merveilleux pays, quel magnifique désert, le Sahara…

Saint Ex avait raison d’aimer le désert, et d’en faire le décor d’une belle histoire. Là bas je me suis sentie comme un Petit Prince à la découverte d’un monde. Et quand j’observais notre petit groupe, je nous voyais tous un peu comme 14  Petits Princes, à la poursuite d’une éclipse.

 

Un dernier mot…

Ça fait du bien de voir autre chose que sa propre « culture », ça requinque le cœur, l’esprit et ça fait prendre du recul sur sa façon privilégiée de vivre. J’ai fait un test d’empreinte écologique sur le site WWF :

http://www.wwf.fr/s_informer/calculer_votre_empreinte_ecologique

Bien que je me sente écolo dans les tripes, j’ai été atterrée de voir le résultat : si tout le monde vivait comme moi, il nous faudrait 2.5 planètes Terre comme la nôtre pour subvenir aux besoins de tous. Qu’en est-il des Libyens ?

J’ai eu du mal à revenir en France, du mal à reprendre « une vie normale ». J’ai senti ça chez pas mal de copains. Je crois qu’on a tous laissé un peu de nous là bas, à nous maintenant de cultiver ce qu’on en a rapporté…